Prêtres du Monde

+ Sr Denise Christiaenssens

Ermite de la croix o.f.s.

Dans le diocèse de Rimouski.

Ermite franciscaine consacrée par voeux
public  par Mgr. Bertrand BLanchet 2007

Maintenant sous obéissance de  Mgr Pierre André Fournier  et ami de ma famille depuis quelques années

-Ma consécration est pour ma famille
-mes prêtres vivants ou décèdés du monde
-toute personne qui fait une demande

J'ai déménagé et Tellus ne donne pas le service, donc j'ai donc changer d'adresse  de @

voici la nouvelle

 

 

ermitedelacroixofs@live.ca

Livre d'or-Un petit mot fait du bien et cela vous permet aussi de lire les commentaires des gens.  Ne laissez pas de message personnel s.v.p.
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DU COMITÉ DIOCÉSAIN
DU MINISTÈRE PRESBYTÉRAL

AS-TU DÉJÀ PENSÉ À
DEVENIR PRÊTRE?


LE GRAND SÉMINAIRE, ÇA TE DIT QUELQUE CHOSE ? OUI REGARDE LE LIEN PLUS BAS
Titre de la série :
l'Évêque errant
Titre de la page:

Le Martyr

Nom de l'auteur:
P.Germain-Lesage.o.m.i.

CHAPITRE III

Triste pays !

Les étrangers qui passent dans ces parages ne cessent de répéter: Quel triste pays 1 .

Mg' CHARLEBOIS.

Dans le wagon qui file vers l'Ouest, l'Oblat comprend qu'une vie neuve, celle du prêtre et de l'apôtre, va lui apporter des travaux, des épreuves et un long martyre 2 .

Il songe, pendant que, sous ses yeux, les villages, les lacs, les bois viennent puis s'en vont en un instant, qu'il s'approche, à chaque minute, de son idéal le plus beau. Monseigneur Grandin, son évêque, en l'envoyant parmi les Cris, l'avait prévenu que « c'est là qu'il y a le plus de privations 3 ».

Ce serait donc la joie parfaite !

De Winnipeg, le voyageur se rendit au port de Selkirk où, après vingt-quatre heures d'attente, il prit place sur le Princess, petit vapeur qui, en six jours, le transporta au Grand-Rapide, aux bouches de la Saskatchewan.

La traversée fut magnifique, et les horizons, très souvent, confondirent le ciel et les eaux. Finalement le missionnaire foula la terre de l'exil, désormais sa seule patrie.

Il commença son ministère, baptisa, prêcha, confessa, distribua l'eucharistie et entreprit des conversions. Il apprit bientôt à subir la vie rude du prêtre errant, car il n'eut pas de résidence et dut vivre de charité. Il célébra les saints mystères dans une cabane exiguë où s'entassaient les bons Métis.

Une barge partit enfin dans la direction du nord-ouest. Le père Ovide y prit passage. Grâce à la brise favorable, en dépit du courant contraire, dont le mot cris Saskatchewan indique la rapidité, le Pas fut atteint en cinq jours.

Il faisait nuit noire au village. Le père y était inconnu. Il savait que, sur l'autre rive, une masure abritait le prêtre au cours de ses rares visites. Mais impossible de s'y rendre, car les rameurs, lassés ou lâches, ne voulurent point se relancer dans les eaux larges et fougueuses. Il fallut donc se résigner à préparer, encore une fois, son grabat, dans l'embarcation.

Soudain, une voix presque française, douce comme l'accent de la patrie, interjeta amicalement:

— Allons ! comment ça va, mon père ?

C'était un Métis catholique qui s'appelait François Genthon. Il dit, en présentant la main:

— Mon père, j'suis bien content de te voir ! Mais l'Oblat l'était davantage !

François lui donna à souper, lui céda sa propre couchette et lui annonça avant tout que le père Étienne Bonnald, missionnaire au lac Pélican, était au pas depuis le soir ...

Quelle bonne fortune pour l'arrivant de rencontrer son supérieur ! Plus de craintes et plus d'inconnu ! Il dormit en toute quiétude. Mais l'aube à peine blanchissante le vit traverser la rivière pour rejoindre son compagnon ...

La surprise du père Bonnald fut aussi profonde que sa joie, car il ignorait totalement la venue de cet auxiliaire. Il aurait donc un confident après douze ans de solitude ! Quelle félicité fraternelle ! Quelle douceur en cette rencontre ! Quelle consolation d'être oblat 4 !

Le Christ avait raison de dire: « Celui qui quitte tout pour moi se verra combler du centuple, au ciel, et déjà dans cette vie. » Jamais, sans doute, avant ce jour, le père Ovide n'avait compris aussi parfaitement ce mot.

C'était le matin du dimanche. Il célébra les saints mystères, ce qui permit au père Bonnald de diriger les chants communs. En entendant le sermon cris, le jeûne apôtre du envier le savoir du prédicateur: il redoutait tant à l'avance l'étude aride de cette langue !

