Le corps sacré de Jésus
PP. Valentin-Paul-Émile-Breton-o.f.m. |
Nous ne connaîtrions pas suffisamment notre Sauveur éternellement béni, si après avoir étudié selon nos forces les apports de la Divinité à son âme très sainte, et les rapports des facultés de cette âme 1 avec la Divinité , nous négligions de considérer les merveilles que l'amour, les contemplations et les réflexions des saints et des théologiens, ont reconnues dans sa chair sacrée.
I V erbam taro factum est 2 . Le Verbe s'est fait chair. L'Évangéliste ne dit pas : s'est fait homme, remarquent plusieurs Pères, car son regard d'aigle voyait, par la lumière prophétique, des hérétiques qui, sans nier l'humanité du Christ, nieraient sa naissance d'une femme. D'après eux, Marie n'est pas Mère de Dieu, mais la mère d'un homme devenu Dieu après coup. Ainsi parle l'impie Nestorius. En le condanant en 431, en déclarant aux acclamations enthousiastes du peuple chrétien que Marie est vraiment « théotokos », Mère de Dieu, le Concile d'Ephèse ne fera que développer la parole de saint Jean : Le Verbe s'est fait chair. C'est qu'en effet : Verbe fait chair, implique la double nature du Christ dans l'unité de la personne Consubstantiel au Père, dont il tire substanciellement son origine éternelle, il se rend consubstanciel à la femme dont il prend sa substance, dans le temps Il est le véritable et unique Fils de l'un et de l'autre. De même que la femme en qui chacun de nous a pris son corps est dite avec raison sa mère, mère de la personne, bien qu'elle ne lui ait pas donné son âme ainsi la Vierge bénie, en qui le Verbe s'est fait chair, doit-elle être proclamée sa mère et honorée comme la vraie Mère du Fils éternel de Dieu. Cette unité de nature entre Jésus et sa Mère est de la plus profonde importance pour nous. S'il n'a pas pris sa chair de la même masse qu'est tirée la nôtre, savoir la nature humaine propagée par Adam, il ne peut pas être dit véritablement notre frère. Mais Marie est bien issue d'Adam et Jésus est bien le fils de Marie; il nous est consubstanciel; de même nature, de même race, que ceux à qui il vient communiquer la vie divine; et nous pouvons en lui participer à la divinité de même qu'il a daigné participer à notre humanité : Ejus divinilalis esse consorles, qui /ma nites noslrae fieri dignalus est particeps, Jesus Christus Dominus nosler 3 . Et au delà, l'homme étant le résumé de toute la création telle qu'il peut la connaître, ayant l'être avec la matière brute, la vie avec la plante, le mouvement avec l'animal, l'intelligence avec l'ange, en assumant la nature humaine, le Verbe résume en Lui, restaure et récapuitle toute créature à lalouange de la gloire paternelle : in laudem glorias Patris 4• Verbum caro factum est. Par l'immédiate opération du Saint Esprit, une « chair » toute pure et sainte, formée de la substance même de la Vierge immaculée, a été vivifiée et unie à une âme créée par le Père comme sont toutes les âmes, mais avec quel spécial amour! et sans aucun délai le Verbe a pris possession personnellement de l'humanité ainsi composée. Ces trois divines Personnes concourent de cette manière à l'Incarnation. C'est ce que dit saint Luc 5 :
Spiritus Sanctus superveniel in Te. el virlus Allissimi obumbravit Tibi. Ideoque el quod nascelur ex Te sanclum. vocabilur Filius Dei.
