"Considérons maintenant les propriétés de cette dernière eau dont nous avons parlé. Elle tombe avec tant d'abondance que, si la terre ne se refusait à un tel bonheur, nous pourrions croire à juste titre avoir au dedans de nous, dans cet exil, la nuée mystérieuse du sein de laquelle ce grand Dieu la verse par torrents dans notre âme. Nous voit-il répondre à un si magnifique bien-fait par toute la reconnaissance et tout le dévouement dont nous sommes capables, soudain il se plaît à nous en donner le salaire. De même que les nuées attirent les vapeurs de la terre, il attire à lui notre âme : il la ravit tout entière lier' d'elle-même, et sur la mitée de sa gloire il l'enlève jusqu'au ciel où il commence à lui dévoiler les merveilles du royaume qui lui est préparé. Je ne sais si la comparaison est este, mais je sais très bien que cela se passe de la sorte.
"L'âme, dans ces ravissements, semble quitter les organes qu'elle anime. On sent d'une manière très sensible que la chaleur naturelle va s'affaiblissant, et que le corps refroidit peu à peu, mais avec une suavité et un plaisir icxprimables. Dans l'oraison d'union, nous trouvant encore comme dans notre pays, nous pouvons presque toujours résister à l'attrait divin, quoique avec peine et un violent effort ; mais il n'en est pas de même dans le ravissement ; on ne peut presque jamais y résister. Prévenant toute pensée et toute préparation intérieure, il fond souvent sur vous avec une impétuosité si soudaine et si forte que vous voyez, vous sentez cette nuée du ciel, ou cet aigle vin, vous saisir et vous enlever. Mais comme vous ne ez où vous allez, la faible nature éprouve à ce mouvement, si délicieux d'ailleurs, je ne sais quel effroi dans les commencements. L'âme doit montrer ici beaucoup plus de résolution et de courage que dans les états précédents; il faut en effet, qu'elle accepte à l'avance tout ce qui peut river, qu'elle s'abandonne sans réserve entre les mains de Dieu, et se laisse conduire par lui où il lui plaît ; car on est enlevé, quelque peine qu'on en ressente. J'en éprouvais une si vive, par crainte d'être trompée, que très souvent en particulier, niais surtout quand j'étais en public, j'ai essayé de toutes mes forces de résister. Parfois, je pouvais opposer quelque résistance; mais comme c'était en quelque sorte lutter contre un fort géant , je demeurais brisée et accablée de lassitude. D'autres fois tous mes efforts étaient vains; mon âme était enlevée, ma tête suivait presque toujours ce mouvement sans que je pusse la retenir, et quelquefois même tout mon corps était enlevé de telle sorte qu'il ne touchait plus terre. J'ai été rarement ravie de cette manière. Cela m'est arrivé un jour où j'étais au choeur avec toutes les religieuses, et prête à communier. Ma peine en fut extrême dans la pensée qu'une chose si extraordinaire ne pouvait manquer de causer bientôt une grande sensation. Comme ce fait est tout récent et s'est passé depuis que j'exerce la charge de prieure, j'usai de mon pouvoir pour défendre aux religieuses d'en parler. En plus d'une circonstance j'ai fait ce que je fis le jour de la fête du saint Patron de notre monastère. Pendant le sermon auquel assistaient plusieurs darnes de qualité, je vis que la même chose allait m'arriver ; je me jetai soudain à terre, mes soeurs accoururent pour me retenir, tous les efforts furent inutiles, et le ravissement ne put échapper aux regards. Je suppliai instamment Notre-Seigneur de vouloir bien ne plus me favoriser de ces grâces qui se trahissent par des signes extérieurs ; j'étais déjà fatiguée de la circonspection à. laquelle elles me condamnaient, et, malgré nies efforts, je regardais comme impossible de les tenir cachées. J'ai, ce me semble, sujet de croire que ce bon Maitre a daigné entendre ma prière; car, depuis, rien de tel ne m'est arrivé; à la vérité, il y a très peu de temps cite je lui ai demandé cette faveur.
"Lorsque je voulais résister, je sentais sous mes pieds les forces étonnantes qui m'enlevaient, je ne saurais à quoi les comparer. Nul autre de tous les mouvements qui se passent dans l'esprit n'a rien qui approche d'une telle mpétuosité. C'était un combat terrible, j'en demeurais brisée. Quand Dieu veut, toute résistance est vaine, il n'y a pas de pouvoir contre son pouvoir. De temps en temps il daigne se contenter de nous faire voir qu'il veut nous accorder cette faveur et qu'il ne tient qu'à nous de la recevoir. Alors si nous y résistons par humilité, elle produit les mêmes effets que si elle eût obtenu un plein consentement.