Les indigènes étaient ravis de voir deux prêtres parmi eux; c'était un si rare événement ! Quand la messe fut terminée, ils « touchèrent » tous la main des pères pour traduire leur contentement. Ils demandèrent que l'un des deux demeure dans leur humble village. Ça faisait réellement pitié de ne pouvoir les satisfaire. Mais ils étaient trop peu nombreux pour qu'on leur accorde un pasteur.

Dès le lendemain, les Oblats repartirent pour plus loin encore. Deux jours plus tard, le dix septembre, ils abordèrent au Cumberland.

On y fit de telles instances que le père Ovide y resta: seul, étranger au ministère, aux moeurs, aux coutumes, au langage; sans conseiller et sans soutien; sans sou ni maille et solitaire dans sa bicoque ouverte aux vents; le jour passe partout à travers, rapporte-t-il dans son journal 5 .

Lorsque les ouragans d'hiver, apportent la bise et la neige, ensevelissent sa maison 6 , il se blottit près du foyer, emmitoufflé, les pieds au feu. Le poêle a beau se « fâcher rouge », il réchauffe à peine un côté tandis que le reste grelotte ! Ce martyre dure six hivers aussi longs que tempétueux 7 .

Mais le père ne se lamente point. Il croit mériter pis encore. Et d'ailleurs, il n'en mourra pas. Il désire même plus de souffrances !

Au vieux papa qui s'inquiète de la literie de son fils, l'Oblat répond aimablement que ces soucis sont inutiles. Sa couche est très bonne, assure-t-il. Le châlit est de bois rugueux, mais aussi ferme qu'un rocher. La paillasse est en toile à sac et rembourrée de foin sauvage. Il la secoue aux quatre-temps; c'est bien assez, car, chaque fois, un vrai nuage de poussière obscurcit toute la maison. Sur le sommier, il met un drap, deux couvertures, un couvre-lit. À l'un des pieds de la couchette, il suspend une « tuque » de laine servant, la nuit, de couvre-chef. Bref, il ne manque de rien du tout. S'il désirait un lit douillet, il s'en trouverait aisément: on tue des canards à foison, il n'aurait qu'à prendre leurs plumes ! Mais dormirait-il jamais mieux qu'il dort maintenant sur sa paille ?

Si son père désire quand même lui apporter un lit de plumes, il sera certes bienvenu, non pour la plume, mais pour lui-même 8 .

Lorsque les fêtes de Noël furent clôturées au Cumberland, le père Charlebois prit la route pour se rendre au lac Pélican.

Le presbytère du père Bonnald y était tellement petit que le visiteur dut loger sous les combles de la chapelle.

L'ameublement du galetas comprend une table branlante, une boîte vide au lieu de siège, un petit poêle de fer-blanc de dix-huit pouces de longueur; le lit, tout comme au Cumberland, est fait d'un bois rude et solide; la paillasse est une peau de buffle; l'oreiller est un sac de linge; les couvertures sont des peaux de lièvres. Sur la table, trônent un crucifix, une grammaire crise, un dictionnaire, les Constitutions des Oblats, un petit livre de morale et un peu de papier à lettres. Ajoutons à ce mobilier, car c'est la chambre à débarras, des paquets, des caisses, des sacs, et mille objets hétéroclites.

Le jeune Oblat passe ses jours à l'étude dans cette mansarde.

Bref, il s'y trouve « on ne peut mieux ». S'il a froid, il attise le feu qu'il amortit dès qu'il fait chaud. S'il s'ennnuie, il chante un cantique. Lorsqu'il veut prier, il descend et se trouve devant l'autel.

Aurait-il raison de se plaindre, quand il habite sous le même toit que Notre-Seigneur Jésus-Christ 9 ?

Le missionnaire est donc heureux, puisqu'il vit avec son Sauveur; et c'est pour cela qu'il fredonne, malgré les épines et les croix ... Mais ça prendrait un « fou », dit-il, pour vivre en ces steppes nordiques sans aucun espoir éternel ! Les étrangers qui s'y promènent redisent: « Quel triste pays ! » Ils ne voudraient pas y rester au prix de tout l'or de la terre. Et ils ont parfaitement raison ! Mais quand on y vient en apôtre, ce n'est pas la même chose du tout, parce que le salut d'une seule âme vaut bien plus que « tout l'or du monde 10 >>.

Oui, qu'il est triste, ce pays, dans les nuits longues où le froid mord, la neige « poudre », le vent fait rage, quand les grondements du tonnerre, ébranlant la pauvre maison, font croire que le ciel va crouler !

