I-TRIOMPHE POPULAIRE DU PRINCE DE LA PAIX ( 1 ) |
327-Cependant la nouvelle s'est répandue à Jérusalem que Jésus est tout près. On apprend qu'il est à Béthanie. Aussitôt une foule de monde franchit les quelques kilomètres qui séparent la petite localité de Jérusalem. On veut voir Jésus, et aussi par la même occasion Lazare, celui qu'il a ressuscité.
C'est le lendemain du sabbat. Jésus se met en route vers Jérusalem avec tous ces gens déjà dans l'enthousiasme. On espère qu'il va enfin adresser une grande proclamation à tous ses partisans. L'occasion pour un soulèvement est magnifique. Il y aura bientôt 200 à 300.000 juifs â Jérusalem pour les fêtes de Pâques.
On arrive bientôt au Mont des Oliviers, tout près du hameau appelé Bethphagé. Avant d'entrer dans ce petit village niché dans un repli de terrain et disparaissant sous les figuiers (Bethphagé veut dire : le pays des figues), Jésus dit à deux de ses apôtres :
« Allez donc jusqu'au bourg où nous arrivons. Devant l'une des premières maisons vous trouverez une ânesse attachée, et à côté d'elle son ânon : ce petit ânon, jamais personne ne l'a monté. Détachez-les et amenez-les moi. Et si quelqu'un vous interpelle : « Que faites-vous là, pourquoi détachez-vous ces bêtes ? » vous leur répondrez tout simplement : « Le Maître en a besoin pour un petit moment « mais il te les renverra bientôt. »
Nos deux disciples partent devant et trouvent les choses comme Jésus les d prévues. Une ânesse est bien là, sur la rue, attachée devant une porte ; et son ânon se tient près d'elle. Ils commencent à dénouer la corde, mais les propriétaires de la bête les interpellent :
« De quel droit, s'il vous plaît, détachez-vous cette bête ?
— Le Maître en a besoin..., mais il te la renverra bientôt. »
Et ils expliquent qu'il s'agit de Jésus. On les laisse faire.
Alors ils amènent l'ânesse à Jésus et l'ânon suit sa mère ; ils placent leurs manteaux en guise de selle sur l'ânon et aident Jésus à y monter. C'est la première fois que Jésus voyage publiquement sur une monture. N'est-ce pas le premier pas décisif vers le triomphe ?... Le Maître se prête volontiers à tout maintenant.
Oh ! il ne s'agit pas d'un cortège de triomphateur guerrier. Ce n'est pas en général vainqueur ou sûr de vaincre qu'il veut entrer à Jérusalem. Non, il laisse cela aux Romains arrogants montés sur leurs chevaux. Jésus veut bien d'une acclamation, d'une apothéose ; mais il rejette absolument tout ce qui respire vengeance, haine et domination. Il ne veut rien de belliqueux, rien de provoquant : Jésus est roi de Paix... C'est bien la réalisation d'une vieille prophétie, jusque là incomprise : « Dites à la ville de Jérusalem : N'aie pas peur, fille de Sion : Celui qui s'avance vers toi monté sur le petit d'une ânesse, c'est ton Roi... mais un Roi de Paix. » Les disciples ne pensent pas à ce texte pourtant fameux : ils ont l'esprit à autre chose. Mais plus tard, quand Jésus sera remonté au Ciel, ils s'en souviendront.
328 Alors Jésus commence son défilé. La foule en délire songe tout de suite à organiser un véritable triomphe. Il n'y a pas de décorations sur le parcours comme pour le défilé d'un prince mais devant lui chacun étend son manteau sur la route ; et ces grands carrés d'étoffe aux couleurs vives forment le plus varié et le plus chatoyant des tapis. Le parcours n'est pas jonché de fleurs, mais on court dans les champs se cueillir un bouquet de verdure avec des branches ; on les agite, on les jette sur le chemin et on en jonche le passage. Il n'y a pas d'orchestre pour annoncer à tous les échos l'arrivée du héros du jour ; mais la foule se met à crier (comme aux grandes fêtes du Temple, en l'honneur de Dieu) : « Hosanna !!! » ce qui veut dire : « Sauve-nous donc ! », « Hosanna au fils de David », ce qui revient à dire « Vive le Libérateur, Vive le Messie, fils de David » ; « Vive l'Envoyé de Dieu ! Vive le Roi d'Israël l», ce qui veut signifier : « Nous t'acclamons pour Roi... » « Honneur et Gloire à notre Dieu, au plus haut des cieux ! »
Pendant que ce premier cortège s'avance à travers la campagne, une foule de gens accourt de Jérusalem et de tous les abords de la ville où ils ont établi leur campement pour la durée des fêtes de Pâques. Ils ont appris que Jésus doit venir à Jérusalem. Alors ils ont organisé tout un défilé pour aller le chercher en triomphe. Ils ont coupé de grandes branches de palmier en passant dans la vallée du Cédron, et ils veulent l'acclamer dans une manifestation populaire. Il y a parmi eux des personnes qui ont assisté à son dernier miracle : elles ont vu Lazare revenir à la vie, et beaucoup d'autres en ont entendu parler. Enfin, depuis deux ans un nombre assez considérable de juifs ont été témoins de quelque prodige authentique. Dès qu'ils aperçoivent le cortège qui s'avance, ils se mettent à courir à sa rencontre en criant comme les autres : « Hosanna ! Vive l'Envoyé de Dieu ! Vive le Roi d'Israël I »
Il y a même quelques pharisiens mêlés à la foule : ils sont blêmes de fureur La troupe des disciples qui descend avec Jésus le Mont des Oliviers crie d'une seule voix son acclamation. Au passage les pharisiens ne peuvent s'empêiher de dire à Jésus :
« Voyons, Maître, calmez un peu vos disciples ! »
Mais aujourd'hui Jésus ne veut pas enrayer cette explosion populaire : « Rien à faire S'ils se taisent, les pierres se mettront plutôt à crier à leur place ! »
Alors, renfrognés, ses ennemis grognent entre eux leur mécontentement :
« Vous - vaez bien que c'est inutile d'insister. Voilà que tout le monde court après lui maintenant ! »
329-A la descente du Mont des Oliviers, la vue embrasse la ville de Jérusalem tout entière.
Elle se dresse, sur le versant opposé de la vallée à pic du Cédron, bâtie sur ses deux collines et dominée par le Temple ruisselant d'or au milieu des magnifiques galeries de marbre blanc. Elle est comme enchâssée dans son encadrement de tours et de remparts et elle se détache sur un arrière plan de palais et de jardins.
Jésus s'arrête. Tout le cortège en fait autant. Il contemple la ville ; il a les larmes aux yeux. Cette ville qu'il a tant aimée, ce Temple, la demeure de son Père, il tend les bras vers eux dans un geste douloureux. Car c'est là, dans ces rues et sous ces galeries sacrées que se trame le complot le plus infâme ; c'est dans cette Jérusalem qu'il doit êtte condamné, c'est dans cette Cité Sainte qu'il doit mourir.
« Ah ! Jérusalem ! si tu avais pu comprendre, toi aussi, ce qu'il fallait faire pour t'assurer la paix !... Mais maintenant c'est trop tard ; tes yeux sont aveuglés. Tu connaîtras des jours de malheur : tes ennemis t'entoureront de tranchées, t' assiègeront de toutes parts et t'envahiront de tous les côtes ; ils te ruineront de fond en comble et tout le peuple resté dans ton enceinte sera exterminé. Il ne restera pas en toi pierre sur pierre. Car tu n'as pas voulu comprendre que l'Envoyé de Dieu venait exprès, en ces jours, te visiter de sa part. »
Jérusalem s'est obstinée à ne pas croire en Jésus... Elle ne rêve que révolte et compromission politique. Et elle ne fait rien pour assurer la paix. Le Christ est venu fonder le Règne de Dieu, le Règne de la Paix, le Règne de la Loi d'amour entre tous les hommes. Jérusalem était la capitale chargée de cette grande mission de le répandre à travers le Monde. Mais elle s'en est montrée indigne. Quarante ans plus tard, Jérusalem lèvera l'étendard de la révolte... et Titus, général romain, viendra établir son camp retranché sur le Mont des Oliviers ; il assiégera la ville et la prendra d'assaut : ce sera le carnage et la destruction complète...
330-Puis Jésus fait son entrée triomphale à Jérusalem.
C'est un émoi dans toute la ville : « Que se passe-t-il ? » demande-t-on. Et de tous côtés on répète : « C'est Jésus le prophète, Jésus de Nazareth, Jésus de Galilée.» Sur son passage des aveugles et des boiteux s'approchent : il les guérit. L'enthousiasme redouble.
Jésus monte au Temple. Là un scandale éclate. Alors que les grandes personnes ont encore un certain respect du Saint Lieu et cessent leurs acclamations, les enfants se mettent à crier de leur voix perçante : « Vive le Fils de David » « Vive le Messie »... Les scribes et les pharisiens veulent les faire taire. Mais les gamins de Jérusalem prennent un malin plaisir à faire enrager ces vieux rabat-joie. Ils n'en crient que plus fort. Eux s indignent : voilà maintenant que Jésus s'installe en maître dans le Temple, leur citadelle ; et il permet qu'on l'acclame... Quel blasphème !... Il s'est déjà permis de faire des guérisons dans le Temple.
« Entendez-vous ces gamins crier dans le Temple ? » viennent-ils dire, furieux, à Jésus.
« Bien sûr, je les entends. Mais dites donc : n'avez-vous jamais lu dans les Livres Saints cette parole : « C'est de la bouche des enfants et des petits nourrissons que vous avez voulu faire sortir les plus belles acclamations. » C'est bien le cas ou jamais!»
Ses ennemis enragent. Comment arriveront-ils à s'emparer de lui avec une telle popularité ?... Tout le monde est sous le charme de sa personne et de sa parole.
331 Jusqu'à des Grecs venus de leur pays assister aux fêtes de Pâques qui veulent voir Jésus.
Mais, comme païens; ils ne peuvent pénétrer dans les cours du Temple : c'est sous peine de mort pour un étranger ; de grands écriteaux l'indiquent : ils peuvent tout au plus rentrer dans les galeries extérieures et se promener sur l'esplanade.
Ils attendent donc Jésus à la sortie ; et pas s'adressent au premier disciple qu'ils rencontrent : c'est Philippe de Bethsaïde en Galilée.
« Cher Monsieur, nous voudrions bien voir Jésus. »
Philippe vient le dire à André, et tous deux ensemble présentent la requête à Jésus. Daignera-t-il parler à des païens en un pareil jour ?... Jésus va adresser à toute la foule une grande proclamation. Il va indiquer à tous, païens et juifs, quelle est vraiment sa mission.
« Oui, s'écrit-il, l'heure du triomphe , a sonné pour le Fils de l'Homme !... Mais je vous préviens : pour qu'une semence jetée à terrè produise son fruit, il faut qu'elle y meure. Sans quoi elle ne germera jamais et restera inutile. Ceux qui tiennent à la vie, je les avertis, ils la perdront ; ceux qui sont prêts à accepter la. mort sont assurés de gagner la vie qui dure toujours. Si vous m'acceptez pour chef, alors suivez-moi : mes partisans doivent être à mes côtés ; et ceux qui m'auront suivi jusqu'au bout, mon Père les récompensera largement.
Pour l'instant, à la pensée des terribles moments que je vais avoir à passer, je suis troublé. Est-ce que je vais crier grâce : « 0 mon Père, épargne-moi cette heure redoutable à passer ? Non .Si j'en suis arrivé là, c'est que je l'ai voulu. Mais je dis : « Père, fais éclater ta puissance ! »
332 Et, dans ce cri du coeur, il s'est redressé : il regarde en haut. Alors une voix dans le Ciel retentit : « Je l'ai déjà montrée, ma puissance ; mais Je la ferai éclater davantage encore ! » Les gens qui sont autour de Jésus entendent cette voix distinctement et se demandent d'où elle peut bien venir : « C'est un ange qui lui parle », disent les uns... « On dirait du tonnerre », s'exclament les plus éloignés, car la sourde rumeur de la foule les a empêchés d'entendre clairement.
Jésus explique : « Ce n'est pas pour moi que cette voix s'est faite entendre, c'est pour vous... Le moment est arrivé où la sentence portée contre le monde doit être exécutée : le Prince de ce monde sera vaincu et expulsé du monde, son Royaume.»
