Prêtres du Monde

+ Sr Denise Christiaenssens

Ermite de la croix o.f.s.

Dans le diocèse de Rimouski.

Ermite franciscaine consacrée par voeux
public  par Mgr. Bertrand BLanchet 2007

Maintenant sous obéissance de  Mgr Pierre André Fournier  et ami de ma famille depuis quelques années

-Ma consécration est pour ma famille
-mes prêtres vivants ou décèdés du monde
-toute personne qui fait une demande

J'ai déménagé et Tellus ne donne pas le service, donc j'ai donc changer d'adresse  de @

voici la nouvelle

 

 

ermitedelacroixofs@live.ca

Livre d'or-Un petit mot fait du bien et cela vous permet aussi de lire les commentaires des gens.  Ne laissez pas de message personnel s.v.p.
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DU COMITÉ DIOCÉSAIN
DU MINISTÈRE PRESBYTÉRAL

AS-TU DÉJÀ PENSÉ À
DEVENIR PRÊTRE?


LE GRAND SÉMINAIRE, ÇA TE DIT QUELQUE CHOSE ? OUI REGARDE LE LIEN PLUS BAS
Titre de la série :
prière de vie_vie de prière
Titre de la page:

Vers les sommets

Nom de l'auteur:
P.Irénéen.Hausherr.s.j.

XVII
Vers les sommets

Homilia pros Theon.

Pros Theon : ce n'est pas un colloque habituellement ; c'est une visée, un mouvement vers, une attirance subie, une aspiration soutenue, une poursuite : Si quomodo comprehendam...1, une « chute de grave » vers le lieu du repos. Amor meus, pondus meum. Et mon amour, c'est ma volonté cachée, absorbée, perdue dans la volonté de Dieu, subjuguée par elle, domptée, vaincue, comme la masse de l'infiniment petit qui gravite invinciblement vers l'infiniment grand. Demandons à Notre-Seigneur Jésus-Christ de faire notre volonté prisonnière de la sienne et que nous disparaissions en lui afin d'accomplir avec lui toute l'oeuvre du Père.

Le secret de la prière et de la contemplation, c'est la foi. La très sainte Vierge Marie, la plus grande des contemplatives, est celle qui a eu la foi. Elle eut de grandes pensées sur toutes choses : en tout, elle rencontrait la Cause première, spontanément, sans peine ; son âme vivait à plein la religion de son peuple. Elle rattachait les plus petits événements de sa vie à sa foi. C'est cela que l'on appelle : vivre de la foi, ou encore, d'un terme non évangélique, mais de tradition chrétienne : vivre de contemplation. Contempler, c'est voir, dans l'infiniment petit, l'infiniment Grand, ou, à travers le visible temporel, l'invisible éternel, et à travers les causes secondes, la Cause Première.

Un autre mot très employé par les auteurs spirituels anciens, définit la contemplation : contempler, c'est traverser, traverser le monde visible pour monter jusqu'aux attributs invisibles de Dieu. Marie faisait cela d'un élan spontané. Non sans souffrance : surprises pénibles, déceptions, craintes; tous les mystères douloureux. A travers les douleurs, comme à travers les joies, elle pratiquait la contemplation. C'est au moment où elle est appelée à devenir la Mère de Dieu qu'elle se donne le titre de servante. Il y a donc une relation étroite entre la maternité divine et le service du Seigneur.

Nous aussi, nous possédons deux titres : serviteurs au sens fort du mot, et images du Créateur, enfants de Dieu, d'autant plus enfants que serviteurs. L'intimité et la dignité sont en proportion de l'humilité et de l'esprit de service. Notre tendance naturelle est de nous dérober devant tout ce qui est pénible et humiliant par manque d'humilité, et devant les grandes choses par fausse humilité. La très sainte Vierge Marie a surmonté ce double écueil. Elle a pu entrevoir le Calvaire, et elle l'a accepté. Elle a compris la grandeur unique de sa maternité et elle l'a acceptée. La même humilité fait accepter l'opprobre et la grandeur. On ne s'éloigne pas de Dieu par humilité. On ne refuse pas les grâces de Dieu par humilité. Les vraies grandeurs qui nous sont offertes, sont les ascensions spirituelles. Sans doute, soyons prudents. Faisons-nous éclairer. Mais ne déclarons pas a priori : « Tel degré d'oraison n'est pas pour moi ». Pourquoi pas pour vous ? Parce que vous êtes la plus petite des servantes du Seigneur ? Marie était la plus petite des servantes du Seigneur. A partir de David et de Salomon, sa famille a dû descendre, dégringoler des palais royaux jusqu'à l'échoppe de Nazareth. Et parce qu'elle est la plus petite, elle accepte la grandeur. Méditons cela dans les deux sens : Dieu doit être obéi, aussi bien quand il nous propose l'épreuve que lorsqu'il nous offre la grâce de progresser dans la vie spirituelle. Cramponnons-nous à la foi de la Très Sainte Vierge ! Au ciel elle n'en a plus besoin ! Qu'elle nous la donne ! Qu'elle nous aide à sentir que la foi est la victoire sur toutes les difficultés de la vie quotidienne ! Qu'elle transporte les montagnes qui écrasent notre âme et notre coeur. Qu'elle mette dans notre esprit une sérénité habituelle qui fasse honneur à notre Dieu. « Malheur à la science qui ne tourne pas à aimer ! » Une telle science n'est pas la vraie gnose ; elle ne mène qu'à la vaine gloire. Le problème se pose des rapports entre l'amour de Dieu et la connaissance de Dieu. Les théoriciens distinguent et quelquefois oppo­sent la mystique séraphique et la mystique chérubique ; ils discutent de leurs rapports mutuels. Un mot de saint Grégoire de Nysse a connu une grande fortune : « Finalement, dit ce Père, l'acte de l'intelligence et l'acte de la volonté (l'amour) sont une seule et même chose : la contemplation elle-même devient amour de Dieu ». Les théoriciens sont d'accord, en tout cas, pour dire que la contemplation n'est véritable et ne sanctifie que dans la mesure où le degré de charité correspond au degré de connaissance de Dieu. Sur le plan de la mystique, l'adage est donc vrai : « malheur à la science qui ne tourne pas à aimer ! » En pratique il n'y a pas à s'en préoccuper : la « science » véritable tourne d'elle-même à « aimer ». Pourquoi ?

