IX
Prière et vie morale
auteur -P.I.Hausherr.s.j.
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L'oraison est le lieu, le moment, où se répercutent toutes les impressions, idées, consentements, que nous avons vécus tout le long du jour. Souvenons-nous que dans la prière nous paierons tout le mal que nous aurons commis, et nous récolterons le fruit de tout le mal que nous aurons souffert.
Si nous mettons l'oraison au-dessus de tout, nous aurons plus de facilité à nous imposer les contraintes et les violences nécessaires pour ne pas céder aux mouvements instinctifs de notre sensibilité.
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Prière, détachement et joie.
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Quelle relation y a-t-il entre la charité et la prière qui va suivre ? Plus précisément, quelle charité la prière suppose-t-elle ? Avant tout, la prière suppose la charité de Dieu pour nous. Nous prions dans la mesure où nous croyons que Dieu va nous exaucer. Or, nous croyons que Dieu va nous exaucer dans la mesure où nous croyons que Dieu nous aime.
Pourquoi sommes-nous chrétiens ? Est-ce parce que nous pratiquons telle ou telle vertu ? Est-ce parce que nous nous sommes montrés héroïques dans la pratique de la vertu ? Est-ce parce que nous nous enfermons entre les murs d'un couvent ? Mais les bouddhistes en font autant, et certains Grecs l'ont fait aussi. Ce n'est pas non plus parce que « nous courons le monde pour faire du prosélytisme », comme dit st Matthieu (23, 15).
D'après saint Jean, nous nous distinguons de tous les autres hommes, parce que nous savons et nous croyons ce que d'autres ignorent : que Dieu est Charité, et par conséquent, nous croyons à l'amour de Dieu pour nous 1. Or, sans au moins un commencement de foi en cet amour, il n'y a pas de prière véritable. Notre prière sera d'autant plus intense que notre foi sera plus vive. Il est très bon de réciter l'acte de foi et d'exprimer ainsi que nous croyons en l'amour de Dieu ; mais le principal est de prouver par notre attitude que nous croyons à cet amour.
C'est ce que prouvera notre prière. Notre prière prouve aussi que nous ne sommes pas obstinément attachés à notre volonté propre. Quand nous nous mettons vraiment en prière, nous commençons, quelle que soit parfois notre répugnance, à consentir à la volonté de Dieu. Cela est vrai surtout quand nous disons cette prière par excellence qu'est le Pater : Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Dès lors, nous courons le risque d'aller jusqu'au bout des exigences de la charité. Si nous continuons à prier, nous nous habituerons à acquiescer aux desseins de Dieu sur nous.
Penser à Dieu est un détachement du créé.
C'est vrai de toute prière. La moindre prière du chrétien qui entre dans une église, pourvu qu'il y aille spontanément, et non par contrainte ni par formalisme, indique qu'il s'élève au-dessus des choses de la terre. La prière suppose et prouve que nous avons l'idée de la grandeur de Dieu. Elle témoigne que nous sommes sur le chemin de la charité et de l'adoration. La prière nous fait pousser nos racines dans l'élément vital et surnaturel de notre vocation chrétienne. Toute la vie surnaturelle est contenue, explicitement ou implicitement, dans toute prière. Nous ne devons jamais parler d'une prière nulle. Dès qu'elle existe, la prière est un acte magnifique.
« L'oraison, dit Evagre, est un fruit de la joie et de la reconnaissance » 2. Ce qui nous indispose le plus pour la prière, c'est le mécontentement. Nous présenter à Dieu avec de l'amertume au coeur est contraire à l'intimité filiale que nous devons avoir avec lui. La joie — la joie habituelle — est un fruit de la foi. Pratiquement, elle est la compagne de la reconnaissance. « Soyez toujours joyeux, dit saint Paul , priez sans cesse. Rendez grâces en toutes choses »3. Nous avons tendance à manauer de reconnaissance dans les événements pénibles. Le mécontentement nous vient de ce que nous ne croyons plus que Dieu est notre Père. Or, le Seigneur, qui est notre Père, reste le Seigneur quand il nous caresse, et il reste le Père même lorsqu'il nous éprouve. Nous devons avoir une foi assez forte et assez intelligente pour admettre que tout ce que Dieu nous envoie est la marque de son droit souverain, le témoignage de sa souveraine sagesse, le signe de sa Paternité.
Actions de grâces en tout événement. « Qui connaît l'intention du Seigneur, et qui a été son conseiller ? » (Isaïe, 40, 13). Nous devons pratiquer l'obéissance de jugement à l'égard de Dieu. Puisque nous devons obéir ainsi à nos supérieurs, à plus forte raison est-il juste que nous obéissions à Dieu lui-même. Envers lui, notre obéissance doit être aveugle, dans la mesure où il ne lui plaît pas de nous éclairer sur ses intentions. Il faut dire : « Le Père sait » 4. « Le Seigneur châtie ceux qu'il aime » 5. Cela ne veut pas dire que Dieu les fait souffrir, mais que sa bonté paternelle s'exerce à leur égard avec plus d'exigence et de rigueur, parce qu'il a sur eux de plus grands desseins. Félicitons-nous de ce que Dieu nous traite de rude façon.
