| I- SUR LA MARGELLE D'UN PUITS (1) |
79-Jésus apprend bientôt que Jean a été trahi et emprisonné, et que les pharisiens commencent à s'inquiéter de sa propre popularité : ne dit-on pas qu'il gagne encore plus de partisans que Jean le Baptiseur ? Ce n'est pas le moment de compromettre sa cause. Il n'en est qu a ses débuts. Alors il se décide à partir pour la Galilée. En province, loin de la capitale, on est plus tranquille. Et puis, en Galilée, les Grands-Prêtres n'ont plus aucune autorité civile.
Le chemin de Galilée passe par la province de Samarie. Les Samaritains sont une race mélangée. La plupart sont bien d'origine juive mais on y compte beaucoup d'Assyriens venus là comme colons depuis la déportation de Babylone. Ces païens ont apporté leurs dieux et la religion juive à ce contact n'est plus aussi pure. Par opposition aux juifs de Judée et de Galilée, les juifs de Samarie ont jadis construit un Temple sur le mont Garizim : il est en ruines depuis un siècle environ ; et comme en Samarie aussi on attend impatiemment le Messie pour remettre toutes choses en ordre et refaire l'unité nationale, on n'a pas cru bon de le reconstruire. En attendant, les Samaritains sont méprisés par les juifs et traités comme des métèques. A leurs yeux ce sont des frères séparés qui s'obstinent dans leur erreur. Les Samaritains, pour se venger, ferment souvent leurs frontières et entravent le commerce et les relations entre les deux provinces de Galilée et de Judée.
80-La petite trouve arrive à proximité de la ville de Sichar : dans cette région on voit les champs fameux que Jacob avait donnés à son fils Joseph ; c'est là aussi que se trouve ,( la source de Jacob ».
Jacob, appelé aussi Israël, est un des fondateurs du peuple juif ou israélite. C'était un chef de tribu nomade: il avait des troupeaux considérables et était venu s'établir à ce point d'eau. Dans le pays l'eau est très rare ; le sol calcaire ne retient aucune pluie. D'avril à octobre il ne pleut pas ; si le vent vient du désert on a une saison de sécheresse redoutable : c'est la famine et le martyre de la soif. Aussi creuse-t-on dans le sous-sol de grandes citernes qui se remplissent pendant l'hiver. Mais ce n'est que de l'eau stagnante, qui se corrompt et transmet les fièvres: Les vrais puits sont pour un pays la grande richesse. Ils sont très profonds : il faut creuser jusqu'à 30 et 40 mètres pour trouver la nappe d'eau souterraine. 81 Jésus est fatigué de la route. Il s'assied sur la margelle et goûte la fraîcheur qui se dégage du puits. Il peut être environ midi. Le soleil est accablant à cette heure. La « Source de Jacob » se trouve à quelque deux cents mètres de la localité. Les disciples partent à la ville pour acheter des provisions. Jésus reste seul.
Une Samaritaine, la cruche sur la tête, vient puiser de l'eau :
« Donne-moi à boire », lui demande Jésus.
Elle dévisage l'inconnu : c'est un Juif. Il doit vraiment avoir bien soif pour lui demander à boire, à elle, une Samaritaine. Pour un Juif, celui-là n'est pas fier. Mais c'est un service qui ne se refuse pas. Elle attache sa cruche à la longue corde et tout en la descendant dans le puits, elle est heureuse de lui faire sentir qu'un Juif même bien racé peut encore avoir besoin d'une Samaritaine :
« Comment toi, un Juif, tu me demandes à boire, à moi, une Samaritaine ?... (Entre . Juifs et Samaritains on se fuit plutôt )
Si tu comprenais l'avance que Dieu te fait en ce moment, et si tu savais qui est celui qui te demande à boire, c'est toi qui la première lui aurais demandé à boire. Et lui, il t'aurait donné de l'eau de source. »
Car Jésus n'est pas un Juif au coeur étroit, comme elle pense. Il est aussi généreux qu'elle.
Mais la femme se pique au jeu :
82 « Comment pourrais-tu me donner de l'eau de source ? Tu n'as rien pour en puiser... et à cette profondeur ! ... A moins que tu n'en fasses jaillir du sol comme par miracle ! Mais tu n'es pas plus fort que notre aïeul Jacob qui nous a trouvé cette source, je suppose. Il a dû creuser ce puits pour en boire et abreuver sa famille et ses bêtes.
Vois-tu, on aura beau boire l'eau de ce puits, on aura toujours soif. Mais l'eau dont je parle, celui qui en boira n'aura plus jamais soif ; car il aura en lui comme une source qui jamais ne tarira, ni en cette vie, ni en l'autre.
Oh alors ! donne-moi de cette eau merveilleuse ! Ainsi je n'aurai plus soif et surtout je n'aurai plus la peine de venir tout le temps puiser ici. »
Et ce disant elle tend la cruche à ce Juif qui n'a plus bien ses idées : il a'dû rester trop longtemps la tête au soleil, pense-t-elle.
Jésus boit, et sans vouloir remarquer le sourire narquois de la femme de Sichar :
83 « Va donc me chercher ton mari et amène-le ici », dit-il gravement.
Cet homme est vraiment trop drôle ! — Mais, je n'ai pas de mari ! C'est bien cela, tu n'as pas de mari. C'est-à-dire que tu en as eu cinq et celui avec qui tu vis maintenant n'est pas ton mari. Là, tu dis vrai ! »
Du coup la femme reste bouche bée. Ainsi cet inconnu a découvert le secret de sa vie !.,.. Son coeur est mis à nu. Cet étranger lit dans son âme...
(Sans doute elle avait été renvoyée par ses maris successifs, comme c'était leur droit : ce devait être une jolie fille, élégante et coquette, qui enjôlait son monde ; mais, une fois en ménage, on la trouvait insouciante et pas assez sérieuse. Ne trouvant plus de parti, elle s'était donnée à un homme qui en avait fait sa maîtresse.)
« Je vois que vous êtes un prophète, un saint. Mais dites-moi, elle détourne la conversation, car ces confidences la font rougir quelle est la bonne religion ? Nos ancêtres à nous les Samaritains montaient sur cette montagne pour adorer Dieu (elle indiquait le mont Garizim en face du puits, à peu de distance) et vous, les Juifs, vous dites que c'est à Jérusalem seulement qu'il faut aller...Crois-moi, bientôt ce ne sera plus sur cette montagne ni à Jérusalem qu'on ira pour adorer Dieu, mais à l'avenir et déjà maintenant les âmes vraiment religieuses l'adoreront au fond du cœur. Dieu est un Esprit ; et ceux qui l'adorent doivent l'adorer dans leur esprit et dans leur volonté. C'est ainsi que Dieù veut être adoré. (Il ne s'agit donc pas seulement d'avoir un Temple pour y faire couler le sang des victimes.) Vous, les Samaritains, vous adorez Dieu ; mais vous ne le connaissez pas bien. Nous, les Juifs, nous savons qui nous adorons, et c'est pourquoi le Salut viendra des Juifs.
Heureusement, le Messie, le Christ doit bientôt venir. Au moins avec lui, nous saurons à quoi nous en tenir, et nous y verrons clair. Le Messie, le Christ, c'est Moi I... Moi qui te parle. »
Toute bouleversée la Samaritaine en oublie sa cruche et court bien vite à la ville. Et à tous les gens qu'elle rencontre elle fait part de son aventure : « Venez voir un homme qui m'a raconté toute ma vie ! Si c'était lui, le Christ !»
Et elle a un tel accent de sincérité que les habitants accourent voir au puits de Jacob.
A peine la femme de Sichar à-t-elle quitté Jésus que les disciples reviennent de la ville. Ils sont un peu surpris de voir Jésus daigner converser avec une paysanne de l'endroit, mais sont assez polis pour ne pas lui demander : « Avez-vous besoin de quelque chose ?... De quoi parliez-vous ?... » Alors, déballant leurs provisions : « Tenez, Maître, mangez donc ! Merci, j'ai quelque chose à manger, mais vous ne pouvez savoir. Tiens ! Est-ce que quelqu'un lui aurait apporté à manger pendant notre absence ? chuchotent-ils entre eux... Cette femme peut-être. J'ai d'abord à me soucier de faire la volonté de Celui qui m'a envoyé. Je dois remplir ma mission : voilà ma première nourriture. »
Tout préoccupé du Salut du Monde, Jésus sent qu'il ne pourra prendre aucune nourriture avant de leur avoir dit tout ce qu'il a sur le coeur. Tandis qu'ils mangent à belles dents et boivent à longs trait l'eau fraîchement tirée, lui reste absorbé dans ses pensées. Il regarde au loin cette immense terre à blé toute dorée sous l'ardeur du soleil de midi :
« Encore quatre mois, et ce sera la moisson, dites-vous. Eh bien, tournez-vous par ici ; regardez-moi cette campagne !... on dirait une terre jaunissante au matin des moissons !... Oui, la moisson des hommes, elle aussi ; vous attend... Et vous irez moissonner... Les moissonneurs seront bien payés de leur travail, ce beau travail d'amasser des gerbes (des gerbes d'âmes) pour la vie de l'au-delà. Mais ceux qui auront semé la récolte s'en réjouiront autant que ceux qui la moissonneront. Car leproverbe est bien vrai : « Aujourd'hui tu sèmes, demain un autre récolte à ta place. » C'est votre cas : je vous enverrai moissonner des champs où vous n aurez pas fait les semailles ; d'autres les auront cultivés, et vous, vous entrerez dans leurs travaux. »
Il est interrompu par l'arrivée des Samaritains de Sichar. Ils sont déjà impressionnés par ce que leur a dit leur compatriote : « Croyez-moi, il m'a raconté tout mon passé. » Ils l'invitent à rester quelque temps à Sichar. Et pourtant Jésus est un Juif ! Il consent à rester deux jours. A le voir et à l'entendre ils sont vite gagnés à sa Cause. La femme que Jésus a rencontrée au puits en est toute fière. Mais les habitants lui disent :
« Si nous sommes pour lui, ce n'est plus maintenant à cause de ton histoire, mais nous l'avons entendu parler : plus de doute, c'est sûrement lui le Sauveur du Monde. »
Au bout de deux jours, Jésus quitte Sichar et continue sa route vers la Galilée. |
II UNE PREMIERE CAMPAGNE QUI PROMET (2) |
85 La renommée de Jésus le précède. Il est reçu en Galilée avec enthousiasme : les gens de la province qui sont allés à Jérusalem pendant les fêtes de Pâques se rappellent ses coups d'éclat et racontent comme il a tenu tête aux marchands et aux prêtres dans le Temple. On est fier de l'accueillir. C'est un enfant du du pays !
Cependant sa première visite n'est pas pour Nazareth : ses compatriotes sont, malgré tout, encore sceptiques. Quelques semaines plus tôt Il était encore l'un d'eux, le charron du village. Le fils du journalier Joseph, le Messie! c'est vraiment dur à croire ! Jésus le sait : « Un prophète n'est généralement guère estimé dans sa petite patrie ! »
A Cana, l'histoire de l'eau changée en vin à la noce est dans toutes les mémoires. Jésus préfère revenir dans cette petite bourgade. On le reçoit à bras ouverts.
86 Justement arrive ce meme jour à Cana un fonctionnaire du gouvernement d'Hérode Antipas. Il est en résidence à Capharnaüm, la grande ville voisine. Il parait tout triste et ne s'associe à la joie générale : son fils, à Capharnaum est malade et condamné. Il apprend que c'est Jésus qui prie de descendre au bord du lac parler de son merveilleux pouvoir. « C'est bien cela, réplique Jésus, vient d'arriver. Il vient le trouver et le pour guérir son enfant. Car il a entendu il vous faut toutes sortes de prodiges et de miracles : sans quoi vous ne croyez pas. » De grâce, descendez vite chez moi avant que mon fils ne meure. Sois tranquille, je n'ai pas besoin d'y aller... Ti peux rentrer chez toi. Ton fils est plein de vie. »
87-A l'entendre, le fonctionnaire se trouve pleinement rassuré. Il reste ce soir-là à Cana pour laisser reposer bêtes et gens. Mais le lende main matin il revient à Capharnaüm. Il se hâte dans la descente de la côte, quand il rencontre quelques-uns de ses serviteurs qui accourent à sa rencontre. Il a un moment d'inquiétude. Mais non, on vient lui apprendre l'heureuse nouvelle.
« Eh bien, vous savez, il est guéri ! Ah ! et à quelle heure s'est-il , trouvé mieux ? Hier, à une heure de l'après-midi, la fièvre est tombée subitement. » C'était bien l'heure où Jésus lui avait dit : « Ton fils est plein de vie. » Du coup, plus aucun doute ; pour lui, sa famille et son personnel, Jésus est bien le Messie.
C'est le second miracle en Galilée.
Maintenant Jésus se met à annoncer partout que le Règne de Dieu est proche. C'est cela l'Evangile, la Bonne Nouvelle. Dieu va enfin s'occuper du monde, établir dans le monde son régime... Comment cela exactement ? Jésus ne le dit pas encore. Pour l'instant il faut se préparer à faire partie des troupes du Messie. Et de quelle manière ? Jean l'a déjà indiqué. Jésus répète après lui : « Faites pénitence ! changez de vie ! »
88-Sa popularité grandit. On vient de tous côtés pour l'entendre. C'est du nouveau. Quand il enseigne, il ne récite pas par coeur des passages de la Loi comme tous les Scribes, ces professeurs pharisiens. Il tranche les questions par lui-même. Les gens disent : « Il en a une autorité t... Quelle différence avec nos Scribes ! Les Scribes s'en réfèrent à la Loi pour résoudre tous les problèmes ; ils s'acharnent à y trouver la réponse à tout et en arrivent, par une véritable acrobatie, à faire dire aux textes tout ce qu'ils veulent. Jésus, lui, parle d'une manière claire : on comprend au moins quelque chose. Et il sait se mettre à la portée de son auditoire... Il n'argumente pas à perte de vue avec une foule de considérants ; mais une maxime bien frappée, un mot qui va au coeur, une réflexion sur un fait du jour, une comparaison bien choisie, ou un silence qui en dit long : voilà où le bon sens galiléen se retrouve. Le peuple est conquis.
89 Au cours de cette première randonnée, Jésus vient à passer par Nazareth, le village oit il a été élevé.
C'est justement samedi aujourd'hui, jour de Sabbat. Les habitants vont à la Synagogue. Il s'y rend comme à son habitude.
La Synagogue ce n'est pas seulement le lieu de réunion pour la prière, mais c'est aussi à cette époque un foyer de patriotisme. De temps en temps un orateur vient enflammer les coeurs. On est dans le malheur on vit dans un temps d'oppression. Lepeuple souffre ; il est grevé d'impôts. C'est la misère. Mais courage ! Le Christ doit venir.
90 Donc ce matin-là Jésus fait-son entrée à la Synagogue. On sait comment se déroule la cérémonie. (3) Le présidént croit bien faire en invitant Jésus à monter au pupitre. Jésus se lève pour faire la lecture. Le sacristain va chercher le rouleau sacré : car les volumes de la Loi et des prophètes sont des bandes de parchemin cousues bout à bout et enroulées autour d'un ou de deux cylindres de bois.
On en est au livre d'Isaïe. Jésus déroule le livre et tombe sur ce passage : « L'esprit de Dieu est sur moi par ce qu'il m'a consacré. Il m'a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux prisonniers la délivrance, et aux aveu gles la lumière, rendre le courage aux cœurs brisés et la liberté aux opprimés, pro clamer l'année de grâce du Seigneur. »
Alors il roule le livre, le rend au sacristain et s'asseoit ; tous les yeux sont braqués sur Lui.
« Est-ce qu'aujourd'hui cette parole n'est pas réalisée chez vous ? Vous savez que partout j'annonce l'Évangile et fais des prodiges. Eh bien, c'est ce qu'annonce le prophète. Sa prédiction est réalisée. » Tout ce qu'il dit est admirable et tout l'auditoire est conquis par la chaleur de son discours. Mais Jésus ne s'attarde pas. Il veut aller à_Capharnaum, au bord du lac. |
| III - CAPHARNAUM LA VILLE AU BORD DU LAC (4) |
91 La Galilée est un pays pittoresque et charmant : une petite Suisse autour d'un grand lac, le lac de Génésareth, qu'on appelle aussi lac de Galilée. Sur les coteaux on trouve des vignobles parsemés d'arbres fruitiers entre les pentes, et sur les plateaux de belles étendues de terre labourable où le blé pousse à merveille. Dans les endroits plus frais, de grands palmiers, des figuiers, surtout au bord du lac aux flots bleus où le ciel se reflète... Il est vraiment très beau ce lac, tout fleuri de voiles blanches et effilées : car d'une rive à l'autre on fait par bateaux un important trafic. Long de 20 kilomètres et large de 11, il est profondément encaissé dans sa cuvette de rochers : c'est un grand cratère volcanique qui s'ouvre à plus de 200 mètres au-dessous du niveau de la mer. La chaleur est condensée là : les plages sont brûlantes. Mais au bord tout pousse à ravir. Dans les nids de palmiers, aux embouchures du Jourdain qui traverse le lac, sont blotties des villes où s'agite tout un monde d'agriculteurs, de pêcheurs, de boutiquiers, de marchands, de conducteurs de cara vanes, de débardeurs. Cependant le climat est plutôt malsain à cause de la chaleur lourde et étouffante : on a parfois jusqu'à 40 degrés à l'ombre ; et par contre les nuits sont très fraîches. Aussi on y est sujet aux fièvres, aux dyssenteries, aux éruptions de toutes sortes : rougeoles, varioles, gales, lèpres, maux d'yeux, etc.
Jésus va séjourner longtemps sur les rives de ce lac enchanteur. Il va faire de Capharnaüm son centre de rayonnement, son quartier général. C'est surtout le soir, après la tombée de la grande chaleur, qu'il y fait bon vivre. On se groupe alors sur le pas des portes, sous l'ombre des grands palmiers, on flâne, on boit du vin de dattes ou de grenades ; les jeunes gens jouent de la kinnoï, sorte de mandoline en forme de harpe ; on chante, on interroge les pèlerins qui reviennent de Jérusalem. Quand on voit passer un Romain, les jambes nues, avec son casque, sa cuirasse et son grand manteau rouge agrafé à l'épaule et qui flotte en l'air, les traits de tous les visages se durcissent ; on s'arrête de parler et de rire, et quand il est passé on soupire. Mais les poings restent crispés : « Quand donc viendra-t-il le Messie ? » Tous les hommes sont prêts pour la guerre sainte !
Jésus vient donc habiter à Capharnaum, la ville au bord du lac, et il fera des randonnées dans toute la province connue sous le nom de Terre de Zabulon et de Nephtali. Isaïe le prophète avait bien annoncé : « Le peuple de ce pays qui était assis dans les ténèbres a vu une grande lumière ; oui, sur ceux qui étaient assis dans l'ombre de la mort, une grande clarté s'est levée. »
92-Un jour de Sabbat, Jésus parle à la Synagogue. Soudain un homme, qui jusque-là s'était tenu tranquille, se met à rugir. C'est un possédé d'un esprit impur. Ces cas ne sont pas rares à l'époque... De nos jours encore, dans les pay arriérés du continent noir on trouve de ces êtres qui sont manifestement sous l'emprise d'une force mystérieuse et mauvaise. Il crie : « Que viens-tu faire parmi nous, Jésus de Nazareth ? Tu veux nous jeter un mauvais sort ?... Je sais qui tu es ! Tu es le Saint de Dieu ! »
Dans l'assemblée c'est un début de panique. Mais devant le calme de Jésus on se retient. L'homme s'est levé et il s'avance en titubant, les yeux injectés de sang. Tous les assistants frissonnent et retiennent leur souffle comme devant le corps à corps de deux champions de lutte. On sent derrière ces deux hommes une force inconnue et ennemie. Qui va l'emporter ?
