XIII
Eucharistie-Messe-Communion
auteur -P.I.Hausherr.s.j.
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Je vais vous dire des choses essentiellement primaires : c'est le meilleur moyen pour libérer la dévotion de tout encombrement factice et la transplanter dans un terrain où elle puisse prospérer. Cela ne se fera pas sans un effort de purification. Il s'agit de la sainte Eucharistie : Messe et Communion. Je procéderai par ce que les logiciens appellent un sorite, c'est-à-dire une série de propositions qui se suivent et dont sort, à la fin, une conclusion. Ces propositions sont tellement primaires que nous n'y songeons plus. C'est un malheur que de ne pas vivre de vérités simples. Il est sans doute permis d'avoir des « pensées fines » ; mais auparavant, il faut en avoir de substantielles.
Rien n'est plus grand que Dieu. Nous savons cela, mais que de fois nous l'oublions dans la pratique ! Si nous disons : Dieu est plus grand que tout, ce n'est pas juste. Dieu n'est ni grand ni petit : il est transcendant. En l'homme rien n'est plus grand que l'adoration de Dieu. C'est évident, si nous y réfléchissons. La plus foncière relation avec Dieu est ce qu'il y a en nous de plus grand : c'est de nous reconnaître créatures de Dieu, non seulement par un acte explicite d'adoration, mais chaque fois que nous nous comportons en créature devant notre Créateur ; et par là nous participons à sa grandeur Il ne faut pas nous contenter d'avoir compris cela. Il faut le savourer, et nous réjouir et nous féliciter d'avoir toujours à notre disposition cette grandeur-là. Nous serions prémunis contre tous les complexes d'infériorité, si nous possédions la conviction que personne ne peut nous enlever cette grandeur-là, même si on nous enlève tout le reste. Aucune adoration n'est plus grande que celle que Notre-Seigneur Jésus-Christ a rendue sur terre à son Père.
La dignité d'un acte est en proportion de celui qui l'accomplit. Notre-Seigneur Jésus-Christ, Dieu et Homme, accomplit des actes qui sont divinohumains. Seule, l'adoration de cette personne divine faite homme est littéralement digne de l'infinité de Dieu. Que sont nos adorations auprès de celle de Jésus-Christ ? Ne doivent-elles pas nous paraître ridicules ? Une petite fourmi qui rend hommage au Dieu du Ciel et de la Terre ! Non, nos adorations ne sont pas ridicules. Elles sont infiniment au-dessous de la dignité de Dieu. Celle de Jésus-Christ, au contraire, est de niveau avec Dieu. Dans la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, le plus grand acte d'adoration a été sa Passion et sa mort sur la Croix.
Est-ce bien le plus grand acte d'adoration de Notre-Seigneur ? — Du côté de sa source, il n'y a pas de différence entre cet acte et celui de son obéissance à Marie à Nazareth. Mais selon nos mesures humaines, lui-même a dit : « Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime ! » 1. Amour et adoration, c'est tout un. Dans l'adoration, rien n'est plus essentiel que l'amour. L'acte le plus parfait d'adoration qu'ait accompli Jésus-Christ, au cours de sa vie mortelle, c'est donc l'acceptation de sa Passion et de sa mort. Donc, le plus grand acte d'adoration qui se reproduise tous les jours en ce monde, c'est le saint sacrifice de la messe. Quant à l'identité du sacrifice de la messe et du sacrifice de la Croix, il n'est pas nécessaire d'y insister longuement : vous savez cela très bien.
Lorsque Notre-Seigneur a dit : Faites ceci en mémoire de moi » 2, il n'a pas institué un mémorial mort, mais vivant, parce qu'il est identiquement ce qu'il commémore.
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Messe. |
La sainte messe, qui est ce mémorial vivant, est à moi.
Elle est à moi, non parce que je suis la victime du sacrifice, mais parce qu'elle m'est un don de Dieu comme les autres. Pesons ces mots : « Il me l'a donnée ! » « Hoc meum ac vestrum sacrificium ». Ce sacrifice, c'est le don de Dieu par excellence, la plus grande preuve de son amour. Il est meum, offert pour vous ; il est vestrum, offert par vous.
Qui que je sois, cette messe est à moi. Cette messe est donc ce qu'il y a de plus grand dans ma vie. Notre sorite est sans aucune faille : il est d'une seule pièce. Nous nous le sommes dit souvent, mais peut-être pas d'une manière aussi simple. En sommes-nous persuadés ? Quelquefois, on dirait que non. Il y a quelques jours à peine, j'ai entendu un prêtre qui disait à un ami : « En passant à tel endroit, à une heure tardive de la matinée, j'ai pu célébrer la messe. Un tel a daigné servir ! » Cette admiration m'attriste. Celui qui a « daigné » servir me servir cette prêche sans doute qu'elle le plus grand acte de la vie. Il ne devrait plus admettre qu'on le remercie d'un tel service, qui consistait à recevoir lui-même ce qui est le plus grand don de Dieu. Si la sainte messe que je célèbre ou à laquelle j'assiste, est la plus grande chose de ma vie, la plus grande chose imaginable, j'ai à moi, m'appartenant, quelque chose qui est totalement digne de Dieu. Il faudrait désespérer... Mais non ! Il ne faut pas même essayer de se façonner des sentiments à la hauteur d'un tel don : nous sommes à sa hauteur, réellement, ontologiquement, par le baptême et par l'état de grâce. Cette réalité dépasse toutes les expériences, et surtout toutes lesxpressions qui tenteraient de les faire entrevoir à autrui.Dieu nous demande seulement d'accepter la logique de notre notre sorite de croire et de savoir que digne de Dieu, l'offrande de messe est un acte d'adoration digne de Dieu.
La messe est ce qu'il y a de plus agréable à Dieu : à Dieu le Père, à Dieu le Fils, Saint-Esprit.
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La communion sacramentelle. |
Notre participation à la messe s'achève communion. La communion avec qui ? — Avec Jésus-Christ, et par lui, avec la Sainte Trinité. Pas par le sentiment ! Le sentiment n'est pas méprisable ; mais s'il est absent, il ne faut pas nous en faire un reproche. Communion avec qui encore ? — Avec tous ceux qui sont, comme nous, en communion avec la Sainte Trinité. Par la communion des saints, avec notre propre adoration c'est l'adoration de tout le Corps mystique que nous offrons à Dieu. Il n'est pas nécessaire de nous en émouvoir, mais d'y croire. Le seul fait de notre assistance à la messe multiplie notre adoration par tous les actes d'adoration de la communion des saints.
