Les historiens de saint Thomas, recherchant les sources de sa science, mettent en premier lieu, non pas Aristote ou saint Augustin, non pas l'extrême intensité de son étude, ni la puissance de son génie naturel, indiquée selon Guillaume de Tocco, par sa taille droite et élevée et par le volume de sa tête, ni même cette merveilleuse immunité de toute passion sensuelle, la meilleure préparation, comme il le dit lui-même, pour le travail de l'esprit ; mais, comme il en fit un jour la confidence au Frère Raynald, la principale source de sa science, ce fut la prière. Ce sera donc honorer la mémoire à la fois du docteur et du saint, que d'exposer quelques-unes de ses idées sur ce sujet. Pour limiter notre enquête, nous nous bornerons à une seule question : pourquoi prier ? Et pour y répondre, après quelques mots sur la nature de la prière, nous passerons en revue avec S. Thomas les êtres qui semblent ne pouvoir pas prier, et ces considérations, en nous faisant pénétrer plus profondément la nature de la prière, nous fourniront les motifs de prier les plus fondamentaux.
Saint Thomas donne deux définitions de la prière : « petitio decentium a Deo » (il l'a lue dans saint Jean Damascène), et « elevatio mentis in Deum » (il avoue la tenir de saint Augustin). Mais cette élévation à Dieu, comme il l'explique (2'. 2", q. 83, a . 17), n'est que l'acte préparatoire de la prière proprement dite, laquelle est, à parler strictement, une demande. Sans doute, dans un sens large, on peut entendre sous le nom de prière des pratiques telles que l'action de grâces ; mais en rigueur de termes, celle-ci est l'acte d'une vertu spéciale distincte de la vertu de religion, dont fait partie la prière. L'adoration, de même, est un acte de latrie et se ramène donc, comme celle-ci, à la vertu de justice. Et ce que nous appelons aujourd'hui « oraison » dans le sens d'oraison mentale, contemplation ou méditation, saint Thomas le distingue soigneusement de la prière de demande, la seule qu'il nomme « oratio ».
Pour déterminer la nature d'un acte, il faut assigner la faculté dont il émane ; et c'est, pour la prière, la raison pratique ; la raison, parce qu'à elle seule revient la fonction d'ordonner un moyen à une fin ou de disposer une cause en vue d'obtenir un effet ; la raison pratique, parce que, à la différence de la raison spéculative qui n'est qu'une faculté d'appréhension, la raison pratique exerce encore, comme le veut la prière, une certaine causalité.
Mais de ce que la prière est un acte de la raison, il s'ensuit que seuls les êtres raisonnables peuvent prier. De ce qu'elle est un acte de la raison pratique, il découle logiquement que parmi les êtres raisonnables, ceux-là seuls peuvent prier qui sont capables de posséder et ne possèdent pas encore l'effet prétendu de la prière : l'union divine définitive.
Les êtres raisonnables seuls peuvent prier ; et cependant le psalmiste ne parle-t-il pas « des petits des corbeaux qui invoquent Dieu » ? (Psaume 146, 9. D'après la numérotation de la Vulgate, toujours suivie ici).
Poésie ! aurait pu répondre saint Thomas avec un beau dédain de logicien sec. Sa réponse est bien plus profonde. Oui, les petits des corbeaux prient à leur façon, à cause du « désir naturel par lequel toutes choses aspirent à la bonté divine ». Ce désir naturel, souvenir sans doute de saint Augustin — Deus quem amat, omne quod potest amare sive sciens sive nesciens — saint Thomas l'a retrouvée dans Denys et même dans Aristote, qui suspend toutes choses à Dieu par un universel finalisme. Toutes choses aspirent à Dieu, et dans ce sens on peut dire que toutes choses prient, puisque la prière n'est, même en nous, que l'interprète de notre désir de Dieu. La différence, quant à la prière, entre les êtres raisonnables et les êtres privés de la raison, ne vient que de la conscience réfléchie et de la liberté. Cette soif de Dieu, sourde et endormie dans les êtres inférieure, consciente et volontaire en nous, c'est cependant un même inéluctable mouvement qui emporte toutes choses et chacune suivant le degré même de son être vers son origine première qui est en même temps sa fin dernière. Et voilà, dans l'ordre naturel, le motif le plus profond de notre prière : que nous le voulions ou ne le voulions pas — sive scientes sive nescientes — j'entends d'une volonté réfléchie, notre être est lui-même une prière dans la mesure de sa capacité d'être. Dépendant de Dieu par nos racines mêmes et, s'il est permis de parler de la sorte, nous étirant vers lui comme la plante dans l'obscurité se prolonge au-delà de sa mesure pour rencontrer le rayon de soleil, sous la poussée d'un besoin essentiel, nous prions toujours, inconsciemment, tant que notre faim de Dieu n'est pas assouvie selon toute son intensité, et la prière explicite ne sera que la prise de conscience par la raison et la ratification par la volonté de cette aspiration profonde. Et voilà pourquoi ce n'est pas par un pédantisme de Trissotin que je vous ai cité du grec au début de ce discours, mais parce que ce mot « enpanti kairô déomenoi » contient en résumé toute cette philosophie de la prière ; à un besoin perpétuel, que signifie ce mot « deisthai », répond nécessairement, selon l'autre sens du même verbe, une perpétuelle supplication, adressée à celui qui seul peut le satisfaire.
