XVI
La contemplation
auteur -P.I.Hausherr.s.j.
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Est-il utile d'en parler ? N'est-ce pas une vaine curiosité ? Ou même n'est-ce pas un obstacle plutôt qu'un secours ? Le mot « contemplation » a pris une importance capitale dans certains livres spirituels. Or, il n'existe pas dans l'Evangile, sauf une seule fois, chez saint Luc, lorsqu'il parle des spectateurs qui regardent de loin la crucifixion du Seigneur 1 Il n'a pas là un sens technique, non plus que chez les premiers écrivains chrétiens. Il a été introduit dans la langue chrétienne par les Alexandrins. Il a pris de plus en plus d'importance, et aujourd'hui, pour beaucoup, il signifie équivalemment la sainteté la plus haute, et on le considère comme un synonyme de perfection. Or, en ce temps-là, les seuls qui étaient considérés comme des saints, c'étaient les martyrs. A leur sujet on ne parlait pas de contemplation.
« Contemplation » est le latin pour le grec theoria. Ce mot a été considéré comme composé de theos, Dieu, et de orô, je vois. Le theoros est celui qui voit Dieu et la tlzeoria est le fait de voir Dieu. La theoria, chez les Grecs, était à prédominance intellectuelle. L'amour pour l'objet contemplé n'y entrait que secondairement. La contemplation, selon Platon, ne consiste pas à regarder les ombres que sont les choses sensibles, mais leur réalité à travers les apparences. Telle est l'occupation propre des philosophes, la seule qui soit digne de homme.
Le terme latin contemplation a la même racine que le mot templum, qui désigne un espace découpé, entouré d'une ligne ou d'une barrière, et réservé à un usage sacré, tel que l'observation des étoiles dans un but de divination.
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Contemplation et prière. |
Le christianisme est un appel à la vie, à une vie toujours plus abondante, meilleure, et totale. Qu'est-ce que cette vie ? Pour le comprendre, il faut remonter jusqu'à Dieu. En Dieu, la contemplation, c'est la vie intérieure de la Sainte Trinité : connaissance et amour infinis d'un objet infiniment digne d'être connu et aimé. Puisque la contemplation, dans la Trinité, est connaissance et amour, la contemplation chrétienne sera, elle aussi, connaissance et amour.
« La vie éternelle, c'est de vous connaître... »2, dit le Seigneur. Pourquoi ne parle-t-il pas d'aimer ? C'est que, dans le langage de la Bible, connaître, c'est aussi aimer. Notre-Seigneur parle ici d'une connaissance toute pénétrée d'amour, une connaissance qui soit une vie intense, plénière, et qui intéresse l'être tout entier. Il n'est pas arbitraire de rattacher notre contemplation à la vie de la Sainte Trinité. Dans l'éternité, la chose est claire ; mais aussi dans le temps. Cette contemplation est une anticipation, trèsdiminuée sans doute, mais réelle, de notre contemplation éternelle.
La contemplation, en ce monde, a un sens mystique ; c'est celui des théoriciens de la vie spirituelle et des rares contemplatifs qui ont mis leurs expériences en système. Je vous renvoie à leurs écrits. Pour moi, je voudrais vous dire des choses qui puissent vous aider à vivre la contemplation en ce monde à travers toutes les vicissitudes. Ce que je vais vous dire, personne ne l'a dit : parce que c'est trop simple.
Notre contemplation en ce monde est un avant-goût de la contemplation éternelle. Or, quel est l'effet le plus clair de la vision éternelle ? C'est la béatitude parfaite. Je crois pouvoir dire que l'effet le plus certain de la contemplation ici-bas, le signe de l'âme vraiment contemplative, c'est l'avant-goût du bonheur éternel. Ce n'est pas la consolation perpétuelle de « in amore natare» de l'Imitation de Jésus-Christ 3. Ce n'est pas l'émotion de l'Exultet.
Quelle en est la marque la plus certaine ? — C'est le contentement en tout. La contemplation est vie en Dieu ; et le signe de cette vie en Dieu, c'est le contentement. Jésus a dit : « Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau... et vous trouverez soulagement pour vos âmes » 4. Le signe que vous êtes allé à lui, c'est cela. J'entends d'ici sourdre au fond des coeurs : « Je ne suis pas un contemplatif, car je ne ressens pas ce contentement, cet apaisement ». Si vous ne l'avez pas, vous n'êtes pas des contemplatifs, c'est vrai. Seulement, il faut y regarder à deux fois, et voir si c'est vraiment sûr que vous n'avez pas cet apaisement. Rentrez en vous- mêmes ; regardez-vous comme si vous étiez un autre. Ne reconnaissez-vous aucun contentement dans vos coeurs ? Etes-vous en tout mécontent de votre sort ? Alors, oui, vous pouvez dire que vous n'avez rien d'une âme contemplative : la grâce de la contemplation vous est totalement étrangère. Voilà qui est rare. Eh bien, c'est le contentement qu'il vous faut cultiver, si vous voulez expérimenter un commencement de contemplation.