En réalité, dans la communion des saints, c'est le Christ total qui adore Dieu. Non seulement l'adoration se multiplie par les saints, mais elle s'unifie dans le Christ. Per Ipsum, cum Ipso, in Ipso... omnis honor et gloria. Il n'y a pas d'occasion plus favorable que la messe pour réaliser ce que nous lisons dans l'Evangile. linus est bonus, Deus 3... Abneget semetipsum 4.
Ces deux propositions sont corrélatives : l'une affirme, l'autre nie la contradictoire.
Sur les plans intellectuel et affectif, il faut, dans l'oraison et surtout dans la sainte messe, trouver son bonheur à disparaître. La sainte messe est le moment par excellence de cette abnégation : disparaître en Jésus-Christ « Faites ceci en mémoire de moi ». Presque toujours, cette parole du Seigneur est comprise dans un sens étroit, puéril et sentimental. Elle n'exprime pas simplement le besoin de son coeur de n'être pas oublié. Elle porte beaucoup plus loin ! Ce que nous devons nous rappeler, ce n'est pas seulement le passage du Fils de l'homme sur la terre, son visage, ses gestes, mais lui tout entier : sa personne et sa vie, sa doctrine, ses sacrements, ce qu'il est, ce qu'il nous a appris, ce qu'il nous a promis et ce qu'il nous a demandé ; bref, tout ce que nous avons pensé, entendu et lu de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Et comme nous ne pouvons nous en rappeler tous les détails, il les a ramassés pour nous dans l'Eucharistie.
Quels sont en effet les présupposés de la sainte Eucharistie ? — C'est toute la théologie : Dieu et la Sainte Trinité, puisqu'il s'agit du Fils unique du Père ; la création par le pain et le vin ; l'Incarnation, parce que ce pain et ce vin sont le Corps et le Sang du Verbe incarné ; sa Passion, parce qu'il a dit : Faites ceci en mémoire de moi. L'Eucharistie est le souvenir de son amour, de sa doctrine personnifiée en lui-même. C'est la grande Révélation du Christ : celle de son amour pour le Père et pour nous.
Alors, comment peut-on n'avoir rien à penser, quand on participe à la sainte messe et qu'on y reçoit la sainte communion ? Il ne s'agit pas de petits sentiments. Les sentiments viendront par surcroît. Nous parlons ici du Royaume de Dieu et de sa justices : voilà de quoi il s'agit en vérité, ce que le Seigneur nous apporte et ce qu'il nous demande. A partir de moi-même, quels sont les présupposés de la communion ? — C'est que Dieu m'ait invité, et préparé, et rendu capable de manger sa chair et de boire son sang. Pour recevoir la communion, il faut être vivant. L'Eucharistie est une nourriture de vie divine. Elle nous rappelle notre baptême, tous les pardons reçus, toute notre vie de grâces. Tout notre passé converge vers ce sommet.
Ensuite, l'Eucharistie est faite pour être une nourriture commune. Tous les saints y ont part. Elle est vraiment le lieu géométrique auquel converge toute l'oeuvre de Dieu. La réalité présente dans l'Eucharistie est le Christ, le Christ tout entier. Quant à moi, il faut que je m'incorpore cette nourriture qu'il est lui-même. Voilà ce que l'Evangile appelle manger et boire le Corps et le Sang du Seigneur. Les sacrements sont des signes : ils ouvrent des perspectives ; signes efficaces, dans le sens de ces perspectives ils font avancer. 5
La communion eucharistique mène à la communion au sens plein. Elle n'est pas seulement la manducation de l'hostie, mais cette « communion » dont parle saint Jean : « Quant à notre communion, elle est avec le Père et avec son Fils Jésus-Christ » 6. Ajoutons : et avec l'Esprit-Saint. C'est la vie éternelle qui est le sens de la communion. Nous communions avec Jésus-Christ pour être en communion avec la Sainte Trinité. Dieu le Père nous envoie son Fils pour nous acheminer vers sa béatitude éternelle. Saint Jean poursuit : « Afin que votre joie soit complète ! » Voyez combien cette joie est coinplète ! Et ce n'est pas du tout la petite joie qu'on éprouverait à dire : « Mon bon Jésus, je vous aime de tout mon coeur ! » La communion est bien autre chose qu'un petit acte de dévotion mièvre. La vraie communion est théologale.
Dans la pratique, il faut que la communion devienne tout pour nous, mais dans ce sens-là : le sens de l'union totale et ininterrompue avec Dieu. Que la communion soit pour nous un moment de foi. Il n'est pas nécessaire d'avoir des sentiments nouveaux. Il est impossible de nous remettre dans l'état psychique de notre première communion. Faut-il que chacune de nos communions soit plus fervente que la précédente ? — Par une augmentation de foi, d'espérance et de charité, d'accord ; mais sensiblement, pas du tout. Ce serait contradictoire. Tout s'use, même dans ce domaine. La ferveur doit consister à renoncer à ces sentiments en faveur de la foi. Notre foi est d'autant plus grande que leks « distractions » des émotions sensibles sont moins fréquentes.
Chaque jour nous pouvons faire une communion neuve, d'un degré supérieur à la précédente, parce que nous sommes, en vérité, à ce degré supérieur. Il faut en être contents et ne nous plaindre ni du Seigneur ni de nous-mêmes. Ce que nous pouvons toujours avoir en communiant, c'est un respect profond, et cette nuance d'amour qui nécessairement l'accompagne. Nous pouvons faire une adoration à deux genoux : ce geste doit nous remplir de respect. Il y en a pour qui « se prosterner » c'est baisser les paupières. Cela n'a peut-être pas grand effet sur l'âme. Mais il semble impossible d'accomplir ces gestes avec gravité et conviction, sans que la foi se réveille, sans que la dévotion s'approfondisse et devienne plus virile. En cela, aucune puérilité.
Que de fois j'ai entendu dire : « Je ne me suis pas assez préparé à la communion ». C'est possible. Mais voyons : Que faites-vous juste avant la communion ? — « J'assiste à la sainte messe ». — Vous assistez à la sainte messe ? Mais, n'est-ce pas la meilleure préparation à la communion ? Si cela ne vous suffit pas, que faites-vous juste avant la messe ? — Vous me répondrez peut-être : « Eh bien, je cire mes souliers ! » — Excellente préparation à la sainte communion ! Je parle sans plaisanter. J'ai connu autrefois, dans ma paroisse, bien des enfants de choeur. Je puis vous dire que si vous avez vu un enfant de choeur qui, avant de servir la messe, a soin de cirer ses souliers, vous pouvez être sûr que son âme est d'une qualité particulière. Ces opérations matérielles peuvent être une magnifique préparation à la communion, quand elles sont faites avec l'intention et le soin voulus. C'est plus efficace, parce que plus réel, moins sophistiqué, moins contorsionné que beaucoup d' « actes » composés pour être récités avant la communion.