« Tais-toi ! » Jésus parle à l'esprit... « Sors de cet homme à l'instant. » Il lui commande... Quelques secondes d'anxiété. Alors on voit le possédé se rouler par terre au milieu de la Synagogue dans d'horribles convulsions; il pousse des hurlements de rage : c'est l'esprit impur qui l'agite. Puis c'est fini : le mauvais esprit a lâché a proie. L'h omme se relève : il n'a aucun mal. Toute l'assistance reste là stupéfaite.
« Eh bien en voilà un événement !... Il en a une puissance cet homme-là !. . Vous avez vu comme il a commandé aux mauvais esprits; et ils n'ont eu qu'à lui obéir. » On en parlera bientôt dans toute la Galilée.
93 Au sortir de la synagogue, Jésus, accompagné d'André, de Jacques et de Jean se rend dans la maison de la belle-mère de Simon Pierre. André et Pierre sont de Bethsaïde, petite localité non loin de Capharnaüm, mais, ici, ils trouvent chez les beaux-parents une maison de famille, un pied-à-terre pour leurs p êches. La belle-mère de Pierre est couchée avec une forte fièvre. A peine arrivés, les deux frères demandent à Jésus de la guérir. Il s'approche de la malade, se penche sur elle, lui prend la main et la redresse. A ce contact elle est guérie. Plus de fièvre : elle se lève aussitôt et se met à leur servir à manger.
Le soir de ce même jour, au coucher du soleil, le clairon de la ville annonce la fin du Sabbat. Jusqu à ce signal il est interdit de travailler, même de donner des soins importants aux malades et de les transporter. Mais le jour du Seigneur terminé, toute une foule accourt devant la maison des pêcheurs. On apporte à Jésus des malades de toute espèce, et jusqu'à des possédés. Bientôt toute la ville est là rassemblée devant la porte.
Jésus sort, se fraye un chemin vers les malades et, sans aucun traitement, sans paroles magiques à la manière des prétendus guérisseurs, il les prend amicalement par la main ; et tous se relèvent guéris.
Vraiment Isaïe avait bien prophétisé de lui : « Il prendra sur lui toutes nos infirmités, et II portera nos maladies. »
D'autres, des possédés ceux-là, comme celui de la synagogue, crient en se roulant à ses pieds : « Tu es le Fils de Dieu ! » Il les fait taire. Ces démons devinent bien qu'il est le Messie, le Christ, et ils le disent : c'est plus fort qu'eux. Mais Jésus ne veut pas qu'ils fassent des déclarations à son sujet. Ce n:est pas sur la parole du diable que les hommes doivent croire, mais sur ses affirmations à lui, Jésus.
94 Le lendemain matin, dès le point du jour, il se lève sans déranger personne, s'en va dans un endroit retiré, au bord du lac, et là se met en prière. Mais les habitants de Capharnaum, encore dans l'enthousiasme de la veille, arrivent bientôt à la maison de Pierre et d'André. Il n'est plus là Où est-il ?...
Vite on part à sa recherche. On suit Simon Pierre... Il est vite découvert « Que faites-vous là ?... Tout le monde vous cherche ... »
On l'enserre de toutes parts : on veut le retenir.
« Allons, dit Jésus, soyez raisonnables. Il faut pourtant bien que j'aille annonce ailleurs la bonne nouvelle : « Le Règne de Dieu arrive ! » C'est ma mission, cela ! Allons ensemble dans les villages d'alentour !... »
Et c'est ainsi que Jésus se met à circuler dans toute la Galilée ; partout Il annonce sa Bonne Nouvelle, son Evangile : « Dieu s'occupe des affaires du Monde !... Préparez-vous !... Changez de vie ! Les jours de Sabbat Il parle dans les synagogues. Et sur les routes il guérit les malades et délivre le peuple de ses misères.
Après chaque tournée, Il revient à Capharnaum c'est son centre d'action et de rayonnement.
|
| IV PECHEURS D'HOMMES (5) |
Un jour, de bon matin, Jésus marche le long du lac entouré d'une foule de gens qui boivent ses paroles. Il remarque deux barques qui se balancent près du rivage. Justement, à côté de la première, Pierre et André nettoient leur filet dans l'eau ; un peu plus loin, montés dans l'autre barque, ce sont Jacques et Jean avec Zébédée leur père qui réparent les déchirures de l'autre bout du filet. Avec eux quelques journaliers les aident dans ce travail.
Sans façon, Jésus, qui se voit pressé de tous côtés par la foule, monte dans la barque de Pierre ; II le prie de donner quelques coups de rames pour l'éloigner un petit peu du rivage, s'asseoit sur le bord et se met à parler à tout ce monde qui docilement s'asseoit sur la grève.
Cependant les pêcheurs continuent tout naturellement leurs occupations. Pierre, André, le vieux Zébédée et ses deux fils forment ensemble une petite association. Ils travaillent en équipe, Pierre est :e chef : il a une barque à lui. Les autres barques sont sans doute en location. Ne pêche pas dans le lac qui veut. Ce droit se paie très cher ; et il faut encore posséder ou louer les grands filets. C'est un rude métier que celui de pêcheur : il faut profiter des périodes favorables, quand le poisson ne vit pas trop en profondeur, et connaître les endroits poissonneux. Les pêches sont saisonnières ; et la petite association prend ses vacances à la morte-saison : au printemps précédent ils étaient partis ensemble voir Jean-Baptiste au Jourdain ; et c'est là qu'ils avaient fait la rencontre de Jésus. Et Jésus, lui, avait fait de cette équipe de pêcheurs sa première équipe de partisans, son premier groupe de disciples.
Malgré tout, ils sont restés pêcheurs. Ils habitent toujours à Bethsaïde ou à Capharnaüm, mais reviennent fréquemment vers Jésus, entre deux pêches. Ils sont parfois bien fatigués après toute une nuit passée sur le lac. C'est qu'il faut manier un lourd filet, long de 200 à 250 mètres . Voici comment on manoeuvre : on part à 6 ou 8 pêcheurs divisés en deux barques. La première s'en va jeter l'ancre à un endroit déterminé et attache à sa coque une des extrémités du filet. L'autre barque s'éloigne, emportant le filet et le déroulant à mesure. Elle trace ainsi un grand cercle et revient vers la barque soeur. Le filet se maintient au niveau de l'eau à l'aide de gros bouchons flottants. Les poissons, s'il y en a, se trouvent encerclés. On fait alors grand tapage avec les rames pour les effrayer et ils vont se faire prendre dans les mailles. Alors petit à petit on replie le filet : le cercle se rétrécit et au fur et à mesure on ramasse la capture dans les barques. Souvent c'est près du rivage qu'on déploie la (( senne » alors les pêcheurs descendent de leurs barques et tirent à eux le filet, entraînant sur la grève les poissons captifs.
Il arrive que la pêche est excellente : la senne » a été jetée sur un banc de poissons, on peut du même coup en ramasser plus d'une tonne. Mais il y a aussi des pêches malchanceuses : deux fois, trois fois on a recommencé la manœuvre, et, après une nuit d'efforts, on revient bredouille. Il faut aussi compter avec les colères du lac : quand il souffle du sud-ouest, le vent s'engouffre dans la grande cuvette volcanique et c'est une véritable tempête qui se déchaîne. Il faut alors se hâter de replier les filets, sans quoi ils se déchireront sur les récifs de la côte et les barques risquent de grosses avaries. Après des nuits comme celles-là on voit les pêcheurs harassés, les traits hâlés par le soleil et le vent, occupés à réparer les déchirures de leurs immenses filets et à les nettoyer de toutes les algues qu'ils ont entraînées.
97 Jésus a fini son discours. Il dit à Simon-Pierre : « Maintenant, pousse au large et fais lancer le filet pour la pêche. »
— Comment Maître ?... Mais nous avons travaillé toute la nuit pour rien f... Enfin, puisque vous le voulez, je vais faire lancer le filet. »
Et il ordonne à son équipe de recommencer la longue et pénible manoeuvre, On doit le faire sans grand enthousiasme ; mais, avec ce Jésus, sait-on jamais ? Une heure après, Pierre commande la relève de la senne... Bientôt apparaissent les premiers poissons. Et à mesure que le filet sort de l'eau la pêche s'annonce de plus en plus extraordinaire. On capture une telle quantité de poissons que par endroits le filet cède et se déchire sous le poids et le frétillement des grosses pièces.
Jacques et Jean sont restés dans l'autre barque au bord du lac où ils ont amarré l'extrémité du filet. Pierre et ,4ndré, qui n'en finissent pas de dégager les poissons accrochés dans les mailles, leur font des signes désespérés,.. Ils comprennent, rament à leur rencontre. Bientôt les deux barques sont remplies de poissons au risque de chavirer.
On arrive au rivage. Tout le monde se précipite pour voir cette pêche merveilleuse. Les pêcheurs en restent ébahis.
Pierre qui n'y tient plus, se jette aux genoux de Jésus :
« Seigneur, ne restez plus avec moi : je ne suis qu'un pauvre homme l
N'aie pas peur, Simon, désormais ce ne sera plus des poissons, mais des hommes que tu prendras... Oui, suivez-moi, et je ferai de vous des pêcheurs d'hommes. »
Ils sont complètement retournés. A quoi bon la pêche maintenant ? Il doit y avoir bien mieux que cela à faire avec Jésus. On a tiré les barques sur la grève. Pierre, André, Jacques, Jean laissent leurs associés et le vieux Zébédée s'occuper de la vente et de la pêche. Ils sont décidés ; un dernier regard à leur barque, à leurs filets... Ils abandonnent tout, le vieux père Zébédée qui continuera avec les associés ; et désormais ils suivent Jésus pour ne plus le quitter.
|
| V - UNE DESCENTE A TRAVERS UN TOIT (6) |
98-Un jour, à Capharnaüm, on apprend que Jésus est de retour d'une de ses tournées : on se rue vers la maison qui l'abrite. En quelques minutes, elle est envahie. La cour elle-même est bientôt pleine de monde. Jésus est assis sur une natte à l'intérieur ; et sans se lasser il parle religion à tout cet auditoire.
Des pharisiens fanatiques avec quelques-uns de leurs maîtres, les scribes, ont pu se frayer un passage grâce à leur prestige. Ils sont là, dans la maison, tout près de Jésus. Il y en a d'un peu partout : de toutes les localités de Galilée ; certains même sont venus de Judée, de Jérusalem spécialement. Inquiets de la popularité de Jésus, ils commencent à se remuer, Plus moyen de faire un pas sans les rencontrer : on les a toujours dans les jambes... Comme de véritables espions, ils suivent Jésus partout. Ce prophète n'est décidément pas de leur goût... Polis et flatteurs par devant, jaloux, haineux et intrigants par derrière.
Pendant que Jésus parle à l'intérieur, la foule piétine et s'impatiente dans la cour ; elle veut le voir et il y a des malades à présenter ; tout le monde sait que Dieu a donné à Jésus le don de guérisseur.
99-Là-dessus arrivent quatre hommes portant un paralysé sur un brancard. Ils cherchent à s'ouvrir un passage pour le placer devant Jésus. Rien à faire. Un des porteurs a une idée ; il fait signe aux autres. Ils contournent la foule et arrivent au pied de l'escalier extérieur qui permet de monter sur la terrasse de la maison.
En Palestine les maisons sont à toit plat. Ces toits sont faits de troncs d'arbres non taillés jetés sur les murs ; on pose, en travers de ces poutres, des branches et des joncs entremêlés, et sur tout cela on étend une couche de terre glaise ; on la pétrit bien dans l'eau et on obtient une espèce de ciment qui entretient dans la maison une agréable fraîcheur. De temps en temps on va jeter de l'eau et rouler sa terrasse avec une meule taillée pour cet usage. Il arrive par les grandes chaleurs que le torchis se désagrège et s'effondre entre les poutres ; mais c'est bien vite réparé.
Voilà nos gens qui montent sur le toit. Ils grattent la terre, arrachent les branches et entre deux solives ont vite ouvert un trou assez grand pour laisser passer le matelas : ils le font descendre au beau milieu de la salle en le soutenant avec des cordes.
Depuis quelques minutes, en bas, on a suspendu la conversation et on s'est serré contre les murs. Que se passe-t-il là-haut ? Des gravas, des branches, de la terre vous tombent sur la tête !... Mais quel toupet!... On perce le toit !... Vont-ils s'arrêter ?... Ah ! c'est pour un malade.., Eh bien ! vrai, ces gens-là ont de l'aplomb !... Jésus admire la confiance de ces gens du peuple.
100 Le paralysé vient échouer à ses pieds. Il ne dit rien, mais son regard suppliant parle assez. Pauvre malheureux perclus des jambes ! Qu'a-t-il donc fait encore celui-là pour être devenu ainsi ? C'est un châtiment de Dieu ; la croyance populaire le dit : tout malheur qui arrive est envoyé en punition des péchés. Jésus connaît la mentalité des gens qui l'entourent.
« Mon fils, dit-il à l'infirme, crois-moi je te pardonne tes péchés. »
Tout le monde comprend. Mais les pharisiens et leurs scribes, à cette parole, sont tout scandalisés ; ils ne disent rien, mais on peut voir aux coups d'oeil qu'ils échangent qu'ils sont indignés. Voici ce qu'ils pensent : « En voilà une manière de parler ?... C'est un blasphème !... Personne au monde ne peut pardonner les péchés si ce n'est Dieu lui-même ! » Et ils raisonnent juste : les offenses sont faites à Dieu ; Dieu seul peut les pardonner.
Mais Jésus lit dans leur pensée : « Il les connaît si bien. Pourquoi pensez-vous ainsi du mal de moi dans le fond de vos cœurs ? Voyons, quel est le plus difficile : dire à cet homme : « Tes péchés te sont pardonnés », ou bien « lève-toi et marche » ?
Les pharisiens interpellés gardent un silence prudent : en effet, ce sont là deux choses bien difficiles, et autant l'une que l'autre, car elles font appel toutes deux à la puissance divine. Mais attention ! On va pouvoir vérifier l'une des deux : si elle réussit, et sûrement Jésus va guérir cet homme : il en a déjà guéri tant d'autres, il va falloir croire que l'autre aussi est vraie, croire que Jésus a le pouvoir de pardonner les péchés et qu'il a donc un pouvoir divin... « Eh bien », poursuit-il, « je vais vous montrer, moi, comment le « Fils de l'Homme » a le pouvoir, sur cette terre, de pardonner les péchés... » Il se tourne alors vers le paralysé. « Debout ! prends ton matelas et retourne chez toi. » L'homme, à l'instant se lève sous les yeux des assistants ébahis ; il prend son matelas et sort en vantant la puissance du Bon Dieu.
Dans la foule, c'est de la stupeur, puis du délire. Tout le monde veut voir le miraculé : « C'est à n'en pas croire ses yeux ! ... C'est vraiment merveilleux I... D'autres remercient Dieu d'avoir donné à une créature humaine un si grand pouvoir I...
101-Les pharisiens sont suffoqués... Il n'y a pas à dire : cet homme est doué d'un pouvoir extraordinaire... Il dit le tenir de Dieu et il le prouve... Est-il vraiment le Messie ?... Mystère !... Il n'en prend pas le titre ; il défend qu'on l'appelle ainsi. Lui, il s'appelle le Fils de l'Homme ». Que veut-il dire au j uste par là ?... Autre mystère !...
La foule a laissé sortir le miraculé ! Jésus en profite : il se lève et bort en direction du lac.
|
| VI - LE VIN QUI FERMENTE ET LE FUT VERMOULU (7) |
A Capharnaüm se trouve un bureau de douane.
Le lac est à la fois voie commerciale et frontière. De plus la vente du poisson est une source de gros profit. Hérode Antipas a fait installer là une sorte d'octroi. Et les taxes sont élevées. Aussi les s publicains s de la douane de Capharnaüm sont-ils, comme partout, l'objet de la haine et du mépris de leurs compatriotes. Il faut dire aussi que leur profession est source de bien des abus : fraudes, exactions..., etc. ; on voit des publicains s'enrichir en neu de temps.
Assis à son comptoir on voyait Mathieu-Lévi, de la famille d'Alphée. Jésus le voit en passant ; il l'interpelle : « Suis-moi ! »
Mathieu se sent tout remué. Comment ? Jésus, l'homme du jour, le grand guérisseur, le regarde avec intérêt, lui, le publicain compromis, le fonctionnaire détesté ! C'est plus fort que lui. Il se lève, plante tout là : ses livres de compte et ses piles de sous, et part à sa suite. Il respire comme un souffle de libération !... Une nouvelle vie s'offre à lui : il s'y engage ; il suivra Jésus partout.
103 Mais comment lui témoigner sa reconnaissance ?... Il a trouvé ! Il offre en l'honneur de Jésus un grand banquet : il y a une foule d'invités, on y voit des publicains et toutes sortes de gens qui en prennent à leur aise avec la loi. Car tout ce monde-là suit Jésus. Les pharisiens et les scribes sont outrés : « Comment donc ?... Un homme qui se recommande de Dieu, attablé avec toute cette racaille ! Le beau prophète ! » Ils sont là qui rôdent dans la cour.
Ils interpellent quelques disciples au passage :
« Comment ! vous osez avec votre Maître manger en compagnie de tous ces gens-là : des publicains, des pécheurs. »
Ils le disent assez fort pour que Jésus, de sa place, entende. Jésus se retourne vers eux :
« On ne va pas chercher le médecin pour les gens bien portants, mais pour les malades. Vous feriez mieux de chercher à comprendre ce que veut dire ce mot de vos Livres Sacrés : « l'aime mieux vous voir, dit Dieu, pratiquer la miséri- « corde, la bonté, le pardon, que m'offrir sans arrêt le sang de vos victimes. » En tout cas, sachez-le bien, je ne suis pas venu pour convertir les gens parfaits, mais les pêcheurs. »
104 Les pharisiens ne veulent pas comprendre. « Voilà, pensent-ils, un drôle de moyen de convertir les gens que de banqueter en leur compagnie.
Eux, au contraire, ils jeûnent souvent. (Jeûner, c'est s'abstenir de manger pendant presque toute la journée : ce qui est plus supportable en Orient à cause de la grande chaleur. C'est une manière de rappeler l'anniversaire des journées de deuil national.)
Jean-Baptiste, quand il était au désert, menait aussi une vie rigoureuse et il poussait ses disciples à jeûner. Mais les gens du peuple, surtout les paysans occupés toute la semaine à des travaux de force, ne jeûnaient pour ainsi dire pas, et Jésus n'avait pas cru bon d'y obliger ses disciples.
Plusieurs pharisiens s'approchent donc de Jésus :
Comment se fait-il que nous, les pharisiens, comme aussi les disciples de Jean, nous jeûnions souvent et nous récitions de longues prières, alors que vos disciples, à vous ne jeûnent pas, mais mangent et boivent comme tout le monde ? »
,( Voyons, leur répond Jésus, pendant une noce, allez-vous demander aux garçons d'honneur de jeûner ? Ce n'est tout de même pas le moment de porter le deuil ? Ce n'est tout de même pas le moment de porter le deuil ! Mais il arrivera un jour où leur ami d'enfance, le nouveau marié, leur fera défaut. Alors ils en seront tout tristes et ils pourront se mettre à jeûner. » (C'est une annonce discrète de sa prochaine disparition.)
105 Il faut que la leçon porte : les pharisiens vont apprendre que Jésus apporte un esprit nouveau et que ses disciples rompront avec bien des pratiques anciennes.
« Personne ne s'avise de coudre une pièce neuve à un vêtement usé. D'abord, ça ne va pas ensemble, du neuf et du vieux ; et à l'usage, la pièce neuve emporte la place et la déchirure est plus grande qu'avant. »
Inutile donc d'essayer de raccommoder la vieille manière de faire avec la nouvelle : on verrait plus encore la décrépitude de l'ancienne ; c'est usé !...