"Ces effets sont grands. Le premier est de montrer ie souverain pouvoir de Dieu. Quand il veut, nous ne pouvons pas plus retenir notre corps que notre âme. Malgré nous, nous voyons que nous avons un maître et que de telles faveurs sont un pur don de sa main, et nullement fruit de nos efforts, ce qui imprime dans l'âme une humilité profonde. Au commencement, je l'avoue, j'étais saisie d'une excessive frayeur. Et qui ne le serait, en voyant ainsi son corps enlevé de terre? Car, quoique l'âme entraîne après elle, avec un indicible plaisir quand il ne 'iste point, le sentiment ne se perd pas ; pour moi, du moins, je le conservais de telle sorte, que je pouvais voir que j'étais élevée de terre. A la vue de cette Majesté qui déploie ainsi sa puissance, on demeure glacé d'effroi, les cheveux se dressent sur la tête, et l'on se sent pénétréd'une très vive crainte d'offenser un Dieu si grand. Mais cette crainte est mêlée d'un très ardent amour et cet amour redouble, en voyant jusqu'à quel excès Dieu porte le sien à l'égard d'un ver de terre qui n'est que pourriture, car, non content d'élever l'âme jusqu'à lui, il veut élever aussi ce corps mortel, ce vil limon, souillé par tant d'offenses.
"Un autre effet du ravissement est un détachement étrange, si merveilleux qui je n'ai point de termes pour l'expliquer. Tout ce que j'en puis dire, c'est qu'il diffère des autres, et qu'il l'emporte de beaucoup sur celui qu'opèrent des grâces qui n'affectent que l'âme. Dans ce dernier cas, le détachement, quelque parfait qu'il soit, n'est qu'un détachement d'esprit et de coeur ; mais, dans le ravissement, Dieu veut que le corps lui-même en vienne de fait à ce détachement absolu. On devient ainsi plus étrager que jamais à toutes les choses de la terre, et on trouve le calice de la vie incomparablment plus amer.
"Vient ensuite une peine ineffablement douloureuse qu'il n'est en notre pouvoir ni d'appeler, ni d'enlever de l'âme quand elle s'en est emparée. En vain j'en voudrais faire connaître la nature; c'est, je le sens, trop au-dessus de mes forces. J'essayerai néanmoins d'en dire quelque chose. Mais auparavant je dois faire observer ceci: cet état d'une indicible souffrance est celui où je nie trouve maintenant : il est donc postérieur de beaucoup à toutes les visions et révélations dont je ferai le récit, et à cette ér que où fidèle à l'oraison je recevais de Notre-Seigneur faveurs et des délices si grandes. Il est vrai, il daigne encore de temps en temps me les prodiguer ; mais l'état le dus ordinaire de mon âme, c'est de se sentir étreinte par cette peine dont je vais traiter. Elle est tantôt plus intime, tantôt moins; je parlerai ici de sa plus grande intensité.
"Quelque pénibles que fûssent ces transports infectueux que je ressentais lorsqu'il plut à Dieii de m'envoyer les ravissements dont je parlerai plus loin, il n'y a néanmoins aucune comparaison, à établir entre cette peine et elle dont je traite maintenant, je ne pense pas même exagérer beaucoup en disant qu'il y a autant de différence cotre la première et la seconde qu'entre une chose très corporelle et une très spirituelle. En effet, si l'âme souffre dans le ravissement, c'est en compagnie du corps, qui, en partageant sa souffrance, la tempère; d'ailleurs elle est en loin de se voir dans cette extrémité d'abandon où la duit la peine dont je parle. Ainsi que je l'ai dit, ce n'est as notre concours qui attire cette peine ; souvent merle lie fond sur nous d'une manière aussi imprévue que soudaine. T'out à coup l'âme sent en elle je ne sais quel désir de Dieu. En un instant, pénétrée tout entière par ce désir, elle entre dans un, tel transport de douleur qu'elle s'éléve au-dessus d'elle-même et de tout le créé. Dieu la met dans un si profond désert qu'elle ne pourrait, en faisant les plus grands efforts, trouver sur la terre une seule créature qui lui tint compagnie ; d'ailleurs, quand elle le pourrait, elle ne le voudrait pas; elle n'aspire qu'à mourir dans cette solitude. C'est en vain qu'on lui parlerait, ou qu'elle se ferait la dernière violence pour répondre : rien ne peut enlever son esprit à cette solitude. Quoique Dieu me semble alors très éloigné de l'âme, souvent néanmoins il lui découvre ses souveraines grandeurs d'une manière si extraordinaire qu'elle dépasse toutes nos conceptions. Aussi les termes manquent pour l'exprimer. Et il faut, selon moi, l'avoir éprouvé pour être capable de le concevoir e de le croire. Une si haute communication n'a pas pour but de consoler l'âme, mais de lui montrer à combien juste titre elle s'afflige de se voir absente d'un bien qui renferme en soi tous les biens. Par cette vue, l'âme sent croître et sa soif de Dieu et la rigueur de sa solitude. Elle est en proie à une peine si délicate et si pénétrante, elle se sent dans un si inexorable désert qu'elle peut à la lettre dire avec David : "Vigilavi et factus sum sicut passer solitarius in tecto." Je suis demeuré seul dans mes veilles, comme le passereau solitaire sur le toit. (Ps. loi-8).