Qu'entendez-vous par « vous préparer » ?
En un sens on n'est jamais assez préparé pour recevoir le Seigneur. Mais, dans un autre sens, il faut avoir l'âme en état de communion. Cet état, c'est l'état de grâce. À l'état de grâce, on peut ajouter un acte exprès de préparation : la bonne intention. Il faut parfois se rendre compte que l'on ne va pas à la communion pour des motifs irréductibles à la gloire de Dieu ou au salut de l'âme ou encore à l'obéissance à l'Eglise, etc. On abuse beaucoup de ces « préparations ». Certaines spiritualités voudraient qu'on fût toujours en train de se préparer à quelque chose ; et quand les fêtes sont rapprochées, les neuvaines préparatoires chevauchent les unes sur les autres. Le résultat est une déception. Quelqu'un parlait du « démon des fêtes ». Pas besoin du démon pour cela : ce n'est pas naturel, cet excès de préparatifs !
Il est recommandé de préparer la méditation le soir pour le lendemain matin. Mais la méditation est une préparation bien suffisante à la messe. Quant à « préparer » la communion pendant la messe, eh bien, non ! La sainte Eglise interdit au prêtre à l'autel de faire autre chose que de dire la sainte messe, tout simplement. C'est le bon sens même et l'esprit de foi. Il y avait naguère des gens pour qui la messe était une occasion de prières particulières. La meilleure manière de préparer la communion, c'est de suivre la messe tout simplement. Cela, dites-vous, ne me donne pas de ferveur ! — Alors, renoncez à la ferveur. Ce mot a un sens physique qui signifie : bouillonnement...
Que faire donc, en définitive ? Il faut se maintenir perpétuellement en état de préparation. Si bien que préparation et action de grâces se rejoindront et ne feront plus qu'une seule et même chose. Il suffit pour cela de considérer la sainte Eucharistie comme l'union avec Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec la Très Sainte Trinité, avec les saints. Se contenter de cela.
Si cela ne vous suffit pas, que vous faut-il donc ? Dieu peut-il vous donner davantage ? Le besoin d'une joie exubérante doit faire place à l'apaisement de celui qui est content de Dieu. Au fond, une seule chose nous contente : aimer. La vie religieuse prive de certaines formes d'affection. Mais la foi survient qui aide à accueillir l'amour de Dieu dont l'Eucharistie est le témoignage suprême. Il ne faut pas s'exciter à la foi, mais s'appuyer sur elle. Elle est un acte d'intelligence et une grâce à demander à Dieu.
Méfions-nous de certaines expressions qui nous feraient mal parler ou mal penser de la foi, comme, par exemple : foi pure, foi sèche et aride. Elles seraient une injure à Dieu, si elles faisaient oublier que la foi est éminemment nourrissante, éclairante, fortifiante. Donc, reçue « sans ferveur », ou même avec un sentiment douloureux, la communion nous apporte toujours ses vrais fruits. Faisons les choses bonnement. Ne prenons pas des attitudes guindées. A quoi bon se tendre les nerfs ? On peut fermer les yeux... Le prêtre, lui, doit les avoir ouverts. Toutes les communions que j'ai faites, depuis la première, sont des étapes en avant dans la vie spirituelle, dans la charité.
Il ne s'agit pas du point de vue sentimental, mais du plan spirituel, où nous devons admettre que la deuxième communion vaut mieux que la première, et la dix millième communion, même « froide », vaut au minimum dix mille fois plus que la première, parce que chacune est une étape de l'oeuvre que Dieu accomplit en nous « ex opere operato ». Une loi fondamentale de psychologie affirme que la répétition des mêmes actes produit une habitude.
Quand il s'agit de la communion, on fait couramment une distinction entre habitude et routine. J'avoue que je n'ai jamais bien compris en quoi consiste cette différence. Pourquoi la communion ferait-elle exception à la loi générale ? L'habitude diminue forcément l'amplitude des vibrations de la sensibilité. La sainte communion ne fait pas exception. Nous en avons pour preuve les moyens qu'une dévotion mal informée a inventés pour maintenir la ferveur sensible. Des cantiques... « Un chérubin dit un jour à mon âme.. » Ce n'est pas vrai ! Avez-vous jamais vu un chérubin ? Alors, pourquoi le chanter ?...
Et ce que disait ce chérubin est encore plus faux ! Pourquoi créer par le chant cette atmosphère de mensonge et de faux brillant ? Comme si la révélation de Notre-Seigneur Jésus-Christ ne contenait pas assez de grandes idées pour nourrir votre âme ! Que de coutumes sonnaient faux, autrefois, et peut-être encore de nos jours, dans la préparation à la première communion ! On froissait les nerfs des enfants d'une façon inhumaine ! On les terrorisait par la crainte d'une communion sacrilège, et au dernier moment on leur faisait un discours sucré en leur promettant des joies célestes... Et ils ne trouvaient rien du tout, que le goût et le contact si peu sensibles des apparences du pain. Quelle désillusion ! N'était-ce donc que cela ?...
Il ne faut pas s'évertuer à éveiller en soi des sentiments de tendresse, des désirs, ou d'autres actes affectifs. Le bon Dieu, avant tout, c'est un Père. Ce n'est pas la peine de lui raconter des histoires et de lui dire des formules. Pourquoi lui exprimer des désirs, si on ne les ressent pas ? Si, au contraire, on ressent de l'ennui, eh bien, le lui dire. Ou plutôt, il le sait. En définitive, il n'y a pas grand-chose à lui dire. Notre-Seigneur dit tout bonnement : « Mon âme est triste à en mourir ! » 7 Il faut être hardiment sincère devant Dieu. C'est le moyen de venir à bout d'une masse de complications où nous nous emberlificotons et dont nous ne sortons plus.
Il ne faut pas exciter en nous des sentiments. Ils seraient des contre-façons. Ils ne pourraient pas durer. Ce ne serait plus une vie spirituelle. La vie spirituelle fait abstraction des sentiments. Elle les accepte quand ils viennent, mais ne les croit pas nécessaires. Gardons-nous surtout de rechercher les sensations. Dieu sait jusqu'où on peut aller dans cette recherche. On peut tomber dans l'infrahumain. La vraie solution de la difficulté, c'est de renoncer au sensible. Saint Jean de la Croix l'applique à l'oraison : la nuit des sens et la nuit de l'esprit. C'est n'avoir rien compris que de dire d'un air larmoyant : « Je dois me contenter de la foi ! » Se « contenter » ! Mais la foi, c'est comme du pain et du bifteck ! Le sentiment, c'est à peine des fines herbes.