Tous les auditeurs, en entendant parler de la défaite du Prince de ce monde, se rendent compte tout de suite qu'il s'agit du César de Rome... Enfin Jésus déclare la lutte ouverte... C'est la révolte !... « Vive le Messie, Vive notre Libérateur ! »
Mais ils se trompent : le Prince du Monde, pour Jésus, c'est Satan, c'est le mal. Il va bientôt lui livrer le 'combat décisif. D'ailleurs il les glace immédiatement
« Vous connaissez l'histoire du Serpent que Moïse éleva un jour dans le désert ? Eh bien, il faudra attendre que le Fils de Homme soit ainsi élevé de terre ; alors ceux qui croiront en Lui ne périront pas, mais ils auront, grâce à lui, la vie éternelle. »
La comparaison avec le Serpent de Moïse rappelait un événement célèbre de l'histoire juive. C'était au temps où le peuple hébreu, échappé miracu leusement à sa déportation en Egypte, errait au milieu du désert à la recherche de la route de son pays. Un jour, le camp s'était trouvé envahi par de petits serpents scorpions dont la piqûre est mortelle. Impossible de se débarrasser de ce fléau vu le nombre et la petitesse de ces reptiles venimeux. Ils se cachaient partout : dans les couvertures, sous les bagages et jusque dans les sacs à provisions. Moïse commanda des prières publiques et Dieu protégea son peuple une fois de plus. Sur l'ordre de Dieu, Moïse dressa un grand mât au milieu du camp et en haut de ce mât fixa un grand serpent en bronze. Quand on avait été mordu par un scorpion, il fallait regarder avec confiance le Serpent de bronze, et l'on était soulagé, guéri.
Jésus indique par là de quelle mort il va mourir.
Et il continue : « Oui. Dieu a aimé le Monde jusqu'à lui donner son Fils Unique, non pas pour condamner le monde, mais bien pour le sauver. Mais il faut croire• en ce Fils de Dieu. Ne pas vouloir accepter le salut qu'il apporte, c'est se condamner soi-même. Et voici le motif de la condamnation :
« La Lumière est venue dans le Monde et les hommes ont préféré les ténèbres à la Lumière parce que leurs œuvres étaient mauvaises. Un homme qui se conduit mal déteste la lumière et la fuit, car elle dénonce sa conduite. Mais . un homme droit recherche la lumière et l'on s'aperçoit vite qu'il se dirige selon Dieu. »
C'est d'ailleurs à l'image de ce qui se passe autour de Jésus dans cette soirée au Temple. Ceux qui veulent se mal conduire fuient' les lampadaires et les foyers de lumière et se rejettent dans les coins d'ombre des colonnades.
« Moi, c'est quand je serai suspendu au-dessus de terre, que j'exercerai sur le Monde mon pouvoir d'attraction ! »
Quoi ?... que dit-il ?... Lui, le Messie, être suspendu !... mourir de la mort des traîtres et des esclaves !... On est dérouté, figé sur place... On ne com prend plus... L'enthousiasme est brisé... Ce prophète a toujours été décon certant... et il l'est ici plus que jamais...
L'affreuse vision d'un condamné à mort se tordant de douleur sur son gibet hante les imaginations.
Comment dites-vous ?... La religion nous apprend que le Christ, le Messie sera toujours en vie !... Et vous, vous dites que le Fils de l'Homme doit être suspendu au-dessus de terre... Mais quel est donc ce Fils de l'Homme dont vous parlez ?... »
Déjà beaucoup regrettent leur emballement de la journée.
Jésus répond d'une manière énigmatique. Il ne veut pas les irriter. C'est le soir : la nuit tombe rapidement. Il leur laisse cette image : Voyez-vous, quand le jour baisse, il faut savoir en profiter pour faire du chemin, avant d'être surpris par la nuit : car la nuit on ne peut plus se conduire. Pendant que vous avez encore la Lumière au milieu de vous, profitez-en, croyez en elle : et vous serez des fils de lumière... »
333 Et il se met à proclamer d'une voix forte :
Celui qui croit en moi ne croit pas dans l'homme que je parais et que je suis ; mais il croit en Celui qui m'a envoyé. Il faut voir en moi une véritable lumière pour se conduire, car si je si,is venu en ce monde c'est pour retirer des ténèbres tous ceux qui veulent bien croire en moi. Beaucoup m'entendent et ne veulent rien savoir. Je n'ai pas à les juger maintenant et à les condamner. Non, je ne suis pas venu pour juger le Monde mais bien pour le sauver. Mais attention ! Qui me repousse et méprise mes paroles trouvera son juge. Et quel sera-t-il ce juge au dernier jour ? Ce sera tout simplement la doctrine même que j'ai apportée. Car je n'invente rien de moi-même. Mon Père en m'envoyant m'a prescrit ce que je dois dire et proclamer. Lui obéir, c'est s'assurer la vie qui ne finit pas. Encore une fois, tout ce que je dis, c'est suivant ce que me souffle le Père. »
334 De ce jour Jésus a la paix : personne n'ose plus l'interroger. Mais on peut bien
dire que, malgré tant de miracles, beaucoup s'obstinent à ne pas croire en Jésus. La prédiction d'Isaïe le prophète se réalise : « Seigneur, disait-il, qui a cru vraiment à tout ce que nous avons entendu ? qui a compris vraiment que c'est Dieu qui, en tout cela, manifeste sa puissance ?... » Et pourquoi tous ceux-là ne veulent-ils pas croire ? Isaïe nous en donne l'explication dans un autre passage : « Je les ai laissés se boucher les yeux et 's'endurcir le coeur. Voilà pourquoi leurs yeux ne voient pas et leur coeur ne comprend pas. Leur mauvaise volonté est si grande qu'ils ne se convertissent pas et que moi-même, Dieu, je ne puis les guérir.» Et si Isaïe a dit cela, c'est pouvait le dire : il avait vu par avance le Messie dans toute sa force et sa puissance; et il pouvait en parler en connaissance de cause. Cependant pour être exact il faut dire que beaucoup de personnes croyaient en Jésus, même parmi les gens de la haute société, et jusque dans les classes diri geantes ; mais par crainte des pharisiens, personne ne l'avouait, car on avait peur S'être « exclus de la Synagogue », c'est-à-dire privés de son titre et de ses droits de citoyen juif. Au fond, ceux-là encore préféraient l'estime des hommes à celles de Dieu.
Tout bien considéré, comme l'heure est déjà avancée, Jésus prend congé de la foule, sort rapidement de la ville et se rend à Béthanie : c'est là qu'il passe la nuit avec ses douze apôtres.
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II- LE FIGUIER MAUDIT ( 2 ) |
Le lendemain matin, de bonne heure, Jésus quitte Béthanie pour revenir en ville.
En route, il commence à avoir faim. Il voit de loin un figuier couvert de feuilles, au bord du chemin : il s'en approche pour voir si par hasard il y trouverait quelque fruit. Mais non, il n'y a que des feuilles ; d'ailleurs ce n'est pas la saison des figues. Cependant ce figuier paraît précoce sur tous les autres, à voir son magnifique feuillage. On aurait pu croire qu'un mois avant la saison des primeurs il portait au moins beaucoup de fruits encore verts. Mais non, il est stérile et encombre inutilement le sol.
Alors Jésus parle sévèrement à cet arbre, comme s'il lui accordait une responsabilité :
« Que désormais jamais personne ne mange un seul fruit de toi ! »
Les disciples peuvent l'entendre maudire le figuier. Ils se demandent ce qu'il veut dire. Bien sûr, ce figuier n'est pas coupable, mais Jésus veut faire comprendre par ce geste symbolique que Jérusalem est aussi stérile en fruits que ce figuier lui-même ; alors qu'extérieurement elle paraît l'acclamer, intérieurement elle ne porte pour lui aucun fruit d'attachement.
Quand le lendemain ils repassent par là, les disciples trouvent le figuier maudit complètement desséché, des branches aux racines. Pierre se rappelle l'histoire de la veille :
« Maître, regardez ! le figuier que vous avez maudit est desséché ! »
Et tous les apôtres en sont à se demander : « Mais comment a-t-il pu se dessécher aussi rapidement ? »
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| III - LA PIERRE QUI CHOQUE ET QUI ÉCRASE ( 3 ) |
336-On est mardi. Jésus revient au Temple. Un trafic invraisemblable se fait ces jours-là aux abords de la Maison de Dieu et jusque dans ses cours. Il y a deux ans, Jésus, à pareille occasion, a mis en fuite tous ces vendeurs... Mais depuis ce temps-là ils ont repris leurs habitudes.
Une seconde fois, il se met à chasser tout ce monde : marchands de brebis, de boeufs, de colombes, changeurs d'argent, etc... Et il leur crie encore, en les bousculant : « Emportez-moi tout cela d'ici... Que faites-vous de la parole des Livres Saints ? « Ma Maison, dit Dieu, sera une Maison de Prière. » Et vous en avez fait une caverne de voleurs ! »
Tout le monde se replie en désordre devant cet homme au regard foudroyant et que la ville entière a acclamé deux jours plus tôt pour le Messie. Bientôt les cours sont débarrassées. On le sait bien que c'est interdit de vendre dans le Temple. Mais les prêtres le tolèrent parce qu'ils y trouvent leur profit.
En tout cas les Pontifes voient qu'ils ne sont plus les maîtres chez eux... Leur rage ne fait que décupler. S'il y a quelque chose à réformer dans le Temple, c'est leur affaire à eux. L'autorité est aux Grands Prêtres.
337 Ceux-ci viennent donc trouver Jésus. Des pharisiens les accompagnent.
Depuis quelques semaines c'est l'union sacrée.
« Vous avez un mandat de quelqu'un pour agir ainsi ? Je vous poserai à mon tour une question : une seule. Si vous m'y répondez, je vous dirai de quel droit j'agis de la sorte. Dites-moi : Quand Jean donnait son baptême, avait-il reçu mission de Dieu ou bien était-ce purement de sa propre autorité ? »
C'est une question bien embarrassante ; ils réfléchissent un instant, pèsent le pour et le contre : « Si nous disons : Jean le Baptiseur avait vraiment une mission de Dieu, il va nous répondre : « Alors pourquoi n'avez-vous pas voulu croire qu'Il était l'Envoyé de Dieu... » Et si nous disons : « C'était de sa propre autorité », les gens sont capables de nous lapider, car aux yeux du peuple Jean passe pour avoir été un grand prophète... »
Et tout un attroupement est là qui attend la réponse. Alors ils répondent prudemment :
« Nous ne savons pas. » C'était s'avouer tout aussi incapables de juger le cas de Jésus.
« Eh bien, puisqu'il en est ainsi, puisque vous n'êtes même pas capables, vous, maîtres en religion, de discerner chez quelqu'un s'il y a mission de Dieu ou s'il est un imposteur, je ne vous dirai pas non plus de quel droit j'agis de la sorte.
« Mais que pensez-vous de cette histoire ? Un homme avait deux fils. Il va trouver le premier et lui dit : « Mon enfant tu iras aujourd'hui travailler à la vigne.» «Non, je ne veux pas », répond le jeune homme. Mais peu après il regrette son entêtement et part au travail. Cependant le père va trouver son second fils et lui commande la même chose. « Moi, mais très volontiers », lui répond-il. Or il ne bouge pas. Je vous le demande maintenant : Lequel des deux a fait la volonté de son père ?
Le premier, bien sûr.
Eh bien, vous, vous ressemblez au second : c'est pourquoi, vous le verrez, les publicains et les prostituées rentreront avant vous dans le Royaume des Cieux. »
Il y a des pécheurs qui ont vécu révoltés contre Dieu, mais qui ont fait pénitence et changé de vie ; d'autres, par contre, comme les prêtres et les pharisiens qui prétendent faire la volonté de Dieu, refusent de croire à ses envoyés, ne veulent ni s'examiner la conscience, ni faire pénitence, ni changer de vie.
« En effet, poursuit Jésus, Jean Baptiste est venu et a montré à tous le chemin du devoir : mais vous n'avez pas voulu croire en lui. Les publicains et jusqu'aux femmes publiques ont changé de vie à l'entendre parler. Tandis que vous, même devant ces exemples, vous n'avez jamais voulu vous repentir et croire à sa mission.»
339-« Ecoutez cette histoire : Il était une fois un homme qui avait planté un grand vignoble. Il l'avait clos d'un mur, avait creusé dans le rocher un bassin et installé au-dessus un pressoir ; et il avait même bâti une tour de garde au milieu de sa propriété. (Tour carrée en pierres séchées du haut de laquelle on peut passer la nuit sous des toits de branchages, pendant la saison des récoltes : c'est pour surveiller les maraudeurs qui viennent cueillir les raisins mûrs ou les fruits des arbres plantés çà et là à travers le vignoble.)
« Il avait loué sa propriété à des vignerons et avait quitté le Pays pour plusieurs années.
« Lorsque les plantations commencèrent à être en plein rapport, il envoya un de ses serviteurs pour recueillir la part qui lui revenait en tant que propriétaire du fonds.
« Mais, depuis si longtemps, les vignerons avaient oublié qu'ils n'étaient que les fermiers ; ils n'étaient pas habitués à voir le propriétaire et ils s'imaginaient que désormais le vignoble leur appartenait. Ils prirent le serviteur, se mirent à le frapper à coups de bâton et le renvoyèrent les mains vides.
« Alors le propriétaire se décida .à leur envoyer plusieurs de ses domestiques à la fois. Mais les vignerons se fâchèrent et se révoltèrent disant que le vignoble était bel et bien leur propriété.
« Une dispute éclata : les vignerons furent les plus forts ; ils injurièrent les messagers, les rouèrent de coups ; ils allèrent même jusqu'à en tuer un d'un coup de bâton à la tête et un autre à coups de pierres.
« A cette nouvelle, le Maître du vignoble, dans sa grande bonté, se dit : « Comment faire ?... Sans doute mes serviteurs ont été maladroits, ils n'ont pas su se faire écouter (car il ne voulait pas croire à une telle méchanceté de la part de ses fermiers). Eh bien, je vais leur envoyer mon fils en personne. Lui du moins, ils le respecteront. Et il saura faire valoir mes droits.