Dieu ne se venge pas en ce monde. Quand il châtie, il n'a en vue que la béatitude de celui qu'il châtie. Il n'a pas d'autre but que de nous faire parvenir à lui par la prière parfaite. Il est concevable qu'un homme qui a une pareille foi ne soit jamais triste.
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Prière, tristesse et colère. |
« L'oraison est exclusion de la tristesse et du découragement » 6. Ecoutons saint Jacques : « Si quelqu'un est triste, qu'il prie ! » 7. La contradiction sur le plan psychologique, n'est qu'apparente. C'est dire, par hypothèse, que, s'il est triste, c'est qu'il n'a pas prié. Nous ne devons pas aller à la prière avec le désir de conserver notre tristesse, avec l'intention de nous plaindre, de bougonner devant Dieu, parce qu'il s'en permet trop à notre égard...
Il faut y aller avec la volonté de surmonter la tristesse, en en supprimant la cause, si elle dépend de nous, ou en l'acceptant, si elle vient de Dieu. Car la tristesse n'est pas un sentiment primitif. Ce qui ne veut pas dire qu'il faille en supprimer le nom dans la liste des péchés capitaux.
La tristesse est un manque de détachement. Un saint triste est un triste saint ». C'était l'avis de Saint François de Sales. Il y a bien « une tristesse selon Dieu » (II Corinthiens, 7, 10), mais celle-là ramène, par la repentance, à la joie. Le consentement à toute autre tristesse est selon le diable. La tristesse est toujours à base de déception. Or, toutes nos convoitises amènent des déceptions : gourmandise, luxure, avarice, jalousie, vanité. Sans doute connaissons-nous des vaniteux joyeux : ce sont les niais ! Quant à l'orgueilleux, c'est la tristesse personnifiée.
Examinons donc de très près les motifs de nos tristesses. N'en attribuons pas trop facilement les causes au monde extérieur. Si le choc que nous recevons du dehors ne rencontrait en nous que la foi en l'amour de Dieu, ce n'est pas la tristesse qu'il éveillerait : ce serait la joie de nous sentir entre les mains d'un Père ! Ce serait le bonheur d'être travaillés « par la main et le doigt de Dieu ». Le plus lourd à porter, c'est l'acédie, l'ennui du coeur. Quand on l'a vaincu, oh ! alors, le résultat est merveilleux : le grand jour de la contemplation se lève.
Evagre dit : « Si tu désires prier comme il faut, n'attriste aucune âme, sinon tu cours en vain » 8.
De son côté, Marc l'Ermite écrit : « Ceux qui attristent les autres et s'attristent eux-mêmes en collectionnant de tristes souvenirs, s'excluent par là-même de l'oraison pure » 9. « Aucune âme », c'est-à-dire ni celle des autres, ni la tienne. Lequel est le plus important ? — Assurément, ne pas s'attrister soi-même.C'est le plus difficile, mais aussi le plus nécessaire. Si on laisse la tristesse pénétrer en soi, quelle peine pour s'en défaire ! Et elle atteindra aussi les autres. Par amour pour Dieu, par amour pour le prochain, par amour pour soi-même, il faut maintenir en soi des idées telles que la tristesse fonde à mesure qu'elle entre.
La joie essentielle, fruit de l'esprit de foi, n'est pas un luxe : elle est une nécessité de l'hygiène spirituelle.
Dans la vie physique, un enfant qui se développe normalement est facilement joyeux. Les enfants tristes manquent de vitalité. Ainsi la joie intérieure est-elle une marque de progrès dans la vie spirituelle et dans l'oraison. Sans désir frustré, pas de colère. Par conséquent, le moyen efficace de combattre la colère, est de supprimer ce désir. Est-ce possible ? — Oui, disent les moralistes anciens qui prêchaient l'apathia, c'est-à-dire l'absence de passions déraisonnables.
Il ne s'agit pas de tuer tous les désirs, mais de supprimer les désirs superflus et de retourner la force de nos désirs sur un désir : le désir de la perfection, de la prière parfaite.
Il y a des gens qui ne connaissent pratiquement qu'une réaction : la colère. Ou, si vous voulez, le mécontentement. Pourquoi cela ? Parce qu'ils rencontrent des déceptions tout le long du jour et au fil de toute la vie. Ils sont aigris. Ils ont des « complexes ». Une ficelle avec laquelle un chat s'amuse devient un complexe inextricable. En soi, cette ficelle est la simplicité même : il suffit de trouver le bon bout. Faisons notre psychanalyse : comprenons que la cause universelle de nos mécontentements est l'attachement à une idée ou à un désir personnels. Il faut les trouver et y renoncer. Il n'y a pas d'autre remède.
Allons aux causes ! Poussons nos recherches jusqu'à la racine ! La racine du mécontentement est amère à tout jamais. Tant qu'elle n'est pas arrachée, nous éprouverons de la tristesse. « L'oraison est un rejeton de la douceur et de l'absence de colère »10.
Le mouton, la colombe, dans la vie ordinaire, ont une douceur qui ne comporte aucun effort. Ce ne sont pas les gens apathiques qui sont les mieux préparés à l'oraison parfaite.