Le Royal Prophète dut sans doute :prononcer ces paroles quand il était lui-même dans cette solitude intérieure, avec cette différence qu'un si grand saint en devait ressentir la rigueur d'une manière plus excessive. Ce verset se présente à ma pensée, et j'éprouve, ce me semble, ce qu il exprime. Ce m'est une consolation de voir que d'autres âmes, et surtout des âmes si élevées devant Dieu, ont senti comme moi le martyre d'une si effrayante solitude, cet état, l'âme ne paraît plus être en elle-même; mais, comme le passereau sur le toit, elle habite solitaire dans la partie la plus élevée d'elle-même, dominant de cette hauteur toutes les créatures ; je dirai plus encore, c'est au-dessus de la partie la plus élevée d'elle-même qu'elle a sa demeure.
"D'autres fois mon âme gémissait dans un tel excès le détresse et de délaissement qu'elle se disait et se demandait à elle-même: "Où est ton Dieu ?" Je ferai remarquer ici que je ne savais pas bien auparavant quel était le sens de ces versets. Aussi, après en avoir reçu l'intelligence dans cette communication divine, j'éprouvais une :grande consolation de voir que Notre-Seigneur, sans aucun effort de ma part, les avait présentés à ma mémoire.
"De temps en temps je me souvenais de ce que disait tint Paul, "qu'il était crucifié au monde". Je n'ai garde e .dire que cet état soit le mien ; j'ai, certes, une trop claire vue du contraire; mais je dis qu'il se passe alors ans l'âme quelque chose de semblable. Il ne lui vient de insolation, ni du ciel où elle n'habite pas encore, ni de la terre à laquelle elle ne tient plus et d'où elle ne veut pas :en recevoir; elle est vraiment comme crucifiée entre le el et la terre, en proie à la souffrance, sans recevoir le soulagement ni d'un côté ni de l'autre. Du côté du ciel, il est vrai, lui vient cette admirable connaissance de Dieu, dont j'ai parlé, et qui dépasse de bien loin tous nos désirs ; mais une telle vue de Dieu accroit son tourment au lieu de diminuer, parce qu'elle enflamme encore davantage son désir de le posséder. Telle est quelquefois l'intensité de la souffrance qu'elle lui fait perdre le sentiment ; à la vérité, ce dernier effet dure peu. Ce sont comme les suprêmes angoisses du trépas ; mais il y a dans cette agonie de la souffrance un si grand bonheur que je en sais à quoi le comparer. C'est un martyre ineffable à la fois de douleur et de délices. Bien loin de vouloir chercher le moindre adoucissement dans tout ce que la terre lui offrait auparavant d'agréable, l'âme n'en peut soutenir la vue, et le repousse loin de soi avec un souverain dégoût. Elle connaît bien qu'elle ne veut que son Dieu, mais elle n'aime rien de particulier en lui ; elle aime en lui tout ce qui est lui, et elle ne sait point ce qu'elle aime. Je dis qu'elle ne le sait pas, parce que l'imagination ne lui présente rien ; d'ailleurs, durant la plus grande partie du temps qu'elle passe de la sorte, ses puissances, à mon avis, demeurent sans action. Elles sont ici suspendues par la peine, comme elles le sont par le plaisir dans l'union et dans le ravissement.