De même, personne ne met du vin nouveau dans de vieilles outres ; sinon quand le vin nouveau fermente, il fait éclater les outres. Mais il faut mettre le vin nouveau dans des outres neuves et tout est sauvé. »
Il faut voir ces vieilles peaux de bouc cousues en forme de sac et que les ânes ballottent sui leur dos : elles peuvent tout au plus servir à contenir de l'eau ou le vieux vin. Les traditions religieuses entretenues par les pharisiens sont tellement pétrifiées, sclérosées qu'elles apparaissent toutes vieilles et racornies comme ces vieilles peaux ridées et desséchées, incapables de résister à la moindre pression un peu vigoureuse.
Ah ! oui, le vieux vin !... les pharisiens, entêtés dans leur formalisme ressemblent à ces gens qui n'aiment que le vieux vin : le nouveau leur paraît trop dur, trop âpre ; il n'est pas encore fait ; et ces gourmets ne semblent pas se douter qu'après plusieurs années de bouteille, il sera peut-être meilleur que l'ancien.
« Qui donc boit du vieux vin d'abord et veut finir la bonne bouche avec du nouveau ? dit encore Jésus. Personne : on trouve le vin vieux bien meilleur. »
Et pourtant l'esprit qu'apporte Jésus, s'il paraît aujourd'hui révolution naire à ces gens enracinés dans les vieilles habitudes religieuses, deviendra un jour incomparablement supérieur à l'ancien.
|
| VII COMMENT ON PEUT EN ARRIVER A DÉFORMER LA RELIGION (8 ) |
106-On est encore à table.,. Les pharisiens et les scribes ont arrêté pour un temps leurs réflexions déplacées. Mais c'est plus fort qu'eux. Ils viennent de remarquer que certains disciples de Jésus prennent leur pain « avec des mains impures », c'est-à-dire sans s'être lavé les mains. Eux, bien sûr, ils ne se mettraient pas à table sans cette précaution. Il leur faut même deux eaux, la seconde pour enlever les impuretés de la première. Ce n'est pas un article de la Loi ; mais c'est pour eux une tradition sacrée. De même ils ne mangent jamais les légumes achetés sur le marché sans les avoir soigneusement lavés : en effet, au marché on achète beaucoup de provisions aux païens, et il faut éviter tout contact même indirect avec ces gens-là.
Jamais, en fait, la Loi n'avait poussé jusque-là. Le peuple choisi de Dieu devait vivre comme un peuple saint, d'accord : il devait éviter de se mélanger avec les races païennes parce qu'il courait le danger de perdre à leur contact le culte du vrai Dieu : les idoles, les danses sacrées, les orgies des sacrifices, la prostitution autour des Temples, tout cela était évidemment très attirant, surtout en comparaison du culte spirituel du Dieu Esprit, bien plus abstrait et bien plus rigoriste. Mais de là à déverser sur ses bras des flots d'eau parce que dans les remous des halles on a peut-être frôlé un marchand païen, il y a tout simplement un abîme : c'est tuer l'esprit de la Loi.
D'ailleurs les pharisiens ont encore bien d'autres pratiques, toujours des coutumes qui se sont surajoutées au cours des siècles ; par exemple : le lavage des verres à boire, des cruches, des assiettes et des plats. Et ils font tout scrupuleusement, religieusement.
Ils s'adressent donc à Jésus : « Pourquoi vos disciples n'observent-ils pas les traditions ? Ils ne se lavent même pas les mains avant de toucher au pain. »
Évidemment les disciples, comme la plupart des gens du peuple, en prennent un peu à leur aise avec toutes ces minuties, et ils ne croient pas pour autant être infidèles à la Loi. L'eau est tellement rare et précieuse sauf au bord du lac.
107-Jésus le prend de très haut. C'est toute une manière de penser qu'il va condamner : l'esprit pharisien.
« Isaïe a bien parlé de vous, hypocrites, quand il a dit au nom de Dieu : « Ce « peuple m'honore des lèvres, mais son coeur est loin de moi. Ils ont beau me rendre « un culte, cela ne me fait pas plaisir, car leur religion n'est faite que de pratiques « inventées par les hommes. »
Personne, en effet, ne se souciait de connaître et de suivre la volonté de Dieu... Et pourtant elle était clairement indiquée dans la Loi donnée par Dieu à Moïse. Mais elle restait lettre morte. Les coutumes qu'on avait introduites sous prétexte de la sauvegarder l'étouffaient et prenaient le pas sur elle.
« Parfaitement, continue Jésus, vous laissez de côté les commandements de Dieu pour vous attacher à vos traditions, à vous. Vous n'avez qu'un but : établir, imposer coûte que coûte vos pratiques, et vous enlevez ainsi toute autorité à la Loi de Dieu. En voulez-vous un exemple ?... Dieu vous a fait dire par Moïse : «Honore ton père et ta mère. Celui qui maudit son père ou sa mère, qu'il soit mis « à mort. » Mais vous, vous avez décidé ceci : Il suffit qu'un fils dise à son père ou à sa mère : « Les ressources que j'ai à ma disposition et dont tu aurais pu tirer « profit, je les déclare « vouées », c'est-à-dire j'en fais l'offrande au Temple. » Et du coup il est, d'après vous, dispensé de venir en aide à ses parents. C'est purement et simplement annuler le commandement de Dieu. Voilà ce que font toutes vos traditions et vos coutumes, et ce n'est là qu'un exemple entre cent. »
En effet, quand un mauvais fils voulait masquer son ingratitude, il prenait ainsi le stratagème de se couvrir du manteau de la religion. Ce qui était voué à Dieu ne pouvait être utilisé à autre chose. Quand donc on vouait un de ses biens, on devait s'attendre à ce qu'il devienne, à la mort de son légataire, la propriété du Temple. Le donateur pouvait encore en jouir de son vivant, mais lui seul. C'eût été un sacrilège de s'en dessaisir, même pour ses parents. On le voit, la Loi du respect et de l'amour de ses parents était violée.
Alors Jésus s'adresse à toute la foule : « Ecoutez-moi bien tous et tâchez de comprendre. Ce n'est pas ce qui entre par la bouche qui salit l'homme ; rien de ce qui est extérieur ne peut le souiller ; mais ce qui sort de sa bouche, voilà ce qui le salit. »
Et Jésus continue le repas. Les pharisiens veulent paraître choqués ! Ils s'éloignent en se bouchant les oreilles. Quel langage grossier ! Ils jouent aux bigots scandalisés. « Savez-vous que les pharisiens sont partis tout suffoqués », disent quelques disciples à Jésus.
— Toute plantation que mon Père du Ciel n'a pas lui-même plantée sera arrachée. Laissez-les : ce sont des guides aveugles. Avez-vous vu quelquefois un aveugle conduire un autre aveugle ? Non, n'est-ce pas : ils tomberaient tous deux dans le fossé. »
Les pharisiens et les scribes, ces maîtres en religion, croient voir très clair : en réalité ils n'ont rien compris à la religion. Quel danger de confier sa vie à des hommes aussi manifestement aveuglés ! Les disciples n'ont pas saisi tout à l'heure le sens des mots : Ce n'est pas ce qui entre par la bouche qui souille l'homme ! » Jésus doit pourtant savoir qu'il y a des viandes impures qu'on ne doit pas manger : par exemple le porc qui se nourrit parfois d'immondices et que l'on sert dans les banquets sacrés des païens. Quand ils sont seuls avec Jésus, Pierre demande :
Expliquez-nous votre comparaison de tout à l'heure.
— Comment, vous n'avez pas compris ?... On dirait que vous n'avez pas d'intelligence!... Ne comprenez-vous pas que tout ce qui vient de l'extérieur et qui entre par la bouche ne peut vraiment pas salir l'homme : cela n'entre pas dans le cœur, mais passe dans le ventre et est finalement rejeté dans les lieux d'aisance. Mais ce qui sort de la bouche de l'homme sort vraiment de son coeur et c'est cela qui le salit. C'est de l'intime de l'homme, c'est de son coeur que sortent toutes les mauvaises intentions qui deviennent des péchés : l'orgueil, l'avarice, le mensonge ; les vols, les injustices de toutes sortes, les faux témoignages, les blasphèmes, les mauvais regards, les conversations déshonnêtes, les adultères et les meurtres... Voilà vraiment ce qui sort du dedans de l'homme et qui le salit, et non pas de manger sans s'être lavé les mains: »
Ce qui importe, c'est le coeur... Est-il oui ou non en accord avec Dieu ?... Il ne faut pas confondre la pureté de l'âme avec la pureté des mains. La loi sur les aliments était donnée pour un temps. Déjà les paroles de Jésus équivalaient à déclarer purs tous les aliments. L'essentiel de la religion c est de bien comprendre et de suivre la volonté de Dieu.
|
VIII-LA RELIGION EST-ELLE POUR L'HOMME OU L'HOMME POUR LA RELIGION ? (9) |
108 Le samedi suivant, au sortir de la ville, Jésus traverse un champ de blé. On est bientôt à la moisson. Machinalement les disciples qui ont faim, arrachent quelques épis, les frottent dans leurs mains et en mangent les grains. Il n'y a là rien de répréhensible : c'est chose admise ; on ne prend jamais à partie un homme qui, poussé par la faim ou la soif, cuillerait quelques figues ou une grappe de raisins au passage.
Mais voilà : c'est samedi, jour de sabbat, donc jour de repos ; et il est défendu de travailler. Pour les puristes, les bigots de pharisiens, arracher de; épis en passant au bord d'un champ, cueillir une figue, une grappe de raisin, c'est moissonner, c'est récolter, donc c'est travailler.
Voilà où ils en sont rendus avec leur manie de disséquer, de solliciter les textes et de couper les cheveux en quatre. Moïse le législateur avait défendu de moissonner le jour du sabbat pour respecter le jour réservé à Dieu: mais eux en étaient arrivés à interdire à un gamin de monter dans un arbre ce jour-là de peur .qu il ne fasse tomber un fruit mûr : c'eût été récolter !... Il fallait s'inquiéter de savoir si un œuf n'avait pas été pondu le samedi, auquel cas on ne pouvait pas le manger ; et on discutait à perte de vue si la majeure partie était sortie du corps de la poule avant l'apparition de la deuxième étoile, car le moment précis où commençait le sabbat était aussi discuté. Il était fortement déconseillé à une femme de se regarder dans un miroir ou de porter un flacon d'odeur ; elle pouvait être tentée de s'arracher un cheveu blanc ou de se parfumer : soins de toilette exagérés un jour de sabbat.
Jadis on avait interdit aux conducteurs de caravanes, aux gros commerçants de continuer leur route pendant le sabbat, parce que c'était leur manière à eux de travailler et de gagner de l'argent. Mais les scribes en étaient arrivés à interdire de porter le moindre objet : marcher avec un fruit dans sa poche, une gourde d'eau, une fiole d'huile ou même une aiguille à coudre (instrument de travail), tout cela était interdit. On était vraiment immobilisé pendant tout le sabbat et comme emprisonné dans un réseau de barbelés. Tout au plus les maîtres en religion les plus larges d'esprit permettaient-ils de faire une courte promenade l'après-midi : encore fallait-il compter ses pas et ne pas dépasser un chiffre précis.
Le pire c'est qu'on n'avait même pas le droit de soigner les malades ce jour-là, à moins qu'il ne s'agisse de soins insignifiants. Par exemple, vous vous êtes foulé ou cassé le pied le jour du sabbat ; vous avez le droit de tremper votre pied dans l'eau ; le masser serait enfreindre le repos sacré. Si vous guérissez, tant mieux, sinon, tant pis. C'est ainsi que les pharisiens et leurs scribes en étaient arrivés à déformer la religion, à la ridiculiser, à en faire une odieuse caricature.
109-Au lieu de voir dans la religion'l'amour pour Dieu, on n'y voit plus qu'une réglementation minutieuse, un formalisme étroit. L'homme n'est plus une créature confiante devant son Dieu, un fils aimant devant son Père, mais un esclave, un ouvrier, un étranger devant son Maître, son patron, son employeur.
Il lui faut conserver les formes, être rigoureusement exact, faire ponctuellement son travail pour avoir un droit strict à la paye en fin de vie ; mais il ne lui est pas demandé d'aimer son patron ni son travail. Or Dieu, d'après cette théorie, est un maître dur et impitoyable, regardant et tâtillon. Toute la religion consiste en petites pratiques extérieures. En somme vous avec l'obligation d'aller à Dieu • mais vous ne devez lui faire part d'aucun sentiment ; il n'est pas question de l'aimer ; mais faites attention à vous bien présenter, soyez correct, bien mis, sans un grain de poussière, bien ciré ; et surtout ne marchez pas sur les tapis.
Et cela, c'est le triomphe des pharisiens et des scribes. La religion, ils la font à leur fantaisie. Et ils vont jusqu'à dire : « Il est plus sûr de croire à la parole d'un scribe qu'à celle de Dieu ». De fait, Dieu n'était jamais entré dans tous ces détails ; il n'avait pas enseigné les trucs et les recettes infaillibles pour aller au Ciel.
110-Bref, les disciples donc « moissonnent » le jour du sabbat. Quelques pharisiens présents en sont vivement choqués. Ils vont tirer Jésus par la manche :
« Regardez, Maître, ils font un travail défendu le jour du sabbat ! Est-ce vous par hasard qui leur permettez ?... Avec un fin sourire, Jésus leur répond par cette histoire :
« N'avez-vous pas lu l'aventure qui arriva un jour à David et à ses soldats ?... » (David, c'était le saint roi choisi par Dieu !) « Un jour qu'ils avaient grand faim et qu'ils n'avaient pas de quoi manger, ils entrèrent dans le Temple de. Dieu. Et avec la permission du Grand-Prêtre Abiathar, ils mangèrent les pains réservés au Culte. Et pourtant, vous le savez, ils n'en avaient pas le droit, puisque seuls les prêtres peuvent manger ces pains sacrés. »
Avaient-ils violé la Loi ?... Non : le Grand-Prêtre l'avait bien interprétée, car c'était un cas de nécessité extrême.
« De même, le sabbat a été fait pour l'homme et non pas l'homme pour le sabbat. » En voulant que les hommes se reposent ce jour-là, Dieu a voulu le bien général ; c'est pour l'avantage de tout le monde que le sabbat, jour de repos, a été fait. Mais si ce jour doit devenir un jour de tyrannie pire que les autres, s'il ne doit pas servir à dilater, à épanouir l'homme fatigué de sa semaine, alors il manque son but. L'homme n'a pas été créé et mis au monde pour observer le jour du repos mais c'est le jour de repos qui a été fait pour le bien de l'homme.
Et Jésus continue :
« N'avez-vous jamais appris dans la Loi que, le Sabbat, les prêtres dans le Temple ont le droit de violer le repos sacré pour s'occuper des travaux du culte. Et cela se passe pourtant dans l'enceinte sacrée. Eh bien, apprenez qu'il y a ici devant vous quelqu'un qui est plus que le Temple !... Et si vous aviez mieux compris ce passage des Livres Saints où Dieu déclare qu'Il aime mieux vous savoir bons pour vos frères que vous voir immoler sans cesse des victimes, vous ne condamneriez pas ainsi des innocents. En tout cas sachez bien que te Fils de l'Homme reste le Maître en tout, même quand il s'agit du sabbat. »
Et là-dessus il entre à la synagogue. On l'attend autour d'un infirme dont la main est paralysée, atrophiée. Et tout le monde espère bien voir un nouveau miracle. Les scribes et les pharisiens eux aussi l'attendent : « Va-t-il oser guérir un jour de sabbat ? » Si oui, quelle bonne raison pour l'attaquer... Mais Jésus passe et ne semble rien voir. L'occasion va être manquée ; ils n'y tiennent plus : « Qu'en pensez-vous, Maître, a-t-on le droit de guérir le jour du sabbat ? lui demandent-ils. Jésus perce leur mauvaise foi.
« Lève-toi, viens ici et tiens-toi debout au'milieu de tout le monde. » L'infirme obéit.
« Eh bien, je vous le demande à mon tour : ne vaut-il pas mieux faire le bien que le mal, 'le jour du sabbat ? Ne vaut-il pas mieux sauver la vie de quelqu'un que le laisser mourir ? »
Car on fait aussi le mal en omettant de faire le bien, quand on le peut. Mais les scribes et les pharisiens gardent un silence prudent... Ils sentent venir le miracle... « Allons donc ! continue Jésus, que l'un de vous voie sa brebis tomber dans une citerne ; il courra bien vite l'empoigner et la retirer, même si c'est.un jour de sabbat.»
(Ce qui arrive souvent aux animaux assoiffés qui glissent au fond de ces fosses creusées à même le sol pour recueillir l'eau de pluie ; les citernes n'ont même pas de margelle ; on en rencontre tout le long des routes.)
« Et un homme, cela vaut mieux qu'une brebis, je suppose. C'est pourquoi, oui, c'est permis de faire le bien, le jour du sabbat. » Et il promène un instant son regard sur toute l'assemblée. On sent qu'il est écoeuré de cet entêtement • on lit l'indignation sur son visage. « Etends ta main », au malade. Il le fait. Instantanément elle redevient normale, aussi vigoureuse que l'autre. L'enthousiasme est indescriptible. Les pharisiens sortent sous les sourires narquois, les apostrophes et les huées. Ils se réunissent pour comploter. Avec quelques personnages influents de la cour d' Antipas ils se concertent : « Il faut faire disparaître Jésus à tout prix. »
Dans la suite, Jésus rencontrera encore cet esprit déplorable. C'est en province de Pérée, dans une synagogue où il enseigne en passant. Il remarque une pauvre femme bossue : elle est tellement courbée qu'elle ne peut même pas lever la tête ; les gens du pays attribuent son infirmité à l'influence d'un mauvais esprit. Jésus l'appelle :
« Brave femme, sois guérie de ton mal. Et ce disant il touche sa bosse. Aussitôt l'infirme se redresse et se met à remercier tout haut le bon Dieu de cette grande faveur. Dans la synagogue, c'est une exclamation générale : on se bouscule pour voir de plus près. Voilà l'ordre de la cérémonie troublé ! Le président de l'assemblée s'indigne. C'est sûrement un pharisien. Il ne comprend pas que Jésus puisse guérir un jour de sabbat. La Loi est formelle là-dessus : tout soin est interdit. Et son rôle, à lui, c'est de veiller à l'observation du règlement. Il ne cherche pas à savoir si la bonté, la charité peuvent l'emporter sur la coutume et la légalité. Non, ça ne s'est jamais fait, donc ça ne doit pas se faire. Cependant il est très gêné de parler à Jésus. Il n'ose pas s'adresser à lui. Alors il dit aux fidèles : « Ecoutez I... Il y a six jours dans la semaine pour travailler. Venez donc ces jours-là pour vous faire guérir, et non pas le jour du sabbat. » C'est grotesque !... Cela mérite de sombrer dans le ridicule. Jésus lui lance cette apostrophe cinglante :
« Hypocrite I... est-ce que par hasard vous autres, vous ne détachez pas votre âne ou votre bœuf de l'étable pour les mener à boire, les jours de sabbat comme les autres jours ? Alors, tu trouves déplacé, aujourd'hui, de délivrer une personne, un être humain, une femme de ta race, une descendante d'Abraham, qui, depuis dix-huit ans est comme enchaînée par les liens de sa maladie ? »
A cette réponse toute la foule applaudit, à la confusion de tous les ennemis du Christ.
Le soir même, un cas analogue se présente. Un pharisien des plus en vue a cru bon d'inviter Jésus à sa table. Jésus se rend à l'invitation. Dès qu'il arrive tous les yeux sont braqués sur Lui. On est dans la cour de la maison : tandis que les invités sont couchés sur les divans autour de la table, les gens du bourg vont et viennent, causent, discutent, veulent voir et entendre le personnage qui est de passage au village.