L'épître aux Hébreux définit la foi : « La substance des choses que nous espérons » 8. Et nous, qu'en faisons-nous ? Sainte Thérèse de Lisieux qui savait ce qu'est la foi, vivait de cette substance. Elle était heureuse. La foi lui suffisait, sans consolations. Il lui arrivait même de dormir à l'oraison. Je parle un peu à tort et à travers, mais si ce que je vous dis vous engage sur la voie de la libération par la foi, de la victoire par la foi, il suffit : je suis content. Le grand discours de Notre-Seigneur après la Cène ne pourrait-il nourrir notre foi plus efficacement que les cantiques plus ou moins séraphiques et tremblotants ? Chercher, et attendre, sous le nom de joies célestes, des joies purement terrestres, c'est la disposition la plus fausse pour bien communier.
S'établir solidement sur le terrain de la foi. N'est-ce pas assez de savoir que Dieu notre Père nous aime et que le Fils de Dieu nous aime comme son Père l'a aimé ? La vraie manière de faire une bonne communion, c'est de la considérer comme ce qu'elle est : une « union avec Dieu », une participation à la Trinité : Père, Fils et Saint-Esprit. Il faut nous exercer au moment de la communion à vivre le « Notre Père ». Notre-Seigneur est là pour nous y aider.
Qu'y a-t-il de plus caractéristique dans le coeur de Jésus que son amour pour le Père ? Et nous ne pousserions pas un cri vers le Père qui nous l'a donné ? Et le « Notre Père » ne monterait pas vers lui du fond de notre coeur uni au Coeur de son Fils ? Saint Paul avertit les Corinthiens qu'ils ne doivent pas prendre part à l'assemblée « sans discerner le Corps du Seigneur » 9. On donne parfois à cette recommandation un sens terrifiant, qui bouleverse les âmes et surtout les âmes d'enfants. C'est qu'on comprend mal la pensée de l'apôtre. Ce texte signifie simplement qu'il faut distinguer cette manducation de tout autre repas. Le jeûne eucharistique, établi par l'Eglise, a pourvu à cette distinction. Il a été allégé, non supprimé.
Est-ce calomnier la gent des dévots si je dis que la plupart, quand ils communient souvent, ne pensent qu'à la manducation ? La communion, c'est « Jésus et moi ». Tout se passe entre nous deux. C'est un quart d'heure d'intimité avec le Seigneur Jésus. Oui, la communion est cela ! Mais la plupart des chrétiens en restent là. Pourtant il y a autre chose. Au-dessus, il y a tout. Il y a la manducation spirituelle, sans laquelle l'autre n'est rien. La manducation spirituelle consiste à assimiler les idées, les sentiments, les préférences, toute la vie de ce Verbe de Dieu fait homme. Le but de la manducation sacramentelle est là : devenir d'autres Christ. Si je ne m'efforce pas de réaliser cela, je n'atteinds pas le but du sacrement. Je m'en tiens au sacramentum, sans passer à la res sacramenti.
« Manger le pain de vie » (cf. Jean, 6, 34-58) c'est la même chose que croire dans le Christ. Il nous faut prendre en lui tout ce qu'il nous apporte : sa vie, sa doctrine, ses exemples. Voilà encore en quoi consiste la manducation spirituelle, but de l'autre.
En deux mots : la communion sacramentelle n'est pas la simple réception du sacrement même pieuse et fervente. La communion n'est pas faite pour dire des mots tendres à Notre-Seigneur. Cela n'est pas défendu. Mais réduire à cela tous les efforts et les scrupules, non ! Il faudrait peut-être mettre notre sensibilité au service de la charité fraternelle ; mais la transporter dans les relations avec Dieu, et chercher en particulier dans la communion, les émotions que d'autres peuvent éprouver dans leurs relations humaines, cela n'est bon à aucun point de vue. Dans la vie spirituelle l'émotion ne doit jamais être provoquée. Si elle survient, on peut l'accepter, mais plutôt la modérer que l'accentuer. Il faut communier non seulement au Corps, au Sang, à l'Ame de Notre-Seigneur Jésus-Christ, mais à sa Divinité : c'est le but même du Sacrement. Il faut non seulement croire en lui et l'adorer pour notre propre compte, mais il faut encore communier à ses sentiments à l'égard de Dieu et de toute l'oeuvre de Dieu, c'est-à-dire de la création tout entière, de la rédemption universelle, de la sanctification intégrale du Corps mystique.
Une telle communion ne requiert aucune ferveur sensible. Elle est même d'autant plus profonde et efficace qu'on est moins distrait par des sentiments humains. Et rappelons-nous que Notre-Seigneur disait : « Mon Père et votre Père ». Son but suprême, c'est de nous conduire au Père. Nous récitons le Pater après la consécration, pour plonger notre esprit dans cet océan infini de charité qu'est Dieu, pour nous réjouir d'une joie toute spirituelle fondée sur la foi, pour être heureux de ce que Dieu soit ce qu'il est. Cela, c'est absolument indépendant de mes émotions, de mes inclinations, de mes péchés, de tout.
Uni physiquement au Christ, je m'exerce à jouir uniquement de Dieu par la foi. Un jour, je l'espère, je jouirai de lui dans la gloire ! Et puisque nous sommes portés par la communion au Christ jusqu'à la communion avec Dieu, nous le sommes aussi à la communion avec l'oeuvre tout entière de Dieu, par une charité universelle envers toutes les créatures de Dieu. Il nous faut sympathiser avec toutes les créatures. Pour cela il est nécessaire que nous sortions de nous-mêmes, que nous brisions le cercle de nos préoccupations personnelles.
L'universalité de la charité ne nous empêche pas de penser à telle personne qui nous est particulièrement unie. Mais donnons-nous, dans la communion, cet élargissement universel. Nous n'avons pas le droit de restreindre par égoïsme l'ampleur de la charité de Dieu. Le soin de notre petit jardin individuel est légitime, à condition de ne pas oublier que, au-delà, il y a l'immensité. Ce n'est pas l'intelligence qui borne nos horizons. Faculté de l'universel, elle les fait craquer, au contraire. Ce qui nous limite, et nous rapetisse, en nous repliant sur nous-mêmes, c'est la sensibilité, toujours elle... Ne nous mettons pas en peine de la cultiver : elle fera bien d'elle-même la tâche qui lui revient !
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Eucharistie. |
L'Eucharistie se présente comme une synthèse idéale du christianisme, elle en rassemble les aspects divers dans l'unité du Christ. L'Eucharistie c'est le Christ tout entier. L'Eucharistie, c'est tout le Christ à manger. L'Eucharistie, c'est le Christ, non seulement à manger, mais à vivre. La nature humaine du Christ est identique à la nôtre : un corps et une âme. L'homme est un microcosme, a-t-on dit, parce qu'en lui se retrouvent tous les ordres de l'univers : matière brute, vie végétative, vie sensitive, vie intellectuelle. Tout cela se retrouve aussi dans le Christ. Hoc est corpus meum, dit le Seigneur par la bouche du prêtre qui consacre le Pain. Meum, mon corps à moi, pareil au vôtre. L'Eucharistie, sacrement du Christ, est sacrement de l'univers qui se retrouve en lui. Ainsi, rien n'est mauvais en soi, rien n'est exclu de notre communion sacramentelle au Christ.