Quand vient l'été, les maringouins, « myriades de petits anges », chantonnent à l'oreille du prêtre et l'immolent sans nulle pitié pendant qu'il prie au saint autel 11

Mais le missionnaire est content. Qu'il fasse beau ou qu'il fasse mauvais, que tout aille bien, que tout aille mal, il demeure calme et satisfait; car à quoi servent les chagrins et tous les désespoirs de l'âme, sinon à rendre malheureux 12 ? De jour en jour, il comprend mieux, en sa pénible solitude, ce que le Maître avait promis: Bienheureux ceux qui pleureront ... Oui, les larmes mêmes sont douces quand elles sont versées pour Jésus: en sa prison du tabernacle, il sait consoler ses amis 13 !

S'il arrive que le père Ovide doive s'absenter du Cumberland, la nostalgie le prend bien vite; il soupire après le retour et dès qu'il aperçoit au loin le petit clocher qui l'attend, son coeur bat plus vite et plus fort!

Certes, il n'aurait pas cru, naguère, qu'il finirait par s'attacher avec autant de complaisance à ce pays si misérable où il doit peiner et souffrir 14 !

Références

1 ID., Echo du Cumberland, 12 juin 1890.
2 In., Lettre à son père, Scolasticat Saint-Joseph, Ottawa, 12 juin 1887.
3 In., Lettre au père Albert Lacombe, o.m.i., Cumberland, 26 avril 1888
4 ID., Lettre au père P. Boisramé, o.m.i., Cumberland, 12 septembre 1887.
5 ID. , Echo du Cumberland, 13 février 1890.
6 ID., Privatim, 25 mars 1890.
7 ID., ibid., 16 mai 1893.
8 ID., Lettre à son père, A bord du North-West, 12 juin 1890. Copie certifiée.
9 -In., Lettre à son frère Guillaume, o.m.i., Lac-Pélican, 11 janvier 1888.
10- In., Echo du Cumberland, 12 juin 1890.
11-ID., ibid., 14 juin 1888.
12 In., Privatim, 29 mai 1892.
13 ID., Lettre au père Albert Lacombe, o.m.i., Cumberland, 26 avril 1888.
14 ID., Lettre à sa famille, Cumberland, 12 octobre 1899. Copie manuscrite.

CHAPITRE IV

Sur un bûcher

Je me considère comme sur un bûcher où l'on me brûle à petit feu 1 .

M gr CHARLEBOIS,

L'évêque errant fut un martyr, mais non pas un martyr du glaive, des bêtes, de la roue, du bûcher. Il fut un martyr du devoir: martyrisé à petit feu pendant ses courses sur les ondes ou dans les neiges des forêts; martyrisé par son exil et son amère solitude.

Ses bourreaux furent les Indiens, les protestants, les maringouins, l'aviron, la neige, les chiens !

Tout le pays du « vent du nord » lui échût comme part d'héritage. De la rivière Saskatchewan à Saint-Pierre du lac Caribou, nul prêtre, avant le père Bonnald, n'avait jamais prêché la foi. Un seul, l'abbé Édouard Darveau s'était aventuré au Pas; il était mort martyrisé, fusillé par un renégat.

En ce pays grand comme un monde, vagabondaient quelques mille Cris. Au hasard de leur fantaisie, des pistes fraîches du gibier ou des aléas de la pêche, ces Indiens promenaient leurs tentes, leur canot — leur misère, quoi ! — à tous les points de l'horizon. S'ils avaient la bonne fortune d'accumuler des pelleteries, ils s'en venaient aux magasins, franchissant d'énormes distances, pour s'y procurer du tabac, du thé, des balles et du linge. Une fois vêtus de pied en cap, rassasiés de nourriture, d'oisiveté et de nouvelles, ils s'en retournaient dans leurs bois; et de nouveau, autour du fort, le silence s'établissait, des jours, des semaines et des mois.

Parfois, des bourgades pitoyables entouraient les comptoirs de traite; mais presque tous les naturels se plaisaient à vivre en nomades, forçant ainsi le missionnaire à les suivre dans leurs campements disséminés à l'aventure.

Entre les huttes éparpillées, pas de route, pas même de sentier: l'été, on suivait les rivières, les lacs, les « portages » sur terre; durant l'hiver, une piste vague tracée par la patte des chiens et que comblait le vent du nord.

Autour, s'étendait la nature, les rochers nus, les arbres nains et les cours d'eau accidentés. Pour un enfant des Laurentides aux couronnements variés, ces paysages sans beauté n'étaient qu'une terne grisaille. Seules, les aurores boréales, enchantant parfois les nuits claires, faisaient comprendre que la terre est un échantillon du ciel !

Les humains mêmes, en cette jungle, avaient peu de charmes natifs. Leur âme était à l'avenant. Un petit nombre restaient païens; la plupart étaient protestants. Cette victoire de l'hérésie résultait du manque de prêtres. Les Oblats, seuls en ces régions, avaient couru au plus pressé, converti les pieux Dénés et secouru les immigrants qui envahissaient les prairies. Mais ces apôtres, débordés, n'avaient pu s'établir partout.