Cela n'a pas l'air de grand-chose. Cependant c'est la condition qui prépare à la contemplation : purifier son âme, pratiquer les vertus. La source de toute faute, de tout vice, c'est le mécontentement. C'est pourquoi il faut s'exercer à être content de ce qui mérite de nous donner du contentement ; non de ce qui légitimement nous mécontente. Mais en tout nous pouvons nous exercer à trouver un élément de contentement, nous y cramponner, et penser que c'est là le salut. Un seul élément de contentement ne se dérobe jamais : la foi.
C'est pourquoi la contemplation tout entière est oeuvre de foi en ce monde, de même que dans l'autre elle ne peut se détacher un instant de la vision de Dieu. Attachons-nous donc à la foi pour être apaisés. Redisons notre Credo : « Je crois en Dieu le Père tout-puissant... » Le Père a voulu étendre sa paternité sur nous ; et il a créé le monde pour faire participer ses enfants adoptifs à la joie du Fils unique. Voulons-nous faire des progrès dans la paix, dans le contentement profond et tranquille, et dans la joie qui vient de l'Esprit-Saint ? Efforçons- nous de maintenir en nous cette joie profonde, surtout dans la prière.
Quand nous nous sentons contents de vivre sous le regard de Dieu, et qu'il nous arrive d'avoir une heure pour vivre ainsi en présence de Dieu, disons de nous bien que l'essentiel, c'est précisément vivre contents sous le regard de Dieu.« C'est impossible, car je n'ai pas cette paix-là.— Moins vous l'avez, plus il est urgent de la » faire naître en vous. Il y a deux moyens : 1° Combattre les causes de vos vices. — 2° Vous obstiner. Vous obstiner à rester là. Vous n'y avez aucune satisfaction ? Le défaut n'en est pas en Dieu. Dieu est toujours et pour tous le Même. Mais obstinez-vous ; demeurez-là. « Frappez et l'on vous ouvrira » 5. Ne vous laisez détourner par rien, crainte ou fringale et s d'autant moins que vous vous sentez plus indigne.
Mon dernier mot : s'obstiner.
Peu importe la manière, cela tournera toujours bien, pourvu que nous ayons le courage de ne pas nous laisser vaincre par l'ennui, par les objections spécieuses qui nous viennent. Un vieux Père spirituel disait : « Combien de personnes se découragent à la veille du jour où elles auraient été récompensées de leurs efforts et de leur patience par le don de la contemplation ! » Ce qui manque, ou du moins, ce qui risque de défaillir, c'est la foi. Supplions le Seigneur Jésus de prier pour nous comme il a prié pour saint Pierre, afin que notre foi non seulement ne défaille pas, mais soit vraiment notre victoire, et que nous puissions goûter, quand ce sera l'heure de Dieu, le « fruit de l'Esprit »6. En attendant, restons là ! Ne quittons pas la place. Il ne faut pas faire ce que j'ai fait une fois : fatigué d'attendre mon train, je suis allé me promener, et après deux heures d'attente, je l'ai manqué. I l faut rester sur place.
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Contemplation et connaissance. |
La prière est une ascension de l'intelligence vers Dieu. Je dis : de l'intelligence, non précisément de l'âme. Quand on définit la prière « ascension de l'âme vers Dieu », il faut prendre garde : on risque de changer le sens de cette vieille définition. On pourrait croire alors que toute affection, toute dévotion sensible même est une ascension vers Dieu, tandis que dans l'intelligence la prière est dégagée de tout le sensible. Depuis Saint Jean de la Croix, quand on parle de l'oraison, on dit volontiers : la Montée du Carmel. Auparavant, on disait plutôt : la Montée du Sinaï, parce que Moïse y était entré dans la ténèbre où Dieu est présent. On désignait ainsi l'ascension contemplative. Plus anciennement encore on parlait de « la Montée de Sion ». C'est le thème qu'a développé Origène dans ses Homélies sur l'Exode. L'Egypte, qui est un pays plat, était pour lui le symbole de tous les vices. L'âme traverse le désert avec ses tentations, ses dérélictions, ses épreuves de toutes sortes, et finalement arrive à Jérusalem, « vision de paix ».