L'Esprit Saint viendra sur vous (surviendra en vous); la vertu du Très Haut vous couvrira de son ombre; l'Être saint qui naîtra de vous sera le Fils de Dieu. (Remarquez l'insistance, grammaticalement soulignée : in Te — Tibi — ex Te, de la coopération de Marie aux Trois Personnes). L'Etre Saint, formé dans le sein de la Vierge , s'y est ensuite développé selon les lois ordinaires fixées par Dieu pour la maternité parmi les enfants d'Adam. Il y a miracle au début, parce que Marie conçoit de Dieu et, non d'un homme; mais après le miracle initial, ce germe très saint, divinement fécondé, croît et grandit selon l'ordre commun, afin que Marié puisse être dite véritablement Mère de Dieu, et Jésus notre frère. Telle est notre foi. Les découvertes récentes de la science, sans enlever à cette conception son caractère miraculeux et , exceptionnel,en démontrent l'harmonieuse analogie avec des fait s du même genre 6. Tertullien, au IIe siècle, l'avait déjà signalée. Quand les temps furent accomplis 7 , le Verbe naquit à Bethléem sous la figure, la forme d'un petit enfant pauvre : formam servi accipiens, in simililudinem hominum faclus 8 , et le nom de Jésus lui fut imposé selon l'ordre de Dieu et la révélation de l'Ange 9. , Par une délicate attention de Jésus envers sa Mère, sa naissance ne brisa point le sceau de la virginité de Marie qu'avait respecté la conception miraculeuse; elle le consacra : iniegriialem non minuit, sed sacravil. Aussi la liturgie chante, d'accord avec l'enseignement de la Foi : Posi parlum, Virgo, inviolala permansisli 10 . II Pour nous guider dans notre méditation, retenons maintenant ce principe double qui domine tout le sujet: Le corps humain assumé par le Fils de Dieu avec l'âme, en unité de personne, possède toutes les qualités et les perfections : A-convenables : 1° à sa nature propre (de corps humain);
2° à la divine Personne à qui il appartient;
B- et compatibles avec la Fonction spéciale de Rédempteur que vient remplir cette Personne.
Reprenons et expliquons cette double thèse.
A) Le corps de Jésus est parfait et digne de son divin Possesseur 1°- Il est d'abord un corps humain, c'est-à-dire qu'à L,instar du nôtre, ainsi qu'on le décrit dans cette corps et de son âme, c'est un vrai corps, matériel (étendu, pesant, visible); organisé (vivant par des organes, respirant, se nourrissant); sensible (voyant, sentant, marchant); adapté à une âme spirituelle et par elle vivifié, informé, agi; de telle sorte (qu'on me permette d'ajouter ceci en faveur des personnes très instruites et qui ont entendu parler des supercheries du moniste allemand Haeckel), que différencié dès le premier instant de sa conception, l'être saint né de la Vierge Marie n'a jamais été autre chose qu'un corps d'homme, et de l'Homme-Dieu. 2° Il est un corps humain parfait, intègre, bien élément n'y proportionné, bien équilibré et complexionné : aucun élément n' y domine aux dépens des autres, comme il arrive en nous, où tantôt le sang, tantôt la bile, tantôt les nerfs, prennent un empire mal contenu. De ce corps divin, les membres, les organes. les sens, les fonctions, atteignent leur plénitude exacte de perfection, d'utilité, de service, sans jamais la déparser. Tout y reste absolument conforme à sa condition, à sa dignité, à la souveraine réserve, à la distinction modeste et suprême qui rayonnait en Lui. Il n'a rien du corps de l'athlète en qui l'âme est opprimée par la chair; ni du corps débilité par hypertrophie cérébrale : il respire la modération, la maîtrise de soi qui tempère toute force et tout usage de la force dans un équilibre supérieur.3° Le corps sacré de Jésus est beau, d'une beauté grave, sereine, virile. Les traits du visage ne font pas la beauté d'un homme, mais leur harmonie, leur majesté, le rayonnement intérieur de l'âme. Il est écrit : recli diliguni le 11 . Les coeurs