L'Eucharistie insère en notre corps même le germe d'une résurrection glorieuse. Ces vérités nous pacifient en nous libérant de tout manichéisme en face de la Création. On peut en dire autant de l'âme du Christ : elle possède les mêmes facultés que la nôtre ; donc ni l'imagination, ni la sensibilité ne sont mauvaises en soi. Et la communion à l'Ame du Seigneur sanctifie nos facultés pour la vie éternelle. Et que nous donne dans l'Eucharistie, la Divinité du Christ ?
Elle nous donne Dieu, et toute l'oeuvre de Dieu.
Voilà pourquoi l'Eucharistie est la synthèse parfaite, la récapitulation de tout ce qui existe : de Dieu et de son oeuvre créée, de son oeuvre rachetée, sauvée radicalement par le Christ, et qui doit être encore sauvée en détail par la communion de chacun au Christ. L'Eucharistie nous donne aussi la vie du Christ selon toutes ses fonctions. Le Christ est, en premier lieu, le révélateur du Père. Il est l'apostolus, le Missus du Père, son envoyé. Pourquoi est-il envoyé ? Que nous apporte-t-il ? Deux choses : D'abord, il nous apporte la bonne nouvelle, la grande nouvelle : nous avons un Père ; ce Père est plein de bienveillance pour nous ; il a mis ses complaisances en nous, parce qu'il nous voit à travers le Christ. Telle est pour nous la source d'une « joie immaculée » (Cfr. Epître à Diognète). Que nous apporte-t-il encore ? Il nous apporte une autre connaissance, celle de toute l'oeuvre de Dieu, parce que la création tient tout entière au Christ, Verbe de Dieu, Sagesse, Intelligence suprême, à laquelle participent toutes les intelligences humaines.
Nos études profanes ne nous éloignent pas du Christ, elles nous aident à le connaître à partir de l'ordre naturel. Quant à l'ordre surnaturel, tout ce que nous en savons nous le lui devons : tout notre Credo. Avez-vous jamais songé à cela, après la communion ? Avez-vous songé à goûter, à savourer, à déguster votre Credo ? I l y en a qui disent : « Ça, c'est trop sec ! » Trop sec ! Le Credo renferme toute la vérité : la vérité sur Dieu et sur l'amour de Dieu pour nous. Si je dis : « Je crois en Dieu, le Père tout Puissant, Créateur des choses visibles et des choses invisibles », c'est au Christ que je dois de pouvoir dire cela, au Christ que je viens de recevoir dans la sainte communion. Sans lui, je n'oserais pas parler ainsi... Grâce à lui, divina institutione formati, audemus dicere : Pater noster... Avez-vous jamais récité le Notre Père après la communion, avec la conviction que c'est beaucoup plus merveilleux que toutes les formules sucrées des petits livres ?
La seconde partie du Credo traite de l'oeuvre accomplie par le Fils de l'homme. Avez-vous jamais songé songé que vous lui feriez plaisir en la lui rappelant? Vous pourriez « repasser » tout cela « dans votre coeur » avec la très Sainte Vierge Marie, en vous efforçant d'y trouver le contentement qu'elle-même y prenait et y prend encore. Le Christ de votre communion n'est pas un autre Christ que celui de sa Mère. Pourquoi chercher une autre consolation que celle de le posséder, lui tout entier ?
La troisième partie du Credo parle du Saint-Esprit. C'est le Christ qui nous a appris à l'aimer. C'est grâce au Christ que nous l'avons reçu. « Je vous l'enverrai... » dit-il. Avez-vous savouré cette troisième partie du Credo et les dons du Saint-Esprit, et le grand Don qu'il est lui-même ? Dans la communion nous possédons tout le Credo et le Christ qui en est le révélateur. « Chaque fois que vous le ferez, vous le ferez en mémoire de moi » 10 . En disant cela, le Seigneur pouvait inclure toute sa vie, toute son oeuvre, tout son amour. Chacun de ses mystères est un élément de sa personne. Et cette personne est là, présente dans la sainte communion. Si nous devons communier, c'est en souvenir non seulement de cette soirée-là, mais « de moi », de tout lui. Les mystères du Christ ne sont pas des faits historiques du passé. Ils sont vivants et toujours vivifiants Jésus est le Révélateur. Qu'est-il encore ? Le Rédempteur.
Avec lui, nous recevons toute l'économie du salut, c'est-à-dire toute l'organisation pratique et vivante de l'Eglise, et toutes les richesses auxquelles elle nous fait participer, nous ses membres, dont le Christ est le Chef. Nous pouvons passer en revue tous les membres de l'Eglise : la très Sainte Vierge Marie, la communauté des Saints à travers le temps et l'espace, dans le ciel, sous le ciel et au purgatoire. Toute l'Eglise, avec tous les saints, nous est unie par la sainte communion, ex opere operato. Voilà l'oeuvre du Christ. Avez-vous jamais, au moment de la communion, passé en revue les sept Sacrements, et pensé qu'ils sont tous condensés dans la sainte Eucharistie ? Ils n'ont d'autre but que de nous rendre capables, ou plus capables, ou de nouveau capables de l'Eucharistie. Le baptême est déjà une sorte de communion. Par lui nous sommes entés sur le Christ, insérés sur lui, greffés sur lui 11. La grâce du Christ, qui va de la tête aux membres, m'atteint, moi aussi. Il en va de même des autres sacrements. L'extrême-onction elle-même prépare au banquet éternel de l'Agneau, qui est le but ultime de l'eucharistie en ce monde.
Et pourquoi le mariage, sinon pour rendre saintes les relations des époux et procurer à l'eucharistie de nouveaux convives ? Pourquoi l'ordre ? Pour l'eucharistie, uniquement pour l'eucharistie ! Nous ne manquons donc ni de pensées pour le temps de la communion, ni de richesses à apprécier, de choses à savourer. Jetez au feu vos petits livres et prenez la théologie ! Abandonnez la petite émotion factice qu'on s'efforce de provoquer sans y réussir toujours ! Elle n'est pas digne du Christ. Le Christ est infiniment plus beau, plus grand ! Cherchez donc la justice par la foi, le sentiment vous sera donné par surcroît 12. L'eucharistie est toute notre foi. Elle est aussi toute notre espérance. L'espérance chrétienne n'est pas seulement une idée, mais une réalité, disons plutôt : une série de réalités, qui nous saisit et nous accompagne toute la vie : « ...votre grâce en ce monde ». Notre espérance est incarnée dans le Christ, dans tout ce qui vient du Christ. Mon baptême : quelle raison d'espérance ! C'est Dieu qui l'a voulu, ce n'est pas pour me perdre. Et mon passé, avec tout ce qui m'a porté vers l'esprit chrétien ! Toutes ces grâces sont condensées dans le saint Sacrement. J'y trouve encore toute la doctrine morale, tout l'ex opere operantis.