« Mais non ; ces vignerons sont décidément odieux. Parce que le propriétaire est loin et qu'il doit être, à leur idée, faible de caractère et sans grand pouvoir puisque jusqu'ici il n'a pas employé la force, ils vont en profiter. Déjà ils se sont approprié la récolte.
« Voici donc que le fils de leur maître se présente. Mais ils complotent entre eux : « C'est l'héritier, cette fois ! Si on le tuait, on serait absolument les maîtres : à nous le vignoble ! » Ils se jettent sur lui, l'assassinent, jettent son cadavre hors de la vigne pour dépister l'enquête de la police. « Alors je vous pose maintenant la question : « Quand le Maître du vignoble viendra lui-même, comment traitera-t-il ces fermiers ?
— Il fera condamner ces misérables à la mort la plus terrible et il confiera sa vigne à des vignerons plus consciencieux qui lui garderont sa récolte, répond quelqu'un dans la foule.
— Pardon ! A Dieu ne plaise l...» veulent protester les pharisiens et les prêtres qui ont tout de suite saisi l'allusion ; car le propriétaire de la vigne ; c'est Dieu ; le vignoble, c'est le peuple d'Israël choisi de Dieu ; les serviteurs que le Maître envoie, ce sont les prophètes : ils en ont tué... ; les mauvais vignerons, ce sont eux que Jésus vise ; et le fils, c'est Jésus qu'ils veulent tuer. Les jeux sont démasqués... Ils ragent.
Mais Jésus les foudroie du regard :
« Ah ! cela vous choque ! Aloi, je vous le déclare : le rôle de dirigeant dans le Royaume de Dieu vous sera enlevé pour être confié à une nation qui se montrera digne et capable de l'exercer. » Ce n'est plus le peuple juif qui sera champion de la Cause de Dieu dans le Monde.
340 Vous avez sûrement lu dans les Livres Sacrés cette parole fameuse : « La pierre que les architectes ont rejetée (comme sur un chantier on laisse une pierre trop friable pour porter une haute construction) est devenue la pierre indispensable de la tête d'angle (cette grosse pierre de soubassement qui assure la jonction de deux murs : on peut construire dessus sans craindre l'écrasement). C'est l' ceuvre du Seigneur ; nous sommes forcés de l'admirer. »
(Sans doute Jésus fait allusion à ces magnifiques pierres de granit qui sont aux angles de soubassement des pilônes d'entrée du Temple.) Là encore l'allusion est claire : c'est Jésus la pierre angulaire que les dirigeants du peuple rejettent. Quelle folie de croire qu'on pourra s'en passer.
« Mais prenez garde, quiconque se jettera contre cette pierre s'y brisera ; et ceux sur qui elle tombera seront écrasés. »
S'ils le pouvaient, ses ennemis bondiraient sur lui et l'écharperaient : c'est toujours eux qu'il vise. Mais le peuple est pour lui. Ils le laissent et s'en vont. Une seconde fois ils tiennent conseil : employer la force ?... Il faut y renoncer ; discuter avec lui ?... Il a réponse à tout... Il n'y a qu'un biais possible : trouver un motif d'accusation et le livrer au gouverneur romain d'occupation qui a seul pouvoir et autorité pour ratifier une condamnation à mort. Tout autre moyen paraît impopulaire et peut déchaîner une révolution. |
| IV L'IMPOT DE L'OCCUPANT (4 ) |
341- Il faut en somme arriver à faire dire à Jésus une parole compromettante et l'accuser ensuite auprès de Pilate comme révolutionnaire. C'est le seul moyen d'aboutir. Mais comment faire ?... Les pontifes et les pharisiens n'ont subi que des échecs, et ils sont maintenant trop connus. Alors ils envoient à Jésus des gens qui ne sont pas ouvertement compromis, des personnalités honorables qui ne seront ni des prêtres, ni des pharisiens, mais des amis des uns et de» autres, des gens du parti d'Hérode Antipas.
Les voici donc en mission auprès de Jésus. Ils ont imaginé une ruse : ils vont le prendre sur le terrain politique.
D'abord ils commencent par un préambule bassement flatteur, avec force inclinations, gesticulations et sourires.
« Maître, nous connaissons votre loyauté : vous parlez carrément sans ménager personne, sans tenir compte des fortunes ou des situations. Vous n'avez qu'un souci : enseigner la vérité qui conduit à Dieu. Donnez-nous donc votre avis sur la question suivante : Quel est notre devoir au sujet de l'impôt ? Faut-il payer ou refuser de payer ? »
C'est une question brûlante : il s'agit de l'impôt aux Romains. Répondre « oui », c'est trahir la cause nationale, et en tout cas, pour Jésus qui s'est laissé acclamer comme Messie, c'est la ruine de toute sa popularité : jamais le peuple ne voudra d'un Messie, d'un Libérateur qui admet l'impôt à l'occupant. Répondre « non », c'est se déclarer en révolte ouverte contre Rome... Alors ! quel beau sujet d'accusation auprès de Pilate... Des deux manières; Jésus est perdu : pas d'échappatoire possible ! Déjà les objecteurs savourent leur triomphe...
Mais Jésus reste calme : il connaît leurs intentions perfides, il perce la malice de ses ennemis sous les compliments fiélleux...
« Hypocrites, vous croyez me prendre au piège !... Montrez-moi la monnaie de l'impôt que je puisse la regarder. »
Immédiatement l'un d'entre eux sort de sa ceinture un pièce d'un denier... C'est une pièce de monnaie romaine... Il faut en effet pàyer l'impôt avec l'argent de l'occupant que l'on se procure chez les changeurs et les banquiers. Elle est frappée à quelle effigie ? s'il vous plaît, et de qui est l'inscription ?
— L'effigie et l'inscription sont de César. »
(C'est sans doute la tête de l'empereur Tibère, et l'inscription doit porter « Au fils du divin César Auguste... »
Les malheureux !... En sortant cette pièce de leur ceinture ils viennent de montrer qu'ils ont déjà pour leur cas personnel résolu la question : ils paient l'impôt... Alors, puisqu'ils ont commencé, qu'ils continuent donc ! Puisqu'ils ont accepté ces pièces païennes, qu'ils les rendent !
« Rendez donc à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. » S'ils estiment, en tant que juifs, qu'ils ont des devoirs à rendre à Rome, qu'ils n'oublient pas les devoirs envers Dieu : ceux-là sont plus importants encore. Au lieu de s'occuper de politique, ils feraient mieux de remplir dans le monde leur mission spirituelle qui est de répandre le Règne de Dieu. C'est pour cela que le peuple juif a été choisi par Dieu, dès l'origine des temps... Mais il est en train de trahir sa mission, puisqu'il ne veut pas croire en Jésus.
Sans doute la réponse est suivie d'un bon éclat de rire à la ronde... Tel est pris qui voulait prendre, dit le proverbe. Beaucoup de gens avaient suivi la discussion : impossible de prendre Jésus en défaut. Mais les objecteurs, tout déconfits et très impressionnés, s'en vont sans rien dire.
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| V- AU PLUS GENEREUX (5) |
Dans la soirée, Jésus est remonté au Temple... Fatigué, il s'est assis en face
343 du tronc du Trésor. Là, par de grandes ouvertures extérieures, les pèlerins jettent leurs offrandes pour l'entretien de la Maison de Dieu. La foule vient jeter sa petite monnaie. Les riches, pour se faire remarquer, jettent l'argent par poignées ; cela fait du bruit et les gens se retournent pour regarder ceux qui font de telles largesses. Jésus regarde défiler les généreux donateurs.
Survient une pauvre veuve. Jésus la voit mettre deux piécettes, de la valeur de quelques sous à peine. Mais il connaît sa pauvreté réelle. Il le fait remarquer à ses disciples :
« Voyez-vous cette pauvre veuve qui vient de jeter deux sous dans le tronc ; eh bien, elle a jeté dans le Trésor plus que tous les-autres : eux ils ont donné de leur superflu (ça ne les gênera pas... et ils auront toujours autant à manger sur leur table). Mais elle, elle a donné de son strict nécessaire, elle a donné une partie de tout ce qu'elle a pour vivre. »
La vraie valeur du don se mesure au sacrifice qu'il impose. Beaucoup, de ce fait, ne donnent jamais rien, puisque cela ne leur impose aucune privation.
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| Références |
(I) Luc, XIX, 29-45. Marc, XI, 1-11. Mathieu, XXI, 1-11 ; 14-17. Jean, XII, 12-31 ; III, 14-21 ; XII, 32-35 ; 44-50 ; 36-43.
(2) Marc, XI, 12-14, 20-21. Mathieu, XXI, 18-20
(3) Luc, XX, 1-19. Marc, XI, 27-33; XII, I-12. Mathieu, XXI, 23-46.
(4) Luc, XX, 20-26. Marc, XII, 13-17. Mathieu, XXII, 15-22,
(5) Lue. XXI, 1-4. Marc, XII, 41144. |
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| VI- LE DÉSASTRE NATIONAL ET LE GRAND SOIR DU MONDE (6 ) |
344-Jésus sort du Temple... De l'esplanade on domine tout Jérusalem. A la pensée de la haine qui, dans ces ruelles et ces palais, s'accumule contre lui, de l'indifférence et de la mauvaise foi qui aveuglent tant de coeurs, il ne peut s'empêcher de s'écrier :
« Ah ! Jérusalem ! Jérusalem ! Toi qui tues les prophètes et lapides les envoyés de Dieu I Combien de fois j'ai voulu réunir tes enfants comme la poule sa couvée de poussins sous ses ailes. Mais ils n'ont rien voulu entendre. Aussi je vous le dis : Désormais ce peuple sera abandonné à lui-même et ce Temple rasé comme un désert. Et moi, vous ne me verrez plus jusqu'au jour final où vous direz : « Vive celui qui vient au Nom du Seigneur. »
C'était déjà prédire les malheurs de la nation juive et faire allusion à son Grand Retour à la Fin du Monde, avant lequel le peuple juif reconnaîtra son erreur. C'est le soir. Le soleil couchant inonde d'un flot de lumière dorée et pourpre l'ensemble de la ville, et caresse les marbres blancs du Temple de reflets d'arc-en-ciel allant du violet au rose. On voit davantage le relief des pierres de soubassement qui découpent dans les murs des carrés chatoyants comme de la nacre.
Jésus vient de parler de cette maison qui est appelée à devenir un véritable désert : Est-ce possible ?... A cette heure les disciples admirent les assises puissantes des hautes murailles et des grands pylônes d'entrée et ne peuvent s'empêcher de faire remarquer à Jésus la majesté de ces édifices :
« Regardez, Maître, quelles pierres quelles bâtisses I._ » Et Jésus de répondre : « Vous les voyez ces magnifiques constructions ! Eh bien, je vous le dis : des jours viendront où tout ce que vous voyez là ne sera plus qu'un amas de ruines : il n'en restera pas pierre sur pierre. » (Quarante ans plus tard l'empereur Titus ordonnera la destruction totale de la ville et du Temple.)
345 Les apôtres tout interloqués se taisent et l'on descend en silence la vallée du Cédron ; on le franchit et on gravit le Mont des Oliviers où Jésus, pendant les jours de fête, a coutume d'aller passer la nuit.
Là, sous les feuillages argentés qui miroitent sous la lune on dort à la fraîcheur, enveloppé dans son manteau à même le sol. Beaucoup de pèlerins construisent aussi des huttes et les autres dorment à la belle étoile. Du sommet, Jérusalem apparaît dans tout son éclat : elle semble à cette heure, aux derniers feux du soleil qui se couche dans la mer, se découper sur un fond d'incendie.
Les apôtres brûlent du désir de savoir quand aura lieu cette ruine du Temple prédite par Jésus et quels en seront les signes avant-coureurs. Jésus s'est assis, face au Temple, sur le sommet du Mont. C'est l'heure des confidences, tandis que la nuit tombe • c'est le moment de la veillée où tous les coeurs se découvrent... On est là, demi couché par terre... on écoute la sourde rumeur des trois cent mille pèlerins qui errent encore dans les rues de la ville ou se dispersent par groupes compacts dans la campagne.