droits, purs,simples, se sentaient attirés vers lui; et la lumière de son visage 12 irritait ceux qui ne voulaient pas se convertir à son Amour : videbil peccalor el irascetur; dentibus suis fremet et labescel 13 . Le pécheur le verra et s'irritera; il grincera des dents et séchera de dépit. Oui! Notre Sauveur est beau. Quelques écrivains, entre autres saint Irénée, ont pensé que Jésus, par humilité, avait rejeté la dignité extérieure d'un maintien noble, d'un visage régulier, rayonnant et beau. Isaïe en effet avait dit : Non est ei species neque decor 14 : il n'a ni charme ni beauté. Mais il s'agit là d'une humiliation temporaire, alors que dans sa Passion, Jésus a voulu descendre dans l'anéantissement 15 jusqu'à la limite du possible, jusqu'au mépris, Et despeximus eum 16 . Saint Irénée a interprété ce texte universellement; la conscience de l'Eglise ne l'a pas suivi. Elle a au contraire appliqué au divin Epoux des âmes l'éloge que fait de lui le Psaume XLIV, épithalame, chant nuptial du Christ et de l'Eglise : Speciosus forma prae filiis hominum,Diffusa est gratia in labiis luis,
Specie tua et pulchriludine tua sntende, prospere procede et regna
17 . Le plus beau dans ta prestance d'entre les fils des hommes, la grâce est répandue sur ton visage; par ton charme et par ta beauté, parais, avance en vainqueur, règne sur les âmes. Cette beauté convient au chef-d'oeuvre du Saint- Esprit, au fruit béni de la radieuse et immaculée Virginité de Marie. La laideur, la difformité, suites du péché, n'avaient pas de droits sur Lui; elles eussent été sans utilité comme sans mérite. 4 0 Dès avant la Résurrection , ce corps était de droit glorieux et Jésus devait en voiler l'éclat par un effet de sa volonté toute puissante. Aussi peut-on dire que la Transfiguration est la suspension d'un miracle; cette splendeur qui éblouit Pierre, Jacques et Jean et les prosterne la face contre terre; cette présence de Moïse et d'Élie; cette complaisance du Père, envelop pant de gloire le sommet du Thabor 18 , c'est le rideau un instant soulevé et qui nous laisse entrevoir une réalité dont l'humilité, la bénignité, la volonté d'abaissement de Jésus ordinairement le dépouillaient. Ne voyez pas là, âme chrétienne, une pieuse conjecture; autrement, expliquez-vous que de même qu'après sa résurrection, le corps de Jésus a pu sortir du tombeau fermé 19 , entrer au cénacle et en sortir, les portes étant closes 20 , il soit, avant sa résurrection, sorti du sein de Marie comme un rayon de lumière traverse un pur cristal, sans rien briser? Expliquez- vous qu'avant sa résurrection comme après, il disparaisse du milieu de la foule 21 ; il franchisse les distances sans délai, il marche sur les eaux 22 ? Lequel ordre de miracles est plus digne du Seigneur, celui qui lui est réservé comme au Fils de Dieu fait homme; celui où de simples mortels ont pu entrer?... Enfin une autre preuve de la gloire de cette chair bénie, est que son attouchement opère des miracles : ces mains multiplient les pains, les poissons 23 ; p urifient les lépreux 24 ; leur contact ouvre les yeux de l' aveugles 25, les oreilles des sourds 26 ; chasse la fièvre 27: ressuscite une enfant morte 28; la salive même de cette, bouche guérit un aveugle et un sourd 29 . Que dis-je ? L'hémorroïsse 30 , tandis que la foule le presse, touche le vêtement qui couvre ce corps divin, comme l'insu de Jésus. Et Jésus s'écrie : Qui m'a touché? Une vertu est sortie de moi? B) Mais toute cette gloire était voilée, retenue et comme enchaînée, car nous avons dit que le corps de Jésus possédait toutes les qualités et perfections compatibles avec la fonction spéciale du Rédempteur. 1 0 A la manifestation de sa gloire, Jésus préféra la passibilité et, la mortalité, c'est-à-dire, la possibilité de souffrir et de mourir. Nous le récitons au Symbole : Passus sub Ponti° Pilalo, crucifixus, morluus.