Il s'agit pour le chrétien de sortir d'Egypte et, à travers le désert, au prix de mille batailles intérieures, de monter jusqu'au sommet de la perfection spirituelle, où règne la paix de Dieu. Vision de paix équivaut à vision de Dieu. Il ne faut pas se représenter l'ascension de l'intelligence vers Dieu comme celle d'un ballon qu'il suffit de lâcher pour qu'il s'élève dans l'air. Il y a des étapes à franchir dans cette montée ; il y a des sacrifices nécessaires, des détachements, des renoncements de plus en plus intimes. L'ascension de cette montagne ne se fait pas en téléférique ou en hélicoptère : c'est une escalade. Moi qui vous parle, j'ai fait l'ascension du Mont Carmel, en la fête de Saint Jean de la Croix, en automobile.
Et pourtant, les Anciens sont d'accord pour dire que l'âme, c'est-à-dire l'intellect, possède une force ascensionnelle qui l'entraîne vers Dieu, mais à condition d'être allégée de tout ce qui la retarde. Voyez l'aigle : ses ailes sont puissantes. Il se précipite sur sa proie : c'est un piège! s'il s'y prend par une seule de ses griffes, il ne peut plus s'envoler. C'est pourquoi « si tu ambitionnes cette plus haute intellection de l'intellect qu'est la prière pure et cette sublime ascension vers Dieu, renonce à tout pour obtenir le tout »7.
C'est au moment où la contemplation semble devoir marcher le mieux, que surviennent les distractions les plus importunes : soucis divers pour soi-même ou pour les autres : parents, amis. Il est vrai qu'on peut transformer ces soucis en prières de demande. Mais cela ne va pas dans le sens de l'oraison pure. La prière d'union à Dieu n'est possible dans sa perfection que si l'on est débarrassé de tous ses soucis. On ne peut s'en débarrasser vraiment qu'en les jetant « totalement dans le sein de Dieu », comme disent les maîtres spirituels, mais là, vraiment, sans se réserver même le moindre « droit de regard ». Et de pouvoir faire cela est une grâce. Il faut l'implorer de notre Père des cieux qui n'attend que cet abandon total pour laisser agir totalement sa charité.
Les soucis de santé sont funestes à l'oraison. Il faut s'en remettre à Dieu et se dire : « Les moyens que ma conscience me dit de prendre, je les prends. Une fois que je les ai pris, je dois à ma foi en Dieu de rester en paix. Le pire qui puisse m'arriver, c'est de mourir. Eh bien ! cela aussi je l'accepte comme la libération suprême ». Saint Ignace dit qu'il faut changer l'affection naturelle qu'on a pour la famille en une affection spirituelle. Cela peut paraître froid. En réalité l'affection spirituelle me fait simplement supprimer mon plaisir personnel qui ne leur sert de rien, mais laisse intacte ma volonté de leur être vrai-ment utile.
Au reste, si tu donnes tout pour l'oraison, tu mépriseras ce tout comme si tu n'avais rien donné tant tu trouveras de splendeur, de richesse et de joie. Le chemin de l'oraison commence par de sévères exigences ; il finit par la réalisation de promesses qui rendent ces exigences aimables. La contemplation n'est pas purement cérébrale. L'intelligence, il est vrai, y a la première place. Rendons justice à Platon, à Einstein et à tous les autres : l'intelligence fait toute la noblesse naturelle de l'homme. Il ne faut pas médire du cérébral. Ce n'est pas quelque chose de sec. Disons plutôt l' « intellectuel », ou le « mental » • mais rappelons-nous qu'en cela serait notre unique espoir de béatitude, si nous ne possédions pasquelque chose de meilleur encore : la contemplation religieuse.
Elle n'est pas seulement cela. En même temps qu'intellectuelle, elle est spirituelle, c'est-à-dire l'oeuvre de ce Saint-Esprit qui doit nous induire en toute vérité, et qui diffuse la charité en nos coeurs. Elle est à la fois connaissance et charité. D'abord connaissance : le mot même de contemplation le signifie. Mais puisqu'elle est aussi charité, on peut l'envisager de préférence sous cet aspect. Dès lors, cet acte de l'âme que nous appelons intellectuellement contemplation, se nomme affectivement « charité parfaite ». Ainsi cet acte répond à toutes les exigences humaines.
Cela ne veut pas dire qu'il satisfasse tous les appétits de l'homme, ni qu'il n'y ait des inclinations instinctives à sacrifier. La contemplation ne donne pas la satisfaction animale ; mais elle comble tout ce qui est vraiment humain. Or, cela seul est véritablement humain qui n'est pas contraire à l'intelligence et à la faculté spirituelle d'aimer.