La vraie douceur n'est pas cette espèce de flexibilité spontanée et naturelle. Celle que Notre-Seigneur a recommandée et pratiquée consiste à endurer sans se plaindre, à se laisser conduire à la boucherie 11. L'oraison est à ce prix-là. Pour nous persuader que c'est vrai, examinons d'où viennent nos distractions dans la prière.
Ce que les anciens appellent colère, c'est tout bouillonnement de la sensibilité, même si on en retient les éclats. Une colère contenue, concentrée, une colère qui couve et qui s'envenime, n'est pas favorable à la prière. Il faut que la grâce, qu'obtient la prière elle-même, nous aide à nous délivrer de ces mouvements violents de la sensibilité.
La prière y réussit : c'est un fait d'expérience.
Rien n'adoucit l'âme et ne l'apaise comme un appel confiant et persévérant à celui qui sauve, parce qu'il est la paix. Il arrive alors ce que constate Evagre dans sa Lettre 42 : « Ce qu'a fait Notre-Seigneur à votre égard ou comment il a disposé votre affaire, je ne le sais pas ; je sais pourtant ceci : qu'il convient qu'en tout temps nous remerciions Dieu, comme il est écrit : Je louerai le Seigneur en tout temps... » (Ps. 32, 2). Au lieu de la colère, l'âme ne trouve plus en elle qu'actions de grâces et joie.
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Prière, patience et douceur. |
« Si tu es endurant, tu prieras toujours avec joie ». C'est un fait d'expérience.
L'endurance est la deuxième béatitude : Bienheureux les doux 12. Il s'agit de ne pas opposer de résistance, mais de céder. Le doux est celui qui fait deux kilomètres quand on lui en demande un. Il en fait un peu plus et supporte un peu plus que ce qu'on lui impose.
Pour la prière, Notre-Seigneur a montré combien l'endurance est nécessaire : Frappez donc ! Ne vous laissez pas vaincre par l'ennui, la difficulté ; allez jusqu'à vous faire à vous-même l'impression d'être mal élevé ! Importunez le bon Dieu tant que vous pourrez !13.
Evagre parle de joie. De quelle joie ? De la constance de la volonté. Ce qu'il veut dire, c'est qu'il faut être endurant en dehors de la prière. Plus vous aurez pâti dans la journée avec esprit de foi et charité, plus vous trouverez de compensation dans la prière. Il y a dans les philosophies antiques un grand principe : le semblable est connu par le semblable. Toute connaissance est une assimilation.
Dieu est Charité 14. Il ne nous est pas possible de le connaître, si ce n'est en devenant nous-mêmes charité. Si nous connaissons en Dieu la charité, ce ne peut être que par sa charité en nous, celle que l'Esprit-Saint nous infuse. Alors, il y aura pour nous du bonheur dans toute peine, car toute notre vie sera prière, laquelle est union avec Dieu qui est toute charité et toute joie. Quand nous pensons aux péchés contre la charité, nous les considérons objectivement, comme une offense envers Dieu. Les anciens les considéraient aussi d'un point de vue subjectif : celui de l'effet produit dans le sujet.
Songeons à leur répercussion sur notre vie de prière.
« St Nil » analyse avec pénétration cette répercussion de nos fautes contre la charité : « Quand tu te sens irrité contre quelqu'un et d'humeur vindicative, dit-il, souviens-toi de la prière et du jugement qui t'y attend, et aussitôt le mouvement désordonné s'apaisera en toi »15.
Le jugement dont il parle n'est pas le jugement dernier, mais un jugement subi dans la prière elle- même. C'est dans ta prière que tu paieras ta colère ou que tu recevras la récompense de ta charité. La « colère », chez les anciens, comprend tous les actes contre la charité. La prière est donc un excellent moyen de se connaître soi-même, car toute notre vie morale s'y reflète. Ne nous imaginons pas avoir trouvé le Dieu qui s'appelle Charité, si nous ne pratiquons pas la charité dans toute notre vie.
Notre oraison dépend de notre vie tout entière. Impossible d'avoir une oraison véritable, si nous admettons, dans le cours de notre vie quotidienne, les passions contraires à la charité. Nos manquements à la charité fraternelle viennent toujours d'un manque de détachement, disons : de notre égoïsme. Nous ne faisons pas suffisamment attention aux relations qui unissent la vie d'oraison à la charité fraternelle, parce que nous suivons une morale de la loi plus que de la perfection, une morale des préceptes plus que des vertus.
Le problème des rapports de la charité et de la prière s'impose à quiconque croit à la charité et à la prière. Ce problème a inspiré les grandes formes de la vie religieuse : l'érémitisme et le cénobitisme, avec leurs différentes nuances.
Puisque les rapports avec le prochain suscitent des difficultés dans la prière (ils nous en suscitent, c'est évident), ne vaut-il pas mieux, dans l'intérèt de notre vie intérieure, quitter la société des hommes et nous réfugier dans la solitude ? Un tel besoin recommence à se faire jour de notre temps, non seulement chez les moines, mais chez les laïcs, et même chez les protestants : chose étonnante si l'on se rappelle que les protestants, naguère, ne voulaient pas entendre parler de la vie religieuse comme telle ; ils la prétendaient contraire à l'esprit de l'Evangile. Ce problème est donc réel : il se pose à toutes les époques de l'histoire humaine.