Après son jeûne de quarante jours; un matin qu'il entrait à Jérusalem; il eut faim 31. Au puits de Jacob; sur la Croix , il eut soif 32 . Au même puits, fatigué du chemin, il s'assit 33 ; et sur le bateau, pour la même cause, il s'étendit à la poupe et dormit 34 . Saint Pierre nous donne les trois raisons pour lesquelles Jésus a daigné souffrir : Christus passus est bis, vobis relinquens exemplum, ul sequamini pron? le Christ a souffert pour nous, vous laissant cet exemple afin que vous marchiez sur ses traces 35 Sa souffrance prouve la réalité de sa chair; elle,sastisfait par nos péchés; elle nous est un exemple, un encouragement, une source de mérites dans les nôtres. -
:2° Cependant Notre Seigneur avait sur son corps un empire absolu, de telle sorte qu'il n'éprouvait que ce qu'il voulait éprouver, parce qu'il le voulait, autant qu'il le voulait; il aurait pu éviter, tempérer, suspendre tout besoin, toute émotion, toute souffrance. Mais il venait pour souffrir; aussi ne se servit- il de son pouvoir que pour souffrir davantage; il a voulu souffrir en plénitude, en perfection, sans adoucissement, sans ménagement, sans relâche. Sa vie fut une Passion continuelle, et sa volonté de souffrir a dépassé tout ce que ses disciples souffriront jamais; il a souffert pour ses martyrs; il a souffert pour l'expiation des péchés des rachetés; il n'a pas refusé de souffrir inutilement pour les réprouvés... Ah! quelle dette de reconnaissance nous avons contractée!... Quel devoir d'imitation et de consolation!
3 ° Les servitudes qu'il a librement acceptées sont celles que la condition de l'homme impose nécessairement à celui-ci et qu'Adam lui-même portait au Paradis terrestre, bien qu'alors elles n'eussent point le caractère de châtiment que leur a imprimé la faute première, et pussent être ressenties sans douleur et satisfaites sans effort : le besoin de manger, de boire, de dormir. Mais Jésus n'a pas pris les servitudes qui sont nées du péché et qui le punissent, et ne sont point naturelles à l'homme; citons parmile sconséquences du péché originel, les accidents provoqués par l'ignorance l'erreur, la maladresse, l'emploi déréglé du corps t des facultés de l'âme, l'abus des forces de la nature; parmi les conséquences des péchés actuels, les maladies, les infirmités, les tares ataviques, la misère physiologique ou morale. On conçoit que toute cette dégradation de l'humanité pécheresse est indign e de la Très Sainte Humanité de Jésus, et qu'aussi bien elle est sans mérite. 4-Il a accepté la mort. Il n'en avait point encouru la sentence portée contre Adam prévaricateur, et il n'était point absolument nécessaire qu'il mourût pour nous racheter, comme nous le méditerons à propos de son oeuvre; il a voulu néanmoins s'y soumettre
: 1-pour nous montrer jusqu'où il nous aimait, mourir pour ceux qu'on aime étant la preuve suprême de l'amour;
2-pour se conformer entièrement à nous et par là nous rendre possible de nous conformer à Lui;
3-pour adoucir, sanctifier et rendre méritoire notre mort, qui devient, unie à la sienne, en quelque façon libre et volontaire et conséquemment un sacrifice véritable, agréable à Dieu et digne de ses complaisances. Mais Jésus est mort parce qu'il l'a voulu, et à l'heure, et de la manière qu'il lui a plu de mourir. Il l'a affirmé clairement, dans ces paroles que nous avons citées : « Mon heure n'est pas encore venue. Personne ne me ravit mon âme; je la dépose de moi- même, selon le mandat que m'a confié mon Père. Vous n'avez aucun pouvoir sur moi »36. « Il a fait signe à la mort, et la mort lui a obéi, comme à son Seigneur, en tremblant ». Adorons notre Sauveur, Maître de la vie jusque dans la mort, et confions-Lui cette vie qu'il nous a don née, et qu'il ne nous reprendra point, mais fixera dans son éternité par la mort corporelle : Vila mulalur non lollilur 37 .