Notre connaissance s'accroîtra immensément dans l'éternité, parce que nous verrons Dieu « tel qu'il est »8. Notre mode de connaissance sera totalement changé. Notre degré de charité habituelle sera le même qu'au moment de notre mort. Nous pouvons en conclure logiquement que l'aspect affectif de notre prière doit se développer constamment en ce monde, parce qu'il n'est pas soumis à la loi du « partiel », comme le sont la foi et l'espérance 9. « Notre intelligence sera dans le ravissement, lorsqu'elle contemplera le Verbe »IO. La contemplation, c'est la réalisation de la vie éternelle, qui est de « connaître le Père et son envoyé, Jésus-Christ »11. A proprement parler, le Saint-Esprit ne se fait pas connaître. Il fait connaître les autres Personnes. Nous disons dans le Veni Creator Spiritus : « Per te sciamus da Patrem ; Noscamus atque Filium. Teque utrtusque Spiritum Credamus omni tempore ». Nous ne le connaîtrons, lui, l'Esprit-Saint, que dans le face à face du ciel. Le Père est l'Objet de la béatitude éternelle. Ici-bas, cette suprême béatitude ne peut être intégrale. Mais déjà ici-bas la suprême béatitude est une certaine connaissance du Père.
« Le Père de tous, dit Evagre, c'est un Royaume bien-aimé »12. Ici-bas, nous sommes tous des étrangers. Nous n'avons de cité stable. Cela postule un universel détachement. Mais celui qui est parvenu à cette contemplation « trouvera son contentement à vivre en étranger, parce qu'il a pour nourriture délicieuse la beauté du visage du Père »13. Ce n'est là que l'expression de cette vérité, que nous sommes faits pour être heureux.
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Contemplation et charité. |
La plus grande de toutes les joies, sur la terre comme au ciel, c'est la charité. Relisons saint Paul : « Pour ce qui est des dons spirituels, frères, je ne veux pas vous laisser dans l'ignorance... »14. La contemplation est un don spirituel infiniment désirable. « Aspirez aux dons supérieurs. Et je vais encore vous montrer une voie qui les dépasse tous ». Cette voie, en effet, est plus parfaite que la contemplation. Elle est la pierre de touche de la vie chrétienne. Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n'ai pas la charité je ne suis plus qu'airain qui sonne ou cymbale qui retentit... »15 tout est à relire. Il s'agit de notre charité en ce monde. C'est la seule chose qui demeure telle quelle dans l'éternité.
La charité est supérieure à tous les autres charismes. Si les autres charismes ne nous donnent pas la patience, le support et le service du prochain, s'ils nous portent à la fanfaronnade, à la vanité, à l'égoïsme, à la recherche de nos intérêts propres, défions-nous ! Il y a de soi-disant contemplatifs irritables, intolérables, sévères, soupçonneux. Or, le contemplatif authentique doit avoir aussi les marques de la véritable charité. Et de fait, n'a-t-on pas remarqué que les vrais contemplatifs sont étonnamment indulgents ? « La charité est la seule chose qui ne passera pas »16. La contemplation expérimentée en ce monde nous paraîtra ridicule dans l'autre. En revanche, la charité demeurera égale à elle-même. Sur la terre, fussions-nous saint Paul, sainte Thérèse ou saint Jean de la Croix, nous serons toujours des enfants en fait de contemplation de Dieu.Saint Thomas est le premier à le dire, précisément parce qu'il est un grand contemplatif. Toutefois il faut savoir aussi que la charité ne s'achève pas en dehors de la contemplation. En pratique, que faut-il viser ? La perfection de la charité, ou celle de la contemplation ? Il est plus sûr et plus salutaire de viser la charité, mais pratiquement on ne peut séparer charité et contemplation.
Cependant lorsqu'il s'agit des progrès dans la vie spirituelle, il vaut mieux les juger d'après la charité. Mais il ne suffit pas de nous sentir au coeur un grand amour pour Dieu et un grand dévouement pour le prochain. Il faut que de cet amour et de ce dévouement nous aimions à donner des preuves. Le mot contemplation, par son étymologie, est loin de désigner tout ce qu'il exprime en réalité. La contemplation en acte a quelque chose d'universel. Elle intéresse toutes nos facultés, depuis l'intelligence et la volonté jusqu'à l'affectivité ; et le corps lui-même ne lui est pas toujours étranger.