Car je ne suis pas seul : le Christ, vivant en moi, réalisera avec moi tout ce que me prescrit la morale chrétienne. Il me donnera l'inspiration, il me communiquera la force, en me faisant trouver dans la morale non une gêne, une contrainte extérieure, mais « une vie plus abondante », parce que la morale chrétienne consiste à vivre comme le Christ a vécu. La sainte Eucharistie, c'est le Christ tout entier à manger. Le Christ l'a dit : « Qui manducat me » : « celui qui me mange ». Relisons tout le chapitre VI de saint Jean . Dès le début, pas d'équivoque : il faut venir à lui totalement, croire en lui totalement. « Tout ce que le Père me donne viendra à moi »13. Si nous sommes venus au Christ, c'est que le Père nous a donnés à lui. La réplique des Juifs est toute naturelle : « Comment celui-ci peut-il parler ainsi ? ». Ils sont scandalisés. — « Je suis le Pain de vie, dit Jésus, moi le Fils de Marie, moi que vous croyez fils du charpentier »14.-« C'est ma chair... » C'est cela qu'il faut essayer de comprendre d'une façon moins enfantine qu'autrefois. Les enfants ne voient que ce qui tombe sous leurs yeux. On leur dit : « Jésus est caché sous l'hostie ». Cela leur suffit. Très bien. Mais un adulte doit tâcher d'approfondir sa connaissance de ce mystère. « Comme mon Père est vivant, et que je vis par mon Père celui qui me mange vivra aussi par moi... éternellement »15.
C'est donc vrai : pour avoir la vie éternelle, il faut assimiler le Christ tout entier. Ce n'est pas le faire que de ne voir que cette petite hostie. Assimiler le Christ tout entier, c'est voir présents tout ce qu'il est, toute sa doctrine, toute sa vie. Manger le Christ, c'est devenir totalement chrétien, c'est prendre les idées du Christ, adopter ses sentiments, ses préférences, ses répugnances. C'est s'imprégner de son esprit par la foi, l'espérance, l'amour pour Dieu et le prochain. Celui-là a mangé le Christ totalement, qui peut dire comme saint Paul : Ce qui vit en moi, ce n'est plus moi, c'est le Christ 16.
Si l'eucharistie ne tend pas ainsi vers l'assimilation du Christ, elle ne fructifie guère. Or, l'eucharistie a mission de rendre les chrétiens plus chrétiens. Pourquoi y a-t-il des chrétiens qui communient tous les jours, et qui restent toujours aussi peu chrétiens : égoïstes, orgueilleux, sensuels, etc. ? C'est que la communion n'est pour eux qu'un petit événement limité dans le temps et l'espace, dont il ne reste rien dès qu'ils passent à d'autres occupations. C'est presque une injure à Dieu. Ce n'est tout de même pas pour si peu que la Sainte Trinité a fait ces grands efforts d'amour. L'eucharistie atteindra sa fin, si le communiant assimile le Christ, tel qu'il est, tout entier.
Les théologiens distinguent le sacrement (sacramentum) et la chose du sacrement (res sacramenti). C'est la res qui importe. Si nous pratiquons ainsi la communion, nous en retirons un fruit merveilleux : une vie divine, une force merveilleuse, comme Elie de la galette mira culeuse qui lui donna la force de marcher jusqu'à la Montagne de Dieu 17. L'Ecriture exprime souvent le rassasiement que doit produire l'eucharistie. A propos de la multiplication des pains, Matthieu 18 et Marc 19 disent : « Manducaverunt et saturati sunt », et saint Jean 20 : « Impleti surit », « ils furent pleins ». Ainsi faut-il que l'eucharistie vous rassasie. Mais elle ne le fera jamais si vous ne vous mettez pas sur le terrain de la grande théologie. Si vous restez sur le terrain du sentiment, elle vous exténuera davantage. Il n'y a rien d'exténuant comme de cultiver des états d'âme irréels, de les chercher sans les trouver parce qu'on ne peut les créer soi-même.
L'univers entier est dans l'eucharistie. Il est l'oeuvre de Dieu. Là est la vie surabondante, que le Christ a entendu nous apporter. Ne serait-ce pas dommage d'avoir à notre portée quelque chose de si merveilleux, et de le réduire à quelques pâles sourires, à quelques caresses enfantines ? La vie de saint Paul , c'était le Christ. Et celle de tous les saints. Et des martyrs. Saint Augustin insiste tant là-dessus, qu'on l'a accusé de ne pas croire à la présence réelle. Mais la tentation au contraire, c'est d'y croire d'une façon si étriquée qu'on ne voie plus le monde autour de soi. Mais le monde est dans le Christ, et je ne puis faire un pas sans l'y rencontrer. Il faut montrer cela aux enfants, à mesure qu'ils grandissent. La chair ne sert de rien, dit le Seigneur, sans l'esprit 21. En Jésus-Christ, l'Esprit est la charité de Dieu, dont sa chair était l'instrument. Nous devons retrouver dans l'eucharistie la totalité de la doctrine et penser, au moment de nos communions sacramentelles, à cette manducation spirituelle. Toute notre vie doit tendre à être une eucharistie, pour nous acheminer vers l'éternité qui n'est qu'une communion sans fin, dans la conscience parfaite et sans éclipse d'être membre du Christ : la conscience de sa vie en nous, de ses idées et de ses sentiments, qui seront les nôtres, de sa charité, qui sera la nôtre. Sur la terre, le Christ était la Voie 22 . Dans l'éternité, il est la Vie, c'est-à-dire la communion avec le Père, dans la très Sainte Trinité.