"O Jésus ! qui pourrait faire de ceci une fidèle peinture? J'en aurais, mon père, le plus ardent désir, quand ce ne serait que pour savoir de vous ce qu'est cet état dans lequel mon âme se trouve toujours maintenant. Le plus souvent, l'instant où elle se voit libre d'occupations est celui où elle est saisie par ces brûlants désirs de la mort ; elle les redoute pourtant quand elle les voit fondre sur elle, parce qu'elle n'en doit pas mourir. Mais une fois qu'elle est dans ce martyre, elle y vaudrait passer tout ce qui lui reste de vie : il faut le dire néanmoins, il est d'une rigueur si excessive, que la nature a bien de la peine à le supporter. J'ai été quelquefois réduite à une telle extrémité que j'avais presque entièrement perdu le pouls. C'est ce qu'affirment celles de mes soeurs qui m'entouraient alors, et qui ont maintenant plus de connaissance de mon état. De plus mes os se séparent et demeurent déboîtés: mes mains sont si raides que souvent je ne puis les joindre. Il m'en reste jusqu'au jour suivant, dans les artères et dans tous les membres une douleur aussi violente que si tout mon corps eût été disloqué. Il me vient quelquefois en pensée que, si cela continue de la sorte, Dieu me fera la grâce de trouver dans ce tourment la fin de ma vie, car est assez violent pour donner la mort ; mais, hélas! je ne suis pas digne d'une si grande faveur. Un seul désir me consume alors, celui de mourir. Je ne me souviens ni du purgatoire, ni de ces grands péchés par lesquels j'ai mérité l'enfer. Tout s'efface de ma mémoire et s'absorbe dans ce brûlant désir de voir Dieu. Ce désert et cette solitude où se trouve mon âme ont plus de charme pour elle que toutes les compagnies du monde. Si quelque chose pouvait la consoler, ce serait de s'entretenir avec des âmes qui eussent éprouvé le même tourment ; mais elle voit qu'elle s'en plaindrait en vain, parce que personne, à ce qu'il lui semble, ne donnerait créance à ses paroles.
"Voici un autre tourment. Cette peine arrive quelquefois à un tel excès de rigueur que l'âme ne voudrait plus comme auparavant se trouver dans sa solitude; elle ne voudrait pas non plus de compagnie, mais seulement rencontre: une âme dans le sein de laquelle elle pût exhaler ses plaintes. Elle est comme le supplicié, qui, ayant déjà la corde au cou et se sentant mourir, cherche à reprendre haleine. Ce désir de compagnie ne part, selon moi, que de la faiblesse de notre nature, qu'un tel martyre met en danger de mort. Je puis affirmer avec certitude qu'il en est ainsi. M'étant vue plus d'une fois, dans la vie, réduit à cette extrémité, soit par ces grandes maladies, soit par ces crises terribles dont j'ai fait mention, je crois pouvoir dire que ce dernier danger de mort ne le cède à aucun des autres. Ainsi, dans cette agonie, c'est l'horreur naturelle qu'ont l'âme et le corps de se séparer qui leur fait demander secours afin de respirer. S'ils cherchent à parler de leur souffrance, à s'en plaindre, à faire diversion, c'est pour conserver la vie tandis que, par un désir contraire, l'esprit ou la partie supérieure de l'âme voudrait bien ne point sortir de cette peine.
"Ce que j'ai dit est-il juste? Me suis-je bien expliquée ? Je l'ignore. Mais il me semble que cela se passe de la sorte. Jugez par là, mon père, du repos que je dois avoir en cette vie, puisque celui que je goûtais dans l'oraison et dans la solitude où Dieu me consolait se trouve maintenant presque toujours changé en ce tourment que je vient de dépeindre. Mais l'âme le trouve si agréable, elle en voit tellement le prix qu'elle le préfère à toutes les joies spirituelles dont Dieu la favorisait auparavant. Ce chemin lui parait plus sûr, parce que c'est celui de la crois. L bonheur qu'elle y goûte ést, selon moi, d'un très grand prix, parce que le corps n'y a point de part ; il en a seulement la peine, et l'âme savoure seule les délices de ce martyre. Je ne comprends pas comment cela se peut faire, je sais seulement qu'il en est ainsi et je n'échangerais pas, je l'avoue, cette faveur visiblement surnaturelle, que je tiens de la pure bonté de Dieu et nullement de mes efforts, contre aucune de celles dont il me reste à parler.
"Il ne faut pas oublier que les transports de cette cine ineffablement douloureuse me sont venus après toutes les grâces rapportées avant celle-ci, et après toutes celles dont ce livre contiendra le récit : j'ajoute que c'est l'état où je me trouve maintenant.