Il y a des gens qui recherchent la solitude pour leur perfection personnelle, quel que soit leur concept de cette perfection.
Pour les religieux, c'est un problème résolu. Ils ont choisi. Leur vie comporte une part de solitude. A l'intérieur de la vie cénobitique, la tentation peut venir de rechercher une solitude plus grande, et cela, sous prétexte que les relations dans la vie commune donnent des distractions dans l'oraison.
Une chose est certaine : sans la pureté de coeur, on ne verra pas Dieu 16. La prière véritable exige un détachement parfait ; la paix, elle aussi : nous ne posséderons ni l'une ni l'autre tant que la charité en nous ne s'exercera pas librement. Lorsque nous pratiquons, sous une forme ou sous une autre, la vie solitaire, notre paix est plus parfaite ; disons du moins que nous rencontrons moins de trouble et d'agitation du fait de nos semblables. Nous ne nous y sentons pas harcelés par nos devoirs envers le prochain, nous n'y souffrons pas de rencontres pénibles, nous n'y sommes pas tiraillés par les exigences diverses de l'entourage.
La grande misère de nos relations avec autrui réside dans les « colères » : tout ce qui nous déplaît chez les autres produit en nous de l'amertume, du ressentiment, de la tristesse. Alors, n'est-il pas plus simple d'éviter de les rencontrer ?
Nous connaissons tous l'histoire de ce moine qui était sujet à la colère. Il se dit : Puisque c'est toujours avec mes frères que je me mets en colère, je me fais ermite. — La chose alla bien pendant quelques jours. Mais voilà qu'un jour, il remplit d'eau sa cruche ; elle se renverse. Il la remplit une seconde fois ; elle se renverse encore. Cette fois, il lui est plus difficile de se dominer. Il la remplit pour la troisième fois : elle se renverse une fois de plus... et il éclate dans une colère absolument pareille à celles qu'il avait dans la vie de communauté. Alors, il réfléchit : « Dans la solitude, le Malin m'a vaincu, il ne me sert donc de rien de me faire ermite. Je retourne dans ma communauté, puisque partout, peine et patience sont nécessaires, et aussi le secours de Dieu ».
On ne corrige pas la colère par la fuite.
Saint Basile aussi s'est occupé de ce problème 17 . Il a écrit ses Règles, quand la vie religieuse existait depuis cent ans déjà. Basile était un homme réaliste et pratique. Deux grands chapitres, dans ses Règles longues, traitent ce sujet. La sixième question est celle-ci : « Pour vivre selon les règles de la piété, il faut s'éloigner de la conversation des hommes ». Et voici la septième : « Vivre avec ceux qui cherchent comme nous à vivre pour Dieu ». Il faut donc à la fois une certaine dose de séparation et une part de vie commune. Ce qui revient à dire qu'il faut nous éloigner des personnes qui pourraient nous être occasion de dommage spirituel, « afin que nous puissions persévérer dans la prière ».
Commençons donc par choisir une demeure où nous puissions vivre à l'écart. La septième question de saint Basile est originale. Dans la seconde moitié du IV siècle, la vie érémitique était plus fréquente que celle des cénobites. Saint Basile dit : « Un homme qui s'est retiré de la conversation des gens qui le détournent de Dieu, doit vivre seul ou dans la société de ceux qui cherchent Dieu comme lui ». Son avis est qu'il est meilleur de vivre en communauté : c'est une nécessité de la vie humaine. Il voit en outre, dans la vie érémitique, une impossibilité de pratiquer suffisamment la charité envers le prochain. De plus, l'ermite n'a pas l'occasion de reconnaître ses propres défauts, puisqu'il n'a personne qui le reprenne et le corrige.
Dans la vie de communauté, les remarques même aigres-douces peuvent nous être utiles : à plus forte raison, les réprimandes ou les avertissements bienveillants à notre égard. Il est difficile de trouver un ami dans la solitude. A ce point de vue, « Malheur à celui qui est seul », dit l'Ecriturel 18, car « s'il tombe, il n'a personne pour le relever ». La vie commune est utile pour corriger les défauts qui tiennent à des inclinations vicieuses et au double appétit concupiscible et irascible. La convoitise et la colère s'aperçoivent davantage dans la vie commune, où l'on éprouve des poussées sentimentales, des antipathies et des sympathies. Et puisque dans la prière tout cela se répercute, il y a plus de chances que, pour l'amour de la prière, on se corrige afin de trouver la véritable union à Dieu.