III Le corps sacré dont nous étudions la nature étant un véritable et parfait corps d'homme, Jésus fut doué de sensibilité, c'est-à-dire de ces facultés de connaissance et d'amour dont les organes et les objets sont corporels, et qui doublent en quelque sorte les facultés s pirituelles d'intelligence et de volonté. Jésus a aimé. Il a aimé son Père, Il l'a aimé avec son Coeur d'homme, car il s'est incarné d'abord pour donner à son Père un amour qui fût à la fois créé et digne de son amabilité. C'est l'amour d'un Homme- Dieu que désire le Père, car l'Esprit-Saint, l'Amour substantiel et incréé, assouvissait infiniment ce qu'on oserait appeler l'éternel besoin d'amour en Dieu. Mais seule une créature élevée jusqu'à Lui par l'union hypostatique pouvait aimer le Père d'un amour qui fût en même temps extérieur et égal. Toute la vie de Jésus et sa mort sont un acte de cet amour38 . Jésus a aimé les hommes ses semblables. L'Évangile le dit : Jésus aimait Marthe et Marie et Lazare 39 ; et ceux-ci le savaient. Les deux soeurs envoient dire à Jésus pour l'apitoyer sur leur frère et sur elles- mêmes : Celui que vous aimez est malade 40 Saint Jean se nomme le disciple que Jésus aimait 41. Il n'est pas écrit que Jésus ait aimé Marie et Joseph, car c'était inutile : qui pourrait en douter! S'il a répété à ses Apôtres durant la Cène : Je ne vous dis plus mes serviteurs, mais mes amis! 42 ... s'il n'a pas refusé ce titre à Judas, au moment que celui-ci lui infligeait le fatal baiser : Mon ami, c'est donc par un baiser que tu trahis le fils de l'Homme 43 ce mot, dans la bou.. che de celui pour qui parler c'est agir : Ipse dixil et fada sunt 44: ce mot, sur les lèvres de la Vérité vivante exprime la suprême réalité de l'amour humain.Jésus nous aime : Il le prouve par sa mort 45 , pa r l'institution de l'Eucharistie 46 ; et comme s'il ne suffi. sait pas, il nous le dit et le redit sans se lasser 47 . Amour humain, amour d'homme. Entendons, non pas seulement cette dilection spirituelle que bien entendu nous n'excluons pas, non plus que la charité surnaturelle et, divine mais aussi l'amour d'un coeur brûlant et pur; un amour fondé sur les qualités, les charmes, les dons individuels de leur objet. Et sans doute tout ce qui en nous peut attirer sur nous son amour, vient de Lui et de sa gratuite dilection; et cela même est pour lui une raison de nous aimer, chacun de nous personnellement, par notre visage, par notre coeur, par notre nom : Pro prias oves vocal nominalim 48 .
Ohl que cette pensée est enivrante : Dilexil me 49: ô Jésus, vous m'aimez! Et que cet amour soit un amour de coeur et non seulement un amour de raison, l'Évangile nous l'enseigne en nous montrant Jésus sensible jusqu'aux larmes. Jésus a pleuré sur son ami Lazare. Et, dit Hello-le Voyant : les larmes de Jésus tiennent un verset de l'Écriture ! 50 Il a pleuré 51 ; il s'est apitoyé sur la foule des pauvres, comme sur un troupeau sans pasteur 52 ; il a eu compassion de ses bourreaux 53 . Il s'est indigné, il s'est irrité 54 contre la mauvaise foi et contre l'hypocrisie et seulement contre elles! Il a été triste 55 , accablé de dégoût et de crainte, et s ur la Croix il a porté la grande angoisse de sa déréliction : 0 Dieu, mon Dieu! pourquoi m'avez-vous abandonné! 56 Rappelons-nous ici ce que nous avons déjà dit ces affections, ces émotions, ces sentiments n'avaient en Jésus rien de désordonné. D'abord parce qu'elles étaient, dans leur principe, absolument volontaires, soumises à la raison supérieure; ensuite, parce que leurs objets étaient toujours bons, édifiants et surnaturels; enfin parce que leur effet était toujours juste, bon, conforme à la sagesse divine et réglé sur elle. Tandis que dans notre nature déséquilibrée par le péché les passions sont causes de trouble, d'exaltation excessive ou de morbide dépression, en Jésus elles demeuraient, selon l'ordre divin, de pures énergies tendant au bien. Aussi les théologiens, pour souligner cette différence, ont-ils honoré ces puissances si parfaitement ordonnées du nom réservé de propassions.