— Parce que la vraie contemplation ne se développe qu'à mesure que l'âme se purifie et se détache de tout ce qui n'est pas Dieu. L'amour-propre va diminuant, et pour autant la charité grandit. L'âme, en effet, est comme une capacité de recevoir : plus elle se vide de l'amour-propre, plus la charité l'envahit. La contemplation inférieure conduit à la charité envers le prochain et, par elle, nous rend aptes à mieux comprendre Dieu-Charité. C'est ainsi que l'intelligence et la volonté sont les deux pieds avec lesquels on monte l'échelle de la perfection. Au sommet, c'est Dieu, qui donne connaissance et béatitude à l'intelligence, charité et perfection à la volonté. Le tout s'identifie dans un état infiniment simple et infiniment riche. « Fuyons d'ici ! » dit Platon, s'élançant de la prison de son corps vers la contemplation du Bien suprême. Il ne faut pas nous installer dans la vie présente. Le christianisme porte en lui-même l'interdiction de s'établir ici-bas. Le christianisme est une doctrine de passage et de marche en avant. Quiconque s'installe cesse d'être chrétien par l'esprit. Nous n'avons pas sur terre de cité permanente 2 , mais nous en cherchons une, nous cherchons un état (status), une stabilité qui n'est pas de ce monde. Il faut prendre cela au sérieux. Ce n'est pas facile ! Malheur à l'apatride dans les conditions actuelles du monde ! Il est destiné à subir un camp de concentration ou à errer sans repos ! Comme lui, nous sommes ici-bas sans patrie définitive. Mais il ne nous suffit pas de le dire ; il faut croire que c'est ainsi, et en conséquence, ne considérer aucun événement temporel ni comme un malheur absolu, ni comme un bonheur définitif ; mais tout recevoir de la Providence divine avec liberté intérieure.

Tout ce qui tend vers Dieu, tend à se séparer du monde. Cette loi de détachement a été admise par tous ceux qui, croyant en Dieu, ont aspiré à s'unir avec lui. « Emigre d'ici-bas » dit l'un d'eux, « si tu aspi­res à l'oraison »3. Il y a donc une séparation à accepter, et elle est parfois douloureuse. Une vieille religieuse sur le point de mourir, me disait : « En somme, je n'ai pas eu beaucoup de sacrifices à faire dans ma vie. Mais il y en a un qui m'a coûté : partir de chez moi ». Après soixante ans, c'était encore pour elle le plus dur. « Emigrer d'ici-bas » : cela semble peut-être impossible. Mais cela s'explique un peu plus loin : « Considère-toi comme un citoyen du ciel ». Nous sommes des émigrés sur le chemin du retour. Revenons à ces vieilles idées. Elles sont à la base de notre morale chrétienne. Il ne s'agit pas de quitter tout matériellement. Notre-Seigneur disait en priant pour les siens : « Je ne te demande pas de les retirer du monde » 4. De même, pour ceux qui aspirent à la perfection, il n'est pas nécessaire qu'ils se retirent totalement du monde. Il faut seulement qu'ils ne s'y établissent pas à demeure. Il ne faut s'installer nulle part : ni dans un lieu, ni dans un emploi, ni dans une théorie, ni dans une dévotion, ni dans un esprit, ni dans un coeur. Si notre détachement n'est pas effectif, si nous ne sentons pas les arêtes vives du sacrifice nous écorcher l'âme et le coeur, si nous nous contentons de prononcer le mot « détachement » avec une certaine suavité, ne nous y trompons pas : nous n'y sommes pas encore. La souffrance comporte toujours quelque peu de détachement. Aussi, bien accueillie, est-elle la meilleure préparation et la porte même de la prière. Quant aux joies de la contemplation, il faut bien qu'elles deviennent sensibles pour être des « joies ». C'est pourquoi il y a des âmes qui fixent toute leur attention sur ce qui se passe en elles. Elles sont portées à tout attribuer à Dieu, à voir dans leurs moindres impressions un signe de leur amour de Dieu et de leur union à lui. Ici doit intervenir ce que la tradition (elle ne date pas d'aujourd'hui) appelle « le discernement des esprits ». Il faut bien nous garder de prendre tout ce qui se passe en nous comme une intervention directe de Dieu. Il est facile de se tromper sur le sens de ces prétendus « signes » : ils sont peut-être des poussées de sentiments inférieurs.Mais il y a une expérience intérieure sur laquelle on ne se trompe jamais : aussi longtemps que quelqu'un se croit heureux, il est heureux.

Or la foi nous dit que tout ce qui vient de Dieu est une marque de la Charité Première qu'il est lui-même. Tout ce qui se passe en moi, dans ma vie intime, je ne le considère pas comme un « signe » qui m'est envoyé à moi, comme à la Vierge Marie ou aux Prophètes ; mais je l'accepte comme un rappel de ma foi en Dieu notre Père, le Dieu-Charité. Alors, je puis en toute vérité me croire heureux.Et si par là j'arrive peu importe de quelle manière, intellectuellement, puérilement, sentimentalement à me croire réellement heureux, je me moque de tous les « signes » !

Oraison et « suppression de pensées » 5.

Est-il sage de chercher positivement à vider son esprit de tout concept ? Il y a des mystiques qui l'enseignent délibérément : ce sont les mystiques naturalistes, celle des Hindous. C'est la seule manière pour eux d'entrer dans le nirvâna. Mais qu'en est-il au point de vue chrétien, ou simplement au point de vue de la nature intégrale de l'homme ? Mis à part quelques quiétistes avancés, on peut dire qu'aucun auteur chrétien orthodoxe n'a enseigné la nécessité de ce vide total. Un grand nombre d'entre eux met plutôt en garde contre une pareille prétention. Vous connaissez le mot de sainte Thérèse : « Nous sommes déjà assez sottes par nature, sans le devenir par grâce. »

La « suppression des pensées » distrayantes ne s'obtient pas par des moyens artificiels. On y arrive par les purifications ordinaires, de la vie spirituelle subies avec patience. La première chose à faire, c'est de se libérer des idées fixes. Nous en avons tous de ces idées obstinées perpétuellement ramenées par nos affections. Quand notre coeur est dégagé, nos idées ne nous importunent plus. Il n'existe pas de raccourci pour parvenir à l'oraison. Il n'y a que la voie royale de la patience. Tous les raccourcis nous fourvoient ou nous attardent, et tôt ou tard nous obligent à reprendre la voie normale des purifications.