Et cependant il est un lieu où cette aspiration essentielle non seulement ne prie plus, mais ne peut plus prier, parce que la raison de l'homme, pervertie, n'y peut plus avoir la moindre idée de la bonté divine, et parce que sa volonté fixée danç le mal n'y saurait plus désirer librement ni donc demander le moindre bien. Le génie de Shakespeare n'a rien imaginé de plus saisissant que cette scène où Macbeth, déjà criminel dans l'âme, raconte à sa complice les épouvantes de sa conscience. « J'ai entendu deux hommes prier. L'un disait : Dieu nous soit propice ! L'autre répondait : Amen ! ... et moi je n'ai pu dire : Amen ! J'avais cependant bien besoin de grâces, mais l'Amen m'est resté dans la gorge, et je n'ai pas pu dire : Amen ! And i could not say : Amen ! » Voilà en raccourci l'état du réprouvé : la véhémence de son mouvement naturel vers Dieu ne s'est pas alanguie ; il en sent, au contraire, plus que jamais l'inéluctable nécessité ; mais au lieu que sur terre ce sentiment et ce désir trouvent un interprète dans la prière, et mieux qu'un interprète, un acheminement, un commencement de réalisation et donc un acompte de bonheur ; dans l'âme du damné s'est faite comme une synthèse de deux contradictoires : l'attraction infinie du souverain Bien, et la répulsion infinie de la souveraine Justice ; et entre les deux mâchoires de cet infrangible étau toute espérance est étouffée, et avec elle toute possibilité de prière. Au lieu de son vers fameux : « Vous qui entrez ici, laissez toute espérance », Dante aurait pu nous donner le même frisson d'horreur en inscrivant sur la porte de l'enfer : C'est ici le lieu où le malheur ne prie pas.
Et voilà où aboutit la créature, si elle se méconnaît elle-même jusqu'à refuser de donner, par une prière explicite, son assentiment au besoin de Dieu qui constitue le plus profond de son essence. Rien de terrible comme l'impossibilité de prier qui est l'enfer, mais aussi rien de plus monstrueux et de plus contre nature que le refus volontaire de prier.
Tout cela vaut pleinement sans sortir de l'ordre naturel. Pour entrer dans l'ordre surnaturel, continuons avec saint Thomas la revue des êtres qui semblent incapables de prier. Il ne peut évidemment être question de prière en Dieu. Et cependant la Sainte Ecriture ne dit-elle pas que le Saint-Esprit prie pour nous par des gémissements inelfables ? Oui, mais cela veut dire qu'il constitue priantes les âmes qu'il habite. Ce qui nous fait prier dans l'ordre naturel, c'est notre besoin de Dieu, expression de notre nature même ; ce qui nous fait prier dans l'ordre surnaturel, c'est le Saint-Esprit. C'est lui qui nous fait dire : « Père » ; c'est lui, dit saint Thomas, qui nous fait prier et nous enseigne à bien prier. Et puisque notre participation à l'ordre divin, loin d'enlever quoi que ce soit à la nature humaine, ou de contrarier ses tendances profondes, les respecte, les surélève, et se développe elle-même à la ressemblance de la vie naturelle, nous pouvons et devons transposer dans l'ordre surnaturel tout ce que nous avons dit de la prière dans l'ordre de la nature, avec cette seule différence qu'ici ce n'est plus une pure créature qui erre, affamée aux confins du monde intellectuel, à la recherche d'un Dieu toujours hors de ses atteintes directes, mais c'est vraiment Dieu qui se cherche lui-même en nous ; et en nous abandonnant à ces divines initiatives de prière, à ces ineffables gémissements de l'Esprit, c'est-à- dire en ratifiant d'une volonté avide notre besoin de Dieu, soit naturel et proportionné à nos facultés humaines, soit surnaturel et débordant toute capacité créée, nous ne ferons pas seulement l'acte de raison le plus grand et le plus indispensable pour vivre en hommes vraiment dignes de ce nom, mais, de même que l'enfant donne les premiers signes de sa vie rationnelle en bégayant après sa mère quelques syllabes intelligibles, ainsi, par les prières que nous met au coeur et aux lèvres l'Esprit qui doit nous suggérer toutes choses, nous nous essayons aux premiers balbutiements de cette vie intellectuelle divine, de cette vie éternelle qui doit s'épanouir un jour dans la connaissance directe de Dieu et de son envoyé Jésus- Christ. En un mot, de même que dans l'ordre naturel la prière est l'acte le plus totalement humain, ainsi dans l'ordre de la grâce, elle est l'exercice terrestre de notre vie divine. Et voilà pourquoi il faut prier : parce que nous sommes hommes et chrétiens dans la mesure et selon la valeur de notre prière.