Il fallait commencer à neuf et ils étaient deux pour la tâche: les pères Bonnald et Charlebois.

Instruire, même les catholiques, était difficile en ces lieux où un paganisme latent inspirait encore les chrétiens. Exposés aux critiques acerbes de leurs congénères hérétiques, les fidèles risquaient, hélas ! de perdre une foi vacillante 2 .

Malgré son zèle, ses prières, ses sacrifices et ses voyages, le missionnaire du Cumberland subit de rudes déceptions. De la part de ces indigènes, braves gens, certes, mais primitifs, au jugement débile et frivole, il fallait s'attendre à souffrir.

Heureusement, l'imagination les portait quelquefois au bien. Un jour, raconte le père Ovide, une protestante entra en trombe dans le parloir du presbytère. Son époux, qui l'accompagnait, était catholique; il commence:

— Mon père, ma femme vient te parler.

•  C'est bien, j'écoute, dit l'Oblat.

La Crise hésite, se mouche et tousse, enfouit son nez dessous son châle et se risque à ouvrir la bouche:

•  Je ne puis plus dormir, mon père.

— Vraiment ? Tu es donc malade ?

— Non.

— Qu'as-tu donc ?

— J'ai des visions.

— Quoi ? Des visions ?

— Oui. Des visions !

— Et que vois-tu ?

— Mes défunts parents protestants. Ils m'apparaissent enténébrés et plongés dans le désespoir. Ils m'incitent à me convertir pour échapper à leur malheur. Je vois aussi ma petite fille qui, elle, est morte catholique: ses vêtements sont lumineux, elle est radieuse et sourit. Cette double vision me trouble. Je voudrais prier comme toi.

Sans croire complètement à ces rêves, le père encouragea la femme, la fit réfléchir et prier. Elle revint huit jours plus tard, désireuse de se faire instruire. Elle renonça à ses erreurs, fut baptisée sous condition et, depuis lors, dormit en paix.

Quand Dieu veut convertir une âme, il peut bien se servir de songes 3

Un jour d'hiver, un catholique, mais pas un rat de sacristie, visitait ses engins de chasse tendus sur les rives d'un lac. Laissant ses bagages au large, il entra à l'orée du bois lever un piège et faire du feu. Soudain, à cent pieds environ, il aperçut un étranger, de grande taille, vêtu de noir, se dirigeant vers sa besace, la soulevant, l'examinant. Puis tout-à-coup, cet inconnu devint aussi blanc qu'un linceul et sembla s'évanouir dans l'air ...

La frayeur étreignit notre homme, car il savait bien que l'intrus n'était pas un Cris du village. Sa peur s'accrût en constatant que la vision mystérieuse n'avait laissé aucune trace dans la neige lisse et profonde. Il revint chez lui atterré et raconta l'apparition.

— Tu sers le diable, lui dit-on; il vient donc te rendre visite. Il se peut que, la prochaine fois, il veuille t'emmener avec lui !

Il n'en fallut pas davantage pour que notre Indien se confesse et se montre meilleur croyant 4 .

Toutes les rêveries, pourtant, n'étaient pas aussi fructueuses. Ainsi, à Pakitawagan, un Cris fonda une religion. Il était saint Pierre, disait-il, et en des colloques sublimes il communiquait avec Dieu. Il portait toujours une croix et chantonnait quelque cantique. Lui-même, ainsi qu'un acolythe, s'affublaient d'habits « liturgiques »; leurs manipules, par exemple, avaient ceci de singulier qu'ils devaient se mettre à chaque bras !

La plupart des gens se moquaient de ce « fondateur » détraqué; mais il en entraînait quand même, car il traitait brutalement ceux qui osaient lui résister. Il en garotta à sa croix et les flagella sans pitié; son beau-père, sa belle-mère même furent suppliciés de cette façon.

Il détestait le père Bonnald, menaçant de l'assassiner; mais il en avait si peur qu'il frémissait en sa présence comme la feuille sous l'aquilon 5 .

Parmi ces peuples primitifs, il faut se préparer à tout. Il n'est pas rare que leur coeur, tout comme leur esprit, se détraque. Le triste David, par exemple, fit venir le père Charlebois, par des sentiers épouvantables, pour baptiser son nouveau-né; et quand l'Oblat fut arrivé, l'indigne Cris refusa même de nourrir les chiens épuisés.

D'aussi brutales ingratitudes blessent amèrement le missionnaire 6 .

En plus des braques et des sans-coeur, il y a les indifférents. Écoutons un vieil éclectique nous exposer sa théorie: les catholiques nous assurent que leur religion est la bonne; les protestants, de leur côté, ripostent que c'est la leur; quant à moi, je reste confiant en les magies de nos ancêtres. Alors, pour ne pas me tromper, je garde toujours un chapelet et prie avec les catholiques; je possède aussi une Bible et la lis comme les protestants; tout seul, je fais mes jongleries. Je suis donc sûr, prétendait-il, de ne jamais manquer mon coup !