Lorsqu'on a franchi les premières étapes de la vie spirituelle, il arrive qu'on connaisse de nouveau les harcèlements de ces souvenirs importuns. On essaiera de les écarter. Y parviendra-t-on ? La plupart du temps, non. Que faire alors ? Il faut recommencer la purification ascétique du coeur pour en exclure la passion qui les cause.

On ne doit jamais se fier au sentiment de sa propre perfection. La sécurité parfaite à ce sujet n'a été enseignée que par des hérétiques : bogomyles, cathares, albigeois, etc.; la « confirmation en grâce », sauf quelques cas exceptionnels de révélation, n'est pas accordée en ce monde. Dieu veut qu'ici-bas nous nous sentions toujours sous la dépendance de sa grâce et exposés aux surprises du démon ou de notre propre faiblesse.

Après une chute, la remontée est normalement d'autant plus longue et pénible que la chute a été plus profonde et que l'âme était déjà montée plus haut. C'est justice. Il faut le reconnaître et l'accepter avec humilité. Il faut reprendre vaillamment l'ascension avec le secours de Dieu instamment imploré. Ce n'est pas le rocher de Sisyphe. L'appel de Dieu, comme tous ses dons, est « sans repentance » aussi longtemps que nous sommes « viateurs ».

Les âmes d'oraison aspirent « à voir la face du Père qui est aux cieux » 6. Mais il peut arriver qu'à force de le désirer, on tombe dans l'illusion. Des visions risquent de nous faire perdre la vraie prière pure, et même l'équilibre mental et adorer ce qui n'est pas Dieu. Il y a des visions authentiques. La Sainte Ecriture en relate beaucoup. Saint Joseph, saint Pierre, saint Paul, saint Jean, en ont eu ; et dans l'Eglise, combien de saints et de saintes ! On ne dit pas que les visions n'existent pas, mais qu'il ne faut pas désirer en avoir.

Que d'histoires ont là dessus les auteurs anciens ! Un jour, le Christ apparaît à un moine. Celui-ci n'y fait pas attention. La vision lui dit : « Je suis le Christ ». « Je ne veux pas voir le Christ en ce monde », dit le moine. A un autre, un ange apparaît pour lui annoncer que le Christ va venir : « Ah ! Est-ce que par hasard ce ne serait pas à un autre que vous êtes chargé de l'annoncer ? Car moi, je n'en suis pas digne ».L'Eglise ne canonise jamais un saint à cause de ses visions. Ces phénomènes risquent seulement de faire traîner en longueur son procès de béatification. Seul compte ici le degré héroïque des vertus théologales et morales.

Chez ceux qui ont vaincu les obstacles et les tentations de la prière, le démon va essayer de troubler la contemplation en les trompant par une illusion. Il leur fait croire qu'ils ont obtenu le but de la prière, qu'ils sont arrivés très haut. Aussi longtemps qu'on s'en flatte, ce n'est pas vrai. C'est de la vaine gloire. En ce cas, on est heureux, peut-être, mais de soi, et cela ne peut durer longtemps.

La grande cause d'illusion, c'est la vanité, l'envie de passer aux yeux des autres et de se tenir soi-même pour un saint ou un mystique. Il faut se défaire de cet appétit des visions. Si on en avait malgré tout, comment faudrait-il se comporter ? La réponse vaut également pour les auditions et pour les songes. Il ne faut jamais se fier à soi-même ; il faut toujours en référer à autrui. C'est terriblement ennuyeux, car, de nos jours surtout, celui à qui on s'adressera sera très incliné à penser que le visionnaire a l'esprit dérangé. Et si ce conseiller n'est pas soupçonneux, c'est encore plus risqué.

Le vrai gnostique lui-même n'est pas à l'abri de l'erreur au sujet des lumières qu'il reçoit dans la prière. Qui la lui fera éviter ? L'intervention d'un père spirituel. Mais à condition d'une ouverture complète. S'il n'y a pas de père spirituel, Dieu saura toujours empêcher que celui qui le lui demande avec humilité ne soit le jouet du démon. Il lui enverrait plutôt un ange. « Les songes ne sont rien d'autre, la plupart du temps, que des images de pensées vagabondes, ou encore des mystifications diaboliques. Même si jamais la bonté de Dieu vient à nous envoyer une vision et que nous ne l'acceptions pas, notre bien-aimé Seigneur Jésus ne nous en voudra pas pour cela ; il sait bien que les ruses du démon nous dictent cette attitude...

Prenons pour exemple un serviteur que son maître appelle la nuit au retour d'un long voyage, devant l'enclos de la maison. A celui-ci, le serviteur a refusé catégoriquement d'ouvrir les portes : il craignait, en effet, que la ressemblance des voix ne le trompât et ne lui fît livrer les dépôts confiés par son maître. Le jour venu, non seulement son maître ne se fâche pas contre lui, mais même il le trouve digne de beaucoup d'éloges pour avoir soupçonné d'illusion la voix même de son maître, dans sa résolution de ne laisser perdre aucun des biens de celui-ci »7. Pour chaque âme il y a une heure où Dieu se révèle, une heure qui peut durer longtemps.

Pour se révéler, Dieu a pris des moyens humains. C'est déjà utiliser un de ces moyens que de contempler son oeuvre d'une façon humaine ; mais nous pouvons aussi la contempler par les yeux de la foi. Il ne nous est pas possible de monter sans préparation aux sommets de la vie spirituelle ; mais il nous serait dommageable de ne pas y aspirer. Si vous avez parfois expérimenté une certaine dilatation de coeur, vous pouvez entrevoir comment des saints ont pu, à la fois, vivre dans leur petit coin du monde, et avoir des vues sans limites pour l'apostolat ou des visions d'universalité — comme saint Ignace devant une petite fleur.

Les créatures portent les empreintes digitales du Créateur. Elles suffisent pour l'identifier. Mais autre chose est son portrait. Par la contemplation des créatures on peut parvenir à des idées magnifiques sur les attributs de Dieu ; mais cette contemplation n'est pas en connexion directe avec la plus haute contemplation. On pourrait la perfectionner tant qu'on voudrait, sans parvenir pour autant à « voir Dieu » en lui-même.

C'est que la contemplation des créatures est radicalement imparfaite : elle est multiple. Aussi longtemps qu'on reste dans le multiple, on n'est pas en Dieu. Il faudra donc, tôt ou tard, passer outre, franchir ce degré, le dépasser, l'oublier en quelque sorte. L'escalier nous permet de monter ; mais il n'est rien de l'étage supérieur. Il faut distinguer la contemplation elle-même, et les objets multiples de la contemplation. Celui qui s'attache à ces objets pour eux-mêmes, s'arrête en chemin.