Quel en est l'élément principal ? Les thomistes répondent que c'est l'intellect. En vérité, durant la vie présente, le principal est l'élément volontaire et affectif : la charité. La contemplation est, en effet, l'envahissement de tout par la charité ! Le but à poursuivre dans la prière, c'est la charité. Saint Paul nous le dit : « Il y a quelque chose de plus excellent que la gnose, c'est la charité. »17
La contemplation est un don de Dieu. Dieu n'est sujet à aucune loi. Ne croyons pas qu'à telle intensité de prière, ou à tel degré de purification, la contemplation se produira nécessairement. Dieu est libre de ses dons et il les accorde selon l'utilité des âmes. Lui seul accorde ce « don d'oraison », si désirable. Il aime qu'on le lui demande. La prière alors rejoint son désir.
Les plus impures, les plus contraires à l'oraison sont les pensées d'orgueil et de suffisance. Si nous les acceptons, finie ce que les Anciens appellent la « parrhesia », cette aisance, à la fois familière et respectueuse, de l'enfant dans ses rapports avec son Père, cette liberté du commerce avec Dieu. C'est pour notre bien que Dieu nous fait constater par expérience l'inutilité de nos efforts. La prière, comme tous les biens spirituels, est promise à la prière.
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Contemplation, ascèse, « prière pure ». |
Comme il y a des degrés dans la vie spirituelle, il y a des degrés dans l'oraison. Le premier de ces degrés est celui que les Anciens appelaient « praxis » : la pratique ; nous l'appelons « ascèse ». On y exerce des vertus plutôt « corporelles » : notre corps surtout y intervient. A quoi sert, me dira quelqu'un, de s'attarder à des exercices corporels ? ce qui compte, ce sont les vertus spirituelles. Oui, sans doute, mais la question est de savoir si nous pouvons acquérir les unes sans posséder les autres. Les Anciens pensaient qu'on ne pouvait pas parvenir à la seconde voie, si on ne passait par la première.
Il faut donc s'exercer aux vertus du corps. Mais quelles sont-elles ? Nous les appelons mortification, privation, austérités de toutes sortes. Cela nous effraie ? Plus nous nous attarderons à nos répugnances, plus nous en souffrirons. Elles sont faites pour être surmontées. Plus vite nous les surmonterons, et plus rapidement nous atteindrons les degrés supérieurs de la vie spirituelle. Cette loi, d'ailleurs, ne joue pas d'une manière infaillible. Dieu reste libre de ses dons.
C'est pourquoi il faut faire patienter une âme qui est maintenue longtemps dans cette première voie, qu'on nomme purgative. Qu'elle se console ! Rien n'est perdu. Il fut un temps où certains livres spirituels ne juraient que par l'ascèse ; et ils n'alléguaient aucun autre motif pour susciter l'effort et allécher l'âme que la pensée des récompenses éternelles auxquelles, pour le dire en passant, nous ne sommes pas toujours aussi sensibles qu'il conviendrait . Mais pensons aussi que plus nous serons généreux dans les degrés inférieurs de l'oraison, plus vite nous parviendrons aux degrés supérieurs, où nous attendent une paix, une dilatation d'âme qui valent tous les efforts. Voilà pour nous encourager dans les débuts, s'ils nous paraissent pénibles.
Rappelons-nous que toute âme, même à un haut degré d'oraison, peut retomber et être en butte à des tentations qui l'obligent à revenir aux exercices de l'ascèse initiale. Mais cet effort sera transitoire, et n'empêchera pas l'âme de goûter par ailleurs une vraie joie spirituelle. On rencontre de ces âmes qui racontent leurs terribles épreuves, et qui ajoutent : « Oh ! mais je n'en suis pas moins la plus heureuse des créatures ! »
Une carmélite qui se mourait lentement disait : « Mes soeurs me plaignent, mais si elles savaient ! j'ai moins peur de mes souffrances que de mes joies ! »Il n'y a rien à gagner à précipiter les étapes. C'est par la praxis que chacun se prédispose à être admis au degré d'oraison où Dieu veut le conduire. A vouloir « aller vite », on court le risque de contrefaire la véritable oraison. Rien de plus dommageable, parce qu'un jour il faudra entendre un directeur déclarer : « C'est une illusion » ; et on devra démolir ce qu'on croyait posséder. Peut-être cherchera-t-on quelqu'un qui approuve ; mais ce serait dommage.
Au fond de toutes les illusions concernant l'oraison, il y a de la vaine gloire et le refus de faire quelque sacrifice. Or, si nous sommes pénétrés par l'esprit de l'Evangile, si nous avons quelque peu l'expérience des choses spirituelles, nous devrions toujours nous réjouir dans la perspective d'avoir un sacrifice à consentir. Il en est ici comme dans les Alpes : une rude montée, puis un palier. Mais on avance d'autant plus à chaque pas vers le sommet que la montée est plus rude. Si le bon Dieu veut que notre ascension spirituelle soit rude, il faut nous en féliciter et l'en remercier.