Tout de même, à sa dernière heure, il demanda aux catholiques d'intercéder pour son salut: « Il n'y a que vous, leur dit- il, qui savez prier comme il faut 7 . »

Une pareille insouciance est un supplice pour l'apôtre qui se dévoue et s'exténue afin de sauver ces gens-là ...

Le père Ovide alla, un jour, chez les païens de la Montagne. La maison où il demeura fut assiégée, littéralement, par les Cris, avides d'entendre les vérités de l'Évangile. Ils couvaient de leurs grands yeux noirs les images du catéchisme. La mort du juste et du pécheur, le ciel, l'enfer, le purgatoire, les impressionnèrent tant que quelques-uns n'en dormaient plus.

Beaucoup venaient à la prière, écoutaient la prédication, péroraient avec sapience sur les doctrines entendues, louangeaient fort le missionnaire, le recevaient dans leurs cabanes avec courtoisie et bonheur.

Et ce fut tout. Nulle conversion ! Pas même un baptême d'enfant. Pauvres misérables, hélas ! Ils ont des yeux et ne voient pas, des oreilles et n'entendent point ! Fatigues, travaux, prières, sermons, cette station de deux semaines, tout fut apparemment perdu.

Je t'ai bien compris, disait l'un; ça paraît vrai ce que tu dis. Je crois fermement, moi aussi, à l'existence d'un Grand- Esprit, vengeur redoutable du mal. Mais je ne veux pas du baptême.

J'aime te voir ici, disait l'autre; je suis heureux de t'écouter. Dieu a fait le culte des blancs, mais aussi celui des Indiens. Le vôtre est écrit dans les livres, le nôtre l'est dans la nature. Ne me parle pas du baptême.

Moi, je ne prie pas, disait le chef. Mais si je me décide à croire, c'est ta religion que je prends. Son courage s'arrêtait là !

Un jour, le père visita l'épouse malade d'un sorcier. Il ne la trouva pas trop mal; elle avait bonne langue surtout. La vieille décrivit tous ses maux, puis prononça un grand discours dont la quintessence est ceci: Hier, dit-elle, j'ai eu un rêve. J'ai vu, là-haut, la grande porte par où passent tous les bourgeois. Mon défunt père y est entré; je l'ai entendu m'avertir: Tu viendras ici comme moi lorsque les bourgeois le voudront. C'est pourquoi, conclut la commère, j'espère les rejoindre bientôt.

A la fin de ce boniment, le missionnaire prit la parole: Je t'ai entendu sans mot dire; c'est à mon tour de te parler. Mais la sorcière n'écouta pas.

Une autre fois, quelques Indiennes, voyant le tableau de l'enfer, paraissaient en être touchées. Satan surtout les effrayait avec son trident et ses cornes, son museau, ses griffes et sa queue. Mais une diablesse de leur clan, craignant qu'elles ne se convertissent, se mit à leur dire aussitôt: Dans un rêve j'ai vu ce démon auprès de la demeure du prêtre; je l'ai entendu m'aviser: Si tu entres dans cette maison, je t'emmènerai dans mon enfer .. .

Le père Ovide est contristé de cet insuccès apparent qui lui martyrise le coeur. Mais il demeure en paix quand même, car il a rempli son devoir. « Si ces pauvres âmes se damnent, ce ne sera pas ma faute, dit-il, car j'ai fait tout ce que j'ai pu 8 . »

Il se console de l'inconstance, des défauts, du peu de ferveur; car il aime son « petit troupeau 9 ». Il aime ce peuple malheureux, sans joies terrestres et sans espoir; il est prêt au martyre pour lui.

Il veut, dans la vie ténébreuse de tous ces Indiens terre-à- terre, introduire un peu de soleil. Il veut que, par son sacrifice, ils s'illuminent de sa foi, ils s'enflamment à son espérance et se réchauffent à son amour.

Et comme autrefois le Seigneur, il répète à ces pauvres gens, las des misères d'ici-bas:

Vous qui souffrez, venez à moi ...

Références
1 ID., Privatim, 17 juin 1888.
2 ID., Voix du jeune missionnaire, 31 juillet 1890.
3 ID., ibid., mars 1896.
4 ID., Lettre à un scolastique oblat, Cumberland, 1" février 1895.
5 In., Echo du Cumberland, 5 avril 1889.
6 In., Voix du jeune missionnaire, 29 mars 1897.
7 ID., ibid., 7 octobre 1890.
8 ID., ibid., 29 mars 1897.
9 ID., Lettre à sa famille, Cumberland, 12 octobre 1899. Copie manuscrite.

CHAPITRE V

Pauvres malheureux

Quand j'entends siffler le vent, j'ai le coeur tout petit en pensant à tous ces pauvres malheureux 1 .