Ce qu'il faut sauvegarder contre tout ce qui pourrait la saccager, c'est la contemplation elle- même ; c'est-à-dire la pente et l'ouverture et l'orientation fixe de l'intelligence vers la paix et le silence indicible de Dieu. Les créatures, passagères comme « signes », sont stables et éternelles quant à ce qu'elles signifient et nous révèlent de vérité divine, de traces et de reflets de Dieu en elles. Pour le contemplatif, c'est là toute leur valeur, à laquelle il va tout droit, comme font les anges.

Qui n'a pas cette lueur de vision transcendante de l'univers, n'est pas apte à vivre vraiment de la foi. Nous avons, sans doute, cette aptitude, mais il y faut encore une grande candeur. Il n'y a que les saints et les grands métaphysiciens pour avoir cette naïveté-là. La praxis est nécessaire pour parvenir à l'apathia. L'apathia est nécessaire pour entrer dans la theoria physichè et la theoria physichè est nécessaire pour accéder à la theoria tês hagias Triados.

C'est vrai ; mais le passage par les créatures peut se faire rapidement. Ceux qui nous enseignent cette doctrine, insistent trop sur le fait que ce sont des degrés successifs, comme s'il était impossible de passer d'un degré à l'autre sans franchir une frontière. — Non, il n'y a pas de frontière et notre purification n'est jamais achevée. Même chez ceux qui sont parvenus à la contemplation de Dieu , il peut y avoir recrudescence de tentations et quelquefois péchés. Ils doivent alors recourir aux moyens des commençants.

D'autre part, parfois « le Saint-Esprit compatissant à notre faiblesse vient nous visiter non encore purifiés » 8, mais son intervention et l'expérience que nous en avons sont alors passagères. Il ne se repose pas encore en nous. Entre la contemplation « seconde », ou « inférieure », ou « des êtres », et la contemplation de la Sainte Trinité , il n'y a pas de passage nettement marqué. La contemplation des êtres commence par une simple référence à Dieu et une louange à la vue de son œuvre matérielle et de la beauté de cette œuvre.

Peu à peu la vue des créatures deviendra une simple occasion de penser à Dieu-Providence et de le trouver partout. Au lieu de contempler et d'aimer les créatures en Dieu, on contemplera et on aimera Dieu, et de plus en plus seul, dans les créatures. Un temps viendra enfin où le mouvement contemplatif jaillira non plus du dehors mais du dedans, de la Trinité , qui habite dans l'âme. L'âme alors contemplera son hôte divin dans le silence et la paix, jusqu'à le posséder, non plus seulement par l'intelligence, mais par l'amour.

Toute cette montée, depuis la pratique des commandements et de la vertu, jusqu'à l'union divine sur les cimes intellectuelles, est l'oeuvre de la grâce.Il faut donc prier pour obtenir la prière.

Oraison et renoncement.

On ne monte dans l'oraison qu'à coups de renoncement. Le premier renoncement consiste à se détacher des objets des passions. Le second renoncement consiste à se libérer de leur pensée et de leur souvenir. Le troisième renoncement consiste à ne plus s'attacher à aucune pensée particulière et sensible. Le second renoncement est plus difficile que le premier : il est plus difficile de se libérer du souvenir des choses que des choses elles-mêmes. Quant au troisième renoncement, il est une opération de Dieu dans l'âme. L'âme ne peut que le recevoir, mais elle doit s'y disposer par une docilité habituelle et par la « prière continuelle ».

« Prie premièrement pour être purifié des passions ; deuxièmement, pour être délivré de l'ignorance, troisièmement, pour être délivré de toutes tentations et dérélictions »9.

1) Les passions nous retiennent, à moins qu'elles ne soient soumises à la raison et à la foi.

2) Il s'agit d'obtenir un certain degré de contemplation inférieure.

3) Par déréliction il faut entendre la tristesse et l'abattement venus de causes physiologiques et sentimentales. D'après les Anciens, c'est ce qui arrive à des âmes proches de la perfection, purifiées de toutes les passions inférieures et qui ont pénétré déjà par moments dans la contemplation supérieure. Dieu les abandonne, non pas en fait, mais en sentiment : il leur retire le sentiment de sa présence et les livre aux attaques du démon. Pourquoi cela ? Parce qu'elles ont besoin d'être encore purifiées. Etre délivré des huit péchés capitaux n'est pas suffisant, il reste dans l'âme des traces d'amour-propre : par exemple la tentation de s'attribuer à soi-même les victoires précédentes. Cette purification n'est pas facile et c'est pourquoi Dieu laisse l'âme prendre conscience du besoin qu'elle a de lui.

La dernière purification est l'effacement de toute trace d'amour-propre, de vanité et d'orgueil. Tous les renoncements pour la prière. On ne doit pratiquer l'ascèse qu'en vue de la contemplation. C'est la contemplation qui est première. Monter vers Dieu est le mouvement naturel de l'intellect, « l'intellect est toujours dans l'attente d'une contemplation »I0. Ce n'est qu'au sommet de la contemplation ou de l'oraison que nous sommes vraiment nous- mêmes, par la vision déifiante de Dieu.

Appelés à être des images de Dieu, nous ne le serons parfaitement que par l'oraison pure. L'image de Dieu, c'est notre esprit en Dieu. Beaucoup d'auteurs anciens regardent l'insensibilité comme le signe d'une tiédeur absolue. Saint Jean Climaque intitule un de ses chapitres : « L'insensibilité est la mort de l'âme et de l'intelligence, avant la mort du corps. »

Nous n'appelons plus cela insensibilité, mais endurcissement. Pour nous, insensibilité peut avoir deux sens opposés : insensibilité envers Dieu et les choses de Dieu, ou bien insensibilité envers les créatures.

L'insensibilité envers Dieu et les choses de Dieu provient de ce que le coeur se porte vers une créature en particulier. Qui n'a pas son idole, son dada, sa « vie secrète » ? Il faut bien que le coeur se peuple de quelque chose.

Ou bien on devient insensible aux bonheurs créés, et le coeur, ainsi libéré, se tourne vers les choses de Dieu.

C'est la loi : la vie par la mort, à l'exemple de Notre-Seigneur.

Bienheureuse l'âme tellement morte à tout ce qui n'est pas Dieu ou envisagé par rapport à Dieu que sa sensibilité ne s'émeut plus de rien hors de Dieu et qu'elle ne peut plus concevoir de bonheur sans Dieu.