Comment doser solitude et vie commune ? Ici, intervient la discrétion. Le juste milieu dépend pour chacun des circonstances. Il n'est pas facile à trouver. Les règlements des religieux sont là pour fixer matériellement cette équitable répartition. Cependant, ils ne ponctuent pas tellement leur temps, qu'ils n'aient quelque initiative dans le choix de leurs occupations. Cela est nécessaire : une certaine liberté et une certaine auto-décision font partie des exigences légitimes de la personne humaine. Ecoutons encore saint Basile : Puisqu'il y a deux appétits : convoitise et colère, on pourrait dire en général que le concupiscible se corrige et se soumet par la fuite, et la passion qui dépend de l'irascible, par l'affrontement. C'est vrai, à condition d'être adapté. Il y a des appétits tellement violents qu'on n'arrive pas à les soumettre, si on n'a pas le courage de les ignorer. Mais il faut aussi savoir les affronter. Où se trouve la frontière ? Cela dépend de chacun ; et c'est l'affaire des pères spirituels et des supérieurs de mettre chacun dans une situation où il puisse soutenir victorieusement les attaques de ses appétits.
Platon n'a pas sur ce point la délicatesse de la morale chrétienne. Il dit qu'il faut faire l'éducation des jeunes gens en leur fournissant l'occasion de vaincre leurs appétits : en leur donnant, par exemple, le moyen de s'enivrer tout en leur apprenant a mépriser celui qui s'enivre. Pour la colère, il faut éviter certaines situations qui provoqueraient des réactions trop fortes. Nous touchons ici, au domaine du pathologique. Il y a des colères qui ne sont pas humaines. Rappelons-nous l'histoire d'Abraham et de Lot , l'oncle et le neveu. Leurs bergers se disputent. Abraham dit à Lot : « Nous sommes frères, n'est- ce pas ? Alors, séparons-nous. » Quand il s'agit de notre conduite personnelle, il vaut beaucoup mieux avoir le courage d'affronter les personnes qui nous sont peu sympathiques, et se vaincre ainsi par le dedans. La prière présuppose notre charité envers le prochain. Si vous essayez de prier et que vous n'ayez pas de charité envers votre prochain, vous ne réussirez pas. La prière demande au moins un minimum de bienveillance pour autrui. Dieu ne nous laissera pas de repos dans la prière tant que nous n'aurons pas renoncé aux défauts qui blessent la charité. Ou bien, nous renoncerons à la prière.
Le Traité de l'Oraison d'Evagre revient souvent sur la nécessité de cette charité, sans laquelle on ne peut approcher de Dieu dans la prière. La prière est l'exercice civilisateur par excellence. Il n'existe pas de meilleur moyen pour venir à bout de nos duretés, de notre sauvagerie.
Relisons quelques passages :
Chap. 13. — Tout ce que tu feras pour te venger d'un frère qui t'aura fait du tort, tout cela te deviendra une pierre d'achoppement au temps de la prière.
Chap. 14. — « L'oraison est un rejeton de la douceur et de la sérénité ». Cette douceur n'est pas pour les anciens l'équivalent de la sensiblerie. Elle est endurance, support de ce qui est dur.
Chap. 15. — « L'oraison est un fruit de la joie et de la reconnaissance ». Ce sentiment si beau, si plein de douceur, est le contraire de la vengeance.
Chap. 16. — « L'oraison est exclusion de la tristesse ». Il s'agit de cette tristesse envers le prochain qui est la cause de nos fautes.
Chap. 19. — « Toute peine que tu auras acceptée avec sagesse, tu en trouveras le fruit au temps de la prière ».
Chap. 20. — « Si tu désires prier comme il faut, n'attriste aucune âme ; sans quoi, c'est en vain que tu cours ».
Chap. 21. — « Laisse ton offrande, est-il dit, devant l'autel, et va d'abord te réconcilier avec ton frère, et puis, tu viendras et prieras sans trouble (Matthieu, 5, 24). La rancune aveugle la faculté maîtresse de celui qui prie et enténèbre ses oraisons ».
Chap. 22. — « Ceux qui accumulent intérieurement des peines et des rancunes, et qui s'imaginent prier, ressemblent à des gens qui puisent de l'eau pour la verser dans un tonneau percé ». C'est un des meilleurs exemples de temps perdu.
Chap. 23. — « Si tu es endurant, tu prieras toujours avec joie ».
Chap. 24. — « Tandis que tu prieras comme il faut, il se présentera à toi des choses telles, que tu estimeras décidément juste l'usage de la colère. Or, il n'est absolument pas de colère juste contre le prochain. Si tu cherches bien, tu trouveras qu'il est possible d'arranger l'affaire, même sans colère. Use donc de tous les moyens pour éviter les éclats de colère. » Ce point est essentiel. Il est difficile, et la raison en est que, vivant en société, nous sommes exposés comme à une grêle aux impressions qui nous assaillent de la part du prochain. C'est peut-être cette charité qui manque le plus à notre prière. Prétendre prier sans nous y exercer, c'est nous tromper.
Nous serons totalement unis à Dieu, quand nous serons, comme lui, tout charité. Si, dans la prière, reviennent à notre esprit des sujets de colère, que devons-nous faire ?
— D'abord, sachons nous souvenir que nous ne pouvons avoir aucune colère juste contre le prochain.