Ces vérités ne sont pas « des idées pieuses », c'est la réalité même, et si nous les négligeons. nous nous privons du meilleur de notre foi. La communion, de sa nature, avive en nous la conscience que rien dans l'univers ne nous est étranger, que rien n'y est profane : car elle nous unit au Créateur de toutes choses, visibles et invisibles. Nous communions à l'universalité de la création, dans cette « petite communion » de chaque matin. La communion eucharistique et la Communion des saints sont, en réalité, une seule et même communion. S'il faut voir l'Eglise en dépendance du Saint- Esprit, il faut voir de même la communion au Père et au Fils dans l'unité du Saint-Esprit. Certains chrétiens, au moment de la communion, se conduisent comme des séparatistes. « Je reçois la sainte Hostie, disent-ils, je mets la tête entre mes mains et il n'existe plus que Dieu et moi ». Est-ce là une dévotion catholique ? Et que font-ils du reste ? Ils le considèrent comme une distraction, qu'il faut chasser comme une mauvaise pensée. Que nous apprend la liturgie ? Le prêtre, dès qu'il a communié, sans s'arrêter davantage à sa propre communion, s'occupe de celle des fidèles. Si le prêtre se plongeait alors dans sa prière, qu'arriverait-il ? J'ai servi, autrefois, la messe à un saint homme. Après avoir communié, il restait dans un silence merveilleux pendant dix minutes. Il manquait à son devoir. La communion du prêtre et la communion des fidèles ne sont pas deux communions. La Communion des saints, c'est le Corps du Seigneur. Nous devons recevoir la sainte communion dans l'Esprit-Saint.
Si tout doit être fait dans l'Esprit, à plus forte raison les choses les plus saintes, celles qui intéressent particulièrement la sanctification de nos âmes, oeuvre de l'Esprit-Saint. Or, parmi ces choses, l'eucharistie occupe une place de choix. Elle est le condensé de toutes les vérités contenues dans le Credo. Ce que le Christ nous apprend d'abord, c'est que « Ipse Pater amat vos » 23, « Le Père vous aime ». Et en effet, ce Corps et ce Sang n'existeraient pas, si Dieu n'avait aimé le monde jusqu'à lui donner son propre Fils unique 24. Et nous n'aurions pas non plus reçu l'Esprit, qui procède du Père et du Fils, et doit nous ramener au Père par le Fils.
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Communion spirituelle. |
La communion, ce n'est pas un quart d'heure d'amour humain. C'est le mémorial de l'amour éternel et divin. Si c'était un amour simplement humain, alors, oui, nous pourrions nous mettre la tête dans les mains, nous enfermer quelque part afin d'y être seuls avec lui seul. L'amour humain est nécessairement séparatiste : il absorbe totalement la capacité humaine d'aimer ; il perd en étendue ce qu'il gagne en profondeur. Il suffit de voir : personne ne se désintéresse du tiers et du quart comme deux amoureux, ils oublient tout le reste ; et quiconque intervient dans leurs affaires est un ennemi. L'amour de charité dans la communion est pour le moins aussi profond que celui-là. Il s'empare de toute notre âme, de tout notre coeur, de toutes nos forces. Mais c'est l'amour de Dieu, et, par conséquent, un amour universel qui aime tout ce que Dieu aime, un amour de communion et non pas de séparation.
Il faut que notre communion dans l'Esprit purifie notre corps, spiritualise les pensées de notre intelligence, conforme notre volonté à la sienne et unisse notre charité à la charité du Christ, de telle sorte que nous ayons mêmes idées, mêmes sentiments, mêmes convictions profondes que le Christ Notre-Seigneur. De telles pensées nous préparent admirablement à affronter les Saints, à entrer dans leur Communion, à transporter dans cette Communion ce que nous avons appris dans la communion d'eucharistie. Si nous restons dans l'amourette, notre communion est incommunicable. Ce que j'aime humainement est interdit à l'autre.
La communion vraiment spirituelle dans l'Esprit-Saint nous fait, au contraire, communiquer à toute l'Eglise ce que nous avons nous-mêmes reçu, et communier à ce que reçoivent tous les membres de l'Eglise. Il n'y a pas de jalousie dans la charité. La charité du Christ nous happe, s'empare de tout notre être et nous transforme en lui. Ce n'est pas nous qui le changeons en nous. On pourrait dire encore : il faut que notre coeur avale le Christ et que le Christ avale notre coeur. La communion quotidienne est une intervention quotidienne du Christ dans notre vie, pour nous conformer par son Esprit à lui-même, afin de nous élever jusqu'au Père 25.
La communion est un moment privilégié du grand mouvement d'amour de Dieu, qui va depuis la création jusqu'à la béatification définitive de cette création en Dieu. L'action de grâces n'est pas quelque chose de spécial à la communion. Il y a des réformateurs modernes de la liturgie qui ne voudraient pas qu'on fît d'action de grâces après la communion. L'habitude est pourtant traditionnelle et fort ancienne, qui veut qu'on reste quelques instants devant l'autel pour remercier Dieu et faire au moins alors ce qu'on devrait faire toujours : « Gratias agentes Deo Patri ».Le fruit de cette action de grâces serait de développer en nous l'habitude de remercier Dieu. La vraie action de grâces : « adhérer ». On parle d'adhérer aux sentiments et aux idées du Christ. C'est très bon et très beau. L'adhésion est un acte purement intérieur, plus intérieur que les sentiments : un acte par lequel le coeur, au sens de l'Ecriture, s'attache tout entier. Adhérer, en effet, c'est participer aux sentiments et aux idées du Christ envers tout ce qui existe.
Ce n'est pas tout : il faut agir extérieurement. Certaines spiritualités insistent sur l'imitation de Notre-Seigneur : il faut que cette imitation vienne du dedans, que les actes extérieurs soient le fruit de l'adhésion intérieure, autrement l'imitation est purement verbale, sentimentale, illusoire, un pur exercice de copiage. Il faut adhérer intérieurement au Christ, et le manifester au dehors. Voilà la grande, la véritable communion : elle tend à réaliser le mot de saint Paul : « Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi » 26. Ma raison de vivre, ce n'est plus réaliser mes désirs à moi, c'est me livrer au Christ pour qu'il soit l'inspirateur de mes pensées, de mes intentions, de mes désirs, de mes sentiments, de mes actes, de toutes mes démarches, de toutes mes joies. Lors d'un grand congrès, Giorgio La Pira, qui avait parlé toute la journée, conclut en ces termes : « Je vais vous confier ma joie « métaphysique ». C'est une joie divine : le Christ est ressuscité, la Madone a été enlevée au ciel, avant cent ans nous serons tous arrivés ». Voilà la disposition qu'il faut apporter à nos communions : cette joie dans la foi, une joie qui peut et doit être perpétuelle.