IV Il nous reste à considérer une conséquence immédiate, et d'une portée pratique grande et belle, de la doctrine de l'Incarnation du Verbe. Le corps de Jésus, de même que son âme, est étroitement, indissolublement uni à la Divinité dans la Personne du Fils de Dieu. Étant le corps d'un Dieu, il mérite l'adoration due à Dieu. Il est adorable entièrement, dans son intégrité et dans chacune de ses parties : le visage, les membres, les sentiments et le coeur qui en est l'organe, sont dignes du culte suprême. La conscience chrétienne cependant a toujours répugné à diviser ce corps divin pour en adorer séparément les fragments. La dévotion à la Sainte-Face a pour objet un voile vénérable et pour terme la réparation des outrages reçus par Jésus dans sa Passion. Si nous adorons spécialement le Sacré-Coeur, c'est plutôt comme symbole de l'infinie charité de Jésus que comme organe matériellement séparé de son corps. Là-dessus la piété des fidèles a vu plus clair que la science de beaucoup de théologiens; ceux-ci ont pâli sur leurs abstractions scolastiques pour trouver à la dévotion au Sacré-Coeur l'objet matériel et l'objet formel nécessaires à leurs savantes théories. Pour la piété naïve du peuple chrétien, le « Sacré-Cœur » est Notre-Seigneur Jésus-Christ, tout uniquement et tout simplement, figuré par une statue au coeur apparent. Le message confié par le Sauveur à sainte Marguerite-Marie n'avait pas pour but d'instituer dans l'Église une nouvelle dévotion; mais de ramener à la contemplation et à l'amour de sa divine Personne, les âmes détournées de l'unique Fondement posé par Dieu, de l'unique Voie ouverte au salut et à la sainteté, savoir le Christ, et égarées loin de lui par les théories, les pratiques, les méthodes d'un ascétisme purement humain, vidé de sève chrétienne, où le moi de l'homme s'étalait, où la grâce divine était oubliée et méconnue, où la gratuité du salut par la confiance en Jésus était suspectée par l'ignorance ou la mauvaise foi : le Protestantisme et le Jansénisme avaient passé par là. Ne prêtons point aux ennemis de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de notre foi, par les apparences d'une piété superstitieuse, des prétextes à sarcasmes; ni au x âmes droites qui ignorent notre doctrine des sujets d'étonnement et de scandale. Ne donnons pas la Victoire à l'esprit du monde sur l'Esprit de Jésus, en voyant dans le Coeur divin un objet de dévotion étranger ou surajouté à la pratique pure et simple du Christianisme. La religion de Jésus, ce n'est pas connaître, aimer et servir un Créateur théorique et abstrait, dans un esprit de crainte, de servilité ou de lucre, en portant surérogatoirement un bouton ou une cocarde armoriée d'un coeur, plus ou moins heureusement stylisé... Non! et tous ces entretiens tendent à le montrer : être chrétien, c'est vivre du Christ en Dieu, et de Dieu par le Christ, à qui nous incorporent la foi et le baptême. Jésus n'est pas dans sa religion un accessoire très utile, un personnage très important. Il y est Tout, la pierre d'angle et la clé de voûte, la voie, la vérité et la vie, l'A et l'a. Nul ne va au Père que par Lui. Lui seul a les paroles de la vie éternelle. Nous terminons par où nous l'avons commencée, notre étude de l'adorable Personne de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Nos méditations suivantes nous ferons connaître sa fonction et son oeuvre.