M sr CHARLEBOIS.

Lorsque, par les longs soirs d'hiver, le père Ovide entend le vent qui siffle dans les sapinières, il songe à ses pauvres Indiens, pressés sous leurs loges ou leurs tentes, mal protégés contre le froid. Il éprouve un serrement de coeur en considérant leurs misères et leur destin de parias.

Il laisse aussi vaguer ses rêves, revivant le beau temps passé. Il avait désiré l'exil, la rude vie du missionnaire; et il la trouve, maintenant, plus rude qu'il ne l'avait cru. Il avait voulu des conquêtes, des souffrances, des conversions; il s'était proposé d'unir, autour de son petit clocher, une élite de vrais fidèles qui consoleraient le Très-Haut.

Il se souvient qu'à son départ, on lui avait chanté, naguère:
Sur la montagne, oh ! qu'ils sont beaux
Dans leur élan d'amour les pieds du missionnaire;
De loin suivons les pas de ces héros, Jamais lassés de leur rude carrière .. .

Ce cantique était si touchant dans la tristesse des adieux Mais aujourd'hui, plus que jamais, il fait bon implorer encore:

Ô bonne Mère du missionnaire, Sois son appui, veille sur lui ...

Et l'Oblat demande à la Vierge de guider ses pas haletants afin qu'il ne se lasse pas dans la carrière qu'il a choisie.

Car dans sa nouvelle patrie, il sent, parfois, l'exil du coeur. Lorsque les anciens souvenirs se portent à l'assaut de son âme, il aimerait tant la présence d'un ami qui saurait l'aider ! Mais en ces plages désolantes, c'est le néant de l'affection. Parmi tous les gens qui l'entourent, il se rencontre des vertus, mais ni sympathies, ni savoir, ni tendresse, ni nobles idées. C'est la platitude des êtres, des esprits comme des horizons.

Mais son âme sacerdotale n'est pas vaincue par ces pçnsées. Il chérit, comme un bon pasteur, le troupeau commis à ses soins. Dans ces savanes solitaires, il saura bien créer l'amour. Déjà maintes âmes confiantes viennent s'abreuver à sa foi et pratiquent ses enseignements.

Parmi les Indiens comme ailleurs, l'épine se cache sous la rose. Il faut donc supporter la croix pour attirer les coeurs bizarres avec qui l'on vit chaque jour. Oui, quel martyre que ce contact avec un peuple sans culture, sans idéals et sans beautés ! Pendant des heures et des heures, il faut supporter l'éloquence de quelques natifs désoeuvrés qui croient faire plaisir à leur prêtre en s'entretenant avec lui. Le père ne peut les éconduire: ils diraient qu'il ne les aime pas et ils ne viendraient plus à lui. Il faut donc veiller constamment à ne pas les indisposer. Ils ne sont pas faits « comme les autres 2 » .. .

Parce qu'il s'intéresse à leur âme, à leur bonheur, à leur salut, le père Ovide oublie leurs vices et s'apitoie sur leurs misères. Lors­ que, l'hiver, la neige tombe et que le vent siffle au dehors, il souffre pour ces pauvres hères, ces va-nu-pieds, ces meurt-de-faim, au x prises avec le froid qui tue; n'a-t-on pas vu, hier encore, un homme se geler dans les bois 3 !

L'Oblat, se faisant tout à tous, sait découvrir quelques vertus, de la candeur et de l'esprit. Il ne faut pas s'imaginer que tous les Indiens déraisonnent; les idiots sont rares chez eux. La plupart sont remplis d'humour et surpassent en saillies fines les blancs les plus spirituels. Quand ils bavardent autour du feu, après un long jour de voyage, se racontant les aventures et les incidents survenus, ils ornent leurs récits de bon mots, de boutades qui charment et amusent 4 .

Tels ces deux guides campants un soir dans un nuage de moustiques.

L'un d'eux interroge soudain:

— Qui donc a fait les maringouins ? —

C'est le bon Dieu, répond le père.

— Ah ! non, bien sûr, il est trop bon: c'est plutôt le mauvais esprit 5 I

À l'époque où le père Ovide arriva au lac Cumberland, les Cris n'étaient plus ces barbares qui s'entretuaient autrefois. Depuis la venue des « traiteurs » et surtout des missionnaires, l'on ne voyait plus de batailles; les famines devenaient rares; les Indiens se civilisaient, changeaient leur moeurs et leurs coutumes, s'instruisaient, devenaient meilleurs.

En même temps que le paganisme, ils rejetaient leurs jongleries, leur férocité, leurs magies, leurs charmes et leurs superstitions. Et les scènes tragi-comiques décrites par les explorateurs ne se produisaient presque plus.