Pierre, Jacques, Jean et quelques autres disciples s'approchent de Jésus et lui demandent : « Dites-nous, Maître, quand tout cela va-t-il arriver ? A quels signes reconnaîtra-t-on que l'heure est venue de la ruine du Temple, et aussi de votre retour glorieux, et encore de la fin du monde. »
346 Alors Jésus commence ses confidences : Attention à ne pas confondre ces divers événements. Au sujet de la ruine du Temple : « Méfiez-vous qu'on ne vous trompe. Plusieurs personnages se couvriront de mon nom : « C'est moi le « Christ, c'est moi le Messie », diront-ils, ou bien : « L'heure du soulèvement a « sonné. » Et ils entraîneront beaucoup de monde dans l'erreur. Ne les écoutez pas, ne les suivez pas. Vous entendrez aussi parler de guerre, de révolutions. Ne vous troublez pas. Il faut que tout cela se passe d'abord. Mais ne confondez pas : ce ne sera pas de sitôt la fin du monde. A ce moment-là on verra les hommes se dresser les uns contre les autres : peuples, nations, régimes seront dans un chaos inextricable. En même temps, il y aura de grands tremblements de terre : en beaucoup d'endroits des pestes et des famines. On verra des apparitions effrayantes et des grands signes dans le ciel. Alors oui, ce sera vraiment le commencement des grandes douleurs, présages de la fin du monde. »
347 En attendant, voici la conduite à tenir pour les apôtres et tous les missionnaires de l'Evangile. « Pour vous, prenez garde et méfiez-vous des hommes. Avant que tout cela n'arrive, on mettra la main sur vous et on vous persécutera ; on vous fera comparaître devant les tribunaux des juifs, ceux des gouverneurs et ceux des rois ; vous serez torturés, fouettés ; et tout cela à cause de moi, tout cela parce que vous aurez soutenu ma cause à la face du monde. Alors, vous serez mis à mort. Mais qu'importe ! L'essentiel c'est que l'Evangile soit prêché à tous les peuples. Prenez donc.dès maintenant la résolution de ne plus vous inquiéter pour votre défense ; car c'est moi qui vous dicterai tout ce que vous aurez à dire et avec un tel à propos que vos ennemis seront réduits au silence et dans l'incapacité de vous contredire. Mais il faudra s'attendre à tout : il y en a même parmi vous qui seront dénoncés et livrés par leurs propres parents ou leurs amis. Oui, on verra un frère livrer son frère à la mort ; un père, son enfant ; on verra même des enfants dénoncer leurs parents et les faire condamner. Je peux bien le dire : à cause de mon nom, chez tous les peuples, vous serez détestés ; malgré tout, rappelez- vous bien que pas un cheveu de votre tête ne tombera sans que votre Père céleste ne le permette. Cependant, à travers le monde, s'établira un régime de haine : on se détestera, on se dénoncera, beaucoup succomberont par vengeance. On verra se lever toutes sortes de faux prophètes qui entraîneront des foules de gens dans l'erreur. Ce sera un tel débordement des forces du mal que la charité chez les meil leurs en sera refroidie., Mais celui qui tiendra bon jusqu'à la mort, celui-là sera sauvé. C'est pourquoi soyez tenaces et toujours maîtres de vous-mêmes. Si on vous poursuit dans une ville, fuyez dans une autre ; et si on vous chasse encore, réfugiez-vous dans une troisième. Dites-vous bien que vous n'en aurez jamais ,fini de parcourir les villes qu'habitent des fils d'Israël, avant que ne revienne le Fils de l'Homme. Et il faut encore que cette bonne nouvelle du Règne de Dieu soit annoncée dans l'univers tout entier. Car toutes les nations doivent être enseignées et prendre parti pour ou contre moi. Alors seulement viendra la fin du Monde. »
Ce sont là des considérations générales sur l'histoire du Monde. Voici maintenant quelques précisions sur le sort de Jérusalem. « Quant à Jérusalem vous saurez que sa destruction est proche quand vous la verrez assiégée d'armées et que vous verrez le Temple profané. Ceux qui lisent le Livre de Daniel le prophète peuvent comprendre ce qu'il veut dire quand il parle de « Abomination de la Désolation » : (il veut parler des païens, des idolâtres qui pénétreront et souilleront le Saint des Saints). A ce moment-là (inutile de rester : Jésus prédit la destruction complète ; mieux vaut fuir avant de se trouver cerné), que ceux qui sont dans la Judée fuient dans les montagnes ; que ceux qui habitent les villes s'en éloignent rapidement et que ceux qui vivent dans les campagnes ne viennent pas se réfugier dans la ville. Inutile de descendre de la terrasse de sa maison pour y prendre quelque chose ; et si vous êtes dans les champs ne revenez pas chercher votre manteau. Quel malheur pour les femmes qui seront enceintes en ce temps-là et qui allaiteront leurs bébés (car elles ne pourront pas fuir comme elles voudraient). Ah ! priez pour qu'au moins cet exode n'arrive pas en hiver, quand les chemins sont détrempés et qu'on ne peut pas coucher dehors, ou un jour de Sabbat (jour où la Loi défend de faire de longues marches). Car ces temps-là seront des temps de vengeance. Et tout ce qui est prédit s'accomplira à la lettre. ' Quelle détresse dans tout le pays ! Quelles scènes de barbarie contre tous les habitants ! Les enfants d'Israël seront passés au fil de l'épée ou emmenés en captivité chez tous les peuples, pendant que le sol de Jérusalem sera foulé par des étrangers et des païens.
(Le jour de la prise de Jérusalem devait connaître un incroyable charnier... 600.000 personnes furent massacrées et les survivants réduits à une misère affreuse... L'histoire nous rapporte même que des mères mangèrent leurs enfants.) Et ainsi Jérusalem restera aux mains des étrarigers pendant toute la durée fixée pour la conversion des peuples païens. (L'histoire confirme aussi que depuis 19 siècles, Jérusalem a passé tour à tour au pouvoir de bien des nations.)
« Pour vous, quand vous verrez ces événements arriver, redressez-vous et relevez la tête : c'est que votre délivrance approche. (Jusque-là les chrétiens devaient être méconnus ; mais quand les juifs furent dispersés, alors la religion du Christ put paraître au grand jour : le principal obstacle à son rayonnement avait disparu : elle n'était plus liée à un peuple.)
« Et vous pouvez en être sûrs : regardez le figuier et tous les arbres : quand vous voyez sortir les bourgeons, puis les feuilles, vous êtes certains que l'été approche. Eh bien, quand vous verrez arriver ce que je vous annonce, soyez aussi certains que le Règne de Dieu va s'installer, que c'est tout prêt à se faire, que c'est comme qui dirait : « Aux portes. » Et, je vous le déclare, cette génération ne passera pas que tout cela ne soit arrivé. Tous .les astres des cieux disparaîtraient plutôt ; mais mes paroles ne failliront pas. » Revenons maintenant à la question de la-Fin du Monde
Dans les derniers temps qui précéderont la fin du monde, on connaîtra une détresse inouïe, comme on n'en a jamais connue depuis la Création et comme jamais on n'en connaîtra plus. Et si Dieu n'avait résolu d'avance d'abréger ces jours d'épreuve, il faut croire que personne ne serait sauvé ; mais Il a résolu de les raccourcir dans l'intérêt même de ses élus. C'est dans ces temps-là qu'il faudra plus que jamais se défier. On vous dira : « Le Libérateur du monde, le voilà ! » Surtout n'en croyez rien. Car des faux Christs, des faux prophètes, il en surgira de partout ; et ils feront dans le monde des choses si extraordinaires, si prodigieuses qu'ils seraient capables, si c'était possible, d'ébranler les convictions des élus de Dieu. Prenez donc bien garde : vous le voyez, je vous préviens. Quand le monde connaîtra donc cet abîme de détresse, on verra dans le soleil, la lune, les étoiles, des choses extraordinaires : le soleil sera obscurci, la lune ne brillera plus, les astres tomberont du ciel ; dans le firmament tout paraîtra déséquilibré. Sur la terre, la mer mugira de façon inquiétante et tous les peuples dans tous les pays sécheront à en mourir d'angoisse et de terreur à la pensée de ce qui les attend. C'est alors qu'apparaîtra dans les nues le signe du Fils de l'Homme. ( La Croix sans doute, instrument de supplice, mais à cette heure, trophée de victoire.)
350 « Et c'est alors qu on entendra sur la terre la grande lamentation de toute la race humaine. On verra venir sur les nuées du Ciel le Fils de l'Homme glorieux et triomphant. Et Il enverra ses anges rassembler au son de la trompette tous ses élus, des quatre points cardinaux, d'une extrémité du monde à l'autre. A ce moment- là, on verra le Fils de l'Homme s'asseoir sur le trône de sa majesté. Et devant Lui tous les peuples seront convoqués et fi séparera les hommes en deux groupes, comme le berger sépare les brebis des boucs, les brebis à sa droite et les boucs à sa gauche.
(On voit très bien le geste de ce berger mettant d'un côté de la bergerie les brebis dociles, et de l'autre, les boucs récalcitrants pour que la nuit se passe tranquille.)
« Alors, parlant sans appel comme un monarque absolu, ce roi dira à ceux de sa droite : « Venez, les bénis de mon Père, venez prendre possession de ce Royaume qui vous a été préparé depuis le commencement du Monde. Car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger, j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire, j'étais sans toit et vous m'avez recueilli, sans vêtement et vous m'avez vêtu, malade et vous m'avez visité, prisonnier et vous êtes venu à moi.
« — Mais, Seigneur, lui répondront les élus, quand vous avons-nous vu avoir faim ou soif et vous avons-nous donné à manger et à boire ? Quand vous avons-nous vu sans gîte et vous avons-nous recueilli, sans vêtement et vous avons- nous vêtu ? Quand vous avons-nous vu malade ou en prison et sommes-nous venus vous visiter ? » Le Roi leur répondra en leur montrant l'ensemble des hommes : Voilà tous mes frères et ce que vous avez fait pour le moindre d'entre eux, c'est à moi que vous l'avez fait. »
Ainsi la condition pour rentrer au Royaume c'est de voir en ses semblables le Christ lui-même. Jésus a vu en tout homme un frère : il s'est fait l'un de nous. C'est l'amour pour nos frères, pour tous les miséreux, les opprimés, les ratés de la vie, qui nous jugera. Et tous ceux qui ont cet amour de leurs frères sont déjà dans l'esprit de Jésus même s'ils ne sont pas encore ses dis ciples.
Ensuite le Roi dira à ceux de sa gauche : « Loin de moi, maudits I allez au feu éternel)préparé pour Satan et les anges de son espece. - Car j'ai eu faim et vous ne m avez pas donné à manger, eu soif erôous ne m'avez pas donné à boire, j'étais sans gîte et vous ne m'avez pas recueilli, sans vêtement et vous ne m'avez pas vêtu, malade et en prison et vous ne m'avez pas visité.» Eux aussi les maudits, ils balbutieront : « Mais, Seigneur, quand vous avons-nous vu affamé et altéré, sans toit et sans vêtement, Malade et en prison et avons-nous refusé de vous rendre service ? » Mais Lui leur répondra : « Voilà mes frères !... Et ce que vous n'avez pas fait au moindre d'entre eux, c'est à Moi que vous ne l'avez pas fait. » Alors ceux-là s'en iront au châtiment éternel, tandis que les élus iront à la vie éternelle.
351« Quant au jour et à l'heure où ces choses se.passeront, personne ne les connaît ; ni les anges du Ciel, ni même le Fils de l'Homme n'ont charge de les faire connaître. Le Père seul en garde le secret. )
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| VII-LE COMPLOT ET LE TRAITRE ( 7 ) |
352 Pendant tous ces jours qui précèdent la Fête de Pâques, Jésus passe son temps à enseigner dans le Temple. Dès le matin, les gens du peuple se lèvent prestement pour aller l'entendre. Le soir il a l'habitude d'aller camper au mont des Oliviers
On est au mercredi, donc à deux jours de la Fête de Pâques. Cette année-là, elle tombe un samedi et commence donc le vendredi soi , ' au coucher du soleil. C'est en cette soirée que l'on doit célébrer le fameux repas pascal. Mais à cause du Sabbat, puisque Pâques cette année coïncide avec lui, on pourra anticiper le repas au jeudi soir, car ce serait très gênant le vendredi soir pour beaucoup de familles, étant donné qu'on n'a plus le droit de cuisiner une fois le Sabbat commencé.
353 Jésus dit à ses disciples : Vous savez que la Pâque est après-demain : c'est le moment où le Fils de l'Homme va être livré pour être crucifié. »
On ne peut parler plus clairement. Les pauvres disciples ballotés entre les succès éclatants et les perspectives de malheur ne réagissent plus... Ils sont débordés par les événements... Ils se laissent mener... « On verra bien », pensent-ils.
Cependant chefs des prêtres, scribes et représentants de la noblesse (parti des Hérodiens) se rassemblent dans le palais du Grand-Prêtre Caïphe et déli bèrent sur le moyen pratique de s'emparer de Jésus. Il faut à tout prix le faire disparaître. On ne peut agir que par ruse. « D'accord, disent la plupart, mais surtout pas pendant la Fête : le peuple serait capable de faire une émeute. »
Plus que tout le reste ils redoutent un soulèvement. Or Pilate est sur place à Jérusalem. A l'occasion des Fêtes, les Romains renforcent la garnison casernée dans la Tour Antonia au nord-ouest du Temple ; le gouverneur quitte sa résidence de Césarée sur le bord de la mer et s'installe pour quelques jours dans la Ville Sainte , car à l'occasion de l'arrivée de ces 300.000 pèlerins on peut toujours craindre que le fanatisme religieux se tourne en mouvement politique d'insurrection. Pilate est payé pour le savoir.