Jésus voit devant lui un pauvre homme affligé d'hydropisie : on dit vulgairement qu'il a de l'eau dans le ventre et dans les jambes ; il a grand peine à marcher. Jésus se rappelle l'histoire de la bossue du matin ; il tient à faire passer son idée : la charité l'emporte sur la froide légalité. Il y a là des pharisiens et même des scribes. Jésus se tourne vers eux :
« D'après vous, est-il permis de guérir le jour du sabbat ou bien est-ce défendu ?» Le miracle de la femme bossue leur a servi de leçon. Ils esquissent quelques gestes évasifs et se taisent. Jésus prend l'impotent par la main, le guérit et le renvoie. Et avec un bon sourire il leur redit « Voyons, supposons que votre âne ou votre boeuf vienne à tomber dans une citerne et que ce soit jour de sabbat... qu'allez-vous faire ?... Je suis bien sûr que pas un d'entre vous n'hé.sitera pour courir le retirer, sans s'occuper de savoir si c'est jour de sabbat ou non. » Personne ne bronche... A qui n'est-ce pas déjà arrivé ?
|
IX -LES DOUZE RESPONSABLES DE LA CAUSE (10) |
114 Une belle nuit, Jésus reste seul en prière sur une des hauteurs qui dominent
le lac. Il doit le lendemain faire un choix parmi tous ceux qui se disent ses partisans, et ils sont nombreux. Toute cette nuit-là il pense aux futurs chefs de son mouvement.
Quand il fait jour, Il appelle tout son monde et en choisit douze spécialement. Ils seront à l'avenir des « apôtres » ; ils seront comme ses fidèles, ses responsables. Il les enverra annoncer l'Evangile en son nom ; Il leur communiquera son pouvoir de guérir n'importe quelle maladie ou infirmité et de chasser les démons.
Voici les noms de ces 12 apôtres : le premier, c'est Simon ; Jésus l'avait surnommé Pierre et voulait qu'on rappelle ainsi ; ensuite André, son frère ; puis Jacques et Jean, les deux fils de Zébédée le pêcheur. Jésus donne à ces deux-là le surnom de « fils du Tonnerre » parce qu'ils sont ardents et emportés. Après eux Philippe et Barthélemy, Mathieu le publicain ; • un autre Jacques, fils cadet d'un certain Alphée ainsi que Jude appelé Aussi Thaddée « l'homme à la forte poitrine » ; puis Simon, un fougueux partisan de l'indépendance du pays ; Thomas ensuite et enfin Judas, originaire de Quérioth, petite ville du Sud de la Judée : c'est ce dernier qui sera le traître.
Tous, en somme, des hommes du peuple, de condition ordinaire ; des travailleurs, pour la plupart, au teint bruni par le soleil, au gosier rugueux et aux mains calleuses.
|
|
Références
(I) Jean, IV, I à 43. Mathieu, IV, 12.
(2) Luc, IV, 14 à 22 et 32. Marc, I, 14 à 16 et 22. Mathieu, IV, 17 et VII, 28-30. Jean, 1V, 43-55.
(3) Voir & 47
(4) Luc, IV, 31 à 44. Marc, I, 21 à 39. Mathieu, IV, 13 à 16 et 23, VIII, 14 à 18.
(5) Luc, V, 1 à 11. Marc 16 à 29. Mathieu, IV, 18 à 22
(6) Luc, V, 17-27. Marc, II. 1-13. Mathieu, IX, 1-8 .
( 7) Luc, V, 27-39 Marc, II, 13-28. Mathieu, IX, 9-17.
(8) Luc, V1, 39. Marc, VII, I à 23. Mathieu, XV, I à 20
(9) 1, 17: XIV, I à 6. Marc, Il, 23-28; III, 1 à 6. Mathieu, XII, 1 à 14.
(I0) Luc, VI, 12-16. Marc, III, 13-19. Mathieu, X, I-4. |
| X- UN GRAND RASSEMBLEMENT POPULAIRE (11) |
115- De jour en jour la popularité de Jésus grandit : on accourt de tous côtés vers le lac : beaucoup de gens de Galilée d'abord, mais aussi des Judéens, des habitants
de Jérusalem ; on en rencontre même de la Côte , venus de Tyr et de Sidon, les villes maritimes ; enfin il en vient même d'Idumée, et des pays de l'intérieur au delà du Jourdain.
Ses miracles font grand bruit ; on en parle partout. Tout le monde veut le voir, l'entendre, être guéri par lui de ses misères.
On se bouscule autour de lui ; chacun veut à tout prix le toucher, ou du moins saisir la houppe de son vêtement, car on sait qu'une puissance mystérieuse sort de lui et les guérit tous. On apporte des malades sur des civières et on les dépose dans les rues, sur les places où il doit passer... Et Jésus soulage ce pauvre peuple : infirmes, paralysés, malades des yeux, épileptiques, rhumatisants, etc... Que de gens guéris ... Il leur dit bien de ne pas faire de propagande, mais c'est peine perdue ; chaque jour ils reviennent plus nombreux ; à certains jours c'est une telle cohue qu'il doit demander à ses amis de mettre une barque à sa disposition pour être plus libre de ses mouvements et pouvoir parler du rivage à distance.
C'est bien la réalisation de cette parole d'Isaïe le prophète : « Voilà le Serviteur que je me suis choisi, dit Dieu. C'est le préféré de mon coeur. Il sera rempli de mon esprit. Il fera connaître aux païens la vraie religion. Il ne passera pas son temps en discussions inutiles. Il sera très bon : le roseau. froissé, il ne finira pas de le briser ; la mêche qui fume encore, il ne l'étouffera pas. Mais il luttera jusqu'au bout pour établir sur terre le règne de la justice et c'est en lui que les peuples mettront leur espérance. »
116- Ce jour-là l'affluence est encore plus considérable. Jésus gravit une petite élévation de terre au bord du lac. Il s'asseoit, entouré de ses apôtres, de manière à être vu par tous. La foule s'étage autour pêle-mêle, s'étend sur l'herbe ou s'accroche aux saillies du rocher...
Jésus regarde tout ce monde avec une grande sympathie. Il y a là tout un monde de travailleurs et de miséreux, un peuple d'opprimés et de gens sans défense. Il faut les voir la tête coiffée d'un turban bigarré et sale, leur musette à pain suspendue à l'épaule, le visage terreux, les traits tirés, tout courbés, suants et poussiéreux. Ce sont des gens du peuple : paysans, journaliers, hommes de peine, pêcheurs, esclaves, pour qui la vie est rude, le pain jamais assuré. La terre rend peu, l'eau est rare, le soleil brûle tout, un orage détruit les récoltes. La nourriture ordinaire, c'est surtout du pain, de l'eau et quelques fruits. Bien souvent on ne mange pas à sa faim. Le standard de vie est peu élevé : une petite maison d'une seule pièce, tout juste un habit de rechange, un coffre servant d'armoire, deux ou trois nattes qu'on étend à terre, la nuit venue, pour se coucher, un couple de boisseaux de blé et de fruits desséchés pour provisions, quelque menue monnaie dans la ceinture, et peu ou rien de côté... Des gens du peuple exploités, contraints à un travail pénible avec souvent un salaire de famine et grevés d'impôts : il faut donner les 10 de toutes ses récoltes ; les fonctionnaires du Temple sont intransigeants là-dessus : c'est le denier du culte et le grand devoir national ; il faut encore paver le tribut au gouvernement du roi Antipas et faire vivre ses ministres et ses courtisans ; pour comble, les Romains exigent des taxes supplémentaires, des prélèvements et des réquisitions : il faut faire vivre l'armée d'occupation et Rome se nourrit sur tous les pays conquis, annexés ou colonisés ; bref, c'est une nuée de collecteurs d'impôts, de percepteurs, de douaniers, d'employés du fisc, de publicains qui se jettent sur le misérable peuple comme des sang sues... On le traque et on le roue de coups, on le pille et on l'emprisonne : il n'y a plus de justice. Et cependant ces braves gens du peuple, s'ils sont excédés parfois, ne se croient pas encore des damnés de la terre ou des forçats de la faim ; mais au lieu d'attiser les haines, beaucoup veulent vivre le plus possible en paix et en amitié et faire de ce monde impitoyable une terre un peu plus habitable.
117 Que va dire Jésus ? Va-t-il profiter de ce rassemblement populaire pour exciter les passions de la foule ? C'est facile, il n'a qu'un mot à dire. Qu'il fasse sentir à ces gens un peu plus leur misère; qu'il dénonce les profiteurs, les exploiteurs, les oppresseurs, et tout le monde marche derrière lui... C'est la révolution, c'est la guerre... Mais depuis qu'il y a des guerres, les hommes sont-ils plus heureux ?... Bien sûr, il faut que ça change ; mais il y a plusieurs manières de s'y prendre, C'est dans les cœurs qu'il faut commencer la réforme. Sans quoi la terre restera toujours un coupe-gorge et un mauvais lieu. Oui, Jésus est bien le Libérateur du Monde ; mais qu'on entende bien : c'est de l'emprise du Mal qu'Il vient nous délivrer. Et les partisans qui le suivent pour cette révolution du Bien, ils rentrent de plain-pied dans le Royaume de Dieu, dans ce monde nouveau de justice, de paix, et d'amour que Jésus vient fonder, qui se joue des siècles et se moque des frontières, et où ils sont appelés à vivre tous ensemble comme des frères, avec Dieu pour toujours.
118 Alors Jésus commence son discours-programme par la plus formidable proclamation qui ait jamais retenti et qui jamais retentira sur la terre :
« Bienheureux êtes-vous les pauvres !... vous dont le coeur n'est pas attaché à la richesse, car le Royaume des Cieux est pour vous.
« Bienheureux êtes-vous les affamés !... Vous serez un jour rassasiés
« Bienheureux êtes-vous, vous qui pleurez f.. Vous serez consolés et un jour vous serez dans la joie.
« Bienheureux êtes-vous, vous qui aspirez à un régime de justice !... Vous l'aurez un jour.
« Bienheureux êtes-vous, vous qui êtes ennemis de la violence l... C'est vous qui ferez la conquête du monde.
« Bienheureux êtes-vous, vous qui savez pardonner !... Car on vous pardonnera.
« Bienheureux êtes-vous, vous qui avez le coeur pur !... vous seuls verrez Dieu. « Bienheureux êtes-vous, vous qui travaillez à établir la paix I... C'est vous qu'on appellera les « vrais fils de Dieu ».
« Bienheureux êtes-vous, vous les hommes de bien qu'on poursuit et qu'on persécute !... Le Royaume des Cieux, il est aussi pour vous.
Voila la vraie révolution : changer le coeur des hommes ! Mais aussi quelle rage cela va déclencher !... le mal ne lâchera pas prise aussi facilement.
« Et si un jour, à cause du Fils de l'Homme, à cause de Moi, on vous maudit, on vous chasse, on vous traîne au supplice en inventant toutes sortes d'accusations odieuses contre vous... Oh ! alors, bienheureux serez-vous !... A ce moment-là, vous pourrez sauter de joie ! Quelle magnifique récompense vous est réservée au ciel I Et cela n'a rien d'étonnant. Rappelez-vous comment on a toujours persécuté les envoyés de Dieu. »
Mais par contre :
« Malheur à vous les riches !... vous avez déjà reçu votre part.
« Malheur à vous les gavés !... un jour vous aurez faim.
« Malheur à vous les jouisseurs !... vous connaîtrez le deuil, et vous pleurerez sur vos malheurs.
« Et si un jour on vous flatte, si un jour vous devenez les idoles de l'opinion publique, oh ! alors, attention ! Malheur à vous ! Rappelez-vous comme on a porté en triomphe des imposteurs qui prétendaient parler au nom de Dieu. »
Jamais on n'a entendu un tel langage. Jésus promet-il la revanche du pauvre peuple sur les riches ? Mais non ; il semble, à l'entendre, qu'il veut renverser l'ordre des valeurs. La pauvreté est-elle préférable à la richesse, le pardon à la vengeance, la bonté à la violence ? Voilà une curieuse façon de comprendre la vie. Et puis drôle de manière de se faire des partisans que de leur souhaiter toutes sortes d'ennuis et d'échecs, de persécutions et de mauvais traitements au lieu d'une victoire rapide et éclatante. Enfin ce Royaume de Dieu où le pauvre peuple sera heureux à son tour, c'est pour quand ?...
Quelle doctrine originale !... c'est à n'y plus rien comprendre. Mais alors et la Loi ?... Que devient-elle dans tout cela ? Est-ce que désormais c'est son enseignement, à Jésus, qui sera le bon ?
Jésus sait qu'il étonne. Il a encore bien des choses nouvelles à faire connaître !: mais rien contre la Loi , sinon contre les excès de ceux qui l'enseignent à leur fantaisie et la noient dans un fatras de pratiques réglementaires.
119 « N'allez pas croire que Je suis venu contredire les commandements de Dieu ou l'enseignement des prophètes... Non ; je ne suis pas venu pour détruire ce qui existe mais pour le rendre meilleur. Et je vous en donne ma parole : rien ne disparaîtra des commandements de Dieu, pas même un accent, pas même un point sur uni ( il faut voir avec quel soin les scribes veillent au plus petit signe pour bien lire les textes) la Terre et tous les astres du Ciel disparaîtraient plutôt. Car tout le plan de Dieu se réalisera. Au contraire, quiconque manquera à un seul commandement, si peu important qu'il paraisse, et, ce qui est pire, quiconque aura appris aux autres à y manquer sera considéré comme le plus misérable dans le Royaume des Cieux ; mais quiconque aura conformé sa vie et appris aux autres à conformer leur vie à la Loi de Dieu sera considéré comme un grand personnage dans le Royaume des Cieux. »
Mais la Loi de Dieu est faite pour l'homme ; elle doit suivre les lois de la vie, donc se développer ; se perfectionner, s'adapter aux temps et aux circonstances, tout en restant identique à elle-même... Voilà ce qu'auraient dû faire les pharisiens et les scribes, en cherchant à connaître la volonté de Dieu Mais ils ont au contraire stérilisé, dévitalisé la Loi de Dieu en l'enchâssant dans tous leurs règlements ; elle en est comme morte . le cadre a tellement empiété sur l'image que l'image a disparu.
« Je vous déclare encore une chose, si vous n'avez pas plus le souci de faire la volonté de Dieu que ne l'ont les scribes et les pharisiens, vous n'entrerez pas dans le Royaume des Cieux. »
120 Et voici maintenant des preuves qu'il n'est pas venu contredire la Loi mais bien l'améliorer :
« Vous savez que Dieu a dit à vos pères « Vous ne tuerez pas. Celui qui « tuera sera traduit en justice. » Eh bien moi je vous dis : sans même aller jusqu'à tuer son prochain, celui qui se met simplement en colère contre lui sera jugé sur sa colère ; celui qui le traitera de « tête sans cervelle », de « fou » mérite une sentence plus terrible, comparable à celle de votre Tribunal suprême, et celui qui l'appellera « maudit » mérite un châtiment d'enfer, comme celui du « feu de la Géhenne »,
(Cette vallée de la Géhenne était un lieu d'exécration et de dégoût par excellence. Profond ravin au sud de Jérusalem où l'on avait jadis immolé des enfants sur des grands bûchers en l'honneur du dieu païen Moloch, et où depuis des siècles on jetait toutes les immondices de la ville pour les brûler.)
« Aussi, quand vous montez au Temple offrir un sacrifice à Dieu, si vous vous souvenez, avant de déposer votre présent sur l'autel, que vous êtes fâché avec quelqu'un, laissez là votre offrande et allez d'abord vous réconcilier avec lui ; alors seulement vous pourrez revenir et offrir votre sacrifice. »
Ce que Dieu regarde c'est le coeur ; et Jésus veut dire : Soyez bons d'abord. »
« Avec vos ennemis, tâchez aussi d'être conciliants. Ainsi, vous voilà par exemple en route tous les deux, vous et votre rival, vers le Tribunal. Tachez donc de vous mettre d'accord le plus vite possible ; sans quoi votre adversaire pourrait bien avoir gain de cause et vous faire condamner. Alors le juge vous abandonnera aux mains de l'huissier qui nous fera mettre en prison et, une fois là, rappelez-vous bien qu'on n'en sort pas avant d'avoir payé jusqu'au dernier sou. »
121 Un accord même médiocre vaut toujours mieux qu'un procès : l'important est de vivre en frères sur cette terre.
Voici maintenant un autre sujet : « Vous savez que Dieu a dit dans la Loi : « Vous ne commettrez pas l'adultère. » Eh bien, moi je vous dis : « Quiconque regarde avec un œil d'envie la femme d'un autre a déjà, dans son coeur, commis l'adultère. » (Quelle intransigeance pour ce peuple sensuel ! Mais Jésus poursuit son idée avec violence.) Quoi ? c'est votre oeil qui vous porte au mal ? Mais alors arrachez-le et jetez-le : il vaut mieux perdre l'usage d'un de ses sens que d'être envoyé intact au feu éternel. Quoi encore ? c'est votre main qui vous porte au mal ? Mais coupez-la donc !... il vaut mieux être mutilé que d'aller avec ses deux mains en enfer. »
« Il est aussi écrit dans les Commandements de Dieu : « Quand un homme veut divorcer, il doit donner à sa femme un certificat de divorce. » Eh bien moi, je vous dis : « L'homme qui renvoie sa femme et en épouse une autre commet l'adultère ; l'homme qui épouse une femme divorcée commet aussi l'adultère. Quant à celui qui ne fait qu'une séparation de corps et ne se remarie pas, il garde quand même une grande responsabilité car il expose sa femme à commettre l'adultère avec un autre et il n'est excusable de s'en séparer que dans le cas où elle a vraiment une mauvaise conduite. »
En effet, la Loi autorisait le divorce pour un homme qui découvrait dans sa femme quelque chose de vraiment repoussant ; il pouvait alors la renvoyer chez ses parents avec une lettre de divorce. Mais les pharisiens et les scribes donnaient à ce texte de Loi une interprétation d'une largesse scandaleuse : on pouvait divorcer, selon eux, sous le prétexte le plus insignifiant et renvoyer l'épouse la plus fidèle et la plus dévouée sur un simple caprice : il suffisait de trouver un plat mal cuisiné à son goût, de faire la connaissance d'une femme plus jolie, etc. Or Jésus veut l'union des époux jusqu'à la mort.
122-Une autre manie des juifs était de faire des serments à propos de tout et de rien. Pour tourner la Loi de Dieu, on inventait toutes sortes de formules équivoques où Dieu n'était pas directement pris à témoin. Ainsi on ne se croyait pas tenu ; mais aussi on ne pouvait plus se fier à personne.
Jésus déclare : « Vous connaissez aussi ce commandement ancien : « Vous ne ferez pas de faux serments ; mais les serments envers Dieu vous devrez les tenir. » Eh bien, moi, je vous dis de ne pas faire de serment du tout : ni par le Ciel : c'est le Trône de Dieu ; • ni par la Terre : c'est l'escabeau de ses pieds ; ni par Jérusalem : c'est la Ville du Grand Roi du Monde. » (Tout cela en effet a un rapport avec Dieu, et jurer par ces formules, c'est toujours prendre Dieu à témoin.) «Ne faites pas non plus de serment sur votre tête : vous êtes incapables d'en rendre blanc ou noir un seul cheveu.» (Car c'est Dieu encore le Maître de la vie.) Mais que votre manière de parler soit nette et franche : dites oui quand c'est oui et non q uand c'est non. Tout ce que vous ajoutez, c'est pour mentir. » Si chacun était loyal. personne n'aurait plus à faire de serment pour convaincre les autres.
123 Et voici un autre sujet « On vous a donné comme principe : « Œil pour mil dent pour dent. »
En effet, le Droit strict exige une réparation équivalente au dommage causé : et c'est justice. Mais le coeur reste souvent gâté par un sentiment de vengeance : on veut des représailles... on est vaincu soi-même par la haine et la colère. Or, chez les juifs, les chicanes étaient fréquentes : on se giflait pour un rien, on s'injuriait, on se traduisait en justice pour des raisons insignifiantes ; les paysans se disputaient avec les employés du fisc et s'entêtaient à ne pas porter leur redevance en récoltes plus loin que le nombre de pas prévus par la loi.