Il n'est pas possible de « voler » la contemplation. Ce qui n'est que trop possible, c'est de s'imaginer qu'on y est parvenu. Il suffit pour cela d'avoir une certaine facilité pour penser à Dieu, pour lire et pour écrire dans la langue des contemplatifs. Il suffit d'avoir de la mémoire et l'on se rappelle facilement ces choses, si on les aime. Quand on se préoccupe de monter à l'oraison mystique, on se précipite volontiers sur les livres qui en parlent, et on répète aisément le jargon des mystiques. Il nous arrive de lire parfois des ouvrages d'apparence très spirituelle, et à leur sujet nous pouvons nous poser la question : « Leur auteur a-t-il lui-même expérimenté ce dont il parle ? » Une lecture peut déposer quelque chose en nous que nous retrouvons plus tard comme une découverte personnelle. Nous nous imaginons alors avoir fait nous-mêmes l'expérience dont l'auteur nous parle.
En fait, les mystiques n'aiment pas parler de leur état. D'ailleurs, la mystique véritable comporte nécessairement, comme effet naturel, involontaire même avant d'être voulu, une profonde humilité et le désir de disparaître afin de n'être connu de personne. Il faut se faire connaître à quelqu'un capable de juger, de diriger. Il est souhaitable que cette démarche coûte, que l'on ait une répugnance à surmonter. Chez ceux qui ont le prurit de parler à tout le monde de leur vie intérieure, on peut dire que cette vie n'est plus intérieure, c'est une place publique avec ses étalages et ses boniments. La contemplation ou « prière pure », infiniment désirable, est une synthèse de vision et d'amour. Pour en bien comprendre la nature, il faut se rappeler la distinction que font les Anciens entre la science simple, qui est purement intellectuelle, et la science propre à la contemplation.
Un théologien scolastique peut être un pur intellectuel: sa science sera complètement distincte de la qualité spirituelle de son âme. Son savoir tient à la pénétration de son esprit, à la vivacité de sa mémoire, et à l'acharnement de ses études. Il peut faire à ses élèves des cours très solides ; il peut même parvenir à se faire une espèce de synthèse personnelle ; mais ce n'est pas cela qui est la connaissance spirituelle de la contemplation. Celle-ci est une expérience qui révèle à l'âme non plus simplement une synthèse rationnelle, mais une vie qui s'édifie sur la foi par l'efficience souveraine de la charité. L'amour y est joint à l'intelligence et voilà ce qui est « le suprême désirable ».
La contemplation véritable est la vision promise à la pureté du coeur, et la pureté du coeur, c'est la loyauté parfaite envers Dieu. Ceux qui sont purs de cette façon, voient Dieu : ils s'approprient les idées de Dieu : ils parviennent à une synthèse d'intelligence et d'amour, dont l'objet est Dieu et toute l'oeuvre de Dieu. Aimant comme Dieu, mais dans les conditions humaines, ils arriveront à aimer jusqu'à l'émotion et aux larmes les créatures de Dieu. Mes vieux amis du IVe siècle ne se font pas faute d'appeler cette contemplation le « suprême désirable ». Elle est comme un diminutif de la vision béatifique. Prenons garde seulement qu'elle n'est obtenue que par un seul moyen : la charité.
Ainsi, par l'habitude de voir l'Invisible à travers le visible, nous arriverons peu à peu à voir transparaître en tout l'objet suprême de toute charité et de toute contemplation : la très sainte Trinité. Nous n'avons donc qu'un but ici-bas, celui pour lequel nous avons été créés : la contemplation. La vouloir, c'est mettre notre volonté dans la volonté de Dieu. C'est dire qu'elle doit être l'objet principal de notre prière de demande. L'impatience dans cette demande n'a pas de raison d'être. Il faut faire confiance à Dieu. Par ses délais, « Il veut te faire plus de bien encore par ta persévérance à demeurer avec lui dans la prière ». « Quoi, en effet, de plus élevé que de converser avec Dieu et d'être abstrait dans un intime commerce avec lui ? »18.La voie contemplative est décrite par les auteurs anciens au moyen d'idées chrétiennes coulées dans un moule néo-platonicien. En réalité, la mystique chrétienne tient au mystère de la Croix. Elle est liée avant
tout à la grâce de Dieu. Les néo-platoniciens, eux, ignoraient la grâce de Dieu.
Il n'en reste pas moins certain que toute mystique doit commencer par la purification, ce que les Grecs appelaient la « catharsis ». Cette purification est non seulement morale, mais aussi intellectuelle. Elle consiste à purifier l'esprit, le noûs des Anciens, qui est comme l'oeil destiné à voir le spirituel et Dieu lui-même. Quand il est pur, il suffit qu'il s'ouvre et il voit, sans effort. L'effort a précédé : dépouillements, renoncements, recueillement. Il faut franchir les étapes, non les brûler.