La contemplation la plus haute ici-bas n'est pas autre chose que la foi, mais une foi qui se répand comme de l'huile : rien ne peut l'arrêter. Elle vient du Saint-Esprit et elle envahit tout. Quand elle a tout envahi, c'est la contemplation parfaite.

L'intelligence est capable d'ascensions sans fin. Partout nous trouvons quelque chose à admirer et à aimer. Nous prétendons aimer Dieu. Or, où que nous soyons, et quoi que nous fassions et subissions, Dieu est là : c'est lui qui agit. Donc, devant quelque événement que ce soit, après notre première réaction qui échappe à notre contrôle, notre réflexion de foi devrait être pénétrée de joie spirituelle, même devant un cataclysme. C'est pourquoi saint Paul dit aux Colossiens : « Supportez tout avec patience : et avec joie vous rendrez grâces à Dieu le Père »11.

Nous avons le droit de souffrir (peut-être est-ce un droit que nous céderions volontiers !), mais comme Notre-Seigneur : « Que votre volonté soit faite et non la mienne ! ». Cependant, attention : gardons-nous de majorer l'importance de nos peines. Ce n'est qu'une part minime de cet immense univers, si beau dans son ensemble, qui atteint la minuscule créature que je suis. Et c'est cette part-là que ma foi me dit venir de Dieu, cette part est l'expression concrète d'une volonté de Dieu sur moi, volonté paternelle même si elle se traduit par une souffrance. Ainsi, tout ici-bas se termine sur une perspective rassérénante. Ainsi devraient se terminer les traités de morale sur la mortification, sur la prière, sur tout ce qui concerne le mystère du Christ et le plan de notre rédemption. La souffrance n'est jamais une fin en soi ; jamais elle n'est dépourvue d'une fin qui la rende digne d'être supportée.

Il en est ainsi : le Dieu auquel nous croyons est l'Etre et non le non-être, la Vie et non la mort, le Bonheur et non le malheur. Toute son oeuvre n'a qu'une fin : faire participer ses créatures à sa Béatitude éternelle. Notre salut est entre nos mains, en gros et en détail. Ne nous laissons troubler par rien, mais à travers tout, sachons nous livrer à la contemplation. Cela ne va pas sans effort.

Il y a une tranquillité qui est conquise à la pointe de l'épée. « L'homme est créé pour louer, respecter et servir Dieu Notre-Seigneur, et par là sauver son âme »12. Ce sont, en trois mots, les conditions de notre béatitude dernière : louer, respecter, servir Dieu. — Louer ? Pour beaucoup de gens, n'est-ce pas une occupation ennuyeuse ?
— Respecter ? C'est mettre des bornes à ma liberté !
— Servir ? C'est le pire de tout. Mais à ceux qui, par docilité à l'instinct de la foi, se sont mis à la prière, l'expérience même fait bientôt soupçonner qu'ils sont sur le chemin d'une paix d'une espèce toute particulière, souverainement désirable, à laquelle ils arriveront moyennant la persévérance. Il faut désirer la prière continuelle et la rechercher par toute la vie vécue en dépendance de Dieu. L'âme va toujours dans le sens de son désir. Même si, par faiblesse ou par impuissance, elle n'en atteint pas parfaitement l'objet, c'est cet bjet qui détermine la direction de sa marche et atmosphère de son chemin. — Mais si l'âme n'obtient rien, n'est-ce pas parce que son désir est vain, sinon inexistant ? Vain : autant dire inefficace. Et pourquoi l'est-il ? Ne vient-il pas de Dieu, alors qu'on nous assure que la contemplation est voulue de lui et qu'il fait tout pour nous y amener ? Cet échec vient de ce que notre désir n'est pas total, holoklerôs : nous désirons autre chose avec. Peut-être est-ce aussi que nous nous faisons de la contemplation une idée a priori qui n'est pas juste. La contemplation, tenez, c'est être content de tout ce que Dieu fait, mais content avec une certaine spontanéité, avec aisance. Contempler, c'est frui (jouir). C'est une jouissance, donc une facilité. Nous renonçons sans grogner, à tout ce qui lui fait obstacle.

Grogner, c'est la marque de quelque attache désordonnée. Grogner, c'est l'acte anticontemplatif par excellence. J'ai rencontré une fois une bonne vieille dame qui était toujours contente. C'était une contemplative. Ce contentement est difficile aux intellectuels, ils pensent à trop de choses ! Difficile à ceux qui, dans leur enfance, ont été gâtés par la vie : non seulement par les richesses, mais aussi par l'ambiance familiale et la conduite des parents. La contemplation est un secret révélé aux vrais enfants du Père des cieux.

Oraison, contemplation, repos en Dieu.

Dans le Nouveau Testament, la perfection s'appelle charité. La contemplation est la perfection si elle se confond avec la charité. C'est ce que sous-entendent les théologiens qui ne connaissent pas l'histoire du mot contemplation. Ils disent que la contemplation est l'exercice de la charité envers Dieu. Entre l'oraison et la contemplation, il y a une différence : l'oraison est mouvement vers Dieu, la contemplation est repos en Dieu. Ce repos sera définitif au ciel, ce sera la vision intuitive. En ce monde, il ne peut être que des haltes où nous trouvons Dieu dans la paix, où nous goûtons Dieu.

Peut-on être dans un état de contemplation ?

— Oui, mais pas parfait : la contemplation devra être mêlée à l'oraison, car ici-bas nous ne voyons que ex parte ; nous sommes en tension vers la vision. La contemplation est, dans la foi, un savourement d'espérance et de charité. Dans les choses humaines, ne jouissons-nous pas plus de l'espérance que de la possession ? Cela vient de ce que notre espérance nous représente les choses meilleures qu'elles ne sont en réalité. En tout cas l'espérance nous rend déjà heureux.

La charité, elle, possède son objet dès ici-bas. C'est un fait que, actuellement, Dieu nous aime et réalise ses desseins sur nous. Et nous pouvons nous installer dans ce royaume du Fils de sa dilection, et être heureux là. Des gens s'installent bien sur l'herbe pour jouir du beau temps. Pourquoi ne pas nous installer dans la foi qui nous dit que tout est amour du Père ? Ne pourrions-nous pas nous installer-là et prendre le temps d'y être heureux ? Çà, c'est la contemplation.