« Moi je vous dis qu'il vaut mieux ne pas tenir tête à l'o ffenseur. On vous gifle sur la joue droite, tendez la joue gauche ; on veut vous intenter un procès et vous condamner à donner votre tunique comme amende, abandonnez aussi votre manteau ; on vous a réquisitionné pour 1.000 pas, faites-en plutôt 2.000 ; on vous demande quelque chose, donnez-le de bon coeur, et ne cherchez pas de bonnes raisons pour refuser ; enfin, si on garde votre bien, ne le réclamez pas. En somme appliquez toujours cette règle de faire aux autres ce que vous voudriez qu'on vous fit à vous-mêmes : c'est çà les Commandements de Dieu ; voilà ce qu'ils ont voulu dire, les prophètes. »
124 « Et je vais maintenant vous dire quelque chose de plus fort : les Commandements de Dieu vous disent : « Vous aimerez votre prochain ; mais votre ennemi, vous pourrez le haïr. »
Or il fallait voir comment on avait rétréci l'idée du prochain et élargi l'appellation d'ennemi : l'ennemi, c'était non seulement l'étranger, le païen, mais encore l'habitant du village voisin, le clan opposé du bourg, la famille rivale. On avait le sang chaud ; les rancunes duraient des générations ; pour rien au monde on se serait salué...
« Eh bien, moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent. Priez pour ceux qui vous veulent du mal et vous calomnient ; bénissez ceux qui vous maudissent. Tout cela, pour être les dignes fils de votre Père des Cieux. Voyez sa manière d'agir, à lui : il fait briller son soleil indistinctement sur les bons et les mauvais, et tomber sa pluie sur les champs des dévôts comme sur ceux des impies.
« Remarquez-le ; si vous n'aimez que vos amis, quel mérite avez-vous Le dernier des publicains et des païens, lui aussi, aime ses amis. Vous faites le bien à ceux qui vous le rendent ; vous prêtez à ceux qui vous assurent des intérêts. Mais les gens de mauvaise vie se prêtent entre-eux aux mêmes conditions. Où est votre mérite ... Vous ne saluez que vos amis ! Mais que faites-vous là d'extraordinaire ? Les païens ne le font-ils pas ?
« Vous devez faire beaucoup mieux, vous ! Vous devez aller jusqu'à aimer vos ennemis. Alors vous vous assurez une belle récompense et vous vous montrez les dignes fils de Dieu. Lui, Il ne se lasse jamais d'être bon, même pour les mauvais et les ingrats. Sachez donc pardonner comme votre Père des Cieux pardonne et soyez parfaits comme Lui. »
125-Les pharisiens justement prétendent être parfaits, et par là ressembler à Dieu. Ils ont su se faire une réputation de sainteté. Qui les voit prier en pleine rue, donner leur fortune en aumônes (certains travaillent manuellement comme artisans ou paysans pour gagner leur vie et s'en font gloire) qui les voit jeûner des semaines entières il y en a d'une maigreur squelettique bref, qui connaît leur vie est bien forcé de constater que ces gens là croient à leur affaire. Le peuple reste extasié, sans avoir le courage de les imiter, un peu comme dans tous les temps on admire les fakirs qui pratiquent les pénitences les plus extravagantes, jusqu'à marcher sur des pointes ou des charbons ardents et s'enfoncer des épées à travers le corps. Mais voilà : au fond, ce n'est pas pour Dieu que les pharisiens se dépensent ainsi ; c'est pour eux- même. C'est leur propre succès qu'ils cherchent et aussi leur influence sur le milieu populaire. Bien plus, ils se servent de la religion pour faire triompher leur parti.
Jésus, lui, veut de la sincérité et de la droiture. Les pharisiens sont des orgueilleux et des hypocrites. « Prenez garde l... N'accomplissez pas vos devoirs au grand jour pour gagner l'estime publique. Ou alors n'attendez aucune récompense de votre Père du Ciel. Ainsi : vous voulez faire l'aumône. Pourquoi faire sonner de la trompette pour l'annoncer à la synagogue et dans tout le village ?... »
On avait coutume de faire annoncer par le clairon de ville les quêtes en faveur des indigents ; à cette occasion on se montrait en public, on versait ou on promettait de grosses sommes (pas toujours acquittées d'ailleurs) et on faisait crier le nom des plus grands bienfaiteurs.
« Vous voulez donc recueillir l'estime publique... Aussi je vous le dis, vous avez reçu votre récompense : vous êtes payés par le bien qu'on dit de vous. Mais quand vous voulez faire l'aumône, que votre main gauche ignore ce que fait votre main droite : que ce soit une aumône anonyme. Et votre Père du Ciel qui voit dans le secret de vos vies saura vous rendre votre générosité.
126- De même vous voulez prier : pourquoi faire comme ces hypocrites qui ont besoin que tout le monde les voie. Regardez-les : Il faut qu'ils se tiennent debout au milieu de la synagogpe quand les autres sont assis, ou bien ils se postent exprès aux angles des rues pour faire leurs prières. »
En effet, aux heures de prière les pharisiens s'arrangeaient pour se trouver aux carrefours les plus passagers et faisaient devant tout le monde leurs grandes prostrations. « Je vous le dis, ceux-là ont reçu leur récompense ; on les a vus ; ils sont payés de leur peine. Mais vous, lorsque vous voulez prier, rentrez plutôt dans votre cellier (cette pièce obscure où l'on tient les provisions à l'abri de la chaleur et de la lumière), fermez la porte derrière vous et là mettez-vous en prière. Votre Père qui voit dans le secret de vos vies vous en tiendra compte.
« Enfin vous voulez jeûner. Pourquoi faire comme ces hypocrites qui prennent une mine allongée ? C'est pour montrer à tout le monde qu'ils jeûnent. Les jours anniversaires des grands deuils nationaux, les pharisiens se promenaient dans une tenue négligée et affectaient des airs épuisés.
« Je vous le dis : ceux là ont reçu leur récompense. On a vu qu'ils jeûnaient : ils sont payés de leur peine. Mais vous, quand vous voulez jeûner, faites en sorte que personne ne s'en aperçoive ; parfumez-vous plutôt la tête et rafraîchissez-vous le visage. Et votre Père des CieuX qui voit dans le secret de vos vies vous en tiendra compte. »
Une autre manière d'hypocrisie et une autre forme d'orgueil consiste à parler à tort et à travers de sa vie intérieure : les pharisiens se vantent d'être les amis de Dieu. C'est tout juste s'ils n'ont pas des révélations particulières et des extases. Pourquoi divulguer partout ces belles pensées intimes, qui sont comme des perles, devant des gens incapables d'en comprendre la beauté ? C'est tout simplement de la vanité. D'ailleurs souvent ça tourne mal : les gens croient qu'on veut leur faire perdre leur temps ou se moquer d'eux ; ils finissent par vous insulter.«Ne donnez pas aux chiens ce qui est sacré, continue Jésus, et ne jetez pas vos perles devant les pourceaux. » Les chiens et les porcs étaient considérés comme des animaux impurs et dont on ne devait pas manger parce qu'ils aiment goûter le fumier. « Autrement, vous savez ce qui arrive : ils les piétinent et furieux de se voir tromper (ils croyaient qu'on leur jetait de la nourriture) ils se retournent contre vous et vous mordent. »
Il faut agir pour Dieu seul.
127 Celui qui n'agit que pour Dieu se garde bien de critiquer les autres et de porter des jugements arrêtés sur leurs intentions. Il connaît ses propres misères et laisse à Dieu le soin de juger.
« Ne jugez pas les intentions des autres si vous ne voulez pas être jugés. Mais sachez plutôt pardonner et vous serez vous-mêmes pardonnés. Soyez larges d'esprit pour les autres et vous serez traités avec largesse. On se servira avec vous de la même mesure dont vous vous serez servis pour les autres. Donc soyez bons pour les autres et on versera dans vos bras une mesure pleine, bien tassée et débordante. »
C'est ainsi qu'ils agissent entre eux dans les affaires courantes ; quand un fermier est content de son journalier et qu'il le paie en nature, il n'hésite pas à verser dans son sac un boisseau de froment bien tassé.
D'ailleurs comment juger sévèrement les autres quand soi-même on peut si facilement se faire illusion sur son propre compte.
(,Vous savez bien voir le fétu dans l'oeil du prochain et vous ne sentez pas la poutre qui est dans le vôtre. Et vous avez l'audace de dire : « Laisse-moi enlever « le brin de paille que tu as dans l'oeil », alors que vous n'apercevez même pas que vous avez une poutre dans le vôtre. Hypocrites commencez donc pas enlever la poutre de votre mil et vous verrez ensuite à enlever le brin de paille de l'oeil de votre prochain. »
128-Jésus dénonce tout ce qui est hypocrisie, surtout quand l'exemple vient des chefs religieux. Il défend le pauvre peuple contre tous les faux meneurs qui abusent de sa confiance. Les pharisiens sont surtout visés :
«Attention ! prenez garde aux faux envoyés de Dieu. Ils viennent à vous, déguisés en brebis et ce sont en réalité des loups rapaces : vous les reconnaîtrez à leurs oeuvres. Cueille-t-on par hasard des raisins sur les ronces ou des figues sur les épines ? On reconnaît un arbre à ses fruits. Un arbre bon ne produit que de bons fruits et un mauvais que de mauvais fruits : celui-là on l'arrache et on le brûle Je vous le déclare donc : c'est à leurs oeuvres que vous reconnaîtrez les faux représentants de Dieu. »
Et Jésus prend à parti les pharisiens :
« Alors vous, comment pourriez-vous donner de bons conseils, puisque vous êtes mauvais ?... Races de vipères ! (les vipères se faufilent partout sous une prétendue douceur mais gardent leur venin.) «La bouche parle de l'abondance du coeur : c'est du trésor de son coeur que l'homme de bien tire ses bons sentiments ; c'est du trop plein de son coeur que l'homme retors tire ses méchancetés. Mais, je vous le dis, au jour du jugement, on sera jugé et condamné sur sa langue ; et il faudra rendre compte de toutes les paroles inutiles. »
129-Ce jour-là, plus moyen de jouer la comédie : les sentiments cachés seront dévoilés au grand jour.
« Et ne croyez pas qu'il aura suffi de m'appeler « Seigneur, Seigneur ! » pour entrer dans le Royaume des Cieux I... Y rentretont seuls ceux qui auront fait la volonté de mon Père des Cieux. « Oui, d faut lutter, faire des efforts pour y entrer, car la porte en est cachée. Beaucoup cherchent à y entrer mais n'y arrivent pas. »
Jésus fait allusion à ces petites cours d'habitations. Pour y entrer, il faut passer par les portes de derrière que seuls les intimes, les usagers connaissent.
Le chemin qui conduit à la Vie est un étroit sentier (comme ces lacets connus des seuls montagnards), et bien peu le trouvent. Mais la porte qui donne accès dans la cour ouverte à tout le monde, elle, est large ; et la route qui mène à la Damnation, spacieuse. Beaucoup, hélas, les préfèrent.
130 -« En conclusion de tout cela, écoutez cette comparaison, vous tous qui m'écoutez. Ou bien vous mettez mes enseignements en pratique, et alors vous ressemblez à cet homme qui a construit sa maison sur du solide : il a creusé les fondations jusqu'au rocher ; voilà un homme raisonnable. Un beau jour d'orage, la pluie tombe en déluge, la rivière déborde, le vent souffle en tempête, mais rien à faire, la maison tient bon : elle est bâtie sur le rocher. Ou bien vous ne tenez pas compte de ce que je vous ai dit ; et alors vous êtes comme ce sot qui a construit sa maison à même le sable, sans creuser de fondations. L'orage arrive, le torrent déborde, le vent souffle en tempête... la maison est balayée : il ne reste plus qu'un tas de ruines. »
La foule a écouté attentivement tout ce discours. Il est temps de revenir à Capharnaüm pour préparer le repas. Tout le monde s'en retourne pensif... Que de choses nouvelles ils ont apprises... et au fond comme ce Jésus a raison !...
|
| XI- LES " PARIAS " DE LA SOCIÉTE (I2) |
131 Comme on revient en ville, Jésus rencontre un lépreux.
Cette terrible maladie des pays d'Orient ronge et détruit la chair, les muscles et les os mêmes. Petit à petit elle envahit les membres et la tête. Les lèvres, le nez, les oreilles disparaissent ; le visage et tout le corps se recouvrent de croûtes repoussantes et contagieuses ; les phalanges des doigts, et bientôt les mains et les pieds se détachent. Cet état épouvantable peut durer de longues années, tant que les organes essentiels de la vie ne sont pas atteints. Le lépreux se sent mourir vivant... Son mal est incurable...
La lèpre est une maladie contagieuse et chez les Juifs on avait pris des mesures sévères pour isoler les lépreux. Dès qu'on reconnaissait quelqu'un atteint du mal, on le déclarait officiellement impur ». Il devait vivre à l'écart des villes... Souvent les lépreux vivaient ensemble, mettant en commun leur misère ; ils passaient leurs temps à mendier. Mais ils devaient se tenir à distance, faire connaître leur présence en agitant une crécelle et crier aux passants : Impur ! attention ! écartez-vous ! Ils étaient voués au mépris général : la croyance populaire voulait que cette maladie fut un châtiment de Dieu.
Donc un lépreux attend Jésus sur le bord de la route. Alors le malheureux se jette à ses pieds :
« Seigneur, si vous le voulez, vous pouvez me rendre « pur ».
Jésus, sensible à sa misère et touché de sa confiance, étend sa main vers lui, e touche (c'était interdit : un pharisien aurait fui plutôt ou lui aurait lancé des pierres pour l'écarter de sa route). « Eh bien, oui, je le veux ; sois purifié »
La lèpre, à ces mots, disparaît subitement : les horribles ravages de la maladie n'ont laissé aucune trace. Mais aussitôt, Jésus lui rappelle sa situation à légaliser. Il lui dit formellement :
« N'en dis rien à personne. Mais va d'abord le faire constater au prêtre : c'est la Loi de Moïse, et tu t'acquitteras de l'offrande prescrite après une guérison. Ainsi tout le monde verra que je fais les choses légalement. »
132-Jésus sait qu'il n'empêchera pas cet homme de raconter le miracle. D'ailleurs c'est une preuve de sa mission : il faut qu'on le sache. Mais il veut éviter toute agitation révolutionnaire et calmer les esprits. Il tient à montrer qu'il n'est pas venu renverser l'ordre établi : ce lépreux a été exclu officiellement de la société, il doit être réintégré officiellement. Leprêtre chargé de l'état civil de la région doit être mis au courant de sa guérison. Enfin le miraculé doit remercier Dieu de cette faveur inespérée et aller au Temple sacrifier en actions de grâces, un agneau et deux colombes.
Mais le lépreux n'a rien de plus pressé que de s'en aller raconter partout sa guérison : ce qui ne fait qu'accroître le renom de Jésus. Désormais il ne peut plus entrer dans un village sans provoquer une manifestation populaire. IL préfère rester sur les routes et se retirer dans des coins perdus pour s'y recueillir et prier plus à l'aise. Peine perdue, la foule arrive toujours à le retrouver.
Jésus guérira encore d'autres lépreux. Ainsi, longeant un jour la frontière entre Samarie et Galilée pour se rendre à Jérusalem, il rencontre à l'entrée d'un bourg dix hommes qui accourent vers lui : ce sont des lépreux. Ils se tiennent à distance et se mettent à crier :
« Jésus !... Maître !... prenez-nous en pitié, de grâce ! »
Il les regarde et leur dit :
« Allez vous présenter aux prêtres. »
Les voilà qui s'en vont, et chemin faisant ils se trouvent complètement guéris... Alors, l'un d'eux, se sentant guéri, revient tout joyeux sur ses pas en chantant au Bon Dieu sa reconnaissance. Il arrive près de Jésus et tombe à ses pieds ; et là, prostré jusqu'à terre, il le remercie de tout coeur. Or c'est uri, samaritain. Il est tout étonné, lui, un étranger en somme, d'avoir reçu une telle faveur de la part d'un prophète juif. Il comprend mieux que les autres la bonté de Jésus.
Alors Jésus de dire
« Mais les neuf autres n'ont-ils pas été guéris... Où sont-ils donc ? Je constate avec tristesse qu'il y en a pas un qui soit revenu remercier Dieu, à part cet étranger. Pour toi, mon ami. relève-toi, et va en paix : ta foi t'a sauvé. »
|
| XII - L'AMI DES MALHEUREUX (13) |
133 Jésus continue ses tournées de prédication dans les régions des bords du lac.
Dès qu'on apprend son passage, on se hâte de rassembler tous les infirmes : boiteux, estropiés des mains, aveugles, sourds-muets, etc. Et Jésus prodigue ses miracles : les sourds-muets parlent, les estropiés sont guéris, les boiteux se mettent à marcher, les aveugles voient clair. La foule ne peut que remercier le Grand Dieu d'Israël d'avoir donné à ce Jésus un tel pouvoir !
Un jour, par exemple, on lui amène un sourd-muet, en lui demandant de lui faire une imposition des mains. Jésus, en effet, guérit souvent en posant ses mains sur le malade.
134- Ce sourd-muet, Jésus le fait venir à l'écart de la foule. Il lui met les doigts dans les oreilles, il mouille son doigt avec sa propre salive et lui touche la langue. En même temps il lève les yeux au Ciel, pousse un soupir et dit : « Ouvrez-vous » Aussitôt les oreilles du sourd sont ouvertes : il entend ; • et le lien qui semblait retenir sa langue est délié : il se met à parler comme tout le monde. Dans la foule, c'est du délire : « C'est vraiment merveilleux. », s'écrie-t-on, « il fait entendre les sourds et parler les muets. » Une autre fois, c'est à Bethsaïde, — on lui amène un aveugle en le suppliant de lui toucher les yeux. Jésus le prend par la main, l'amène hors du village. Puis il lui mouille les yeux avec sa propre salive (on a toujours dit que la salive avait un pouvoir curatif ; elle peut soulager les maux d'yeux... Mais de là à rendre la vue à un aveugle !...) ; il lui impose aussi les mains et lui demande :
« Vois-tu quelque chose ? »
L'aveugle commence à regarder :
« Oui, je vois les gens : on dirait des arbres qui marchent.»
Jésus lui impose de nouveau les mains sur les yeux ; il voit maintenant très distinctement, sans aucun trouble. Il est complètement guéri. Jésus le renvoie chez l ui. Mais il ne veut pas que l'affaire s'ébruite. « Surtout, ne passe pas par le village ! » lui dit-il.
135- Plus tard, il guérira aussi deux aveugles qui mendiaient, assis sur le bord de la route de Jéricho, en Judée. L'un de ces deux aveugles est bien connu : c'est le fils d'un certain Timée. En entendant le bruit de la foule qui escorte Jésus, ils demandent ce que c'est. « C'est Jésus de Nazareth qui passe par là », leur répond quelqu'un.
Ah ! c'est Jésus ! Ils en ont entendu parler. Ils se mettent à crier : « Jésus, vrai Fils de David, Jésus, le Messie, ayez pitié de nous ! »
Ceux qui marchent en avant veulent les faire taire ; mais ils n'en crient que plus fort :
« Seigneur ! Fils de David, Jésus le Messie, ayez pitié de nous ! » Jésus les entend. Il s'arrête. « Amenez-les ici ! »
Quelqu'un court à eux : « Soyez contents ! Allons, levez-vous, il vous dit d'approcher. » Alors ils se lébent d'un bond, se débarrassent de leur manteau et se font conduire à Lui. Et Jésus de leur demander : « Que voulez-vous que je fasse pour vous ? » Ah ! Seigneur, faites que je voie ! » supplient l'un et l'autre.