Vous direz : « Notre-Seigneur s'est mis en colère contre les Pharisiens, les Scribes, les marchands du Temple. »
— Oui ; mais le Seigneur avait une façon très personnelle de se mettre en colère : il en restait maître. Or, chez nous, la passion nous enlève justement la maîtrise de nous-mêmes. Les témoins qui ont vu Notre-Seigneur disaient : « Il est en colère », mais ce n'était pas de sa part une folie passagère, mais un acte de sagesse... Il savait apprécier, lui, la mauvaise foi, l'hypocrisie : c'est cela qui le fâche. Pour nous, si nous avions la certitude, comme l'avait Notre-Seigneur, que notre prochain est hypocrite, nous pourrions, comme lui, nous mettre justement en colère. Mais cette hypocrisie, nous ne la voyons jamais, nous l'inférons seulement, et nous pouvons si aisément nous tromper ! Nous, nous ne savons pas ce qu'il y a dans le coeur de l'homme. Nous devinons chez lui des arrière-pensées, des arrière-sentiments ; jamais sa conscience libre.
Cette conscience est le sanctuaire oit se décident ses actes de vertu ou ses vices, sa sainteté ou sa déchéance morale. Dieu seul pénètre là. Nous sommes très souvent des énigmes pour nous-mêmes. « Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes »19, dit le Seigneur à Jean et à Jacques. Alors, de quel front osons-nous porter des jugements sur la conscience d'autrui ? Détestons le péché, oui, mais aimons le pécheur. Irritons-nous contre l'instigateur du péché ; quand il s'agit du démon, les anciens nous donnent toute permission de nous irriter contre lui.
Le démon nous inspire des sentiments de mécontentement contre les autres, pour nous empêcher de prier. Il ne s'agit pas ici seulement des explosions extérieures de la colère ; il s'agit de la colère intérieure, concentrée : amertume, rancune, jalousie, toute espèce de mécontentement qui nous oppose à nos frères. Rien de cela n'est « juste ». Tout cela fait obstacle à la prière. Ce que nous venons de dire ne signifie pas que nous ne devions parfois, pour une raison de pédagogie, nous mettre en colère, ou plutôt nous en donner l'air, tout en gardant le calme. Mais la vraie colère est un manque de maîtrise de soi que nous ne devons jamais nous permettre.
Au reste, Evagre nous avertit à ce sujet : « Prends garde, sous prétexte de guérir un autre, de devenir toi-même incurable et de donner un coup mortel à ton oraison » 20. Son maître Macaire disait : « Si en reprenant un autre, tu te laisses aller à la colère, tu assouviras ta propre passion ; tu ne dois pas, pour sauver un autre, te perdre toi-même » (Apophthegmes des Pères, Macaire, 17, PG. 65, 270). Avis aux gens qui se mêlent indûment de la conscience d'autrui.
Pourquoi la pratique perpétuelle de la charité fraternelle est-elle si favorable à l'oraison ? — C'est parce qu'elle nous impose de perpétuels actes de renoncement et d'abnégation.
Et voilà, c'est la raison principale.
Et c'est l'avantage que les religieux et les religieuses d'ordres actifs ont sur les solitaires. Dans la vie retirée, on peut se faire illusion, et se croire guéri de ses passions, parce que font défaut les occasions qui les provoquent. Dans la vie de collège, dans un hôpital, de telles occasions ne manquent pas ! Le prochain est si exigeant ! Beaucoup plus que le bon Dieu. Des actes d'abnégation sont exigés, qui ne s'imposent pas au solitaire. Peut-être priera-t-il sans distraction, mais une telle prière vaut ce qu'elle coûte.
Réconciliez-vous donc avec une vie sur deux fronts : prière et charité fraternelle. Si vous menez bien cette double bataille, vous gagnerez sur les deux fronts. Il n'est pas dit qu'un jour Dieu ne vous donne une contemplation beaucoup plus substantielle que si vous n'aviez pas eu cette difficulté. Il se trouve au milieu de la vie active des âmes contemplatives. Et Dieu, parfois, ménage des loisirs qui dédommagent des sacrifices qu'on a faits. Devant notre tribunal intérieur, nous avons souvent envie d'avoir raison contre les autres. Il faut accepter d'avoir tort — même quand on n'a pas tort. Il est encore plus difficile de l'accepter quand on a vraiment tort.
Ne chicanons pas trop, pour savoir qui a tort ou raison. C'est un des meilleurs moyens, dans la vie quotidienne, pour se préparer une belle, bonne et facile oraison. « Va d'abord te réconcilier avec ton frère » 21 .
Combien y en a-t-il qui apportent à leur prie-Dieu tous les différends qu'ils ont eus avec toutes les créatures : amis, ennemis, adversaires personnels ou querelles de famille, guerre entre les nations ou rébellion sourde contre Dieu. Tant qu'on n'a pas réglé tout cela une bonne fois devant Dieu, on ne priera pas parfaitement. Voilà qui est grave très grave ! Cette exigence de Dieu, qui ne veut pas nous admettre dans son intimité avant que nous n'ayons liquidé tous ces froissements, est une grande miséricorde qu'il nous fait. Supplions-le de nous contraindre à en passer par là, et à ne pas essayer de mener une vie double.