Ils avaient retenu quand même, quelques individus du moins, des habitudes et des pratiques qui paraissaient leur être innées. C'est ainsi que, par exemple, ils prenaient des « bains de vapeur », par plaisir ou par maléfice, comme traitement hygiénique o u comme cure antifébrile. Quoi qu'il en soit, pour ces bains là, on dressait une tente pour y conserver la vapeur. Des pierres étaient chauffées à blanc, puis disposées dessous la loge où elles étaient aspergées d'eau. Les « baigneurs » entraient dans l'étuve et y restaient aussi longtemps que leur orgueil ne cédait pas. Finalement, n'en pouvant plus, ils se précipitaient dehors, se jetant dans l'eau ou la neige pour calmer le feu dévorant: imprudence souvent fatale 6 .

Le savoir médical des Cris n'était pas le seul en défaut. Ils ignoraient toutes les sciences, mais ils restaient convaincus d'être de vrais Pic de la Mirandole. Ainsi , le vieux Mipitadent condescendit, un bon matin, à initier le père Ovide à tous les secrets des orages.

La foudre, lui expliqua-t-il, est causée par de gros oiseaux dont les yeux allument les éclairs. Dans leurs colères, ils lancent des cris produisant le bruit du tonnerre. Quant à la pluie, c'est la salive qui leur échappe dans les combats ... Lorsqu'ils s'irritent contre les hommes, ils frappent de leur bec acéré les arbres, les pierres, les vivants mêmes. Ils brisent surtout et emportent les assiettes qu'ils trouvent au dehors. C'est pour cette raison que les Cris entrent tous leurs biens dans leurs loges lorsque les gros oiseaux se fâchent ...

Par cet enseignement doctoral, le vieux Mipit était certain d'avoir grandement instruit le père 7 !

Tels étaient donc alors ces gens: de grands enfants nourris de rêves. Et telle était, à chaque jour, à chaque mois, à chaque année, la kyrielle des fadaises que le missionnaire subissait.

Le développement des idées se ressentait de l'indigence et n'était pas mieux que néant.

Comment les Cris pouvaient-ils être des philosophes ou des artistes ? Il leur fallait, au jour le jour, chercher une proie fugitive dans les forêts ou sous les eaux. Des poissons, des oiseaux, des bêtes leur fournissaient nourriture, habits, armes, et logement ! Ils ne pouvaient thésauriser: quand le gibier disparaissait et les forçait à émigrer, ils devaient transporter leurs biens dans une frêle embarcation où l'espace manquait pour tout. En cette lutte âpre pour la vie, il ne restait aucun loisir pour l'hygiène, l'étude, les arts.

La félicité de ces peuples consistait en des boucheries; ils n'avaient guère qu'un idéal: parvenir à se rassasier !

Quand les caribous, par milliers, descendaient des terres stériles, la tuerie était colossale: la viande s'étalait partout, sous les rayons d'un soleil chaud ou à la fumée d'un foyer; en séchant ainsi peu à peu, elle devenait incorruptible. Les femmes pilaient ces jambons avec des meules de pierres plates, les faisaient bouillir dans la graisse, les transformaient en piinikan conservé dans des sacs de peau pour les jours mauvais à venir.

Le menu ordinaire des Cris comprenait différents poissons, souvent d'une fraîcheur douteuse. La venaison était plus rare. Quand le chasseur rentrait bredouille, l'on sacrifiait la viande fumée, ou bien encore, le piniikan. Et si la guigne continuait, si le fusil ne tuait rien et si les filets restaient vides, la famine régnait au camp et l'on se couchait sans souper, rêvant d'un meilleur lendemain. Mais les mamans reposaient-elles quand elles entendaient leurs marmots pleurer et crier sans relâche parce qu'ils n'avaient rien à manger 8 ?

Le missionnaire, lui aussi, doit se contenter de ces mets qui, en soi, sont peu alléchants. Mais avec l'aide de la grâce, il vient à s'y habituer. Il prévoit mieux que ses ouailles et amasse quelques provisions de légumes, de thé, de farine, de sucre, de lard fumé, qui serviront, dans la disette, à nourrir la tribu entière.

Quand les fidèles n'ont plus de vivres, il faut bien leur venir en aide; par charité évidemment, mais aussi par apostolat, car ils devraient s'enfuir au loin pour y chercher leur subsistance et la chapelle resterait vide. Le prêtre les assiste un peu pour qu'ils demeurent auprès de lui et reçoivent quelque instruction. Ils viennent donc, chacun leur tour, pour quémander à qui mieux mieux. Tantôt ils veulent de la farine — apisis pakkwesigan — pour se cuisiner un ragoût; tantôt c'est du sel qu'ils désirent — apisis siwittagan — ou surtout, c'est un peu de thé; car sans thé, tout comme sans tabac, les Cris préféreraient mourir 9 . Ainsi, comme les oiseaux de l'air, ils vivotent au jour le jour, attendant une meilleure veine 10 .

Lorsqu'il arrive, heureux hasard, que l'abondance règne au village ou qu'une noce s'y célèbre, on bamboche joyeusement, quitte à jeûner les jours suivants.