354 De son côté, Judas, l'homme de Quérioth, rumine sa trahison. Il est décidé, on le sait. Il a misé sur un mauvais parti, croit-il ; il est mainte nant compromis avec Jésus. Il veut se dégager de cette mauvaise aventure dans laquelle il s'est fourvoyé... Jésus, ce philosophe nuageux, a brisé sa vie... Il le hait maintenant. Il veut se venger. Aujourd'hui Satan prend pleinement possession du coeur de Judas : l'apôtre est possédé de l'esprit du mal...
Son plan est fait : les ennemis de Jésus sont forts, il veut se les concilier ; par là, il pense se tirer d'affaire : lui du moins il ne risquera pas les poursuites. Il va donc se vendre à eux pour n'importe quel prix. Judas se rappelle que les pharisiens 'et les pontifes ont donné ordre, à quiconque découvrirait la retraite de Jésus, de les avertir. Or lui est au courant : chaque soir, la petite troupe se perd au milieu de la foule, dans le dédale des ruelles de la ville et s'en va passer la nuit dans un coin isolé du jardin de Gethsémani, au bas du mont des Oliviers. Il va trouver les chefs des prêtres... En leur présence et devant les officiers de la garde juive du Temple, il dévoile ses plans... Et voilà le guet-apens organisé... Quelle joie pour tous ses ennemis I...
Ils ne s'y attendaient pas... Jésus avait donc aussi de l'opposition jusque dans son entourage ?... Il était donc discuté même par ses fidèles disciples ?... Drôle d'homme que ce Judas !... Ils n'ont pour lui que de la répugnance, du mépris mais c'est une occasion qu'il ne faut pas laisser passer.
On discute du prix : Que me donnez-vous ?... et c'en est fait, je vous le livre. » Ils tombent d'accord : 30 pièces d'argent.
Mais il faut agir vite, car Judas est pressé... Il voudrait que ce soit déjà fini... Alors le Conseil renonce à son premier plan. Si l'occasion favorable se présente, on peut liquider l'affaire avant la Fête. Il faut agir dans les 48 heures. Dès lors il ne reste plus à Judas qu'à trouver cette occasion favorable pour livrer Jésus à l'insu de tout le monde. Il ouvre Qui pourrait être mieux placé que lui... l'un des Douze ?...
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| VIII- LA MAISON DE L'HOTE INCONNU (8) |
355-Le lendemain jeudi, on est au premier jour des Azymes ». (On avait coutume de désigner la Fête de Pâques par ce nom « Azymes » qui veut dire « sans levain »... Le peuple, pour parler de Pâques, disait couramment « les jours sans levain ». On ne devait manger ces jours-là que du pain sans levain.)
Les fêtes pascales s'ouvraient le 14e jour du mois de Nisan, mois juif qui commençait à la nouvelle lune de mars et finissait à la nouvelle lune d'avril (ce qui explique que la date de Pâques est toujours variable). Ce jour-là on « immolait la Pâque » c'était l'expression consacrée.
La Pâque était la plus grande fête juive ; on fêtait l'anniversaire de la libération de l'esclavage égyptien. Le peuple hébreu (ou juif) était en déportation aux pieds des Pyramides... Ce jour-là, au nom de Dieu, Moïse, leur libérateur, avait donné l'ordre d'immoler un agneau par famille, de répandre son sang sur les montants et les linteaux des portes, de le manger rôti au four avec du pain sans levain et des salades amères, debout, le bâton à la main, prêt à partir. Dans la nuit, toutes les maisons des oppresseurs qui n'étaient pas teintes de sang furent visitées par la mort. Et les Egyptiens terrifiés laissèrent partir les Hébreux. Moïse avait appelé ce jour du nom de « Pâque » ce qui veut dire le « Passage de Dieu »... L'Ange de Dieu était pals; dans la nuit et avait semé la mort.
En souvenir de cette fête de la Libération après plusieurs siècles d'esclavage, chaque famille juive était tenue d'immoler un agneau et de célébrer le repas pascal.
356 Jésus prend à part deux de ses apôtres, Pierre et Jean, et leur dit : « Allez, nous préparer la Pâque, car nous la mangerons ensemble. — Mais chez qui aller pour tout préparer ?... »
Car il fallait obligatoirement manger le repas pascal dans l'enceinte de la ville. Les habitants de Jérusalem étaient obligés de mettre à la disposition des pèlerins tous les locaux disponibles. C'était une tradition sacrée... Les habi tants étaient fiers de leur réputation à ce sujet, car un proverbe disait que jamais personne ne s'était plaint de n'avoir pas trouvé à Jérusalem une salle pour manger la Pâque. En dédommagement les pèlerins laissaient à leur hôte la peau de l'agneau.
Jésus a toujours campé sur le mont des Oliviers, perdu et ignoré, la nuit, dans la foule des pèlerins... et il a ainsi déjoué tous les complots. Mais maintenant, désigner devant tous les apôtres la maison où ils vont manger le soir, c'est fournir à Judas une occasion toute trouvée pour opérer l'arrestation la plus simple qui soit. Jésus ne veut pas être troublé par ses ennemis avant que l'heure de tomber entre leurs mains ne soit arrivée. Il confie donc à Pierre et à Jean une mission secrète qu'ils ne pourront pas trahir, même inconsciemment si Judas les interroge. Devant tous, et Judas tend l'oreille il donne ses indications aux deux apôtres.
« Vous allez vous rendre en ville. Vers les premières maisons vous rencontrerez un homme qui porte une cruche d'eau (ce n'était guère normal : c'était bon pour les femmes ; les hommes allaient plutôt avec leur âne remplir à la 'fontaine de grandes outres en peau) ; vous le suivrez et vous entrerez dans la maison où lui-même entrera. Vous demanderez le maître de maison et vous lui direz : Notre Maître te fait dire : « Mes jours sont comptés ; c'est chez toi que, cette année, je veux faire la Pâque avec mes disciples. Où se trouve la salle que tu mets à ma « disposition ? » Alors il vous montrera une grande salle à l'étage avec les divans tout installés. Vous y apprêterez le repas. »
357 Pierre et Jean s'en vont seuls préparer la Pâque et tout se passe comme Jésus l'a prédit.
En rentrant en ville ils rencontrent bien un serviteur portant une cruche qu'il vient de puiser à la fontaine de Siloé, en contrebas des remparts. Ils le suivent sans mot dire. Arrivés à la maison, ils s'adressent au maître du logis, sans doute un ami ou un admirateur de Jésus. Le maître leur fait un bon accueil et les mène sur la terrasse où il met à leur disposition une belle et grande salle qu'il tient prête pour le premier groupe de pèlerins.
Par terre il a fait étendre des tapis ou plutôt des divans très bas sur lesquels les convives pourront se coucher pour manger à la manière du pays. On dispose les plats au centre sur une table, en forme de fer à cheval, et tout autour on place sur les divans les coussins qui soutiendront le buste et le coude, car on mange appuyé sur le coude gauche et se servant du bras droit.
358-Puis Pierre et Jean s'en vont acheter un agneau d'un an, sans tache et sans 358 infirmité, et l'emmènent au Temple pour l'immolation. Dans la cour des prêtres, en avant du Sanctuaire, on procède à cette immolation des agneaux
de Pâque. Il y en a, ce jour-là, des milliers et des milliers. Le sang est recueilli dans des bassins d'or et d'argent et versé au pied de l'Autel. Après quoi l'agneau est dépecé, mais avec précaution, car on ne doit briser aucun de ses os. Tout cela se passe par séries, au son des trompettes et au chant des choeurs. Alors on enveloppe l'agneau dans sa peau et on l'emporte chez soi.
Il faut ensuite le faire rôtir tout entier. Pierre et Jean allument donc le four ou la rôtissoire dans un coin de la cour de la maison de leur hôte. En même temps ils préparent les différents plats du repas sacré. Tout est réglé par la loi religieuse et la coutume. Il faut aussi des galettes de pain sans levain ; elles ont l'allure de crêpes épaisses : toute trace de pain fermenté doit disparaître. L'agneau rôti au four doit se manger avec une salade d'herbes amères, composée de laitue, persil, cresson, etc..., et une sauce épaisse faite avec des dattes, des figues et des raisins écrasés dans un filet de vinaigre. Tout cela pour symboliser les souffrances endurées jadis par les ancêtres en Egypte : spécialement cette sauce a l'aspect rougeâtre rappelant la terre rouge avec laquelle les malheureux esclaves ont fabriqué les millions et les millions de briques des constructions égyptiennes. On complète le repas par divers autres plats copieux et de fortes rations de vin. Et ce festin doit être le plus joyeux de l'année.
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| IX -LE REPAS D'ADIEUX ( 9 ) |
359-Le soir venu, Jésus se rend à la maison en question avec ses douze apôtres. II fait déjà presque nuit : on peut se risquer à entrer en ville sans être remarqué. La foule des pèlerins s'écrase dans les rues ; tout le monde s'empresse de retrouver la maison où le repas pascal attend...
Bientôt la petite troupe arrive à la salle du banquet. Les apôtres respirent ; ils se croyaient épiés et poursuivis par la police des Grands-Prêtres. Ils sont heureux maintenant. Et puis la perspective d'un bon repas les enchante... Au moins pour une fois on ne mangera pas, comme toujours, n'importe où, en plein air, au bord des chemins, sur un pan de mur écroulé, au bord d'un puits, parmi les çhardons et les rochers. Ils ont faim aussi : depuis le déjeuner du matin, ils sont à jeun : ce jour-là le jeûne est très strict.
Bientôt on entend les éclats des trompettes qui annoncent à Jérusalem que le repas pascal peut avoir lieu.
360 On commence d'abord par se laver les mains : cette première purification est indispensable et rituelle. Puis Jésus se met à table et les douze autour de lui. Comme dans tout repas on fait, au début, la bénédiction de la Table : « Béni soit Dieu qui nous a créé ce pain, ce vin, ces fruits... » Une première et large coupe de vin circule alors : le chef de famille y trempe ses lèvres et la fait solennellement passer à tous les convives. Au cours de ce repas sacré il y a quatre services de vin. On ne trinque pas en choquant les verres, mais en buvant à la même coupe.
Jésus qui vient de prendre la côupe sur la table et de réciter le « benedicite », dit à ses apôtres : « Prenez ce vin et partagez-le entre vous. Je vous le déclare : c'est la dernière fois que je bois du fruit de la vigne avant . la réalisation définitive du Règne de Dieu. Alors, oui, nous en boirons ensemble, mais du tout nouveau dans le Royaume de mon Père. » (C'est une allusion à ce qui doit arriver à la fin du repas.)
Mais les apôtres ne comprennent pas la portée de ces paroles à une heure si grave. Ils se disputent entre eux la préséance, pour boire les premiers à la coupe. Quel est le' plus digne d'entre eux ?
361 Devant cela Jésus se lève de table. Il sait bien que son heure est venue de quitter ce monde pour retourner à son Père. Les apôtres qu'il a choisis parmi tous les autres, il les a tant aimés qu'il veut leur donner une dernière preuve d'amour et aussi une leçon. Le repas est commencé mais qu'importe. Le Diable a déjà ancré dans le coeur de Judas, le fils de Simon de Quérioth, le dessein arrêté de le trahir. Tant pis, Jésus ne reculera pas devant l'humiliation. Dieu son Père lui a tout permis : c'est de Lui qu'il est venu et c'est vers Lui qu'il retourne.
Il se lève donc de table, quitte son manteau. Il va vers le coin de la salle où sont déposés le bassin, la cruche d'eau et la serviette qui ont servi tout à l'heure à se laver les mains. Il passe la serviette dans sa ceinture, prend d'une main le bassin et de l'autre la cruche. Il verse de l'eau dans le bassin et se met en devoir de laver les pieds de ses apôtres et de les essuyer avec la serviette qu'il a prise comme tablier.
Les apôtres s'imaginent que Jésus ne les a pas trouvés assez propres pour manger l'agneau pascal qui attend tout fumant sur la table... Et le voilà lui le Maître qui veut faire le travail des esclaves. Jamais un juif de race n'aurait consenti à laver les pieds des autres. Mais eux se disputent pour des raisons de préséance et Jésus veut leur donner une leçon.
Il commence par Simon Pierre : il s'agenouille par terre ; pose son bassin et fait le geste de prendre les pieds de son apôtre. « Seigneur ! proteste Pierre, comment ! vous l... vous voulez me laver les pieds ?... Ce que je fais, tu ne le comprends pas maintenant ; mais je te l'expliquerai tout à l'heure. Ah ! non, par exemple... Vous ne me laverez pas les pieds... Ça, jamais de la vie ! Si tu ne te laisses pas faire, si tu ne veux pas que je te lave, tu n'es plus mon ami.
Oh ! alors !... (Pierre passe d'un excès à l'autre.) Lavez-moi tout entier : non seulement les pieds ; mais encore les mains et la tête.
Ce n'est pas nécessaire : celui qui a pris un bain n'a pas besoin qu'on le lave : il est propre. Vous, vous l'êtes, purifiés... Cependant pas tous, hélas ! ( Il connaît en effet qui doit le trahir : c'est pourquoi il ajoute : « Pas tous, hélas !»).
Et ce disant, il doit arriver à Judas et se mettre à genoux à ses pieds... Comprend-t-il l'avertissement ? Sans doute ; mais il se cabre et se raidit pour ne pas se dénoncer... Devant cette preuve d'amour va-t-il éclater en sanglots ?... Mais non, il demeure insensible...