Jésus, ému de pitié, touche leurs yeux et dit à chacun : « Va et vois ! C'est ta foi qui t'a sauvé ! »
Et, au même instant leurs yeux s'ouvrent à la lumière • et ils se .mettent à le suivre. Et avec eux toute la foule remercie Dieu de sa grande bonté.
|
| XIII L'OFFICIER DE L'ARMÉE D'OCCUPATION (14) |
Comme Jésus rentre ce jour-là à Capharnaüm, des notables juifs viennent le trouver. Voici l'objet de leur intervention : il s'agit du centurion l'officier de la garnison romaine de la ville. C'est lui qui les a priés de venir le trouver. C'est au sujet d'un de ses serviteurs qui est paralysé, souffre atrocement et semble à la dernière extrémité. Ce centurion a tellement entendu parler de Jésus qu'il a demandé à des hommes influents d'insister près de lui pour qu'il vienne sauver son serviteur. Et les délégués ajoutent : « Vous savez, Maître, il mérite bien cela. Il a vraiment l'amour de notre pays ; c'est lui-même qui a fait construire une de nos synagogues. »
Et tous ensemble, ils se dirigent vers la maison du centurion. On approche : des amis du capitaine attendent Jésus au passage pour lui dire :
« Seigneur, ne vous donnez pas la peine de vous déranger. Le centurion serait trop confus de vous recevoir chez lui : il n'a même pas osé venir vous parler en personne. Mais il pensait que vous n'aviez qu'à dire un mot pour que son serviteur soit guéri. »
136-En effet lorsque les pharisiens viennent chez lui pour affaire, ils prennent soin en sortant de prendre un bain complet de purification à cause du contact avec un païen. Alors, par politesse, il ne'veut pas imposer à Jésus, qu'il considère comme un demi-dieu, un dérangement qui entraîne de telles obligations. Cependant Jésus poursuit son chemin. Voici la demeure du capitaine. Celui-ci entend le bruit que fait l'attroupement. Il sort précipitamment et respectueu sement arrête Jésus à quelque distance de chez lui :
« Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez sous mon toit. Mais vous n'avez qu'à dire un mot, et il sera guéri. Car moi je connais l'autorité d'une parole de commandement ; je suis sous le régime de la discipline : j'ai des chefs à qui j'obéis et je commande à mes soldats. Quand je dis à l'un de mes hommes ce simple mot : « Va », il s'en va ; et à un autre : « Viens ici », il accourt ; et je n'ai qu'à dire à mon serviteur : « fais ceci » pour qu'il le fasse aussitôt. Ainsi vous, Seigneur, vous pouvez commander à la maladie par un simple mot d'ordre. » jésus, en l'écoutant, ne peut contenir son admiration. Il se retourne vers la foule, en hochant la tête : « A vrai dire, Je n'ai jamais trouvé, même parmi le peuple d'Israël, quelqu un qui croit autant en moi. »
Alors il dit au capitaine : « Va. J'accorde cette guérison à ta confiance. » Et le serviteur se trouve guéri au moment même. |
| XIV - UNE MERE, UN PERE, EN DEUIL DE LEUR ENFANT (15) |
137 Au cours de ses randonnées, Jésus en vient à passer par la petite ville de Naim. Il est accompagné de ses disciples et d'une foule de gens. Comme on arrive à l'entrée du pays, on rencontre un convoi ; les gens du pays conduisent au cimetière, c'est-à-dire dans des grottes creusées au flanc de la colline, un peu à l'écart des habitations, un jeune homme mort à la fleur de l'âge. C'est le fils unique d'une femme qui a déjà perdu son mari. Toute la ville assiste aux funérailles, en témoignage de sympathie pour cette pauvre mère.
Selon la coutume du pays, elle marche près de la bière soutenue par des femmes du deuil, derrière les pleureuses à gages qui font entendre des lamentations sur des airs lugubres et ne tarissent pas d'éloges sur le malheureux jeune homme. Elle pleure, de ce pleur effaré et contenu des mamans qui ont perdu leur dernier soutien et leur suprême raison de vivre. Auprès d'elle, les parents et les amis portent la bière, sorte de brancard creux sur lequel on étend le défunt enveloppé dans un linceul.
Par respect, la foule qui escorte Jésus s'écarte et laisse passer le cortège. Mais Jésus, à la vue de la pauvre maman, est ému de pitié. Il l'arrête au passage, et, avec un regard profond et plein de douceur, II lui dit : « Ne pleurez pas.» Il fait un pas et pose sa main sur la civière. Les porteurs s'arrêtent. Alors Jésus considère un instant le visage du jeune homme : son coeur d'homme est comme ébranlé devant cette image de la mort. Tout le monde s'est retourné. Avec une autorité irrésistible et un grand calme, Il dit simplement :
« Debout jeune homme ! Je le veux ! Et voilà que le grand garçon se redresse, s'asseoit sur la civière et commence à parler. Alors, avec un geste aimable et un sourire de bonté, Jésus rend l'enfant à sa mère.
La première impression produite sur tous les assistants est une sorte d'effroi... Un cadavre vient de se ranimer sous leurs yeux ! Mais bientôt ce n'est plus qu'un concert de bénédictions pour cette intervention manifestement divine : « Il faut que ce soit vraiment un grand prophète qui s'est rencontré là sur la route ! Pour une fois on peut le dire : Dieu s' occupe de son peuple !
Cette histoire deviendra célèbre à plus de dix lieues à la ronde, et même jusqu'en Judée.
138- Une autre fois, Jésus qui vient de traverser le Lac est à peine débarqué qu'un certain faire, président de la synagogue de l'endroit, se jette à ses pieds : « Ma petite fille va mourir I Elle est peut-être morte maintenant !... Venez vite lui imposer les mains, et elle vivra encore. Vous la sauverez I » C'est sa fille unique, une enfant de douze ans. Jésus part avec faiire. On le suit, on se bouscule, on l'étouffe !
A ce moment, profitant du remous de la foule, une femme, affligée d'un écoulement de sang, se faufile par derrière et réussit à toucher la houppe du vêtement de Jésus cette touffe de brins de laine bleue et blanche que, suivant la Loi , tout juif adulte doit porter, en signe religieux. aux quatre extrêmités de son manteau. Il y avait douze ans que cette pauvre femme était ainsi sujette à des hémorragies, elle en souffrait beaucoup ; elle avait vu différents guérisseurs qui lui avaient fait suivre toutes sortes de traitements sans jamais obtenir aucune amélioration ; mais elle s'était ruinée en médicaments et allait de plus en plus mal.
Or elle ne pouvait en public avouer son état à Jésus. D'après la Loi , ce mal caché rendait une femme impure : c'était, disait-on, la marque d'une femme de mauvaise vie ; et si on avait pu la soupçonner atteinte de cette infirmité on se serait écarté et on l'aurait chassée pour ne pas être contaminé.
Cette pauvre femme s'était donc dit : « Si seulement je pouvais toucher son habit, je serais sûrement guérie. » Et de fait, sur-le-champ elle est guérie : son hémorragie s'arrête net ; elle sent bien dans son corps qu'elle est enfin délivrée de son mal.
Mais ce miracle n'a pu se faire à l'insu de son auteur. Jésus n'est pas une machine à miracles. Il ne suffit pas de le toucher pour automatiquement recevoir la faveur que l'on désire. Jésus sait bien lui, qui l'a touché, quelle est cette femme qui a une confiance si absolue. Il a pleinement eu conscience au'une force est sortie de Lui : donc il a dû y consentir. Mais il ne veut pas que cette femme s'imagine qu'on peut ainsi se servir de lui et le surprendre. Accorder à ses vêtements une force magique comme on attribue parfois à un objet, même à une relique, un pouvoir merveilleux, c'est de la superstition, et il ne faut pas confondre religion et superstition. On doit remonter à Dieu qui permet des prodiges par l'intermédiaire de choses matérielles ; il faut toujours la foi en Dieu.
Jésus se retourne :
« Qui a touché mes habits ? » On s'en défend... Quelqu'un de brutal l'a-t-il coudoyé ou heurté violemment ?...
« Maître, répond ingénuement Pierre qui se trouve auprès de lui avec quelques autres disciples, on vous bouscule de tous les côtés et vous demandez qui vous a touché ?... » Oui, je dis bien : quelqu'un m'a touché, car j'ai permis qu'une force sorte de Moi. » Et Il cherche à voir dans la foule celle qui l'a touché. La pauvre femme, se voyant découverte, vient se jeter à ses pieds toute tremblante, s'accuse devant tout le monde et dit pourquoi elle l'a touché et comment sur-le-champ elle vient de se sentir guérie.
« Ma fille, sois tranquille, tu es guérie ; mais c'est grâce à ta confiance en moi. »
139 Et l'on se remet en route. Mais voici qu'on vient prévenir le président de la synagogue :
« Nous arrivons de chez vous. Votre fille vient de mourir ; inutile d'insister davantage auprès du Maitre. »
Tout est donc fini I... On voit le geste d'effondrement de Jaïre, on comprend sa désolation !... Lui qui vient de voir un miracle, il n'en espérait que plus. Et puis, tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir. Tandis que maintenant !.. Jaïre ne peut retenir sa douleur... il va éclate en sanglots... Mais Jésus a entendu : « Allons, soyez sans crainte. Gardez toute votre confiance ; et elle sera sauvée. » Le miracle est déjà accordé à la foi de Jaïre, puisque Jésus est en route avec lui. Qu'a-t-il à craindre ?... Et ce n'est pas la mort qui changera quelque chose. Pourvu que le père ait toujours et plus fort que jamais confiance en Jésus. On arrive à la maison Déjà on entend les joueurs de flûte qui poussent des sons suraigus et discordants et les pleureuses de profession qui font entendre des cris et des lamentations.
Il faut avoir assisté à des obsèques dans ces pays d'Orient pour saisir le contraste de ces manifestations bruyantes avec le recueillement et le silence qui entourent, chez nous, la chambre mortuaire. Mais, là comme partout, les préposés des services funèbres, déjà alertés de la fin prochaine de la malade, sont sur place : ce sont toutes ces femmes qui pour plaire à la famille affectent une douleur qu'elles ne partagent pas vraiment et font l'éloge des qualités de la défunte que d'ailleurs elles ne connaissent pas ; ce sont aussi tous les joueurs d'instruments lugubres qui prennent des airs consternés et jouent très bien la comédie.
Jésus écarte tous ces gens qui vivent de la douleur publique. Il ne veut personne avec lui si ce n'est Pierre, Jacques et Jean et le père et la mère de la fillette : « Cessez-moi tout ce vacarme, tous ces cris et ces lamentations ! Cette enfant n'est pas morte : elle dort seulement. » On sourit, on se moque de lui : il ne fait qu'arriver... comment peut-il savoir ?... Elle est bien morte, c'est certain ; eux, ils en sont sûrs. Ah ! c'est le fameux guérisseur... Oui, mais devant la mort... On a beau être très fort, avec la mort, on trouve toujours son maître. Mais Jésus, lui, ne joue pas au malin. Ce qu'il dit, c'est très sérieux. Cette fillette est morte, c'est vrai ; mais son trépas sera si court qu'il peut bien dire qu'elle dort. D'autorité il fait sortir tout le monde, et avec ses trois disciples, le père et la mère il entre dans la chambre où est étendue la petite morte. Alors il prend la main de l'enfant et dit très haut : « Petite, je le veux, lève-toi ! »
A ces mots on la voit ouvrir les yeux et desserrer les lèvres ; ses joues reprennent leur couleur ; le souffle lui revient, elle se lève, et la voilà qui se met à marcher.
Les parents restent là, cloués sur place, émerveillés. Cependant Jésus a le sens de l'à propos : cette enfant est épuisée par une longue diète : « Maintenant, donnez-lui à manger » prescrit-il. Puis il recommande de ne pas ébruiter l'affaire. Peine perdue : peut-être les plus gouailleurs de tout a l'heure préfèrent-ils se démentir et dire qu'elle n'était en effet qu'endormie plutôt que de croire à l'évidence du miracle. Cependant le bruit de cette résurrection se répand très vite dans tout le pays.
|
| XV- LE MESSAGE DU PRISONNIER (16) |
140 La célébrité des miracles de Jésus arrive jusqu'aux oreilles de Jean-Baptiste. Il est toujours en prison, à la forteresse de Machéronte, dans les montagnes, à l'Est de la Mer Morte. Hérode Antipas a permis aux partisans de Jean de venir le visiter. Ceux-ci lui décrivent l'enthousiasme que Jésus déchaîne sur son passage. Eux, ils ont cru à Jean-Baptiste et ils sont un peu jaloux du succès de Jésus. Est-ce vraiment lui le Messie ?... La foule le chuchote : il fait tellement de prodiges. Mais les anciens prophètes ont aussi fait des miracles. Alors ?... Bref, ils sont impressionnés, mais pas encore convaincus. Pourtant Jean l'a bien désigné comme le Messie ; il n'est jamais revenu sur sa parole. Il affirme toujours que Jésus est le Libérateur attendu, l'Envoyé du Ciel, mais il sent que ses disciples ont encore des doutes. Lui- même il s'impatiente dans sa prison : il aurait voulu que l'entrée en scène de Jésus ait été plus foudroyante, plus éclatante. Quelle joie pour lui de savoir son rôle magnifiquement couronné et d'assister à l'épanouissement du nouvel âge d'or : le coeur des gens, toute la société transformés de fond en comble; le monde entier libéré du Mal ; Dieu, seul Maitre respecté, obéi et aimé.
Jean le Baptiseur se résout, un beau jour, à envoyer deux de ses disciples à Jésus pour lui poser la question : « Es-tu bien celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? » Ils tombent bien. Justement Jésus est en train de guérir toutes sortes de misères, d'infirmités ; il rend même à plusieurs aveugles l'usage de la vue. Il leur fait cette simple réponse : « Retournez auprès de Jean et racontez-lui ce que vous avez vu et entendu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les sourds entendent, les lépreux sont guéris, les morts même ressuscitent et les pauvres gens apprennent la bonne nouvelle de l'arrivée du Règne de Dieu. Et tant mieux pour ceux qui ne sont pas déçus par ma manière d'agir. » Que Jean lui-même ne tombe pas dans l'erreur et ne s'impatiente pas de la manière lente et progressive de Jésus ; mais qu'il fasse confiance.
141 A cette occasion Jésus va parler de Jean. Les envoyés une fois partis, il commence à dire :
« Voyons, quand vous êtes allés au désert, qui êtes-vous allés voir ?... Est-ce un roseau agité par le vent ?... (quelle ironie ! on ne se dérange pas pour un rien) « Mais qui donc?... Un homme efféminé, habillé à la légère ?... » (Jean le Baptiseur avait une peau de chameau et une ceinture de cuir.) « Non, n'est-ce pas... C'est dans les palais que les gens portent des habits de luxe... Mais alors, qui donc êtes-vous allés voir, Je vous le demande ?... Un prophète ?... Eh bien, oui, je vous le dis, un prophète, et même plus qu'un prophète. C'est lui dont il est écrit : « Je vais envoyer mon messager te préparer le chemin, dit Dieu. » Et moi, je vous déclare qu'aucune femme n'a jamais mis au monde un fils comparable à Jean le Baptiseur. Et pourtant, je dois le dire, dans le Royaume des Cieux, dans ce nouveau Règne de Dieu que Je suis venu établir, le tout dernier est encore plus grand que lui. Je m'explique : Le régime de la Loi et des prophètes va jusqu'à Jean. Tous les prophètes et la Loi elle-même ont annoncé et préparé l'ordre nouveau. Tâchez de bien me comprendre : Jean le Baptiseur, c'est Elie que vous attendez. »
Il faut se rappeler comment la croyance populaire, d'accord avec la tradition religieuse, voulait que le célèbre Elie, disparu miraculeusement de la terre, revînt un jour pour désigner et consacrer le Messie. Or, Jean avait magnifiquement rempli ce rôle.
Et Jésus continue :
« Attention, ouvrez bien vos oreilles. Depuis que Jean le Baptiseur a parlé au désert, l'arrivée du Royaume de Dieu est annoncée, c'en est fait désormais. Mais pour y entrer, il faut se faire violence : ce Royaume veut être pris d'assaut ; seuls les énergiques pourront s'en emparer. » On se rappelle la consigne de Jean : « Changez de vie ! Le Royaume de Dieu approche ! » Lui, il avait donné l'exemple par l'austérité de sa vie ; il s'était fait violence.
142 Jésus poursuit :
« Or que se passe-t-il ? Les gens du peuple et jusqu'aux publicains se sont rendus à cet appel de Dieu et se sont fait baptiser du baptême de Jean. Mais les pharisiens et les Docteurs de la Loi ont dédaigné et rendu inutile cet appel de Dieu et ils n'ont pas voulu se faire baptiser par Jean.» (Ils ne veulent pas changer de -vie et ils sont trop orgueilleux pour admettre qu'on vienne leur faire la morale.) « A qui pourrais-je bien comparer de telles gens ?... Voici : ils ressemblent aux enfants qui jouent dans les rues : entendez-les se disputer entre camarades : « Vous « êtes contrariants, vous autres, s'écrient les uns, quand on joue de la flûte vous ne « voulez pas faire les danseurs. » (C'est le jeu du marié et de la mariée : les enfants aiment mimer les scènes de la vie des grandes personnes.) « Et quand « on se met à pousser des lamentations, vous ne voulez pas faire les pleureuses.» (C'est le jeu de l'enterrement : les enfants singent les convois funèbres.) Et je m'explique : oui, les pharisiens et les docteurs de la Loi ressemblent à ces enfants maussades qui ne trouvent jamais de leur goût les jeux de leurs camarades. En effet, Jean le Baptiseur arrive ; il ne mange pas de pain, il ne boit, pas de vin. « C'est un démon qui le pousse à faire cela », ont-ils dit. Voilà maintenant le Fils de l'Homme qui arrive à son tour. (Il s'agit de lui-même.) Il mange, il boit comme tout le monde. « Voyez-vous çà, ont-ils dit, ce gourmand, cet ivrogne I... « c'est l'ami des publicains et des vauriens. » Ils n'ont pas voulu reconnaître l'intervention de Dieu dans un cas comme dans l'autre : car cela les aurait obligés à changer de vie. Heureusement termine Jésus, il y en a qui sont plus dociles (ceux qui ont reconnu que Jean le Baptiseur et Jésus étaient vraiment des envoyés de Dieu) : ceux-là sont la preuve que le plan de Dieu a été compris.»
|
| XVI- UNE ORGIE QUI , FINIT DANS LE SANG (I7) |
143 Quelques mois plus tard, au printemps de l'année 31, Jean le Baptiseur va être mis à mort. Voici en quelles circonstances : Hérodiade n'a jamais pardonné au prophète du désert d'être venu reprocher publiquement à Hérode Antipas son adultère. Maintenant encore cet homme subjugue son royal époux. Antipas, au fond, est superstitieux. Plus juif que son père, il tremble quand Jean lui parle des jugements terribles que Dieu réserve au pécheur. Chaque jour•F.Iérodiade peut craindre qu'un retournement chez Antipas n'amène sa disgrâce. A ses yeux, seule la mort du prophète peut assurer sa tranquillité. Depuis longtemps elle médite sa vengeance, elle attend le moment favorable. A l'occasion de l'anniversaire de sa naissance, Hérode Antipas donne un four un grand banquet à ses ministres, ses généraux, et aux notabilités de Galilée.
C'est probablement dans son château-forteresse de Machéronte, en province de Pérée. Cette place forte, qui est aussi un palais de plaisance, a été construite par son père Hérode le Grand sur les frontières d'Arabie. Depuis son mariage avec Hérodiade il a besoin d'y venir plus souvent ; car c'est précisément la fille du cheick Arétas, roi d'Arabie, qu'il a épousée en premières noces par politique, et qu'Hérodiade vient de supplanter. La colère d'Arétas se traduit par de multiples incidents de frontière ; et il faut qu'Antipas vienne fréquemment à Machéronte pour passer ses troupes en revue et organiser la défense. C'est là que Jean le Baptiseur est détenu.