"Comme presque chaque nouvelle faveur que je reçois me cause des craintes jusqu'à ce que Notre-Seigneur me rassure, celle dont je parle me donnait aussi dans les commencements certaines alarmes. Mais le divin Maître me dit "de ne pas craindre, et de plus estimer cette grâce que ''toutes celles qu'il m'avait faites ; l'âme se purifiait dans cette peine, elle y était travaillée et purifiée comme l'or dans le creuset afin que la main divine pût mieux étendre sur elle l'émail de ses dons ; enfin, elle endurait là les peines qu'elle aurait endurées dans le purgatoire."
"J'avais bien compris que c'était là une insigne faveur ; mais ces paroles me laissèrent dans une sécurité beaucoup plus grande ; mon confesseur me dit aussi que c'était véritablement l'oeuvre de Dieu. A la vérité, quelque crainte que m'eût inspirée cette peine à cause du peu de vertu que je votais en moi, jamais je n'avais pu croire qu'elle ne vînt point de Dieu ; mon appréhension procédait uniquement de ce que je me trouvais indigne d'une grâce si excessive. Béni soi tle Seigneur, dont la bonté est si grande ! Amen. -
"Je m'aperçois que je suis sortie de mon sujet, car j'avais commencé à traiter des ravissements ; mais cette peine dont je viens de parler est plus qu'un ravissement, et voilà pourquoi elle produit les admirables effets que j'ai décrits.
"Je reviens donc aux ravissements et à leurs effets ordinaires. Souvent mon corps en devenait si léger qu'il n'avait plus de pesanteur ; quelquefois c'était à un tel point que ie ne sentais plus mes pieds toucher terre. Tant que le corps est dans le ravissement, il reste comme mort, et souvent dans une impuissance absolue d'agir. Il conserve l'attitude où il a été surpris : ainsi, il reste sur pied ou assis, les mains ouvertes ou fermées, en un mot, dans l'état où le ravissement l'a trouvé. Quoique, d'ordinaire on ne perde pas le sentiment, il m'est cependant arrivé d'en être entièrement privée ; ceci a été rare et a duré fort peu de temps. Le plus souvent, le sentiment se conserve, mais on éprouve je ne sais quel trouble : et bien qu'on ne puisse agir à l'extérieur, on ne laisse pas d'entendre; c'est comme un son confus qui viendrait de loin. Toutefois, même cette manière d'entendre cesse lorsque le ravissement est à son plus haut degré, je veux dire lorsque les puissances entièrement unies à Dieu demeurent perdues en lui. Alors, mon avis, on ne voit, on n'entend, on ne sent rien. Comme je l'ai dit précédemment dans l'oraison d'union, cette transformation totale de l'âme en Dieu est de fort courte durée; mais, tant qu'elle dure, aucune puissance n'a le sentiment d'elle-même, ni ne sait ce que Dieu opère. Un tel état dépasse sans doute la faible portée de notre entendement dans cet exil ; nous devons apparemment être incapables de recevoir une si haute lumière. Du moins Diéu ne veut pas nous la donner. C'est ce que j'ai vu par ma propre expérience.
"Ici, peut-{être, vous me demanderez, mon père, comment le ravissement se prolonge quelquefois plusieurs heures. Je répondrai d'après ce que j'ai souvent éprouvé ravissement ,comme je l'ai dit dans l'union, n'est pas tinu ; l'âme en jouit seulement par intervalles. A diverses reprises elle s'abîme, ou plutôt Dieu l'abîme en lui et, ès qu'il l'a ainsi tenue tout entière quelques instants, la volonté demeure seule unie par le ravissement. Dans les deux autres puissances il se manifeste un mouvement semblable à celui de l'ombre de l'aiguille des cadrans solaires,laquelle ne s'arrête jamais. Mais quand le soleil de justice le veut, il sait bien les faire arrêter; et c'est ce ravissement simultané de toutes les puissances qui, à mon sens, est de tourte durée. Cependant, comme le transport qui a enlevé l'âme a été si puissant, la volonté; malgré les nouveaux mouvements des deux autres facultés reste profondément abîmée en Dieu. En vain, par l'agitation de leur activité naturelle, veulent-elles troubler sa paix, elle les domine en souveraine, et agit seule sur le corps. Pour n'être pas troublée par les sens, les moindres de ses ennemis, elle les suspend aussi à son gré, parce que telle est la volonté du Seigneur. Les yeux demeurent presque tout le temps fermés, quoiqu'on ne voulût pas les fermer et, si quelquefois ils s'ouvrent, ils ne distinguent ni ne remarquent rien, ainsi que je l'ai déjà dit. En cet état le corps a perdu tout pouvoir d'agir; d'où il résulte que, lorsque la mémoire et l'entendement s'unissent de nouveau à la volonté, ces deux puissances rencontrent moins de difficulté. Que celui à qui Dieu fait une si grande faveur n'ait donc pas de peine de se trouver pendant plusieurs heures, le corps comme lié et la mémoire et l'entendement distraits. Le plus souvent, à la vérité, la distraction de ces deux puissances ne consiste qu'à se répandre en louanges de Dieu, dont elles sont comme enivrées, ou à tâcher de comprendre ce qui s'est passé en elles. Encore ne peuvent-elles le faire à leur gré, vu que leur état ressemble à celui d'un homme qui, après un long sommeil rempli de rêves, n'est encore qu'à demi éveillé.