Quel est celui qui a confondu la prière au sens évangélique du mot avec la contemplation ? Nous ne le savons pas, les anciens ne les confondaient pas du tout. La prière était la prière, et non pas la contemplation. Les philosophes se fiaient à la dialectique. Dans la mystique chrétienne, aucune méthode ne réussit nécessairement : on ne force pas la main à Dieu. Sainte Synclétique, une savante abbesse, parlant à sa communauté, déclare : « Dans la vie intérieure, les choses se passent comme lorsqu'on allume un grand feu : on est d'abord suffoqué par la fumée, puis, quand le feu a bien pris, c'est pure joie. »
« L'oraison, dit Evagre, est plus divine que toutes les vertus »19. C'est dire qu'il n'y a rien de plus important dans notre vie. Si vous voulez amener quelqu'un' à faire oraison, il faut lui montrer que l'effort nécessaire en vaut la peine. Les auteurs anciens excellent à faire miroiter les délices que l'oraison procure dès ici- bas. Ils promettent à l'union à Dieu des joies supérieures à toutes les autres. De même, dans l'ordre sensible, les plaisirs que nous procure la vue sont supérieurs à ceux des autres sens.
En effet, l'oraison pure est une vision de Dieu. Comment se fait cette vision ? Nous ne le savons pas avant de l'avoir expérimenté ; mais nous pouvons en croire ceux qui l'ont expérimenté, et leurs récits nous font conclure que « cela en vaut la peine ». Les confidences des mystiques sont utiles à ce point de vue : elles stimulent à accepter les sacrifices, parfois énormes, réclamés par « la Montée du Carmel » ou celle « de Sion ». Au sommet, c'est la vision avant même la béatitude ; ou bien, si vous voulez, c'est la béatitude avant la vision.
Mais aussi longtemps qu'on ne s'est pas arraché aux joies de la vie temporelle : aux avantages de la richesse, du confort, aux sympathies, aux succès, aussi longtemps qu'on y est trop attaché, on est encore bien éloigné de ce sommet. Ne nous laissons jamais vaincre par l'ennui d'une attente peut-être prolongée. Il ne le faut pas, quand nous demandons des grâces d'ordre temporel. A plus forte raison, quand il s'agit de la grâce de la prière, incomparablement meilleure : l'avant-goût de la joie de notre âme dans une éternité de contemplation.
« Tout n'est pas également prière », écrit le cardinal Suhard dans sa Lettre « Le sens de Dieu ». « La meilleure » et il a fallu de l'héroïsme ou du génie pour le dire en face des tenants du « collectif » comme il s'en trouve beaucoup de nos jours « c'est celle dont le Seigneur nous a dit : Quand tu pries, entre dans ta chambre, et fermant ta porte, prie ton Père qui est dans le secret. Le disciple du Christ doit donc savoir faire hommage à Dieu seul de sa solitude volontaire, en fermant les yeux à l'univers et s'oubliant soi-même dans l'oraison.
« C'est ici qu'il faut prononcer le mot qui sauve : Retour à la contemplation. » Ce terme fait peur, concède le cardinal, et de fait il est équivoque, à cause du mirage d'Orient. Mais il ne faut pas confondre celui-ci avec la contemplation authentique.
« Les contemplatifs sont voués par état à témoigner de la transcendance de Dieu. Le devoir des chrétiens, c'est de les comprendre ; et le leur, c'est de rester fidèles à leur mission. » Pour bien contempler Dieu, il faut créer autour de soi une clôture. Il y a des âmes qu'on dit « emmurées » : il faut l'être si on veut vraiment prier.
La formule : Dieu et moi, n'est pas juste. Il faut dire : Dieu, et toute l'oeuvre de Dieu, dans laquelle il y a aussi moi. Mais il faut d'abord nous établir dans la clôture ; en nous « emmurant » ainsi, nous découvrons des espaces infinis.
Telle est l'expérience de toute la tradition chrétienne. Il faut commecer par se séparer, se clôturer, s'enfermer dans le silence. Puisqu'il s'agit de trouver Dieu dans la prière, sachons éviter tout ce qui nous éloigne de Dieu.
Au fond de nous-mêmes, nous conversons toujours avec quelqu'un. Pour la plupart des gens, ce quelqu'un, c'est leur propre moi : ils ont du chagrin, et bougonnent.