362-Jésus a terminé : il revient à sa place, reprend ses habits et se remet à table : « Avez-vous compris ce que je viens de faire ?... Voyons ! quel est celui qui est le plus digne : celui qui est installé à table ou celui qui fait le service ?... Celui qui mange à table, n est-ce pas ?... Eh bien parmi vous, je suis comme celui qui fait le service. Ah ! vous m'appelez « Maître et Seigneur » ; et vous avez raison ; car je le suis vraiment. Mais si moi le « Seigneur et Maître » je vous ai lavé les pieds, vous devez à votre tour vous laver les pieds les uns aux autres. Je vous ai donné l'exemple pour que vous fassiez entre vous comme j'ai fait pour vous. Rappelez-vous qu'un serviteur n'est pas plus grand que son maître, ni un chargé de mission plus grand que celui qui l'envoie en mission. Vous le savez maintenant. Tant mieux pour vous si vous en tenez compte.
« Mais je vous ne dis pas cela pour vous tous, car je connais le fond du cœur de chacun de ceux que j'ai choisis. Il y a présentement quelqu'un parmi vous qui n'est plus en accord avec moi : il accomplit aujourd'hui cette parole des Livres Saints : « Il y en a un qui mange de mon pain et qui a levé le pied contre moi pour me frapper. » Je vous en avertis dès maintenant avant que cela n'arrive. Mais alors vous comprendrez mieux « qui je suis ».
363-On poursuit le repas... Jésus paraît se troubler... son visage se contracte sous l'influence d'un chagrin violent : il pense au traître... Le sentir là à ses côtés est pour lui une souffrance intolérable. Sa présence lui devient insup portable... Il ne peut s'empêcher de dire avec une profonde tristesse :
« Hélas, oui, c'est bien vrai : l'un d'entre vous va me trahir... Oui, je dis bien, l'un de vous qui mangez avec moi, l'un de vous qui se sert comme moi à cette table (on mangeait en prenant chacun sa part dans le plat commun).
A cette déclaration tout le monde s'arrête de manger. interloqué... Grand Dieu, est-ce possible ?... La déclaration de Jésus retentit comme un coup dé foudre : c'est la consternation générale... Tout tristes les apôtres se regardent et s'interrogent : « De qui parle-t-il ?... Quel est le criminel "qui oserait... ? »
Alors chacun, l'un après l'autre, demande à Jésus :
« Ce n'est pas moi, Seigneur ? »
Car ils savent les paroles du Maître infaillibles et ils ont appris un peu à se défier d'eux-mêmes.
« Je vous le répète, c'est bien l'un 'd'entre vous ; il a mis sa main dans le plat en même temps que moi. »
Mais, comme tout le monde se sert à volonté, personne n'a rien remarqué.
« ...Oui, le Fils de l'Homme va à la mort, comme c'est prédit aux Livres Saints, mais malheur à celui qui le trahit ; mieux eût valu qu'il ne fût pas né. » C'est déjà une sentence de condamnation. Le misérable aurait dû le comprendre.
Le charme du repas est rompu. Ils ne sont plus tranquilles. Les bruits de la rue parviennent jusqu'à eux dans le silence subit... Pourvu qu'on n'ait pas signalé leur présence dans cette maison ?... Ils s'imaginent la police des Grands-Prêtres frappant à la porte et faisant irruption dans la salle et les arrêtant tous. Ils continuent à se dévisager avec terreur. Il y a un traître parmi eux !...
Tous protestent de leur fidélité à mots entrecoupés... et Judas n'est pas le dernier à s'indigner...; il croit même bien faire en posant la question comme tout le monde :
« Est-ce que par hasard ce serait moi, Seigneur? » .
Jésus lui dit :
« C'est justement toi. »
Et pour que cette parole ne soit pratiquement entendue que de lui, il faut qu'il se trouve tout près du Maître et sans doute à sa gauche.
Mais dans le flot de questions et de protestations indignées qui s'entrecroisent, Pierre, qui peut-être a entendu la réponse de Jésus, n'arrive pas à deviner exactement à qui il s'est adressé. Or il veut à tout prix savoir : Peut- être pourra-t-il arrêter à temps le malheureux
Mais il ne se trouve pas auprès de Jésus. Par contre il est près de Jean qui lui se trouve près du Maître. Tous les convives sont étendus, accoudés sur le bras gauche. Jean est donc à droite de Jésus : sa tête n'a qu'à faire un mouvement de recul pour être sur la poitrine de son maître. Plus que tout, autre encore Jean a senti la tristesse de Jésus à la pensée du traître. Lui, le disciple que Jésus aime spécialement à cause de sa jeunesse d'âge et de sa jeunesse d'âme, il veut témoigner son affection à celui qui compte un ennemi à sa table... Il s'abandonne comme un enfant qui veut consoler... Il est couché tout contre l'épaule de Jésus... et il sent battre son coeur.
Pierre le voit et lui fait signe ; leurs deux têtes se rapprochent : « Tâches donc de savoir de qui il parle. »
Alors Jean renverse sa tête sur la poitrine de Jésus ; il le regarde... une larme brille dans ses yeux... sa bouche est tout près de l'oreille de son Maître bien- aimé. .
« Seigneur, dites-moi, qui est-ce ?»
Il ose savoir le secret... Et Jésus va le dire, car il faut au moins qu'un des disciples puisse affirmer plus tard que, dès ce moment, il avait lu dans le coeur de l'hypocrite.
Jésus souffle à Jean :
« C'est celui pour qui je vais tremper la bouchée et à qui je vais la donner. » Alors il prend un morceau de pain, le trempe dans la sauce du plat, et le tend à Judas fils de Simon, l'homme de Querioth.
C'est une marque d'honneur de présenter à son invité une bouchée toute préparée, comme on dirait : « Je bois à votre santé. » C'est surtout un geste d'amitié, un dernier appel...
Mais non, un rictus de haine plisse les lèvres de celui qui fait effort pour remercier sans se faire remarquer. Judas prend donc la bouchée, mais, ajoute Jean qui rapporte ce fait et qui, à ce moment, observe le traître, à cet instant Satan entre en lui... C'est en effet l'instant décisif... Une marque d'affection pour celui qui hait peut le sauver ou le rendre plus haineux encore. Judas se replie dans la haine de son coeur ténébreux.
Jésus en ressent le contre-coup dans son coeur. Cette fois-ci il ne peut plus supporter près de lui ce réprouvé, ce maudit. Il se tourne vers Judas : « Ce que tu dois faire, je t'en prie, fais-le vite ! »
Mieux vaut en finir.., et non feindre plus longtemps.
'Personne ne comprend l'allusion et aucun ne soupçonne de quoi il s'agit... Jean lui-même ne pense pas que la trahison soit aussi immédiate. Judas est en effet l'économe du groupe et chacun pense que Jésus lui dit d'aller acheter ce qu'il faut pour la fête du lendemain ou peut-être de donner quelque chose aux pauvres (c'est la coutume à l'occasion du repas pascal de faire la part du pauvre). Et comme Judas doit promptement sortir pour affaires, personne n'est jaloux du geste d'honneur et d'amitié que Jésus vient de lui faire en lui présentant sa part...
Judas sort aussitôt... On le voit ouvrir la porte... et s'enfoncer dans la nuit.
364-Maintenant Jésus se sent soulagé : le départ du traître lui rend tout son calme ; il n'est plus entouré que d'amis. Eux du moins ils l'aiment vraiment malgré leurs défauts et leurs incompréhensions.
Voici le moment sacré du repas pascal. C'est une tradition dans chaque famille que le père, à ce moment, explique à ses enfants et à tous les membres de la petite communauté qui vit sous son toit, le sens du repas pascal... Il raconte comment s'est passée la Libération du joug des Egyptiens et il rappelle la signification de l'agneau rôti, de la salade de laitues amères et de la sauce couleur brique faite de fruits écrasés dans le vinaigre.
Jésus, avant de célébrer le rite sacré, avant d'entamer l'agneau de Pâque, fait à ses disciples la grande mise au point nécessaire :
« Depuis longtemps j'ai désiré manger cette Pâque avec vous... avant de sou ffrir... mais je vousje déclare... cette Pâque est la dernière car désormais ce qu'elle veut signifier sera vraiment réalisé dans le Royaume de Dieu. »
Le sang de l'agneau était déjà le symbole d'une réconciliation du peuple juif avec Dieu. Mais Jésus par son sang va vraiment réconcilier le genre humain avec Dieu et les hommes entre eux. Désormais plus besoin d'agneau pascal : la vraie victime, c'est Jésus. La vraie Pâque du Royaume de Dieu c'est la chair et le sang du Christ offerts en sacrifice.
365 Le repas est terminé... L'agneau pascal est mangé... Il reste sur la table
encore quelques galettes de pain et la quatrième coupe de vin (cette coupe est une sorte de gobelet très largement évasé, muni de deux petites anses).
Alors Jésus prend ce pain... Il prononce la formule de bénédiction prescrite... c'est-à-dire qu'il adresse à Dieu qui donne le pain la louange de remerciement (et avec quelle solennité, en ce moment, il lève les yeux vers le Ciel) ; il le partage et le donne à ses apôtres en disant :
« Prenez, mangez : ceci est mon Corps... mon Corps donné pour vous... Faites cela en souvenir de moi... »
De même il prend la coupe de vin : il remercie Dieu et la fait passer en disant :
« Buvez-en tous, car c'est mon Sang : le Sang du nouvel accord entre Dieu et les hommes, le Sang répandu pour vous, pour la multitude des hommes, en vue du pardon des péchés. »
En mangeant l'agneau pascal on vient de célébrer les rites de cet ancien accord passé entre Dieu et le peuple juif, pour le préparer à sa mission reli gieuse dans le monde ; et le jour de Pâque on aspergera encore le peuple entassé dans les cours du Temple avec le sang de tous ces agneaux pour signifier le pardon des péchés. Mais désormais tout cela est fini et dépassé. Tout ce sang est inutile... La vraie victime qui réconcilie le monde à Dieu, c'est le Fils de Dieu devenu homme, et resté Dieu. Et ce jour du Jeudi-Saint Jésus est déjà en état de victime comme il le sera bientôt sur la Croix, car dans son coeur il est déjà décidé à verser tout son sang. Désormais au lieu d'être aspergé du sang des victimes on devra manger cette chair immolée et boire ce sang versé. Et ainsi, les hommes s'uniront au Christ dans son sacrifice sauveur., ils s'uniront à son double sentiment de rejet du mal et du péché, d'amour pour son Père dont il fait toujours la volonté ; pourvu bien sûr que ces sentiments 'soient vrais et s'accompagnent du changement de vie corres pondant... Et pour s'unir dans la suite des âges et dans le monde entier à ce grand sacrifice du Christ auquel si peu ont pu prendre part en ces jours-là, Jésus a inventé ce merveilleux repas pour le remettre sans cesse à notre portée. C'est pourquoi il a donné cet ordre à ses apôtres : « Faites ceci en souvenir de mol. »
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| X- LA DERNIERE VEILLÉE (I0) |
366-A la lueur de la lampe à huile suspendue au plafond, c'est maintenant un long entretien qui commence pour se prolonger tard dans la nuit... On a rapproché les divans et les tapis ; et on fait cercle autour du Maître qui laisse déborder son cœur :
« Voyez-vous, je suis le Cep de vigne par excellence, le Cep donneur de Vie et vous, vous êtes les branches, les sarments. Mon Père, c'est le vigneron. Tout sarment qu'il trouve en moi d'improductif, il le coupe ; mais tout sarment qu'il voit porter du fruit, il le taille pour qu'il en porte davantage. Vous, vous êtes déjà émondés, taillés, car vous avez déjà tenu compte de mes paroles. Continuez à rester unis, vous en moi et moi en vous (comme le cep et les branches ne font qu'un même vivant). Un sarment ne peut rien produire s'il ne reste attaché à la vigne. Vous de même, si vous ne restez unis à moi. Oui, c'est moi le Cep de vigne et vous êtes les sarments. Si nous sommés unis ensemble, moi en vous et vous en moi, vous porterez beaucoup de fruits ; mais coupés de moi vous ne pouvez plus rien faire. Celui qui n'est pas uni à moi est comme le sarment coupé qu'on jette en dehors de la vigne : il se dessèche ; puis on ramasse en fagot tous les sarments secs et on les brûle au feu. Il y va de l'honneur de mon Père que vous portiez beaucoup de fruits : alors vous serez vraiment mes disciples. Et, vous le savez, si vous restez unis à moi et si vous tenez compte de mes paroles, vous pourrez demander ce que vous voudrez : vous êtes sûrs de l'obtenir.
367-Alors Jésus revient sur l'idée de la charité fraternelle, de l'amour du prochain .
s Tout comme le Père m'aime, moi aussi je vous aime. Tâchez de toujours mériter mon amour en tenant compte de ce que je vous ai prescrit ; tout comme moi je reste dans l'amour de mon Père parce que je lui obéis. Si je vous le dis, c'est parce que c'est cela qui cause ma joie, et je voudrais pour vous une joie aussi parfaite.