"Si je m'explique sur ce point avec tant d'étendue, c'est que je sais qu'il y a maintenant, et même en cet endroit des âmes à qui Notre-Seigneur accorde de telles grâces. Si ceux qui les dirigent ne sont pas passés par là, surtout si la science leur manque, il leur semblera peutêtre que dans le ravissement ces personnes doivent être comme mortes. Ce que de telles âmes ont à souffrir de la, part des confesseurs qui ne les comprennent pas, est vrai nient digne de compassion, comme je le dirai dans la suite. Peut-être ne sais-je moi-même ce que je dis. C'est à vous, mon père, de juger si je rencontre juste en quelque chose, puisque le Seigneur vous a donné une connaissance expépimentale de ces grâces; mais comme elle est encore assez récente chez vous, il pourrait se faire que vous n'eussiez pas observé ces faits avec autant d'attention que moi.
'C'est en vain qu'après le ravissement je fais des efforts pour remuer les membres; le corps demeure longtemps sans forces, l'âme les lui a toute enlevées. Souvent infirme et travaillé de grandes douleurs avant l'extase, en sort plein de santé et admirablement disposé pour l'action. Dieu se plaît ainsi à faire éclater la grandeur du don qu'il fait ; il veut que le corps lui-même, qui déjà obéit aux désirs de l'âme, participe à son bonheur. Quand l'âme revient à elle, si le ravissement a été grand, ses puissances restent encore pendant un à deux jours, et même troisi si absorbées ou si enivrées qu'elles semblent être bora d'elles-mêmes.
"C'est alors que se fait sentir le tourment de rentrer dans la vie. L'âme n'est plus ce jeune oiseau couvert d'un léger duvet, elle a de puissantes ailes pour prendre son essor vers le ciel. Le moment est venu pour elle de lever hautement l'étendard de Jésus-Christ. Elle monte, ou plutot le Seigneur la transporte à la plus haute tour de la forteressse dont elle a la defense et elle arbore à son somment la bannière de Dieu. De cette hauteur où elle se voit en sûreté, elle regarde ceux qui sont dans la plaine loin de redouter les dangers des combats, elle les appelle parce que Dieu lui donne comme la certitude de la victoire.
Comme d'un point si élevé son regard s'étend très loin elle découvre très clairement le néant de tout ce qui est ici-bas, et le peu d'estime qu'on en doit faire. Désormais elle ne veut plus avoir de volonté propre. Que dis-je? Elle ne voudrait même plus avoir de libre arbitre, elle demande cette grâce au Seigneur, elle le supplie de la lui accorder ; enfin elle lui remet les, clefs de sa volonté. La voilà maintenant, cette âme, chargée tout ensemble et de la défense de la forteresse, et de la culture du mystique jardin. Elle ne respire que pour accomplir en tout la volonté de son Maître. Elle ne veut être maîtresse ni d'elle-même ni de quoi que ce soit, non pas même du moindre petit fruit du jardin confié à ses soins. S'il produit quelque chose de bon, que le Maitre le distribue comme il le juegra à propos. Quant à elle, son unique voeu désormais est de ne rien posséder en propre et que le Seigneur dispose de tout selon son bon plaisir et selon les intérêts de sa gloire.
"La vérité est que tout cela se passe de la sorte. Ce sont là les effets que produisent dans l'âme ces ravissements quand ils sont véritables...
"Quant à moi, je sais très-bien et j'ai vu par expérience qu'un ravissement d'une heure, d'une durée même plus courte, suffit quand il vient de Dieu, pour donner à l'âme un souverain domaine sur toutes les créatures, et une liberté telle qu'elle ne se connaît plus elle-même. Elle voit bien qu'un si grand trésor ne vient point d'elle, elle ne sait même pas comment il lui a été donné; mais elle voit, avec une souveraine évidence, les immenses avantages que lui apporte chacune de ces visites divines.