L'oraison est un désir de Dieu ; la contemplation est une jouissance de Dieu.

Je souhaite de tout coeur que la Providence vous donne des loisirs pour goûter la douceur infinie de la Divinité et vous exercer à ce repos en Dieu et en son amour. Ce ne sera pas du temps perdu : c'est par la contemplation que se prépare la véritable action. Vie angélique. « Le moine devient l'égal des anges par la véritable oraison » 13 . Non semblable, mais égal : isangelos, le mot est dans l'Evangile (Luc, 20, 36). L'ambition des moines est de faire de leur vie une « vie angélique » ; et cela à plusieurs points de vue : louange perpétuelle, contemplation ininterrompue, pureté d'âme et d'esprit...

Le terme « vertu angélique » a pris pour nous le sens restreint de chasteté. Or, on ne peut pratiquer la chasteté si on n'a pas un corps. Les auteurs anciens n'avaient pas en vue le sixième commandement quand ils employaient l'épithète « angélique ». Cette sorte de concentration de la morale sur le sixième commandement est chose regrettable. Les anciens envisageaient plus largement la pureté du coeur. L'Ange est « celui qui voit sans cesse la face de Dieu ». Et nous, dans la mesure où nous avons le coeur pur, nous le voyons dans la foi et nous le verrons dans la gloire. Mais « coeur pur », c'est parfaite droiture, simplicité, honnêteté, sincérité avec Dieu.

Saint Grégoire de Nysse, parlant de sainte Macrine sa soeur, religieuse ainsi que sa mère, dit : « Une telle vie réglée ainsi par l'étude de la sagesse est indescriptible... » En effet, telles que sont les âmes séparées de leurs corps, telle était leur vie très éloignée de la vanité des choses humaines, elle se rapprochait de la vie des anges. Il n'y avait parmi ces moniales ni envie, ni haine, ni hauteur. Toute cupidité, toute vaine gloire, tout faste et tout orgueil avaient cessé d'exister. Et leurs délices, c'était l'austérité ; leur gloire, d'être inconnues, leurs richesses, de ne rien posséder et de tout rejeter comme de la poussière. Leur ergon (par opposition à parergon, l'accessoire), leur vrai travail, c'était la méditation des choses divines, tandis que l'accessoire était le souci des choses de la terre. Leur souci était de prier sans interruption, de chanter des hymnes jour et nuit. De telle sorte que l'oraison était« à fa fois leur travail et le repos de leur travail ».

Elles ne reculaient pas devant la peine pour prier, mais cette prière les reposait de toutes les autres fatigues. « Per Ipsum, ctun Ipso, in Ipso ». Il n'y a pas d'autre Nom, c'est-à-dire pas d'autre personne, par qui nous puissions être sauvés. Le Christ seul nous introduit dans la Sainte Trinité, parce qu'il y demeure et que nous sommes en lui. Il l'a dit : « Ego surn Via, Veritas et Vita » 14 . Je suis la Voie qui, par la Vérité, vous conduit à la Vie. La Sainte Trinité est en nous.C'est cela qui nous sanctifie.

Nous reposer dans cette présence, nous taire. Répondre en silence par un acte de foi à cette immensité d'amour. Savourer cet acte de foi. C'est là intégrer le traité de la grâce dans notre vie spirituelle. Puisque le ciel, c'est Dieu, et que Dieu est partout, il ne nous manque pour être au ciel que de voir la Réalité telle qu'elle est. Par la foi, nous en prenons conscience. Plus notre foi devient vive, plus nous approchons du ciel. Cela produit chez quelques-uns une sorte d'exultation. Si cette exultation est momentanée, il ne faut pas s'en faire accroire. Si elle dure et résiste à l'épreuve, il n'y a qu'à chanter le Magnificat, qui sera alors, pour nous comme pour Marie, tout autant le cantique de l'humilité que celui de l'exultation. Dieu veut que nous le connaissions de telle sorte que notre louange aille jusqu'à l'adoration.

Adorer, c'est le bonheur humain, jusqu'à l'extase. Quand on « adore » une créature, comme on le dit abusivement pour signifier un amour extrême, on est heureux aussi longtemps qu'on croit pouvoir adorer. Mais cette adoration est toujours éphémère. L'adoration de Dieu est éternelle. Dieu veut que nous le servions et ce service est une adoration, non pas en sentiments et en gestes, mais par toute la vie. Le service de Dieu, quand il est vraiment conscient, comporte les joies d'un amour qui peut nous transporter jusqu'à la pure adoration.

Quand nous sommes arrivés à comprendre et à expérimenter par la foi, par l'intelligence, par tout nous-mêmes, le bienfait qu'est l'adoration, a aimer le geste d'adoration, à raffoler d'adoration, alors nous sommes dignes de notre vocation de chrétiens. Ici-bas, il n'y a pas de vision intuitive de Dieu. Mais, en dehors de vision directe, on peut le connaître comme dans un miroir 15.

Le miroir, c'est l'esprit de l'homme.

Etre le miroir de Dieu est la plus haute dignité de l'intelligence humaine dans l'ordre naturel : c'est ce qui la distingue de toute autre créature. Par la grâce, l'âme humaine est plus encore qu'un miroir. Elle est « ressemblance », « portrait » de Dieu. La contemplation est une sagesse supérieure, sans langage figuré, sans « idées claires », au-delà de toute métaphysique et même au-dessus de la foi s'exprimant-en-formules. « L'état paisible » caractérise l'oraison supérieure. Pour l'établir, « il faut que l'intellect soit ferme »16.

L'intelligence est éminemment tranquille. C'est étonnant, car Platon a qualifié le noûs de faculté « toujours en mouvement ». L'intelligence est active ; Dieu, lui aussi, est toujours actif, et pourtant il est le Repos infini. L'intelligence est l'image de Dieu : toujours en mouvement et toujours en repos, à condition qu'elle soit « elle-même », ce qui est très difficile à obtenir. Chez la plupart, elle est tiraillée, harcelée, obsédée, tyrannisée par les impressions des sens, des désirs, des répugnances, des concepts même qui, bien que d'ordre intellectuel, ne s'identifient pas avec elle : l'intelligence n'est pas la raison. Elle est une faculté d'intuition, elle voit, comme l'oeil. « On n'enseigne pas à l'oeil « à voir les couleurs »l7. Il suffit qu'il soit sain et qu'il s'ouvre.