Et maintenant, je vais vous donner un commandement c'est un commandement nouveau, mais c'est mon commandement. Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. Personne ne peut aimer davantage que celui qui est prêt à donner sa 'vie pour ses amis. A votre tour aimez-vous entre vous ; c'est à cela qu'on reconnaîtra que vous êtes mes disciples, si vous avez de l'amour les uns pour les autres.
« Vous voulez bien être mes amis : faites donc ce que je vous commande. Oui, vous êtes mes amis... Voyez, je ne vous appelle pas « inférieurs »; « serviteurs ». Non.., l'inférieur, le serviteur ignore les intentions de son maître quand il lui obéit. Mais je vous appelle « mes amis » parce que vous êtes au courant de tout le plan que mon Père m'a confié à réaliser. Pourtant ce n'est pas vous qui m'avez choisi, c'est moi qui vous ai distingués ; c'est moi qui vous ai établis « apôtres » et bientôt vous allez partir. Mais vous devrez produire du fruit et il faudra que ce soit durable, pour que mon Père vous accorde tout ce que vous lui demanderez en mon nom... En tout cas ce que je vous commande par-dessus tout, c'est que vous vous aimiez les uns les autres. »
368 Et Jésus met ses apôtres bien en face de la triste réalité.
« Si le Monde a pour vous de la haine, sachez bien qu'il m'a haï avant vous. Mais c'est normal. Si vous étiez encore du Monde, le Monde vous aimerait comme il aime tous ceux qui vivent à sa manière ; mais vous ne faites plus partie du monde : en vous choisissant je vous en ai fait sortir et voilà pourquoi le monde vous hait. (Le monde enrage de voir des vies si différentes de la sienne.) Souvenez-vous de ce que je vous ai dit : le serviteur n'est pas mieux traité que son maître. Puisqu'ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront aussi ; comme ils ont épié mes faits et gestes, ils épieront les vôtres Ils seront partout et toujours vos adversaires, et cela à cause de moi, car ils ne veulent pas reconnaître Celui qui m'a envoyé (ils sont contre Dieu). Si je n'étais pas venu, si je ne leur avais rien dit, ils ne seraient pas coupables, car ils n'auraient aucune raison de croire. Mais maintenant ils n'ont plus d'excuse : celui qui me hait, hait aussi mon Père. J'ai fait devant eux des choses que personne n'a jamais faites. Si encore je n'avais rien fait pour prouver ma mission, ils seraient excusables. Mais ils ont pu voir des miracles et cela ne les a pas empêchés de nous poursuivre avec rage, moi et mon Père. Vraiment le texte de leur Loi s'est réalisé mot pour mot : « Ils m'ont détesté sans raison. »
369 « Mais consolez-vous, votre « Défenseur » viendra. C'est l'Esprit de Vérité qui vient du Père. Je vous l'enverrai d'auprès du Père, et Il saura prendre ma défense. Quant à vous, vous irez parler de moi, car vous avez vécu avec moi dès le début. Mais que ce sera , difficile !... Je vous le répète pour que vous ne soyez pas surpris et que vous restiez sur vos gardes pour tenir bon. Oui, on vous rejettera dela communauté juive ; on ira jusqu'à vous tuer et on croira bien faire : on s'imaginera travailler pour la cause de Dieu, car on dira que vous blasphémez en proclamant que je suis Dieu. Mais ceux qui agiront de la sorte prouveront qu'ils ne connaissent pas vraiment ce qu'est le Père ni ce que Je suis. Je vous dis tout cela pour que, le moment venu, vous vous en souveniez ; vous pourrez dire alors : Il nous avait bien prévenus. Et si je ne vous en ai pas parlé plus tôt, c'est que j'étais avec vous pour longtemps encore. »
Les apôtres sont atterrés : ils ne pensent qu'à une chose : Jésus va les quitter.. Que vont-ils devenir ? Alors Jésus dit encore : « Oui, Je m'en retourne vers Celui qui m'a envoyé. Mais quoi ?... Personne ne me demande plus : « Où allez-vous ? » Vous voilà devenus tout tristes,: c'est sûrement à cause de ce que je viens de dire. Allons, il faut me croire : quand je vous dis que c'est tant mieux pour vous si je m'en vais, je dis la vérité. En effet, si ie ne m'en vais pas, votre Défenseur, votre Soutien ne viendra pas vous rejoindre. Si vous voulez que je vous l'envoie, il faut bien que je parte. Mais aussi, quand il sera venu, vous verrez comment il saura montrer en pleine évidence que le Monde est dans son tort. Il montrera au Monde en quoi consiste son péché d'aveuglement puisqu'il n'a pas voulu croire en moi (le Monde a renié le Christ à tort : le Saint Esprit qui anime l'Eglise, la société de tous ceux qui croient en Jésus, le prouvera au cours des siècles). Il montrera au Monde comment il a été injuste envers moi et la preuve c'est que je remonte vers mon Père et que vous ne me verrez plus. (Jésus était innocent : l'Esprit Saint qui agira dans l'Eglise prouvera par les miracles faits au nom de Jésus comment il existe toujours, mais au Ciel où il a été dignement reçu par son Père) Enfin il montrera au Monde comment, dans son jugement, c'est Satan qui a été condamné (en effet, on a jugé le Christ, mais c'est un faux jugement — et Satan qui a poussé les hommes à le faire en sort vaincu : par sa passion, Jésus est victorieux du Mal et dès lors dans le Monde le culte de Jésus supplantera celui de Satan, celui du Mal).
« J'aurais encore bien des choses à vous dire comme celles-là, mais c'est trop fort pour vous ; c'est trop difficile : vous ne pourriez les porter. Mais l'Esprit de Vérité, quand il viendra, vous guidera vers la découverte de la Vérité intégrale (au long des siècles la Vérité sur Dieu et sur le Monde sera de mieux en mieux comprise). Il ne vous enseignera pas une doctrine nouvelle. Non, il vous redira ce que vous savez déjà et vous fera découvrir l'avenir. Son enseignement sera tout à mon honneur : il ne fera que reprendre ma. doctrine pour vous la faire mieux comprendre. Pour moi, vous le savez, je n'ai pas parlé de mon propre chef : ma doctrine, c'est celle de mon Père. Mais tout ce qui est propre à mon Père m'appartient aussi en propre. Je puis donc dire avec raison que l'Esprit (qui sort du Père) ne fera que prendre ma doctrine pour vous la faire mieux comprendre. »
« Ainsi donc encore un peu de temps et vous ne me verrez plus ; puis de nouveau encore un peu de temps et vous me reverrez.» Parmi les apôtres plusieurs chuchotent : « Que veut-il dire : « Encore un peu « de temps et vous ne me verrez plus ; puis de nouveau encore un peu de temps et « vous me reverrez » ? Combien cela peut-il faire «un peu de temps» ? On n'y « comprend rien.» Jésus sent qu'ils veulent l'interroger (mais ils n'osent pas) :
« Vous cherchez entre vous le sens de ce que je viens de dire : « Encore un peu de temps et vous ne me verrez plus, puis encore un peu de temps et vous me reverrez. Eh oui, le jour arrive où vous gémirez, où vous pleurerez tandis que les gens du monde, eux, triompheront et exulteront de joie ; cependant vous resterez accablés de tristesse. Mais voici que soudain votre tristesse se changera en joie. (C'était leur prédire son arrestation, sa mort, la. joie délirante de ses ennemis, mais aussi sa résurrection.) Prenons l'exemple d'une femme sur le point d'accoucher : elle est toute angoissée à la pensée que l'heure de ses souffrances approche. Mais, quand elle a donné le jour à son enfant, elle ne se souvient plus de ses douleurs tellement elle. est heureuse d'avoir mis un homme au monde. Vous êtes déjà tout tristes à la pensée que je vais vous quitter ; mais nous nous reverrons : alors ce sera pour vous la joie parfaite et rien au monde ne pourra ravir votre bonheur. Oh ! alors, vous ne me demanderez plus rien. Jusqu à présent je vous ai parlé avec des comparaisons pour vous faire comprendre, mais alors je vous parlerai ouvertement du Père, sans mots couverts; Ce jour-là vous Le prierez en mon nom. Quoi que vous Lui demandiez le Père vous l'accordera en mon nom. Jusqu'à présent vous n'avez rien demandé en mon nom ; demandez et vous recevrez ; alors vous serez parfaitement heureux. Remarquez bien : je ne dis même pas que je solliciterai le Père pour qu'Il vous accorde ce que vous Lui demanderez. Non ; à quoi bon ? Le Père Lui-même vous aime. Il vous aime, car vous m'aimez et vous avez cru que je suis vraiment sorti de Dieu. Car je suis en effet sorti du Père pour venir en ce monde : maintenant je quitte le monde pour retourner vers le Père. »
370 Quelques disciples croient bien faire d'expliquer à Jésus qu'ils croient comprendre « Vous parlez en effet clairement et sans images maintenant. Vous savez tout, nous en sommes certains. C'est inutile de vous interroger. Nous croyons que vous êtes sorti de Dieu. Ah vous croyez maintenant et pourtant le moment arrive, nous y sommes presque, où vous vous enfuierez chacun de votre côté et me laisserez seul... Seul ?... Oh non !... c'est trop dire ; je ne suis jamais seul car le Père est avec moi. Je vous dis cela pour que vous soyez tranquilles sur mon sort. Mais je vous le répète : vous allez être persécutés dans le monde... Cependant gardez toujours confiance : le Monde, je l'ai vaincu. »
« C'en est fait ; désormais le Fils de l'Homme est comme suspendu au-dessus de terre, et Dieu s'en trouve déjà honoré. (Jésus a déjà accepté dans son coeur sa mort sur la Croix pour le salut du monde et la gloire de Dieu son Père ; Judas est parti le livrer : sa passion est déjà commencée.) Mais si, grâce au Fils de l'Homme, Dieu a déjà trouvé son honneur, à son tour Dieu se charge de l'honorer, lui, et cela ne va pas tarder. Mes petits enfants, je n'ai plus que quelques heures à passer avec vous. Vous me chercherez et je vous le dis maintenant à vous comme je l'ai dit aux pharisiens et aux prêtres : Là où je vais vous ne pourrez pas venir. Cette nuit même vous serez tous découragés en voyant ce qui doit arriver. Dans les Livres Saints, il y a cette parole : « Je frapperai le berger, et toutes les brebis du troupeau seront dispersées. »
Simon Pierre lui dit : « Mais où allez-vous donc ?... Là où je vais, je te le répète, tu ne peux pas me suivre pour le moment : plus tard, oui, tu me suivras. Mais Seigneur, pourquoi pas dès maintenant ? Croyez-le, quand même tous les autres seraient découragés, moi, je tiendrai bon. Tel que vous me voyez là, je suis prêt à marcher avec vous à la prison et à la mort. Oui je suis prêt à dcnner ma vie pour vous. Ah ! tu es prêt à donner ta vie pour moi ? Et bien je te le dis : cette nuit même, le coq n'aura pas chanté deux fois que trois fois tu auras eu la lâcheté de dire que tu ne me connais pas Jamais Seigneur ! vous pouvez me croire. On me conduirait plutôt à la mort avec vous. Mais je ne vous renierai pas. Simon, Simon ! ... Satan a obtenu la permission de tous vous faire passer par une rude épreuve, comme le blé qu'on fait passer par le crible. Moi, de mon côté, j'ai prié spécialement pour toi Simon, pour que tu ne perdes pas ta confiance en moi ; mais toi à ton tour, quand tu seras revenu de ton écart, travaille à fortifier la foi de tes frères... Car ce sera difficile. Mais consolez-vous, lorsque je serai ressuscité, j'irai vous attendre en Galilée.
371-« Désormais tout est changé.. (Il faut prendre une autre tactique.) Quand je vous ai envoyés en mission sans bourse, sans sac de voyage, sans souliers, avez-vous manqué de quelque chose ? Non, de rien », répondent-ils.
En effet ils pouvaient alors compter sur la sympathie des gens et leur hospitalité. Maintenant c'est tout différent. Ils vont vivre comme des hors la loi, des proscrits, des parias. Ils vont être recherchés par la police et ils devront se cacher, prendre des provisions comme pour un exil et presque s'armer pour se défendre.
« A partir de maintenant, celui qui a de l'argent, qu'il emporte sa bourse et aussi son sac de voyage ; si vous n'avez pas d'épée, vendez plutôt votre manteau pour acheter des armes. Car voici venir le moment où ce qui est prédit dans les Livres Saints va s'accomplir et jusqu'à cette parole : « On l'a mis au rang des brigands. » Oui tout ce qui a été prédit sur moi va arriver. »
Les apôtres s'en doutent bien un peu... Depuis plusieurs jours, ils sentent qu'un complot se trame autour d'eux. Et ils ont secrètement acheté des armes pour rassurer leur maître. Tout fiers ils vont les sortir de leur cachette. « Justement, Seigneur, nous avons pris nos précautions, nous avons ici déjà deux poignards. » Jésus sourit d'un tel enfantillage. « Cela suffit, n'en parlons plus. » I ls n'ont pas encore compris ce que Jésus veut leur dire.