144 Au cours du banquet, la fille d'Hérodiade, nommée Salomé, exécute une danse devant les convives. Elle doit danser, avec une grâce et un talent exquis, une de ces danses légères et sensuelles dont Hérode' et sa cour sont friands. A ce moment, le roi est déjà grisé et commence à voir trouble ; le banquet tourne à l'orgie, les cerveaux fument et les Yeux se repaissent avec convoitise du jeune reptile qui se tord avec tant de grâce au milieu de la salle, au son des flûtes et des tambourins.
La fille d'Hérodiade déchaîne un tonnerre d'applaudissements de la part du roi et de toute la société. Et sans doute Antipas a le vin joyeux. Il est si charmé qu'il lui dit : Mignonne, demande-moi tout ce que tu voudras, je te le donnerai. » Et dans son emballement il se met à jurer : (Ça oui, demande-moi n'importe quoi, je te le donnerai, je te le jure... Me demanderais-tu la moitié de mon royaume (c'était une manière de parler), tu auras, c'est juré. »( La jeune Salomé ne s'attendait pas à un tel délire. Elle sort et demande conseil à sa mère (les femmes ne mangeaient pas avec les hommes : l'étiquette s'y opposait).
«Maman, que lui demander ? »
L'odieuse femme saisit immédiatement l'occasion : elle tient sa vengeance. «Demande-lui la tête de Jean le Baptiseur » Salomé sait combien elle va faire plaisir à sa mère. Elle rentre dans la salle du banquet et court vers la place du roi. D'un air impérieux et avec un sourire effrontément cruel qui sied pourtant mal avec son âge et sa grâce de danseuse :
« Je veux que vous me donniez la tête de Jean-Baptiste... et tout de suite... Ici même... Tenez, sur ce plat. »
Du coup, Antipas est dégrisé... Quelle demande plus horrible encore que criminelle, si l'on peut dire ! Voir la tête sanglante du prophète... là... sur la table... dans un plat !... Le roi mesure l'immensité de sa sottise... Quelle folie d'avoir fait une promesse aussi extravagante!... Mais il est pris à son piège. Il paraît ennuyé, attristé même... mais il est acculé : impossible de rien refuser. Il vient de jurer devant tous les invités : il ne peut se dédire sans se couvrir de honte et de ridicule et un serment c'est quelque chose de sacré. Bref, la peur l'emporte sur l'horreur du crime à commettre. A cause de son serment devant tous les convives il doit à contre-coeur envoyer le bourreau à la prison, avec l'ordre d'apporter la tête de Jean le Baptiseur. Le bourreau se rend à la prison et... tranche la tête du Prophète...
Quelques instants après, dans l'atmosphère soudainement lugubre de la fête, il apporte sur un plat cette tête encore chaude avec les cheveux et la barbe baignant dans le sang fumant et dont les deux grands yeux restent figés dans un dernier regard de reproche... vision effrayante qui, longtemps poursuivra le tyran du plus cuisant remords. Alors on remet le plat à la jeune fille qui court le porter à sa mère.
Dès qu'ils apprendront le meurtre, les disciples de Jean le Baptiseur se présenteront à la prison pour emporter le corps de leur Maître. Ils l'enseveliront dans un tombeau et iront annoncer à Jésus la douloureuse nouvelle. Il est permis de penser qu'à dater de ce moment ils deviendront ses disciples résolus.
|
| XVII - UN GRAND LIVRE D'IMAGES (18) |
145 Ce jour-là, à Capharnaüm, Jésus sort de la maison de Pierre et descend au rivage. Il y a un tel rassemblement populaire qu'il doit monter dans une barque ; il s'asseoit et commence à parler à la foule entassée sur la plage.
Quand Jésus parle aux gens du peuple, il aime se servir d'un langage concret, imagé : il est lui-même du peuple ; il a vécu la vie de tout le monde ; il sait choisir ses comparaisons dans la vie courante et ses expressions dans le dialecte commun. Pourquoi préférer des phrases abstraites, des tournures compliquées à un langage clair qui est à la portée de tous ?... Dans ses comparaisons, dans ses paraboles, Jésus sait faire passer les pensées les plus élevées : il fait entendre bien des vérités et ses images donnent à réfléchir. Il veut aujourd'hui faire comprendre ce qu'est vraiment le Royaume de Dieu dont il parle si souvent : ce nouveau régime de vie, ce nouvel état de choses, cette grande révolution sociale qu'il est venu inaugurer ici-bas, ce mouvement international dont Dieu prend la tête, qui doit passer les frontières et les siècles et se prolonger par delà la mort et tous les bouleversements cosmiques, cette Patrie d'un nouveau genre accessible à toutes les races et à toutes les classes d'hommes où l'on rentre par une naturalisation qui est une adhésion au Christ envoyé de Dieu et à sa doctrine et qui s'accompagne d'un changement de vie.
146 Il commence : « Ecoutez bien : voici un semeur qui part de chez lui pour les semailles... »
Peut-être, en cette soirée, sur les pentes du lac, voit-on se profiler à travers les sillons d'un champ abrupt, sur la terre disputée aux rochers et aux coins en friche, un paysan qui jette son grain à pleine main. Le cultivateur a passé sa charrue au soc de bois à travers les chardons qui ont profité de la saison pluvieuse pour grandir démesurément (on trouve de ces touffes épineuses qui atteignent jusqu'à un mètre de hauteur). Le rocher est à fleur de terre ; çà ét là de nombreux cailloux, des éboulis... les racines ne peuvent puiser bien profond, et avec la sécheresse de l'été, l'humidité manquera vite et le blé se desséchera sur place. Mais, là où la terre est bonne et le sol bien défriché, le rendement est excellent : on est sur un bon terrain volcanique et les bonnes années, on peut compter sur de lourds épis.
Voici donc notre semeur au travail. Mais, en semant, une partie des graines tombe sur le chemin en bordure du champ : le pied des passants les écrase et les oiseaux, ces bandes de moineaux voraces, s'abattent là et les mangent; une autre partie tombe dans un terrain pierreux : il y a peu de terre ; la semence germe vite, car elle n'est pas enfouie profondément ; mais avec la chaleur du soleil, elle dessèche très tôt, faute d'avoir pu prendre racine. Une autre partie tombe dans les chardons ; mais les chardons poussent en môme temps, et, plus vivaces, l'étouffent. Une dernière partie tombe enfin dans la bonne terre : elle lève et pousse à ravir : au moment de la récolte on a de lourds épis avec un bon rende ment de 30, 60 et même 100 graines pour une semence.
« A bon entendeur, salut »
147-La foule est sous le charme de sa parole, mais ne comprend pas. Les apôtres eux-mêmes n'ont pas saisi. Après son discours, ils viendront trouver Jésus et lui demanderont en petit comité de leur donner des explications. « Pourquoi nous parlez-vous ainsi en paraboles incompréhensibles? Vous, vous avez le droit de connaître les secrets du Règne de Dieu. Mais pas les autres : c'est pourquoi je leur parle en paraboles. Mieux vaut qu'ils voient et qu'ils entendent sans comprendre : s'ils comp , enaient, ils tenteraient peut-être de se convertir et de se faire pardonner. Mais ça ne serait pas sincère ; surtout cela ne tiendrait pas : il vaut mieux qu'ils ne mesurent pas toute leur responsabilité, sans quoi ils seraient encore plus coupables, car au fond ils ne veulent pas changer de vie. Comme l'a dit le prophète Isaïe : « Leur coeur s'est endurci ; ils font la sourde oreille pour ne rien entendre, ferment les yeux pour ne rien voir : « ils ne veulent rien comprendre, ils ne veulent pas se convertir. S'ils voulaient, Je les sauverais, dit Dieu ; mais ils ne veulent pas. »
« Ainsi donc, continue Jésus, vous ne comprenez pas cette parabole ? C 'est pourtant la plus facile. Comment pourrez-vous comprendre les autres ?... El bien, en voici l'explication. Il s'agit d'un semeur de paroles. La semence.en question c'est la prédication qui annonce le Règne de Dieu. Il y a d'abord les gens du long du chemin : ils entendent, mais vient le Diable qui, comme les oiseaux, enlève ce qui a été semé dans leur coeur. Puis ce sont ceux du sol pierreux ; ils reçoivent la nouvelle du Règne de Dieu avec joie ; mais elle né prend pas racine en eux : ils n'ont pas de caractère ; ils croient bien quelque temps, mais voici l'épreuve et on les persécute pour leur religion : alors ils se découragent et abandonnent tout. Ensuite il y a ceux du terrain en friche : ils ont bien accepté la prédication du Dieu, mais ils sont accaparés par le souci des affaires, l'amour de l'argent et la passion des plaisirs sensuels. Tout cela étouffe leurs bons désirs : ils ne produisent aucun fruit. Enfin ceux de la bonne terre, eux, reçoivent la vérité dans un coeur bon et généreux, et grâce à leur persévérance obtiennent des résultats merveilleux. »
148-L'essentiel c'est donc d'être bien disposé, d'avoir la volonté de conformer sa vie à la prédication du Règne de Dieu. Quand cette bonne volonté est acquise, inutile de se tourmenter : on est engagé dans la bonne voie. Il s'agit de vivre tout simplement sa vie telle qu'elle est, dans le milieu où Dieu nous a placés. Le développement du Règne de Dieu dans nos coeurs se fait tout seul. Jésus nous l'explique :
« Le Règne de Dieu ressemble à un champ ensemencé. Le paysan ne s'en occupe plus : la nuit il dort en toute tranquillité et le matin il se lève pour aile' à ses occupations ordinaires : la graine germe et pousse toute seule. Comment ?... Pourquoi ?... Il n'en sait rien. Petit à petit, lentement mais sûrement, la terre produit de l'herbe d'abord, puis des épis et enfin des grains plein les épis. Et quand la moisson sera mûre, le paysan ira faucher le blé. »
Ainsi il faut avoir confiance, et ne pas se décourager. Souvent il faudra beaucoup de temps avant que le grain ne mûrisse, avant que le coeur ne soit changé.
149 Et puis il ne faut pas oublier que, dans le Royaume de Dieu sur terre, le Mal est mêlé au Bien.
« Le Royaume de Dieu ressemble à un champ que le fermier a fait ensemencer avec du bon grain. La nuit, pendant que les commis se sont endormis, le voisin rancuneux vient semer de l'ivraie parmi le froment. » L'ivraie est une sorte de chiendent qui, dans ses débuts, ressemble au blé en herbe. (On l'appelle aussi de la zizaine » ; l'expression en est restée : jeter la zizanie, jeter la discorde.)
Quand le blé commence à monter en épis, on découvre l'ivraie. Les commis « viennent trouver le métayer : « Maître, c'est pourtant du froment que tu nous as « fait semer dans ton champ. Comment se fait-il qu'il est envahi par l'ivraie ?
Oh ! c'est une vengeance ! c'est sûrement quelqu'un qui m'en veut qui a fait le coup. Nous allons l'arracher, voulez-vous ? B on, j'aurais peur qu'en enlevant l'ivraie vous n'arrachiez aussi le froment. Mais laissez-les pousser ensemble jusqu'à la moisson. A ce moment-là je dirai aux moissonneurs : « Ramassez d'abord l'ivraie et liez-la en bottes pour la brûler. Puis vous ramasserez le blé dans le grenier. »
« Voici une autre comparaison : le Royaume de Dieu ressemble à un grand filet jeté dans la mer. Il ramasse des poissons de toutes sortes. Lorsqu'il est plein, on le retire ; et les pêcheurs, assis sur le rivage, font le tri : ils ramassent les belles pièces dans des paniers et rejettent les mauvais poissons. »
Comme pour la parabole du semeur, les disciples, une fois de retour à la maison. demanderont des explications :
« Que veut dire la parabole de l'ivraie semée dans le champ ? Eh bien, voici : Celui qui sème le bon grain, c'est le Fils de l'Homme (il s'agit de Lui) ; le champ, c'est le Monde. Les bons grains, ce sont les fils du Royaume (ceux qui reçoivent bien la prédication du Règne de Dieu) ; les graines d'ivraie, ce sont les fils du Mal. L'ennemi qui les a semées, c'est le Démon. Le temps, de la moisson, c'est la fin du Monde et les moissonneurs, ce sont les anges. De même que l'ivraie est ramassée à part pour être brûlée, ainsi, à la fin du Monde, on verra les Anges enlever du Royaume les gens de scandale, d'injustice et de mauvaise vie ; ils les jetteront dans une fournaise ardente pour une vie de larmes d de douleur ; ces misérables en grinceront des dents de rage. Tandis que les hommes de bien brilleront comme des soleils dans le Royaume de leur Père... A bon entendeur, salut ! »
150-Ainsi le mal pénètre jusque dans le Royaume de Dieu établi sur terre. On peut même dire que, dans le coeur le plus saint, le Mal a encore quelques racines. En tout cas, c'est une erreur de croit•.u'on arrivera à extir er tout le Mal du Monde. Dieu ne veut pas c âtier immédiatement les fils du Mal ni les enlever de cette terre : une condition naturelle de l'existence c'est que les bons oussent avec les mauvais ; c'est la Loi du Monde. Il faudra attendre jusqu'au dernier jour. La première venue du Christ c'est le temps des semailles; sa seconde venue sur terre sera le temps de la Moisson. Jusque-là les fils du Mal peuvent rester impunis et réussir ; les fils du Royaume vivre sans régime de faveur et échouer... c'est le temps d'épreuve.
150- Mais écoutons Jésus poursuivre son enseignement du Royaume de Dieu. Il parle toujours par paraboles : il ne dit rien aux gens du peuple sans se servir de comparaison (c'est le seul langage qu'ils puissent comprendre). quitte à tout expliquer en particulier à ses disciples. C'est sa méthode d'enseignement. D'ailleurs le prophète l'avait bien prédit à son sujet : « Je parlerai en paraboles et ainsi je pourrai dire des choses inconnues et cachées depuis la création. »
151-Il continue : « A quoi pourrions-nous encore comparer le Royaume de Dieu? A quoi ressemble-t-il ? « Tenez : il ressemble à une graine de sénevé. »
Il n'y a qu'à se retourner pour voir, dans les enclos étagés sur les coteaux autour du lac, les petits arbres de sénevé (les plantes à moutarde) dominer de leur touffe de verdure toutes les plantes potagères des jardins. Les moineaux, les pinsons qui vivent près des habitations sont toujours perchés dans leurs branches et picorent dans leurs graines.
152-Vous prenez une de ces graines et vous la jetez dans votre jardin. C'est bien la plus petite de toutes les graines, mais, en poussant, elle dépasse bientôt tous les autres légumes on dirait même un arbre avec de vraies branches ; et les oiseaux viennent s'y poser et se nicher dans sa ramure. »
Ainsi l'arrivée du Règne de Dieu sur terre ne s'est pas faite d'une manière éclatante. Non, les débuts sont très humbles : Jésus ne cherche pas le succès. Mais le Royaume de Dieu a une force de vie, comme la graine, et rien ne pourra entraver son développement. Un jour il sera vaste comme le Monde, il dépas sera tout ; et seul il restera.
-«Le règne de Dieu est aussi comparable au levain que la femme mélange avec ses trois mesures de farine ; et bientôt, toute la pâte fermente. »
Ce sont les femmes qui cuisent le pain ; elles ont soin de garder des jours précédents un peu de vieille pâte : la vieille pâte fermente toujours ; et c'est elle qui fait lever la bassine de farine pour le pain du lendemain. Ainsi le Règne de Dieu dans la société agit comme un ferment. Il a une force intime. Et peu importe au départ sa petite quantité. A cause de sa virulence, il est capable de révolutionner le monde et de le transformer tout entier.
153 Enfin le Règne de Dieu est comparable à un trésor caché dans un champ.
(Souvent on enfouissait sa fortune, les maisons en torchis ne présentant pas les garanties suffisantes contre les voleurs. Or, d'après le droit, un trésor appartenait toujours et uniquement au possesseur du fonds.)
« Un beau jour, quelqu'un le trouve : bien vite il le recache au même endroit. Tout heureux de sa trouvaille il court vendre tout ce qu'il possède : il réalise en argent et il achète le champ en question.» « De même le Royaume des Cieux ressemble à une perle précieuse. Le joaillier à la recherche de perles rares qui trouve celle-là, va bien vite vendre tout ce qu'il a pour l'acheter.
Les orientaux sont très amateurs de bijoux, ils se privent volontiers de nourriture pour acheter un brillant, une pendeloque, une bague qui leur fait envie.
Ainsi celui qui a connu et compris le Royaume de Dieu a fait dans sa vie la découverte du plus grand des trésors, de la perle la plus précieuse. Pour y entrer il ne recule devant aucun sacrifice : tout le reste n'existe pas en comparaison... On peut même sacrifier sa vie pour se l'assurer : ce n'est pas trop cher.
154 Jésus tire la conclusion de .out cet enseignement : la foule est retournée chez elle, il est seul avec ses disciples : il vient de leur donner ses dernières explications : « Avez-vous bien compris tout cela ? Oui.
Alors, tant mieux. Apprenez que celui qui est initié au Royaume des Cieux (donc chacun d'eux, les apôtres choisis doit devenir un Maître capable de l'exposer aux autres. Il doit ressembler à un chef de famille qui peut tirer de ses armoires toutes sortes de belles choses : des neuves et des vieilles, »
Les apôtres devront parler du Royaume de Dieu, expliquer la doctrine ancienne et surtout apprendre la nouvelle.
«Vous devez être la Lumière du Monde !,.. Une ville bâtie au sommet d'une montagne ne peut passer inaperçue ! Et on n'allume pas une lampe dans une maison pour la couvrir avec un boisseau, la placer dans un recoin ou la cacher sous un lit ; mais au contraire on la met sur le chandelier pour éclairer ceux qui entrent. Or, il faut que tout ce qui était jusque-là caché soit désormais découvert ; il faut que tout secret soit dévoilé et mis au grand jour. C'est pourquoi la lumière que vous avez reçue doit briller avec éclat devant l'humanité entière. S'ils vous voient faire le bien, les hommes sauront reconnaître que cela vient de votre Père des Cieux. »
155- Mais le moment de fàire toute la lumière n'est pas encore arrivé. Les paraboles restent obscures. Il faut pour l'instant se contenter de ces demi-lueurs. Petit à petit, tout sera expliqué. Pour le moment ils doivent veiller à ne rien perdre des clartés entrevues sur le Royaume des Cieux.
«Tenez bien compte de tout ce que vous entendez. » Celui qui profite de ce qu'il a reçu mérite une connaissance plus profonde du Royaume de Dieu et il est sûr de l'avoir. « Vous serez servi à votre mesure et même au delà. A celui qui est riche (en cette science de Dieu) on donnera encore et sans compter ; mais à celui qui n'a presque rien, le peu qu'il a lui sera enlevé. »
En effet, celui qui ne fait aucun effort verra même s'éteindre cette première lueur de connaissance sur les choses de Dieu et il aura tout perdu. C'est qu'il ne suffit pas que la lumière brille, il faut encore que l'oeil soit capable de la voir, il faut que le coeur soit bien disposé.
« Ecoutez cette comparaison : dans votre corps, quel est le point lumineux ?... c'est votre mil. Si votre œil voit bien clair, toute votre personne est éclairée pour se conduire ; mais si votre mil est malade, alors vous êtes tout entier plongé dans l'obscurité. Prenez donc bien garde que votre œil ne soit pas lui-même une source d'obscurité, car alors, je vous plains... Dans quelle ténèbres vous marcherez!...»
C'est le cas des pharisiens qui ferment leurs -yeux à la vraie lumière. Car l'oeil, ici, c'est l'intelligence, c'est le coeur, la conscience et on peut volontai rement les fermer.
« Alois si votre mil est bon, oh alors !... quelle illumination pour vous, quand vous serez devant la source de lumière ! » (Et Jésus est cette source de lumière.)
|
| XVIII- LA FEMME PUBLIQUE DE MAGDALA (I9) |
156-C'est à Madgala, petite ville des bords du lac. Un beau soir un pharisien, du nom de Simon, invite Jésus à dîner. Jésus accepte.