"Pour le croire, il faut l'avoir éprouvé. Aussi, l'on n'ajoute pas foi au changement d'une âme qui reçoit ces faveurs; on avait été témoin de sa faiblesse et tout à coup on la voit prétendre à ce qu'il y a de plus héroïque, ne plus se contenter de servir Dieu d'une manière vulgaire, mais aspirer à le glorifier de toute l'étendue de ses forces. Cet héroïsme de sentiments, on le traite de tentation et de folie. Mais si l'on savait qu'il ne vient point de cette âme, mais du Seigneur à qui elle a remis les clefs de sa volonté, on cesserait de s'étonner. Pour moi, je suis convaincue, qu'une personne élevée à cet état ne parle ni ne fait plus rien par elle-même, mais que ce souverain Monarque prend un soin particulier de tout ce qu'elle doit faire. Oh! que l'on voit clairenient alors à combien juste titre toutes les âmes devraient, comme David, demander les ailes de la colombe! Que l'on comprend bien ce cri du roi-prophète! On voit avec une souveraine évidence que par l'extase l'âme prend son vol vers Dieu, pour s'élever au-dessus de tout le créé, et au-dessin d'elle-même ; mais c'est un vol suave, un vol délicieux, un vol sans bruit.
"Quel empire est comparable à celui d'une âme qui de ce faîte sublime où Dieu l'élève, voit au-dessous d'elle toutes les choses du monde, sans être captivée par, aucune! Qu'elle est confuse de ses attaches d'autrefois! Comme elle s'étonne de son aveuglement! Quelle vive compassion elle porte à ceux qu'elle voit dans les mêmes ténèbres, surtout si ce sont des personnes d'oraison, et envers qui Dieu se montre déjà prodigue de ses faveurs! Elle voudrait élever sa voix pour leur faire connaître combien ils s'égarent; quelquefois même elle ne peut s'en défendre, et alors les persécutions tombent sur elle comme les gouttes d'une pluie d'orage. On l'accuse de peu d'humilité; elle prétend, dit-on, instruire ceux de qui elle devrait apprendre. Si c'est une femme, on lui fait encore plus vite son procès. Et on a raison de la condamner; parce qu'on ignore le transport divin qui la presse. Souvent, incapable d'y résister, elle ne peut s'empêcher de détromper ceux qu'elle aime. Elle brûle du désir de briser leurs fers; jadis prisonnière comme eux dans le cachot de cette vie, elle veut les en arracher pour leur faire part de sa liberté.
"Elle gémit d'avoir été jadis sensible au point d'honneur, et de l'illusion qui lui faisait regarder comme honneur ce que le monde appelle de ce nom. Elle n'y voit plus qu'un immense mensonge dont le monde est victime il découvre, à cette lumière d'en haut, que le véritable onneur n'a rien de mensonger, et que lui être vraiment fidèle, c'est estimer ce qui mérite de l'être, et considérer comme un néant, et moins encore qu'un néant, tout ce qui prend fin et n'est pas agréable à. Dieu. Elle se rit d'elle-même, en songeant qu'il y a eu un temps dans sa vie où elle a fait quelque cas de l'argent, et où elle en a u quelque désir. A la vérité, je n'ai jamais eu à me confesser d'un tel désir; c'était une assez grande faute your moi d'avoir accordé quelque estime aux richesses. Si l'on pouvait avec elles acheter le bonheur dont je jouis, j'avoue que je les priserais extrêmement; mais il n'en est pas ainsi, et je vois que, pour obtenir ce bonheur, il faut renoncer à tout.
"Qu'achète-t-on avec cet argent dont on a soif ? Est-ce un bien de quelque prix? Est-ce un bien durable? Et pourquoi le veut-on? Ah! quel lugubre repos on se procure, et qu'il coûte cher! Souvent, hélas! on descend en enfer avec cet argent, et l'on achète un feu qui ne s'éteint pas et un supplice sans fin. Oh! si les humains pouvaient tous de concert le regarder comme un peu de boue inutile, quelle harmonie régnerait dans le monde! quel affranchissement des soucis cruels qui nous troublent! Avec quelle amitié tous se traiteraient mutuellement, si l'intérêt de l'honneur et de l'argent disparaissait de la terre! pour moi, je tiens que ce serait le remède à tout.