Il serait vain de mettre d'un côté la prière et de l'autre, le reste du temps, où nous nous laissons aller à des sentiments que nous croyons pouvoir oublier, quand nous irons prier... Mais tout ce qui nous atteint émet des radiations ! « En ce moment-ci, dira quelqu'un, je ne veux pas penser à la piété. Il ne faut pas mêler les genres. Je fais tous mes exercices de piété, et après, qu'on me laisse la paix. » Eh non ! Dieu ne nous laisse pas la paix.
Il exige que nous fassions l'unité dans notre vie. L'unité psychologique et l'union à Dieu vont évidemment ensemble, et nous serons écartelés, tant que l'union à Dieu ne sera pas l'orientation profonde de tous nos instants. On parle des « amitiés particulières » qui nous gênent dans la prière. C'est exact. Mais ce sont surtout les « inimitiés particulières » qui rendent la prière impossible.
Ne fais donc rien qui t'empêcherait de te mettre, immédiatement après, à une prière paisible et silencieuse. Pour cela, « que Dieu fasse route avec toi » 22 . Cela veut dire que pas une de tes démarches ne se passe sans prière. Le vrai chemin de l'oraison, c'est la vie. Ce serait une illusion de rêver d'une union à Dieu par un autre moyen que « la pratique » qui mène à la contemplation. Ce n'est, cependant, pas l'ascèse qui unit à Dieu. C'est la foi, l'espérance et la charité. Saint Paul nous dit : « Non pas à cause des oeuvres, mais par la grâce de Dieu, vous êtes sauvés » 23.
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Prière et insouciance. |
Après la charité fraternelle, le plus important pour la paix de ta prière, est la vertu d'insouciance (Amerimnia). Pour soi-même, insouciance sans limite. Si l'on n'a pas de charge dans la communauté, insouciance totale. Dans son office, garder l'insouciance pour soi-même et aussi le souci du bien de la communauté par charité fraternelle, mais sans aucun trouble : scit Pater 24. Les nécessités de l'esprit font parfois oublier les soucis du corps ; mais le contraire est plus souvent vrai. Ce qui nous trouble dans la prière, ce sont souvent des préoccupations d'ordre physique. Il y a des gens chez qui ces préoccupations tournent à la maladie : ils se tâtent le pouls perpétuellement.
On a été malade, et il arrive que l'on conserve, une fois rétabli et en bonne santé, des habitudes prises au cours de la maladie. On se laisse aller, sans courage et sans gaillardise. Attention ! la prière risque d'en souffrir. Lorsque nous allons à peu près bien, il faut nous considérer comme bien portants et faire les choses que tout le monde fait autour de nous. Combien de malades ont commencé par être vraiment malades, mais ne sont plus que des malades imaginaires et gâtent les grandes allures de leur vie spirituelle par de petites préoccupations d'ordre culinaire !
Chez les anciens, à qui posait cette question : Est-il permis de consulter un médecin ? plus d'un des maîtres spirituels répondaient : Non. Ils pensaient qu'il faut accepter jusqu'au bout les conséquences d'un principe, et tout abandonner à Dieu. En tout cas, ils avertissaient leurs disciples de ne pas compter sur les médecins. Ce n'est pas qu'ils voulussent leur faire injure, mais ils ne voulaient pas qu'on perdît de vue que c'est Dieu qui guérit, de peur que de tels soucis n'offusquent leur commerce avec Dieu. Il y a des religieux qui n'abandonnent pas à Dieu le souci de leur corps, et qui s'étonnent de ce que leur vie spirituelle leur pèse. C'est comme s'ils disaient : « Mon corps au médecin et au pharmacien pour qu'ils le guérissent ; mon âme à Dieu pour qu'il lui donne des consolations spirituelles ». Division du travail... Non. Il faut savoir faire parfois quelque folie.
Il serait sage de reconsidérer cette question.
Essayer, pour une journée, de faire comme tout le monde. Et ne pas s'étonner d'être ensuite fatigué. Ce qu'il ne faut pas admettre, c'est ce partipris, cette attitude adoptée une fois pour toutes : « telle chose, je ne puis la faire ». Non, il ne faut pas s'entêter à refuser certains efforts ; il ne faut même pas craindre certaines douleurs. L'absence de ces préoccupations mesquines est une condition de l'oraison. Le spirituel et l'intellectuel ne pèsent pas. C'est le corporel qui accable.
On peut se libérer dans de grandes proportions des exigences du corps. Et même de celles de l'âme : des sentiments du coeur, des fringales affectives, des souvenirs du passé qui nous émeuvent trop et enchaînent notre intelligence. L'oraison est un exercice de l'intelligence. Il est nécessaire de dire non aux autres sollicitations qui voudraient l'accaparer.
L'oraison ne devient pas pour autant un exercice de mortification. — Non ! oh ! non ! Il faut seulement dominer assez les sensations du corps et les sentiments de l'âme, pour ne pas nous laisser arracher par eux à la prière. Saint Ignace, si humain, nous dit : « Prenez pour prier, la posture la plus favorable, et une fois trouvée, ne la changez pas » 25 .