Ne gardons pas ce que nous avons appris parmi les notions théoriques qui n'ont pas d'action sur notre vie. Tournons cette science de Jésus à le mieux aimer, à le mieux servir. Nourrissons-en notre âme, servons-nous en dans nos communions. Car Jésus que nous recevons au Saint-Sacrement, c'est le même dont nous parlons ici, c'est Lui-même! Ne nous y méprenons pas : tels nous sommes à son égard dans l'Hostie, tels nous eussions été si nous avions vécu avec Lui. Tous ceux qui l'ont vu, entendu, touché n'en ont pas été convertis. Mais nous, qui contemplons en esprit sa beauté, qui comprenons son amour avec Marie et comme elle, conservons pour en vi vre toutes ces merveilles en notre cœur.
Lire les références |
1. En parlant de la volonté de Notre-Seigneur, nous n'avons pas étudié l'acte essentiel de cette faculté, comme nous avions fait pour l'intelligence, et les objets auxquels il s'étend. Cet acte est on l'amour: Amour de Jésus à l'égard de son Père céleste, amour à l'égard des hommes. Nous en parlons un peu dans le présent entretien, mais nous retrouverons ce sujet quand nous étudierons loeuve de Notre-Seigneur.
2- Joan,, I, 14.
3-. Liturgie de la sainte Messe; préparation du Calice avant l'oblation.
4-Eph., 1, 10 12
5- Luc, 1, 35.
6- C'est ce qu'on appelle parthénogénèse. Les abeilles présentent ce cas.
7- Luc, 2, 6.
8- Philip., 2, 7.
9- Lue, 1, 31; 2, 21.
10-. Office de la Vierge au Temps de Noël.
11- (Gant., 1, 3). Ps., 106, 52.
12- Psaumes ; 88, 16; 4, 7; 89, 8.
13- Psaume, 111, 10.
14- (Isaïe, 53, 2).
15- Philip., 2, 7.
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16- (Isaïe, 53, 3).
17. Ps., 44, 3.
18- Math., 17, 1-9; (Marc, 9, 1-9; Luc, 9, 28).
19- Math., 27, 66.
20-Joan., 20, 19.
21- Luc, 4, 30; Joan., 8, 59 5. Math., 14, 26;
22- Marc, 6, 48; Lue, 6, 19.
23- Math. 14, 15 et 15, 32; et les passages parallèles.
24- Math., 8, 3.
25-Math., 20, 34.
26- Marc, 7, 33.
27- Lue, 4, 38; Math., 8, 15.
28- Math., 9, 18-26; Marc, 5, 22; Lue, 8,41.
29- Jean.. 9, 16; Marc, 7, 33; 8, 24.
30- Lue, 8, 44.
31- Math., 4, 2; 21, 18.
32- Joan., 4, 7; 19, 28.
33- Jean., 4. 6.
34 Math., 8, 27
35. I Petri, 2, 21,
36- Joan., 7, 30; 13, 1; 10, 18; 19, 11.
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37- La vie est transformée, elle n'est pas reprise. Préface de la messe des Morts
.38-Joan., 14, 31.
39- Joan., 11, 5.
40-Ibid., 3.
41-Joan., 13, 23; 19, 26; 20, 2; 21, 7.
42- Joan., 15, 15.
43- Luc, 22, 48.
44- Ps., 32, 9.
45- Joan., 15, 13; Eph., 2, 4
46- Joan., 13, 1.
47- Joan., 15, 9 (Joan., 14, 18; Math., 28, 20). Il n'est pas possible de relever ici les traits de l'amour de Jésus envers les hommes; tout l'Évangile y passerait.
48- Joan., 10, 3. (Apoc., 2, 17).
49-. Galates, 2, 20; Rom., 8, 37; 2 Thes., 2, 15.
50, Le verset 35 du chapitre XI de saint Jean
51- Luc, 19, 41.
52- Math., 9, 36; 15, 32; Marc, 6, 34; 8, 2.
53- Luc, 23, 34.
54- Marc, 12, 13; Math., 23, 13 sq.
55. Math., 26, 30; Marc, 24, 26.
56, Math., 27, 46. |
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