Lorsqu'on éprouve un attrait pour « l'état paisible », comme il ne faut pas résister et s'enfuir, ni se distraire et s'amuser ! Un mot meilleur pour dire « contemplation », c'est complaisance en Dieu et en l'oeuvre de Dieu. Ce mot dit autre chose que du pur intellectuel. Le sentiment qu'il évoque n'est pas d'ordre sentimental. C'est un goût spirituel de Dieu ; c'est la joie même en lui Prier, c'est atteindre le lieu de l'oraison, c'est « voir le lieu de Dieu »18. La montée de l'oraison est identique à la montée de la contemplation. C'est pourquoi on peut définir cette double montée d'un seul mot : la prière, qui embrasse la simple méditation, la prière de demande et toutes les étapes jusqu'à la vie en Dieu.

Le mot contemplation est si souvent employé à tort et à travers par les modernes, d'une façon si équivoque, qu'on voudrait pouvoir le remplacer par l'expression : vie en Dieu. Car, en somme, toute prière tend à la vie en Dieu ; et la prière pure ou parfaite est identiquement vie en Dieu. Thomas de Celano dit de saint François d'Assise: « Erat totus non tam orans, quam oratio factus ». Il était tout entier devenu, non tant priant que prière.

Notre-Seigneur réalisait perpétuellement et parfaitement cette fréquentation de Dieu (Homilia) qui est l'état de prière. Rien n'est meilleur en ce monde que de faire de notre vie entière une seule grande prière. Rien n'est plus désirable : c'est « le seul désirable », expliquent les anciens. Pour y arriver, il faut transformer sa vie. L'état de prière unit celui qui prie à Dieu sans intermédiaire. Par rapport à l'oraison pure, l'invocation des saints est un intermédiaire. Le saint ne remplit son rôle que s'il finit par se retirer. L'état d'oraison suppose une âme qui a éteint en elle les passions. Elle est arrivée à une maîtrise d'elle-même que ne troublent plus les surprises sentimentales. C'est une âme paisible, ou plutôt, apaisée.

Dans cette âme règne l'amour de Dieu. Elle a vaincu son égoïsme : la faculté d'aimer se dirige spontanément vers Dieu et ce qui lui plaît. Elle aimera ce que Dieu aime. Son amour, sans plus dévier, suivra son cours naturel qui est d'aller à Dieu. Alors, elle sera emportée, ravie, sur les cimes de l'oraison. C'est un bien inestimable d'être « abstrait » comme de force à la prière. Au contraire, c'est une imperfection d'être « distrait » malgré soi du commerce divin.

« Bienheureux celui que la pensée des créatures ne distrait plus »19 ; non parce qu'il en ignore volontairement l'existence, mais parce qu'il a passé à travers elles, il en domine les souvenirs et a dépouillé son intelligence de tous les concepts qui en proviennent. Il peut dire : « Je ne connais plus rien que Dieu ou en Dieu. » Cela ne vient pas par résolution, mais par la croissance normale de la vie spirituelle. On ne parvient pas à la prière pure en ajoutant, mais en retranchant ; non en multipliant les pensées, mais en les simplifiant.

« Tu as vu ton frère, tu as vu ton Dieu ». Nous prétendons aimer Dieu par-dessus toutes choses. Nous devons être heureux des grâces et des biens que notre frère reçoit, comme nous jouissons de la gloire de Notre-Seigneur après sa Résurrection. Celui qui est arrivé à la vraie prière est exempt de toute jalousie, parce que la prière ne devient vraie que par la charité. La marque de la charité, en Dieu, dit saint Irénée, est d'être « riche et sans jalousie » 20. C'est pourquoi le contemplatif se ré­jouit positivement de tout le bien spirituel du prochain.

« Bienheureuses les âmes qui savent discerner en elles-mêmes les mouvements des esprits » et se juger à la lumière de Dieu. Est-ce que nos souffrances ne viennent pas trop souvent de ce que nous nous comparons aux autres ? Nous apercevons chez les autres des biens que nous ne possédons pas, par exemple le succès : « Moi seul, je ne réussis à rien ». Dans un milieu fervent, on constatera avec chagrin que « les autres progressent à grands pas, tandis que moi, je piétine sur place ». Comment éviter ces constats décourageants, si d'une part je dois m'estimer « la balayure de tous »21, et d'autre part tendre obstinément à la perfection ? Ce n'est pas par la vue de mes progrès que j'éloignerai la tristesse et trouverai la joie. Le remède aux comparaisons jalouses, c'est d'oublier que notre prochain, c'est « l'autre ». Aristote avait raison : c'est un autre moi-même, puisque le Seigneur me dit que je dois l'aimer comme moi-même.

Cela non plus n'est pas affaire de résolution. C'est le résultat de notre avancement spirituel et de nos progrès dans l'oraison. C'est le mûrissement du « fruit de l'Esprit »22. L'oraison pure est « une joie par-dessus toute autre joie », une joie qui fait oublier totalement les joies inférieures ; non que tu les méprises, mais tu n'y penses plus. Tu n'as même pas une pensée réfléchie pour cette joie supérieure qui éclipse les autres. Ce n'est qu'après coup, par un retour sur toi-même, que tu te rendras compte, et d'avoir eu une joie merveilleuse, et de pouvoir te passer des autres. Qu'importe à celui qui est entré dans ce « paradis de Dieu » le « jardin potager » des joies de ce monde ? Pour celui qui n'a aucune expérience de la contemplation, ceci n'a pas de sens. « C'est quand tu seras parvenu dans ton oraison au-dessus de toute autre joie, qu'enfin, en toute vérité, tu auras trouvé l'oraison » 23.

La perfection de l'oraison est indéfinie. L'âme ne doit s'arrêter que lorsque Dieu lui dit : « Ta mesure est comble ». Aussi longtemps que nous vivons, notre vie se développe, non seulement ontologiquement quant à la grâce et aux mérites, mais aussi psychologiquement. Quand on croit être arrivé à une certaine joie dans l'oraison, on finira par en sourire, car Dieu possède encore dans son cellier bien d'autres fines bouteilles. La contemplation ne procure pas de satisfaction physique ; elle n'apporte rien qui ressemble aux plaisirs de la chair. Et cependant, elle n'en connaît pas moins un effet très heureux sur le « charnel ». « Elle fait perdre le sentiment de tout », parce qu'elle « ravit l'intelligence au-dessus de tout ».