372-« Allons, ne vous inquiétez pas ! Vous croyez en Dieu n'est-ce pas ? .. Ayez aussi confiance en moi. Savez-vous que dans la ville de mon Père il y a beaucoup de maisons... sinon je vous l'aurais dit, car je pars à ?'avance pour vous préparer là où je un logement. Après quoi je reviendrai vous prendre avec moi pour que vous soyez me trouve. D'ailleurs pour aller où je vais vous connaissez bien le chemin. Mais, Seigneur, nous ne savons même pas où vous allez, interrompt Thomas, comment voulez-vous que nous en connaissions le chemin ? »
Ils ne comprennent pas que Jésus se sert d'un langage imagé. Thomas se figure que Jésus part vraiment en voyage.
« C'est moi qui suis à la fois le Chemin, le Guide sûr pour la route et la Nourriture de vie pour le voyageur. Et personne ne peut arriver chez le Père s'il ne passe par moi Mais celui qui me connaît bien est certain de connaître mon Père. D'ailleurs, vous, vous le connaissez bien le Père, vous l'avez vu. »
Ils comprennent de moins en moins. Quand est-ce qu'ils ont bien pu voir le Père ? Ils ne s'en souviennent pas. A moins que Jésus veuille dire que son Père lui ressemble physiquement. Philippe veut un éclaircissement.
« Eh bien, Seigneur, montrez-nous donc le Père, c'est tout ce que nous demandons.
— Comment ! depuis le temps que je suis avec vous, tu ne me connais pas encore ?... Mais voyons, Philippe, celui qui me voit, voit mon Père. Comment peux-tu me dire : « Montrez-moi le Père. » Alors, tu ne crois pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ? »
Ce soir encore ils ne peuvent s'élever à une idée plus spirituelle : il ne s'agit pas de voir Dieu avec un corps : Dieu c'est un Esprit. Mais ils doivent reconnaître en Jésus le Fils de Dieu et donc Dieu lui-même présent et agissant en lui. Il l'a pourtant assez dit et prouvé.
« Ce que je dis là, ce n'est pas pour me vanter. Mais le Père qui demeure en moi accomplit par moi ce qu'Il veut. Croyez-moi donc quand je dis : Je suis dans le Père et le Père est en moi. Et si vous ne me croyez pas sur parole, croyez-moi du moins à cause de tous les prodiges que j'ai faits pour le prouver. D'ailleurs vous verrez plus tard : ceux qui croiront en moi feront les mêmes prodiges que moi, et même de plus extraordinaires. En effet, vous savez que je retourne chez mon Père. Une fois rendu auprès de Lui, je me charge d'accomplir tout ce que vous demanderez de faire en mon nom, car il faut que le Père soit honoré dans la per sonne de son Fils : il vous suffira donc de demander quelque chose au nom de ma dignité de Fils pour que je le fasse. »
373 « Mais il faudra prouver que vous m'aimez vraiment. Et comment le prouverez-vous ? En tenant compte de ce que je vous ai prescrit de faire. Alors, oui, je prierai le Père pour vous. Et en mon absence, pour vous aider, il vous enverra un fameux Défenseur : celui-là ne vous quittera plus : c'est l'Esprit de Vérité. C'est un privilège-qui n'est pas accordé à n'importe qui : non, beaucoup voudraient le voir pour le connaître. Mais vous, vous le connaissez, il habite chez vous, il est en vous. »
Les gens du monde ne sont pas assez réfléchis et intérieurs pour sentir intimement que l'Esprit Saint agit en eux, conduit Ieur vie ; ils sont trop distraits. trop absorbés par la vie matérielle : jamais ils ne se recueillent, ils ne veulent pas réfléchir pour savoir comment leur vie s'écoule, ils fuient le silence. Ils ne peuvent vivre avec cette personne divine, cet envoyé du Père et du Fils qui est comme la flamme d'amour qui jaillit entre l'un et l'autre et qui peut donner au coeur humain l'étincelle de cet amour de Dieu.
« Je pars, mais soyez sans crainte, je ne vous laisse pas orphelins. Non, je vous reviens bientôt. Encore quelques heures et le Monde ne me voit plus, mais vous, vous me verrez car je vivrai toujours... et vous aussi vous vivrez (de cette vie d'union à moi), car alors vous connaîtrez que je suis dans mon Père, vous connaîtrez (d'une manière intuitive), que vous êtes en moi et que moi je suis en vous. »
Ce grand courant de vie divine que Jésus apporte dans le monde, ils y participeront dans une certaine mesure ; ils se sentiront pour ainsi dire unis à Jésus et par Jésus à Dieu.
« Pour cela, je vous le répète, il faut m'aimer ; et m'aimer, c'est connaître et tenir compte de mes commandements. Celui qui m'aime vraiment, mon Père l'aimera ; et moi aussi je l'aimerai et je viendrai me montrer à lui d'une manière éclatante.
L'apôtre Jude qu'il ne faut pas confondre avec Judas de Quérioth lui dit :
« Mais alors Seigneur, il y a quelque chose de changé. D'après ce que vous nous avez déjà dit, vous devez un jour vous montrer d'une manière éclatante à la face du Monde. Et à présent vous nous dites que ce sera seulement devant nous en particulier. » (Il n'est pas satisfait, l'apôtre Jude, car lui aussi, il voudrait bien voir le coup de théâtre du Messie tant attendu.)
«Vois-tu, Jude, il faut bien comprendre ma pensée. Je veux dire que celui qui me prouve son amour en tenant compte de mes commandements, celui-là mon Père le chérira : nous viendrons habiter dans l'intime de son coeur ;. tandis que celui qui ne m'aime pas le prouve en ne tenant pas compte de mes paroles. Je ne vous dis pas cela de mon propre chef. Je ne suis que le porte-parole du Père. Oh ! je le sais, je vous ai dit, pendant mon séjour auprès de vous, des choses bien difficiles à comprendre. Mais l'Esprit Saint, votre Défenseur, celui que vous enverra mon Père en mon nom, vous rappellera tout cela et vous fera mieux comprendre.
374-Et maintenant je vous fais mes adieux : je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix (ce qui veut dire au revoir e, adieu »). Ah ! oui, la paix ! ... Le monde peut tout au plus la souhaiter, mais moi je vous la donne l... Allons, consolez-vous et n'ayez pas peur. Vous avez bien entendu ce que je viens de dire : je m'en vais, mais je reviens bientôt. Vous devriez au contraire, en tant qu'ami désintéressés, vous réjouir à la pensée que je vais bientôt retrouver mon Père. Songez donc : le Père ! ... Il est plus grand que moi. (Jésus parle do son état d'homme, de créature qui va être soumise à la souffrance et à la mort, et non de son état de Dieu égal à son Père.) Enfin maintenant vous voilà bien avertis de tout ce qui va arriver ; ainsi vous pourrez mieux croire. Je n'ai plus grand chose à vous dire... Le Prince du Monde approche. Certes, il n'a sur moi aucune prise, mais il faut bien que j'entre dans le plan que m' a fixé le Père. (Il va donc se soumettre à toutes les machinations des agents du mal, de ceux qui dans leur coeur ont laissé Satan, le mal, le péché s'installer.) Le monde pourra ainsi constater mon amour pour le Père (c'est volontairement que Jésus marche à la mort). Allons, il est temps, levez-vous, partons d'ici. »
375 Jésus se tait quelques instants. A l'issue du repas pascal on avait coutume de réciter ou de chanter le « Hallel », cantique de remerciement à la louange de Dieu. Mais auparavant Jésus hve les yeux au Ciel et fait cette longue prière : « 0 mon Père, l' heure solennelle est venue : faites éclater votre puissance pour le triomphe de votre Fils, afin qu'à son tour votre fils rende honneur à votre majesté... car Vous lui avez donné autorité sur tout être humain et Vous lui avez confié tous les hommes pour leur donner la vie qui ne finit pas ; et cette vie qui ne finit pas consiste à Vous connaître, Vous le Vrai Dieu et à connaître votre envoyé Jésus-Christ. Pour moi voilà terminée l'oeuvre que Vous m'aviez donnée à faire : j ai travaillé à votre gloire. Maintenant, Père, assurez-moi auprès de Vous cette vie glorieuse que j'avais déjà bien avant que le Monde n'existât.
« Je Vous ai fait connaître à ceux que Vous avez choisis et tirés du monde pour me les confier. Ils étaient à Vous (en qualité de créatures). Vous me les avez confiés. Ils vous sont restés fidèles. Ils savent à présent que c'est vraiment Vous qui m'avez confié ma mission, car les vérités que Vous m'aviez commandé de dire, je les leur ai dites et ils les ont acceptées ; ils ont compris vraiment que je suis sorti de Vous et ils ont cru à ma mission. C'est pour eux que je prie. Je ne prie pas en ce moment pour le monde mais pour eux, parce que vous me les avez confiés. Ils restent toujours à Vous, car tout ce qui est à moi vient de Vous et reste à Vous, et tout ce qui est à Vous est à moi. Mais vraiment ils me font honneur. Voilà que désormais je quitte le monde, mais eux, ils y restent, dans le monde, tandis que moi je vais vers Vous. Alors, Père très Saint, c'est pour eux que je Vous prie spécialement. Gardez-les bien pour l'honneur de Votre nom de sorte qu'ils soient unis entre eux comme nous le sommes entre nous. Pendant que j'étais avec eux je veillais sur eux pour qu'ils soient toujours dignes de Vous, car j'avais à veiller sur Votre honneur. Et je les ai conservés bien fidèles. Aucun d'entre eux ne s'est perdu si ce n'est ,( l'Enfant de perdition », comme les Livres Saints l'avaient prédit (il s'agit de Judas). Je vais à Vous et avant de quitter définitivement le monde, j'ai tenu à parler ainsi devant eux pour qu'ils partagent ma joie parfaite. Oui, je leur ai transmis vos volontés ; et, de ce fait, le monde a maintenant pour eux de la haine, car ils ne sont plus des gens du monde désormais, comme moi je ne suis pas du monde. Et cependant je ne Vous demande pas de les enlever du monde,'mais de les garder du Mal qui est dans le monde : ils ne sont plus du monde, comme moi je ne suis pas du monde, mais comme Vous m'avez envoyé dans le monde, moi aussi, à mon tour, je les ai envoyés dans le monde. Affermissez-les, consacrez-les dans cette foi à Votre parole ; Votre parole c'est la vérité. Moi-même je m'affer mis, je me consacre, si je puis ainsi parler, dans cet attachement à Votre volonté, et je me sacrifie, afin qu'à leur tour ils soient affermis, consacrés et sanctifiés.
376 Et je ne prie pas seulement pour eux, mais pour tous ceux qui croiront en moi en les écoutant. Je Vous demande qu'ils ne fassent qu' « un » tous ensemble comme nous ne faisons qu' « Un » tous les deux : Vous en Moi et Moi en Vous. Je Vous demande qu'ils ne soient ainsi qu'Un en Nous : alors ce sera vraiment aux yeux du monde la marque éclatante de la mission que Vous m'avez confiée (seul, en effet, l'amour divin peut établir et maintenir une union profonde entre tous les hommes, quelle que soit la race, la classe, la patrie... parce qu'ils doivent se sentir frères entre eux et fils du même Père...). Pour ma part je leur ai communiqué déjà un peu de cette vie glorieuse, de cet amour qui fait notre vie d'union à Nous et qui Nous est propre, afin qu'ils réalisent cette union entre eux comme Nous, Nous la réalisons entre Nous. Ainsi, moi vivant entre eux et Vous vivant en moi, ils en arriveront à être comme fondus dans une vie commune d'unité. Et à les voir le monde pourra être convaincu que Vous m'avez bien envoyé sur la terre et que Vous les aimez de cet amour dont Vous m'aimez. 0 mon Père, puisque Vous me les avez confiés, je veux qu'ils soient toujours avec moi et que là où je suis ils soient aussi. Je veux Qu'ils connaissent cette vie glorieuse que dans votre amour Vous avez voulu être la mienne, Vous qui m'avez toujours aimé, bien avant la création du monde. 0 mon Père, Vous êtes souverainement juste, dans vos jugements : le monde, lui, Vous a méconnu et rejeté, mais moi je Vous ai connu, aimé et je Vous ai fait connaître et aimer, si bien que ceux qui sont là savent que c'est Vous qui m'avez envoyé. Je continuerai à Vous faire connaître ef à Vous faire aimer pour que Vous, en retour, Vous les aimiez de cet amour dont Vous m'avez aimé et que moi je ne fasse qu'un avec eux. »
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Références fin de la série 7
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(6) Luc, XIII 34-35; XXI 5 à 34. Marc, XIII I à 32. Mathieu, XXIII 37 à 39; XXIV 1 à 37; XXV 31 à 46,
(7) Luc, XXI, 37-38; XXII, 1 . -6. Marc, XIV, 1-12; 10-11. Mathieu, XXVI, 1-5 ; 14-16. Jean, XVIII, 2.
(8) Luc, XXII, 7-13. Marc, XIV, 12-16. Mathieu, XXVI. 17-19.
(9) Luc, XXII, 14-23. Marc, XIV. 17-25. Mathieu, XXVI, 20-29. Jean, XIII,,149 ; 21-30
(I0) Jean XIII, 31; XV-XVI ; XIII, 31-38; XIV; XVII. |
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