"L'âme, à cette vive lumière du ciel, voit de quel aveuglement profond sont frappés les esclaves des plaisirs, et comment ces infortunés n'y trouvent, dès cette vie même, qu'une source de peines cuisantes et de troubles amers. Quelle inquiétude! Quel peu de contentement ! Comme ils travaillent en vain!
"Quand elle se replie sur elle-même, elle découvre, à la clarté dont Dieu l'illumine, non seulement les toiles d'araignées ou les grandes fautes, mais encore les plus légers atomes ou les plus petites taches. Elle a beau tendre à la perfection par l'effort le plus magnanime, dès que ce Soleil de sainteté l'investit de ses rayons, elle se trouve extraordinairement trouble : semblable à l'eau dans un verre, qui, loin du soleil, semble pure et limpide, mais qui, exposée à ses rayons, paraît toute remplie d'atomes. Cette comparaison est parfaitement justes. Quand Dieu n'a pas encore accordé d'extase à l'âme, elle croit éviter avec soin toute offense, et faire pour son service tout ce qui dépend d'elle. Mais, lorsque dans l'extase, ce Soleil de justice la pénètre, elle se voit forcément telle qu'elle est; elle découvre alors en elle tant d'imperfections et de taches qu'elle voudrait soudain en détourner sa tremblante vue. Son oeil d'aigle n'est pas encore assez fort pour regarder fixement ce divin Soleil. Pour peu qu'elle le regarde, elle se voit comme une eau très trouble. Elle se rappelle ces paroles: "Seigneur, qui sera juste devant vous?" Quand elle considère cette sainteté infinie, elle est éblouie de sa clarté et, quand elle se considère elle-même, elle trouve sur ses yeux un épais bandeau formé par la fange de sa misère, en sorte que notre petite colombe reste aveugle. Oui, très souvent, elle demeure complètement aveugle, absorbée, effrayée, évanouie devant les inénarrables merveilles qu'elle contemple. C'est là qu'elle trouve ce trésor de la vraie humilité, qui fait qu'elle n'a plus de peine à dire ou à entendre dire si bien d'elle-même. "Que le Maître du jardin en distribue les fruits à son gré; c'est à lui, et non à elle de le faire. Ainsi, ne gardant rien pour son intérêt propre, elle fait hommage au Seigneur de tout le bien qu'elle possède et, si elle parle de soi, c'est uniquement pour la gloire de son Dieu. Elle sait que dans ce jardin rien ne lui appartient en propre, et voulût-elle l'ignorer, cela n'est pas en son pouvoir; car elle le voit d'un oeil que Dieu, malgré elle, ferme aux choses du monde et tient ouvert à la vérité.
Ah! que doit sentir une âme, quand de cette region céleste elle est forcée de revenir au commerce des humains, et d'assister comme spectatrice à cette pitoyable comédie de la vie présente! Quel supplice pour elle de consumer le temps à réparer les forces du corps par la nourriture et le sommeil! Tout lui pèse, elle ne sait comment fuir, elle est enchaînée, elle se voit prisonnière. Oh !comme elle sent sa captivité dans ce corps et la misère la vie! Qu'elle comprend bien la raison qui portait
Saint Paul à supplier Dieu de l'en affranchir! Avec l'apôtre elle élève de grands cris vers Dieu et lui demande la liberté; mais c'est avec une si véhémente aspiration et des désirs si impétueux, que très souvent elle paraît vouloir s'élancer de sa prison, pour saisir cette liberté qu'on ne lui accorde pas encore. Elle se regarde comme un esclave vendu sur une terre étrangère, et ce qui lui est le plus amer, c'est de voir de tous côtés cet amour passionné qu'on a pour cette vie, et si peu de bannis qui gémissent comme elle et demandant la fin de l'exil. Ah! si nous n'étions attachés à rien, si nous ne mettions notre bonheur dans aucun objet périssable, comme l'absence de Dieu se ferait sentir à nos âmes, et comme la soif de jouir en lui de la véritable vie tempérerait les craintes de notre dernière heure! Je m'arrête de temps en temps à cette considération: si, malgré mon peu d'amour, malgré mon incertitude du bonheur à venir que n'ont pas mérité mes oeuvres, il me suffit de cette lumière que le Seigneur m'a donnée pour éprouver souvent un si mortel ennui de me voir dans ce lieu de bannissement, que devaient donc éprouver les saints? Que devaient sentir un Saint Paul , une Sainte Madeleine et tant d'autres, en qui ce feu de l'amour divin, jetait de si vives flammes? Leur vie devait être un martyre continuel.