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Prière et vaine gloire. |
La vaine gloire qui tendrait à exhiber notre prière aux yeux des hommes, la cacherait aux yeux de Dieu. Notre-Seigneur nous recommande de ne pas prier pour être vus des hommes 26. Recommandation qui convenait surtout dans un temps où tout le monde priait et où la prière était estimée de tous. Aujourd'hui, je serais porté à dire : « Tant pis ! Mieux vaut prier un peu par vaine gloire que de ne pas prier du tout. »
Il reste que le grand ennemi de la prière authentique, c'est l'orgueil, ou plus pratiquement, la vaine gloire. Il existe deux espèces de gloire : la réelle, qui est la gloire de Dieu, et la vaine, qui vient des hommes. L'orgueil consiste à se glorifier contre Dieu. Mais l'étape à laquelle la plupart des gens s'arrêtent, c'est la vaine gloire, la recherche de l'estime humaine.
Avons-nous des idées justes sur ce point ? Croyons-nous que cet honneur rendu par nos semblables n'est en lui-même que vanité, et que nous devons nous en détacher ?
Suis-je assez convaincu de la vanité des honneurs humains pour ne pas les désirer ? Je vais plus loin : en ai-je assez de mépris pour être toujours prêt à renoncer à l'honneur que voici, au rôle brillant que voilà, sans croire que leur privation est pour moi une perte irréparable ? Quelquefois, ce ne sont pas des idées généreuses de détachement qu'il faut : ce sont des idées vigoureuses, qui se réalisent sur-le-champ.
Jésus-Christ demande à son disciple d'avoir une grande pauvreté d'esprit, de se détacher de tous les biens qui ne sont pas des biens utiles pour l'éternité. Quels sont ces biens ? Ce sont toujours et uniquement la volonté de Dieu, et les dispositions qui nous y rendent plus souples. Opprobres et mépris ! grands mots. Les mépris solennels sont encore de la vanité. Mais l'oubli ?
Le simple oubli !
Suis-je persuadé que c'est très bon d'être oublié de mes contemporains, et qu'on ne parle pas de moi ? Saint Joseph : il n'y a pas une parole de lui dans l'Evangile. Il est « disparu ». Si j'étais appelé à disparaître, cela ne mériterait pas une larme, pas un regret, pas une seconde de mélancolie. Il faut savoir paraître quand c'est nécessaire ; mais ceux-là paraissent le plus tranquillement qui désirent sur tout disparaître.
Les mépris les plus efficaces sont ceux dont personne autour de moi ne s'aperçoit.
J'ai ces idées dans l'esprit. Sont-elles de force à me faire vivre comme a vécu dans son effacement la très sainte Vierge Marie, et comme Notre-Seigneur, qui a accepté de recevoir de la main des hommes tout le contraire des honneurs ? S'il en est ainsi, ma prière doit être très agréable à Dieu. Humiles respicit.
Toutes les vanités terrestres sont stupidité et bassesse.
Nous devrions être trop fiers pour ambitionner d'être les premiers quelque part. Si nous prenions au sérieux notre vraie grandeur, elle nous suffirait amplement. Aussi longtemps qu'elle ne nous suffit pas, c'est que nous n'avons pas compris. Aussi longtemps que nous pouvons dire au Dieu suprême : Notre Père qui êtes au cieux, que nous manque-t-il en fait de grandeur ? Si pour notre malheur nous sommes revêtus de quelque dignité humaine, il faut tenir avec d'autant plus d'acharnement à notre grandeur véritable. Notre-Seigneur ne s'est pas cramponné à sa dignité de Dieu, mais nous devons nous cramponner à notre qualité d'enfants de Dieu : là est notre salut.
Cela vaut beaucoup mieux que d' « accepter les humiliations ». « Humiliations » vient de « humus », terre. Saint Paul parle beaucoup plus de la fierté des chrétiens. C'est par fierté que nous sommes humbles. Dans notre grandeur d'enfants de Dieu réside la vérité. Mais le difficile, c'est de vivre dans la vérité.
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NOTES |
(1) Première épître de saint Jean, 4, 16.
(2) Leçons d'un contemplatif, p. 29.
(3) I Thessaloniciens, 5, 16-18.
(4) Matthieu, 6, 8.
(5) Hébreux, 12, 6.
(6) Leçons d'un contemplatif, p. 30-31.
(7) Jacques, 5, 13.
(8) Leçons d'un contemplatif, p. 35.
(9) Ad Nicolaum, PG 65, 1032, D.
(10) Leçons..., p. 28.
(11) Isaïe, 53, 7: Comme un agneau qu'on mène à la boucherie, comme une brebis muette devant les tondeurs, il n'ouvrait pas la bouche.
(12) Matthieu, 5, 4.
(13) Matthieu, 7, 7; Luc 11, 9. Parabole de l'Ami importun.
(14) I Jean, 4, 16.
(15) Leçons..., p. 27.
(16) Matthieu, 5, 8.
(17) PG, 31, c. 926-934.
(18) Ecclésiaste, 4, 10.
(19) Luc, 9, 55 (Vulgate).
(20) Leçons..., p. 39.
(21) Matthieu, 5, 24.
(22) Evagre, Leçons..., p. 92.
(23) Romains, 11, 6 ; Ephésiens, 2, 8 ; Tite, 3, 5.
(24) Matthieu, 6, 32.
(25) Exercices spirituels, n. 76.
(26) Matthieu, 6, 5. X
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