Voyez l'alouette : que fait-elle là-haut ? pas le moindre ver à picorer. Cependant, elle semble y trouver une joie folle, bien supérieure à celle que lui procurerait sa pitance sur la terre. « Suave est le miel et doux le rayon de miel » 24. Dans l'Ecriture il est question de la terre où « coule le lait et le miel ». On ne nie pas que le miel soit doux, et cependant on le dédaigne quand, dans la contemplation, on a goûté combien le Seigneur est doux. « Et personne, après avoir bu du vin vieux, ne veut aussitôt du nouveau, car on dit : le vieux est bon » 25.

Voilà ce qu'il ne faut pas oublier, quand les Pères nous disent d'autre part que la voie d'accès est austère. L'homme raffole d'avoir des difficultés à vaincre, quand il croit que le but en vaut la peine. Ce n'est d'ailleurs pas affaire de force physique, mais de foi et de persévérance.

VOILA DONC LE CHEMIN DE L'ORAISON,

il va : des larmes de la pénitence par la pratique de toutes les vertus, par le renoncement à tout, par l'abnégation totale de soi-même, par la douceur surtout et la charité fraternelle, à travers des purifications progressives d'âme et d'intelligence, dans l'abandon absolu à la volonté de Dieu toujours occupée à nous conduire au but, malgré les persécutions diaboliques à vaincre par la patience, évitant les illusions par l'humilité, à la paix et au repos ineffable de la contemplation de Dieu.

C'est une émigration en Dieu.

Mais arrivé au terme de « l'ultime désirable », le contemplatif retrouve en Dieu, par la gnose, d'une manière suréminente et spirituelle, ce que pour la gnose il avait quitté ; il est séparé de tout, et uni à tout ; impassible, et d'une sensibilité souveraine ; déifié, et il s'estime la balayure du monde ; par-dessus tout, il est heureux, divinement heureux, tellement que son bonheur même lui devient la plus ferme assurance d'avoir atteint « l'état convoité », les cimes intellectuelles où resplendit au temps de la prière la divine lumière de la suprême béatitude 26.

Ce sont là des phrases ; mais les idées qu'elles expriment ont pour garants non seulement celui qui les a écrites et qui a passé pendant de longs siècles, en Orient et en Occident, pour un des plus admirables maîtres spirituels, saint Nil, mais des contemplatifs sans nombre en toute région de chrétienté. Contemplatifs ? Ce mot peut induire en erreur. La plupart des contemplatifs chrétiens s'ignorent eux-mêmes ; ils ne connaissent même pas le vocabulaire de la contemplation. Peut-être cette ignorance favorise-t-elle plus qu'elle ne compromet l'authenticité de leur expérience. A force de pratiquer par la foi la soumission à tout le bon plaisir de leur Dieu et Père, ils ont fini par être heureux de Dieu dans l'accomplissement incessant de Sa volonté de sanctification qui est identiquement volonté de béatification. Ils ont surmonté toutes les difficultés par la patience ; et ils vaincront aussi le dernier ennemi, la mort, en prenant filialement au sérieux les promesses de l'éternité.

A une pauvre femme qui me mit un jour au courant des menues dispositions qu'elle avait prises en vue de son enterrement, je ne pus m'empêcher de dire sur un ton quelque peu stupéfait : « Vous n'avez pas l'air d'avoir peur de la mort. » Sa réponse jaillit comme un trait : « Comment ferais-je pour avoir peur ? Je vais chez mon Père ».

J'avais déjà lu quelque part en grec une déclaration semblable : Deuro pros ton Patera. Il n'y a plus en moi qu'une eau vive qui murmure : Viens çà, vers le Père ». (Ignat. Ant., Ad Rom. 7, 2) La paysanne du vingtième siècle rejoignait l'illustre évêque martyr, Ignace d'Antioche. Les chrétiens de tous les temps, de toutes les conditions, ont toujours le même air de famille. Heureux les contemplatifs qui s'ignorent. Mais il est autre chose qu'ils ne peuvent ignorer : c'est la paix de leur coeur ; c'est qu'ils sont heureux de Dieu, c'est qu'ils sont parfois divinement heureux, au milieu même des tribulations que la bonne Providence ne leur ménage pas. — Superabundo gaudio —.

Et alors leur prière ne s'interrompt plus. Tout priera en eux, parce qu'ils ont pris conscience que leur être même, comme tout être, est suspendu à Dieu par le désir. Deus quem amat omne quod potest amare ; mais à cette volonté de nature, qu'ils ratifient de toute leur liberté, s'ajoute chez les chrétiens une connaissance et une foi d'ordre divin : « Nous, nous sommes des gens qui savent et qui croient que Dieu nous aime » d'un merveilleux amour dans le Christ Jésus.

Dans le Christ Jésus. Aimer ce fait que Dieu est la Charité. Y croire à fond. L'appeler, y aspirer, s'y livrer, s'y dévouer, s'y dilater, s'y prélasser, s'y « sacrifier », s'en nourrir, s'en gaver, s'en réjouir, en déborder...

Prière de tout l'être : Prière pensée, Prière parlée, Prière faite et agie , Prière satisfaite et « eucharistie » perpétuelle Prière jamais satisfaite et intercession universelle. Tout l'être créé fait prière Tout l'être créé élan vers Dieu.Ephésis tou Théou Desiderium Caritatis. A la louange de la gloire de sa grâce. Amen.

NOTES

(1) Philipiens, 23, 12.
(2) Hébreux, 13, 14.
(3) EVAGRE, Leçons d'un contemplatif, p. 174.
(4) Jean, 17, 15.
(5) Leçons..., p. 102.à
(6) Ibid., p. 144. gnostiques. Coll
(7) DIADOQUE DE PHOTICÉ, Chapitres Sources chrétiennes », n. 5'"', p. 107.
(8) Leçons..., p. 88.
(9) Ibid., p. 55.
(10) EV1GRE, Centuries, 1, 34.
(11) Colossiens, 1, 11-12.
(12) Exercices spirituels, n. 23.
(13) EVAGRE, Leçons..., p. 143.
(14) Jean, 14, 6 .
(15) I Corinthiens, 13, 12.
(16) EvAGRE, Leçons..., p. 22.
(17) Ibid., p. 178.
(18) Ibid., p. 146.
(19) EvAGRE, Centuries, III, 86.
(20) Adversus Haereses, III, Préface.
(21) I Corinthiens, 4, 13.
(22) Galates, 5, 22.
(23) Leçons..., p. 184.
(24) Ibid., p. 185.
(25) Luc, 5, 39.
(26) Leçons..., p. 187.

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