Chez d'autres, c'est l'imagination qui travaille. Ils sympathisent facilement et parlent avec les êtres qu'ils imaginent.
D'autres sont sentimentaux. Ils s'entretiennent avec des personnes absentes. Ces entretiens sentimentaux sont néfastes pour la paix et, par conséquent, pour la prière. On ne peut s'adresser à deux personnes sur le même plan. Quand vous parlez au personnage imaginaire que vous aimez ou détestez, cela risque d'être fatal à votre entretien avec Dieu. Aussi Evagre nous recommande-t-il « de rendre notre intelligence sourde et muette au temps de la prière »20.
Au reste, ce n'est pas la parole comme telle qui empêche ou qui constitue la prière. Il y a des paroles très profondes qui échappent à celui-là même qui les prononce. Pour assurer la paix de la prière, ce qu'il y a de plus important, après la charité fraternelle, c'est la vertu d'insouciance, l'amérimnia que nous prêchent les anciens auteurs, et en particulier saint Jean Climaque : « Il ne faut pas se défaire seulement des soucis déraisonnables, mais aussi des soucis légitimes. » C'est à bien comprendre. Je dois être insouciant pour moi-même, et pour mes amis en tant qu'ils sont encore moi. Mais mon insouciance serait un vice si elle me faisait négliger mes devoirs envers le prochain. Notre vocabulaire spirituel a perdu le nom de cette vertu : amérimnia. Il n'est pas chez saint Thomas . Mais il est dans l'Evangile. |
Oraison, Homilia, Silence. |
L'oraison, « conversation profonde » L'expression est équivoque. Une « conversation », au sens français, cela ne saurait être profond. Le dialogue avec un personnage absent que l'on se figure présent, n'est guère différent d'une conversation ordinaire, sinon que les paroles ne franchissent pas « la barrière des dents » (Homère). Une pareille conversation ne peut durer que chez les gens qui vivent en surface, et qui « ne pensent que quand ils parlent ».
Si l'on entend ainsi l'oraison, on va droit à un conflit entre résolution et bon sens. On confond le but qu'il faut atteindre, avec un moyen dont on fait une nécessité. Les Pères grecs disent : « Humilia noû pros theon », et cette définition est bien meilleure. L'oraison est « un entretien de l'esprit devant Dieu ». Hoinilia ne signifie « conversation » que par accident, par une sorte d'abus. Le mot signifie par lui-même : intimité. On peut être intime sans bavarder. Peut-on l'être vraiment en bavardant beaucoup ? Il semble que le besoin de parler est en raison inverse de la véritable intimité. De quoi parlerais-je, en effet ? De choses étrangères ? C'est autant d'enlevé à l'amitié. Parler de moi ? Mais mon ami me connaît à fond ! Parler de l'ami ? Mais il sait que je le connais à fond ! Toutes ces raisons agissent sans avoir à devenir conscientes, pour établir dans l'union tout à fait profonde un ineffable, et délicieux, et éloquent silence.
C'est le silence des Trois Personnes-Dieu.
Le bruit, c'est le fait des créatures. Elles font d'autant plus de bruit qu'elles sont plus bas sur l'échelle des êtres. En bas, les éléments et le fracas de leurs tempêtes. En haut, l'intelligence, son invisibilité, sa mutité, telle, que des imbéciles en sont venus à douter de l'existence de l'esprit. On ne saurait faire l'analyse de l'Un. A mesure que l'on approche de l'Unité par le resserrement de l'intimité, on se tait, on devient silencieux, aphone, muet, on souffre du moindre bruit comme d'un coup de tranchet. Les paroles, même intérieures, deviennent odieuses comme le clabaudage d'un chien dans le silence d'une adoration nocturne.
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NOTES |
(1) Luc, 23, 35.
(2) Jean, 17, 3.
(3) Cf. Livre III, ch. V, 6.
(4) Matthieu, 11, 28.
(5) Matthieu, 7, 7; Luc, 11, 9.
(6) Galates, 5, 22.
(7) EVAGRE, Lecons d'un contemplatif, p. 53-54.
(8) I Jean, 3, 2.
(9) I Corinthiens, 13, 8-12.
(10) EVAGRE, Lettre à Basile, n. 7.
(11) Jean, 17, 3.
(12) Ce texte est tiré de la version arménienne, n. 13, des Centuries, Suppl. 57. Voir Leçons..., p. 186, note 282.
(13) Ibid.
(14) I Corinthiens, 12, 1.
(15) Ibid., 13, 1.
(16) Ibid., 13, 8.
(17) Ibid., 13, 13.
(18) EvAGRE, Leçons..., p. 52.
(19) Ibid., p. 181.
(20) Ibid., p. 26. XVII
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