Comme on le sait, la coutume en Orient n'est pas de manger à huis clos, mais au vu et connu de tout le monde. Qui organise une soirée de gala doit laisser sa cour ouverte à tous les curieux. La table est , dressée dans la salle la plus spacieuse ou même dans la cour : seuls les invités y sont admis, mais n'importe qui peut venir faire la causette autour. Renvoyer quelqu'un, un mendiant, un pauvre, même un indésirable est un manque de tact et de savoir- vivre. Au contraire, il est de bon ton d'offrir à tous les visiteurs, une coupe de vin et quelques fruits secs. Aujourd'hui encore, quand un hôte de marque franchit le seuil de la maison ou de la tente d'un marabout ou d'un cheick, tous les curieux accourent, se plantent derrière les sophas et suivent tous les détails du festin. Chez les Juifs on se tient très à l'étiquette dans les grandes réceptions. Quand une famille d'un certain rang reçoit ses invités, il y a tout un cérémonial prévu avant de se mettre à table. D'abord un serviteur se présente avec un bassin et une outre d'eau. Les invités s'asseoient et se laissent laver les pieds : les routes sont très poussiéreuses et l'on marche chaussé de sandales de cuir ; la sueur et la poussière accumulées rendent cette politesse indispensable, car pour manger on s'étend sur des divans et il ne faut pas les salir. Une autre marque de politesse, c'est de verser sur les bras, les jambes et le visage des invités un peu d'huile parfumée : la chaleur desséchante de la journée rend la peau rugueuse et provoque des démangeaisons ; un petit massage avec un peu de lubrifiant adoucit et calme l'irritation et laisse une réelle impression de bien-être.
Alors on passe dans la salle du banquet. En entrant, le maître de maison salue ses hôtes en les embrassant et fait les présentations d'usage. Puis on se met à table en se couchant sur les divans disposés autour. On mange appuyé sur le coude gauche, et on se sert de sa main droite. La table est en forme de fer à cheval avec un couloir de sortie pour faciliter le service. Les divans sont rehaussés vers la table et les pieds des convives tous étendus vers l'extérieur.
157 Pourquoi Simon a-t-il invité Jésus ?... Sans doute pour se rendre populaire et aussi pour voir de près le fameux prophète. Tous ses amis les pharisiens sont de la fête... Mais sans doute certains ont trouvé que Simon compromet le parti ; ils ne voient pas la présence de Jésus d'un bon oeil et reprochent à Simon son imprudence. Celui-ci tient à montrer à ses collègues que ce n'est ni par admiration ni par déférence qu'il a invité Jésus, mais seulement par curiosité : la preuve, il ne lui témoigne aucune marque de sympathie particulière, et aucune prévenance de politesse ; il ne lui a même pas fait laver les pieds ; encore moins l'aurait-il embrassé ...
Une fois entré dans la maison du pharisien Jésus prend place sur un divan autour de la table. Et le repas commence. La cour de Simon commence déjà à être envahie par les curieux qui suivent des yeux ce qui se passe dans la salle. On n'est pas à son aise : la conversation languit. Un événement imprévu vient accroître la gêne.
Se faufilant à travers la cour, on voit arriver une personne connue dans toute la ville comme femme publique. Elle a appris que Jésus mange ce soir chez le pharisien Simon ; elle vient le voir avec un vase d'albâtre plein d'huile parfumée. On la reconnaît aux tons criards de sa robe ; on s'écarte... Décidément ce genre de monde a toutes les audaces : le respect humain et la honte lui sont inconnus... Elle entre dans la salle du banquet... D'un coup d'oeil elle repère l'endroit où Jésus est couché ; elle arrive derrière lui et se met à lui embrasser les pieds et à les parfumer.
Cette femme de mauvaise vie pense que Jésus ne la méprise pas et qu'il connaît son repentir... Elle a décidé de changer de vie. Ce n'est plus une pécheresse, une fille de rue qui a vendu sa chair au caprice des hommes... Elle a entendu Jésus ; elle a compris qu'il y a un amour plus beau. Son âme est changée : elle est prête à entrer dans le nouveau Royaume. Et elle est si heureuse qu'elle veut remercier celui qui l'a tirée de la honte, celui qui a ressuscité son coeur. Mais elle se trouble : un flot de tendresse et d'amour l'étouffe, lui serre la gorge, lui gonfle les yeux... Elle fond en larmes : elle pleure de joie à la pensée que sa vie va recommencer, toute neuve, que son âme est reconquise sur le mal et qu'elle est tirée du bourbier de la chair, en un mot qu'elle est vraiment libérée. Ah I Jésus, pour elle, c'est vraiment le Libérateur. Elle se sent comme enivrée de bonheur. Jamais elle n'a connu cette volupté dans les bras des hommes... Ses pleurs coulent sur les pieds de Jésus.., alors bien vite elle dénoue ses tresses et détache les agrafes de sa coiffure et la masse de sa chevelure vient couvrir la rougeur de son visage. Toujours penchée sur les pieds de son sauveur, elle les essuie de ses longs cheveux... Et elle reste là, toute confuse de son audace et sentant peser sur elle le regard de tous les convives.
Vraiment c'est inattendu... et très déplacé... Une femme publique dans un banquet où seuls les hommes sont admis !... pour une démonstration aussi sentimentale !... Et ce Jésus qui se laisse faire... Simon en est agacé, outré... Décidément il a eu tort de l'inviter. Il sent combien tous ses amis les pharisiens en sont gênés pour lui et scandalisés. Intérieurement, il se dit : Si cet homme était vraiment un envoyé de Dieu, il saurait qui est cette femme, de quelle espèce est celle qui le touche : une fille de rue. Il devrait à l'instant repousser cette chienne, la honte de la ville. »
Évidemment, pour un pharisien, l'essentiel est d'éviter le contact matériel : peu importe que son âme soit une citerne d'impureté. Toute sa morale consiste en un système d'ablutions et de lavages il laissera mourir un blessé abandonné sur la route plutôt que de se souiller de sang ; il laissera un pauvre mourir de faim plutôt que de toucher à l'argent un jour de sabbat... Peut-être au fond est-il aussi voleur, impur et adultère que les autres, mais il se lave tellement les mains qu'il se croit pur.
158-Jésus rompt le lourd silence, et, comme pour répondre à la pensée intime des convives. dit au pharisien :
Simon, je voudrais te dire quelque chose. Maître, je vous en prie. Il y avait une fois un banquier qui avait deux débiteurs : le premier lui devait 500 deniers (500 francs-or), l'autre 50. Ils étaient tous les deux insolvables ; alors le banquier leur fit grâce de leur dette, à l'un comme à l'autre. D'après toi, quel est celui qui devait lui être le plus reconnaissant ?
C'est évidemment celui à qui il avait fait la plus grosse remise.
Fort bien répondu... Tu vois cette femme. Et Jésus se retourne vers elle. Quand je suis entré chez toi, tu ne m'as pas donné d'eau pour laver mes pieds ; elle, les a arrosés de ses larmes et essuyés de ses cheveux. Tu ne m'as pas donné à mon arrivée le baiser de bienvenue, mais elle, depuis qu'elle est entrée, n'a pas cessé d'embrasser mes pieds. Tu n'as pas fait verser d'huile parfumée sur ma tête, mais elle en a baigné mes pieds. Aussi je te le dis : bien des fautes lui sont pardonnées ; et c'est pourquoi elle aime tellement. Quand on a fait moins de grâces à quelqu'un, il vous aime moins aussi. »
Simon peut se faire à lui-même l'application : il a peut-être une conduite irréprochable ; mais la complaisance qu'il a de lui-même lui durcit le coeur. Il croit que Dieu est très fier de lui. Mieux vaut avoir été un grand pécheur et le reconnaître humblement, changer de vie et revenir à Dieu avec tout son coeur. Alors, oui, dans ce cas, on est sûr de mieux aimer le bon Dieu. L'orgueil rétrécit le coeur, le repentir sincère le dilate. Ce ne sont pas les parfums, les baisers et les larmes qui ont obtenu le pardon de Jésus, mais le repentir du coeur qui a précédé.
La pauvre femme est toujours là, prostrée aux pieds de Jésus. Elle attend un mot, un regard d'attention avec une angoisse infinie. Alors Jésus lui dit : « Tes péchés te sont pardonnés.» Et tous les invités, suffoqués d'une telle audace, en restent stupéfaits : « Quel est donc cet homme, pensent-ils, qui va jusqu'à pardonner les péchés ? »
Mais Jésus conclut : « Va en paix, ma fille. Ta foi t'a sauvée. »
|
| XIX -UNE SCENE DE JALOUSIE AU VILLAGE (20 ) |
159-Un jour, à Capharnaüm, on fait le siège de la maison où Jésus est descendu. Tout le monde veut le voir et l'entendre, si bien que ni lui ni ses apôtres ne peuvent trouver le temps de manger.
Justement, ce jour-là, il est venu des gens de Nazareth : ce sont des parents de Jésus. Ils cherchent à lui parler, mais ne peuvent même pas approcher. Ils ne sont pas venus pour l'admirer ou le féliciter, bien au contraire ; ils viennent tout simplement le chercher pour l'emmener et l'obliger à reprendre une vie normale. Et ils sont en force, décidés à se saisir de Lui.
Ah ! c'est qu'Il n'a pas bonne presse clans la famille. Peut-être n'a-t-on rien de spécial à lui reprocher ; mais ce qu'on ne lui pardonne pas, c'est d'engager ainsi toute sa parenté dans une aventure invraisemblable. Il a un don de guérisseur extraordinaire : c'est d'accord. Mais au fond de tout cela qu'y a-t-il ?... II n'a pas l'approbation des pharisiens, ces gens rassis et intelligents ; au contraire, il est en révolte avec l'autorité établie et il a même dit à leur sujet des paroles imprudentes qu'il regrettera un jour. Les uns disent que c'est un illuminé, un fou, les pharisiens l'accusent d'être un magicien, de tenir son merveilleux pouvoir du Diable... Bref, le conseil de famille est très perplexe. Que faire ?... Joseph est mort. Ce sont eux, tes proches parents, les responsables. On peut venir un jour les accuser d'avoir poussé Jésus, ou de n'avoir rien fait pour l'empêcher de semer la révolution. Les voilà engagés dans une mauvaise affaire : un jour ou l'autre ça tournera mal ; Hérode Antipas le fera enfermer comme Jean le Baptiseur ; les pouvoirs d'occupation se saisiront de son cas... Et toute la parenté sera compromise, à cause de lui, dans une histoire politique.,. Et sait-on jamais où ces choses-là peuvent s'arrêter !...
C'est pourquoi ils sont venus pour le prendre. Marie sa mère est avec eux ils ont dû l'amener de force. Jésus ne résistera peut-être pas aux instances de sa mère ; ils le croient du moins... Mais alors, comme ils se trompent. Marie a beau connaître bien des ennuis à Nazareth à cause de son Fils, elle croit à sa mission : elle la comprend chaque jour un peu mieux, elle se rappelle la parole du vieux Siméon rencontré jadis au Temple. « Cet enfant sera un sujet de division pour le monde.
160- Les nouveau-venus font appeler Jésus. On transmet la demande : « Il y a là, lui dit quelqu'un, votre mère et vos cousins qui vous attendent dehors : ils veulent vous voir et vous parler. Qui ça ?... Ma Mère ?... Mes cousins ?... »
Alors il regarde ses disciples assis autour de lui ; Il les montre de la main à la foule : « La voilà, ma Mère I... Les voilà, mes cousins Quiconque écoute l'enseignement de Dieu, quiconque fait la volonté de mon Père du Ciel, c'est mon cousin, c'est mon frère, c'est ma sœur, c'est ma mère. »
On est plus intime avec le Christ par les liens du coeur que par les liens du sang. Dans le domaine religieux, l'union à Dieu peut devenir si profonde que pour la désignes les titres familiaux sont encore impuissants. Marie est plus intime avec son fils par l'union de son coeur que par son titre de mère.
Les parents de Jésus comprennent qu'il n'y a rien à faire pour le mettre à la raison. Et il jouit ici d'une trop grande popularité. Ils reprennent, vexés et furieux, le chemin de Nazareth.
161-Jésus sait qu'il est très discuté à Nazareth. Il quitte Capharnaüm pour revenir quelques jours dans le village où il a grandi. Ses disciples l'accompagnent.
Le Sabbat suivant, il parle à la synagogue. On s'étonne de l'entendre si bien parler : « Mais où a-t-il hien pu apprendre ainsi l'éloquence ?... Et puis comment peut-il avoir le don de faire de tels prodiges ?... C'est incompréhensible... Pourtant, ce n'est que le fils de Joseph, le charron sa mère, c'est bien Marie ; tout le monde connaît ses cousins : Jacques, Joseph, Simon et Jude, et ses cousines sont mariées dans le pays... c'est inouï »
On a pour lui de la défiance : Jésus le sent. C'est pourtant avec émotion qu'il revoit le petit village de son enfance, qu'il retrouve son atelier bien rangé désormais silencieux, les boutiques et les bazars des ruelles étroites, et le puits où il est allé si souvent chercher de l'eau avec sa mère... Mais Nazareth est partagée. Il y a deux clans : un pour Jésus, le plus petit ; l'autre contre. Et celui-là l'emporte... Non, le cas de Jésus n'est pas normal, soutient-on ; s'il était vraiment un prophète, l'aurait-on vu travailler le bois pendant presque vingt ans. Il n'a fréquenté aucune école : sa science pourrait bien être diabolique. Et puis, on l'a connu tout petit alors qu'il était comme tous les gamins du village ; il n'a pas à venir faire la morale maintenant à ceux qui croient se souvenir l'avoir un jour ou l'autre apostrophé dans les rues quand il jouait avec les autres, et à ceux qui l'ont embauché à réparer leur porte, leur soc de charrue ou leur clôture.
Jésus sent cette défiance. Il en souffre. Il aime pourtant bien sa petite patrie. Il voudrait faire bénéficier les habitants de Nazareth de ses faveurs. Mais non, on ne veut pas croire en lui. Il ne peut donc faire aucun miracle si ce n'est quelques guérisons de malades en leur imposant les mains. Mais II sait que c'est surtout un sentiment de jalousie qui anime ses compatriotes. Ils ne Lui pardonnent pas d'avoir donné ses préférences à Capharnaüm. Ils ne comprennent pas que Jésus ait choisi pour son théâtre d'action une ville plus importante, plus centrale et où la population est plus mélangée. Non, il aurait fallu qu'Il se déclarât d'abord pour Nazareth, qu'il y choisît ses disciples, qu'il s'y proclamât le Messie et fît de ce village obscur une des principales villes du nouveau régime. Or, le Nazaréen est très susceptible. Jésus répond un jour à cette mauvaise humeur qui perce :
« Je le sais bien, vous allez me cracher à la figure le vieux proverbe : « Médecin, « guéris-toi toi-même ! Commence d'abord par nous expliquer ta propre affaire : « tu prétends être un homme extraordinaire et tunes qu'un fils d'ouvrier. « Tu ferais mieux de tirer de la pauvreté ta mère et ta famille avant de faire « parler de toi. On ne vient pas faire le beau parleur et jeter de la poudre aux « yeux quand sa mère et toute sa parenté ont de la peine à gagner leur vie... « Et tout ce qu'on raconte de merveilleux sur toi à Capharnaüm ; fais-le donc « ici dans ton village, Alors on verra. »
162 Le dernier Sabbat, à la synagogue, Jésus fait cette déclaration :
« C'est bien vrai, nul n'est prophète en son pays. Au contraire, s'il est méprisé, c'est toujours par quelqu'un de sa famille, de sa parenté ou de son pays natal. Ainsi, rappelez-vous l'histoire d'Elfe : en ce temps-là, au moment de la grande sécheresse, il y avait bien des veuves dans notre nation d'Israël. Pendant trois ans et demi on ne vit pas tomber une goutte d'eau et la famine fut terrible. Cependant c'est une veuve de Sarepta, là-bas dans le pays de Sidon, qu'Elie alla secourir. »
En effet, le saint populaire, chassé par ses compatriotes, avait dû franchir la frontière et s'était réfugié au pays de Sidon, chez une veuve. Et là, il avait fait un grand miracle parce que cette femme sans ressources avait partagé avec son enfant et lui son dernier reste de farine et d'huile : durant toute la durée de la famine, le pot de farine ne s'était pas épuisé et la cruche d'huile n'avait jamais diminué.
« De même, continue Jésus, rappelez-vous comment dans notre patrie d'Israël, il y avait un nombre considérable de lépreux, au temps où vivait le prophète Elisée. Et pourtant il n'en guérit aucun, si ce n'est le Syrien Naaman.
En effet, ce général païen, atteint de la lèpre, vint de très loin trouver Elisée pour lui demander sa guérison. Il avait confiance dans la puissance du Dieu d'Israël : il fut guéri en consentant à se baigner sept fois dans le Jourdain.
Mais quoi, Jésus préfère les païens à ses compatriotes !... C'est une provocation !... C'en est trop ! ... Les assistants, furieux, se lèvent... Les bancs sont renversés et la Maison de la prière se remplit d'un tumulte anarchique. Tous les fidèles bondissent indignés : on se précipite sur lui, on le bouscule, on le pousse dehors. On l'emmène en criant jusqu'au sommet de la colline au flanc de laquelle s'étage Nazareth. C'est là qu'on précipite sur les rochers ceux qui ont mérité la peine de mort ; et on les achève à coups de pierre. Ce Jésus vient de se rendre coupable de blasphème : c'est injure faite à Dieu que de préférer les païens au peuple que Lui-même s'est choisi ! Et il se prétendrait le Messie !... Allons donc, c est un fou, un illuminé. Les pharisiens, les scribes ont raison : il a fait un pacte avec le Diable. Un tel homme : c'est la honte du village... « Lapidez-le, lapidez-le !... C'est la Loi, c'est la Loi !... »
Cependant, parvenus au sommet, il ne s'en trouve aucun pour oser le pousser dans l'abîme. Ils se regardent tous : les bras sont prêts, les manches retroussées ; certains ont déjà des pierres dans la main. Un grand silence... Qui prendra la responsabilité de commencer ?... Personne !... Avec quel calme et quelle dignité Jésus les dévisage l'un après l'autre !... Au bout de quelques instants. Il se retourne, traverse la foule hébétée et s'en va... Il les domine tous !
|
Références |
|
(I1) Luc, VI, 17-49 ; XII, 57-59 ; XVI, 17-18. Marc, III, 7 à 11 ; VI, 53-56. Mathieu, IV, 24-25 ; V, I-12, 17 à 48 ; VI, 1-6, 16-18 ; VII, I-6, 12-18, 21, 24-28 ; XII, 15-21, 33-38 ; XIV, 34-36 ; XIX, 9.
(I2) Lue, V, 12-16, XVII, 11-19. Marc, I, 40 45. Mathieu, VIII, 1-4
(I3) Marc, VII, 31-37 ; VIII, 22-26 ; X, 46-52. Mathieu, XV, 29-31 ; IX, 27-31 ; XX, 29.34. Luc, XVIII, 35-43
(I4) Luc, VII, 1-10. Mathieu, VIII, 5-10, 13.
(15) Lue, VII, I1-17; VIII, 40-56. Mare, V. 21-43. Mathieu, IX. 18-26.
(16) Luc, VII, 18-35; XVI, 16. Mathieu, XI, 2-19
.(I7) Marc, VI, 21-29. Mathieu, XIV, 6-12
(18) Luc, VIII, 4-18; XI, 33-36; XIII, 18-21. Marc, IV. I-34. Mathieu, XIII, 1 - 52; V, 14.16; VI, 22 - 23
(I9) Luc, VII, 36-50.
(20) Luc. VIII, 19-21: IV, 22-30. Marc. III. 20-21; 31-35; VI. 1-6. Mathieu, XII, 46-50; XIII, 54-58. Jean, VI, 42: IV. 44. |
voir la suite 3b |
|