Dans toute la vie par la communion nous devenons peu à peu pleinement chrétiens. Les idées de Jésus-Christ deviennent progressivement les nôtres, par rapport à Dieu, par rapport au prochain, par rapport à nous-mêmes. Par rapport à Dieu : mon service est per ipsum, curn ipso, in ipso — c'est-à-dire vraiment digne de Dieu. Et ceci devrait me contenter plus que toute autre chose. Tout ce que je fais est assumé par Notre-Seigneur Jésus-Christ. Par rapport au prochain : je dois m'efforcer de m'assimiler les jugements, les sentiments du Seigneur, laisser grandir en moi et se développer cette charité dont le Christ a été la grande manifestation en ce monde, et me laisser transformer par lui. La communion consiste à christianiser tout l'homme : en moi, plus rien ne doit être étranger à la charité de Dieu. Par rapport à moi-même : le Christ me démontre que je suis aimé de Dieu : par conséquent je m'aime moi-même de l'amour que Dieu a pour moi, je suis quelque chose de grand, puisque Dieu ne m'a pas jugé indigne de son amour.
Le vrai fruit de la communion, c'est notre union de plus en plus intime avec Dieu. Nous devons croire que cette union s'opère en dehors de tout sentiment. Lorsqu'on nous a baptisés, nous n'en avons eu aucun sentiment ; et pourtant c'était le plus grand événement de notre vie. Pourquoi devrions-nous nous émouvoir davantage parce que nous sommes adultes ? On nous demande seulement de nous rendre compte de ce que nous faisons. La sainte communion augmente notre participation à la vie divine, la divinisation de notre âme. La goutte d'eau, dans le calice, symbolise cette participation : mirabilius reformasti. Cette certitude vaut mieux que toute autre consolation. Il faut la savourer, mais sans aucune tension nerveuse, ni aucune recherche de sensibilité. Prenons le goût spirituel de cette condescendance de Dieu. On se fait de la communion spirituelle une idée calquée sur celle de la communion sacramentelle. Or, on conçoit la communion sacramentelle d'une façon trop souvent simpliste. La communion sacramentelle demande qu'on se confesse, qu'on soit à jeun, qu'on baisse les yeux, qu'on récite des formules comme par exemple : « O bon et très doux Jésus ». Et puis, on tire sa montre pour savoir si on en a fait assez. Et c'est fini ! La communion spirituelle, c'est tout pareil, sauf qu'on ne reçoit pas la sainte Hostie.
Mais la communion spirituelle n'est pas un succédané de la communion sacramentelle ! Elle n'est pas quelque chose qu'on fait faute de mieux. Ce qu'elle est ? Rien de plus et rien de moins que le but même de la communion sacramentelle : devenir un seul esprit avec le Christ. La communion spirituelle consiste à se christianiser à fond, à se laisser transformer dans le Christ. C'est la leçon même de Notre-Seigneur en saint Jean, ch. 6 (in fine), que saint Augustin a magnifiquement commentée. « Cette parole est dure », disaient les Juifs. « C'est dur ? tout cela vous scandalise ?... c'est l'Esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien... » 27 . Le Seigneur dit cela après avoir parlé de sa chair donnée en nourriture. La chair ne sert de rien, s'il n'y a qu'elle, sans aucune transformation de notre esprit en l'Esprit du Christ.
« Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie » 28, dit encore Jésus-Christ. Il ne vous servirait de rien de communier sacramentalement, si cette communion n'était à la fois une communion spirituelle. « Ayez en vous les sentiments du Christ Jésus », dit saint Paul aux Philippiens (2, 5). Voilà parfaitement définie la communion spirituelle. La communion spirituelle n'est pas un acte, c'est un état, une vie qui grandit par les actes. « Vous êtes morts, et votre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ » 29 . Encore une manière de caractériser la communion spirituelle. A quoi faut-il mourir ? Saint Paul nous le dit : « à vos membres terrestres... » 30. Il faut rejeter ce qui ne peut être assimilé au Christ. C'est le côté négatif de la communion spirituelle.
L'aspect positif c'est : « revêtez-vous de la charité (qui est le Christ) 31. Nous communions spirituellement, quand nous nous faisons les instruments de la charité du Christ et que la paix du Christ exulte dans nos coeurs. Et saint Paul ajoute • « Soyez reconnaissants ». C'est cela même l'eucharistie. L'apôtre nous donne là une merveilleuse description de la communion spirituelle 32. Ne me faites pas dire que je déprécie la communion sacramentelle. Il n'en est rien. Mais la communion sacramentelle n'existe que pour signifier et réaliser la communion spirituelle et éternelle avec le Christ et par le Christ avec Dieu. Voilà qui est bien plus beau que de faire de la communion un petit coin de notre vie, comme un petit jardin soigné, bichonné tant que vous voudrez... Mais non ! c'est la vie tout entière qui est communion. Vous rappelez-vous les préfaces ? « est vraiment juste, équitable et salutaire d'être toujours et partout en état d'eucharistie ». Si nous réalisions cela, ce serait merveilleux ! Si nous tous chrétiens, au cours de toutes nos vies, nous conformions à mesure nos actions et nos réactions à celles du Christ ! Les signes de cette conformité sont toujours les mêmes : la paix de Dieu, la reconnaissance envers lui. L' « eucharistie » est un perpétuel rappel de cette exigence de la justice : partout et toujours, rendre grâces.
« Soyez toujours joyeux » 33, dit l'apôtre. La joie est la marque de celui qui vit en union avec le Christ. Nous ne nous délivrerons de nos tristes fringales qu'en nous rassasiant du Christ. La volonté de Dieu est telle, que, si vous la comprenez bien, vous lui rendrez toujours grâce de sa bienveillance à votre égard. Si nous vivons dans l'intelligence de la volonté de Dieu sur nous, nous ne nous préoccuperons plus de faire des « communions ferventes ». Toute notre vie sera résolument, héroïquement s'il le faut, une communion au Christ. |
NOTES |
(1) Jean, 15, 13.
(2) I Corinthiens, 11, 24.
(3) Matthieu, 19, 17.
4) Matthieu, 16, 24.
(5) Matthieu, 6, 33.
6) I Jean, 1, 3.
(7) Matthieu, 26, 28 ; Marc, 14, 34.
(8) Hébreux, 11, 1.
(9) I Corinthiens, 11, 28.
(10) I Corinthiens, 11, 24-25.
(11) Romains, 11, 17.
(12) Matthieu, 6, 33.
(13) Jean, 6, 37.
(14) Jean, 6, 42.
(15) Jean, 6, 58.
(16) Galates, 2, 20.
(17) 1. Rois, 19, 7.
(18) Matthieu, 14, 20.
(19) Marc, 6, 42.
(20) Jean, 6, 12.
(21) Jean, 6, 64.
(22) Jean, 14, 6.
(23) Jean, 16, 27.
(24) Jean, 3, 16
(25) I Jean,1
(26) Galates 2, .20
(27) Jean, 6, 63
28) Jean, 6,63
(29) Colossiens, 3, 3.
(30) Ibid., 3, 5.
(31) Romains, 13, 14; Galates, 3, 27.
(32) Colossiens, 3, 15.
(33) 1 Thessaloniciens, 5, 16.
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