Dieu ne prie pas. Et cependant le Saint-Esprit prie en nous ; et cependant Notre-Seigneur Jésus- Christ prie. Il prie selon sa nature humaine, pour montrer qu'il est homme, et cette prière n'est qu'un acte de son sacerdoce, de ce sacerdoce dont le Christ n'a pas participé lui-même aux effets, car les prêtres ne participent pas aux effets de leur sacerdoce en tant que prêtres, mais bien en tant que pécheurs, et le Christ n'est pécheur en aucune façon. Je me trompe, l'innocent s'est fait pécheur par solidarité librement contractée avec l'humanité pécheresse, afin que par cette même solidarité l'humanité pécheresse pût satisfaire à Dieu dans la personne de son nouveau chef, le nouvel Adam. Jésus-Christ prie donc comme homme, comme chef de l'humanité nouvelle, comme prêtre ; et, prêtre éternel, sa vie éternelle n'est qu'une éternelle prière, de même qu'elle est un éternel sacerdoce : SACERDOS IN AETERNUM — SEMPER VIVENS AD INTERPELLANDUM PRO NOBIS — SEMPITERNUM HABET SECERDOTIUM. Or, dit saint Thomas, tous les sacrements donnent une participation au sacerdoce de JésusChrist 2 ; et c'est pourquoi saint Pierre appelle le peuple chrétien : « REGALE SACERDOTIUM », il n'est pas dans la vigne mystique un rameau qui ne vive que pour lui-même ; mais, solidaire de tous les autres et vivant avec tous de cette sève divine qui déborde de la plénitude du cep et vivifie jusqu'au moindre sarment, chacun doit, pour le bien-être de tous, exercer le sacerdoce qui lui revient (cfr. Hébr., 5, 1 : OMNIS... PONTIFEX... PRO HO- MINIBUS CONSTITUITUR IN IIS QUAE SUNT AD DEUM) : « sacerdoce spirituel » chez tous les chrétiens même laïques, sacerdoce hiérarchique chez qui a reçu le sacrement de "Ordre. Et c'est là la justification dernière de l'apostolat de la prière, qu'il ne faudrait pas concevoir comme le simple exercice extérieur d'une intercession bénévole et d'une valeur toute juridique, mais qui est la manifestation nécessaire de la solidarité sacerdotale, qui unit tous les membres du corps mystique au sacerdoce de l'unique Prêtre, Jésus-Christ. Et plus cette union au sacerdoce du Christ devient étroite, plus pressante se fait la nécessité de la prière et plus aussi deviendrait incompréhensible et comme contre nature l'absence de prière. Elles ont donc bien compris l'esprit du christianisme, ces âmes simples que rien ne scandalise comme la négligence de la prière chez un prêtre, et qui pensent avoir prononcé le verdict le plus terrible quand elles ont dit de certains : c'est un prêtre qui ne prie pas.
Prière du Saint-Esprit en nous et prière sacerdotale du chrétien dans l'unité du corps mystique, c'est une seule et même prière, puisque, selon la doctrine de saint Thomas, l'unité du corps mystique vient de l'unité de son âme qui est le Saint-Esprit. PER SPIRITUM SANCTUM EFFICIMUR UNUM CUM CHRISTO. Les saints ne cessent de prier tant que le Christ total n'est pas entré en possession de sa gloire totale par l'entrée au ciel du dernier des élus, et des corps ressuscités eux- mêmes ; car les âmes bienheureuses, dit notre docteur, prient jusqu'à la résurrection générale pour la glorification de leur corps. Quand le nombre des élus sera complet et les corps glorieux rendus aux âmes bienheureuses, alors seulement la prière cessera d'être une demande et se couronnera pour toute l'éternité de son couronnement naturel, l'action de grâces, « GRATIAS AGIMUS TIBI PROPTER MAGNAM GLORIAM TUAM ». Ce n'est pas, Seigneur, Père de Notre-Seigneur Jésus- Christ, ce n'est pas parce que nous n'avons plus besoin de vous que nous ne vous demandons plus rien ; mais parce que vous avez, sans aucun mérite de notre part, satisfait surabondamment les aspirations de notre être, parce que vous avez entendu les gémissements de votre Esprit en nous, parce que vous avez exaucé, en nous associant à sa gloire, la prière sacerdotale de votre Christ, nous nous réjouissons de ce que toute gloire vous appartient à vous seul ; oui, à votre seul amour, ô Dieu-Amour, soient rendues d'éternelles actions de grâces, par lui, avec lui et en lui.