Au Pélican, le père Ovide prit part, une fois, à un gala. Il célébra le mariage, ayant dispensé des trois bans, de parenté, d'affinité, peut-être d'autre chose encore. Puis il assista au festin.

Tout fut superbe, car il faut dire que l'hôte n'était pas simple Indien, mais un Métis de la noblesse. Ainsi, à la place d'un sac, mis sur le plancher raboteux, on se servit d'une vraie table recouverte d'une nappe blanche. Au lieu de s'accroupir par terre, près de la chaudière de viande dans laquelle on plonge ses doigts, on put s'installer sur des bancs et devant d'honnêtes couverts, avec cuillers, couteaux, fourchettes. Le menu y fut plantureux; une outarde cuite à l'étouffée, des canards bouillis dans de l'eau, de la « banique », du thé, du sucre, du sirop de sève de bouleau, des poudingues et des confitures .. .

Le missionnaire trôna au centre et servit chacun des convives. A sa gauche siégèrent les notables; à sa droite, les nouveaux époux. L'on attendit pour commencer que tous aient reçu leur portion. On changea d'assiette à chaque plat ...

Après une première tablée pour la seule aristocratie, suivit une autre de « haut peuple s; une troisième de « moyen peuple ; une quatrième de « bas peuple ; une dernière de « gens de rien » ... C'est dire que les villageois s'empiffrèrent tous gratuitement.

Quand le festoiement fut fini, le soir tombait autour du lac. Les réjouissances commencèrent. Un des violoneux du village en promenant son vieil archet sur les deux cordes du crin crin, créa la musique entraînante: zing, zing, zing, zing, boum, boum, boum, boum ... !

On fit plus de bruit que de mal ! Et la sauterie fut modeste .. . Les danseurs ne se touchaient point et les hommes étaient seuls souvent. Et c'est une chose si rare qu'une soirée au Pélican !

Pauvres malheureux qui s'amusent pour oublier leur tristevie !

Et tandis que la ritournelle s'éternise sur le violon et que menuets et quadrilles se multiplient dans la nuit calme, l'Oblat médite en sa cellule.

Il songe au bonheur d'un moment qui ravit ces infortunés; il se rappelle les joies pures des veillées, à Sainte-Marguerite ... Mais pour cent ans de ces plaisirs il ne donnerait pas un seul jour, vécu dans sa froide chambrette, sous le même toit que le Seigneur 11

Références
1 ID., Privatim, 15 mars 1889.
2 ID., Privatim, 15 mars 1889.
3 ID., Privatim, 15 mars 1889.
4 ID., Voix du jeune missionnaire, 14 juillet 1890.
5 ID., ibid.
6-ID., ibid., 31 juillet 1890.
7 ID., Echo du Cumberland, 11 juin 1890.
8 ID., Voix du jeune missionnaire, 23 juillet 1890.
9- ID., Echo de Pakitawagan, 2 octobre 1889. Copie manuscrite.
10 -ID., Lettre à son père, Cumberland, 20 mai 1888. PAUVRE MALHEUREUX 49
1 1- ID., Journal, 15 mai 1888.

CHAPITRE VI

Solitude

Me voilà de nouveau dans ma petite mission du. Cumberland, au milieu d'une solitude complète 1.

Mgr CHARLEBOIS.

La solitude n'est pas toujours l'isolement d'un ermitage. Être seul, c'est être en exil, au milieu d'un peuple étranger. On est seul au sein d'une foule si l'on n'y compte aucun ami. On est seul lorsqu'on n'a personne à qui confier ses secrets, à qui parler du temps passé, du présent et de ses épreuves, du futur et de ses espoirs !

La véritable solitude n'est pas celle du corps, mais du coeur.

Pendant seize ans, le père Ovide fut ainsi seul au Cumberland. Il fut fréquemment isolé pendant les jours et les semaines où nul vivant n'entrait chez lui. Il n'était pas moins solitaire quand les Indiens le visitaient, parlant toujours de pauvreté, de chasse, de pêche et de voyages, de famine et de nudité, jetant leur paquet de misères sur le coeur triste de l'Oblat, doublant l'horreur de son exil !

Le père Charlebois fut donc seul dès son arrivée au Nord- Ouest. Il aurait dû, normalement, accompagner le père Bonnald à la mission de Sainte-Gertrude pour s'y habituer aux Cris et y apprendre leur langage. Mais il resta au Cumberland, car les catholiques y craignaient de mourir sans l'aide d'un prêtre, sans le secours des sacrements 2 .

Fini donc, le beau temps passé: Sainte-Marguerite, L'Assomption, le bonheur du scolasticat ! Nul confident, pas même un livre, afin d'élever son esprit, pour ennoblir sa vie « humaine », pour rester « savant », « vertueux » ! Et ce n'est pas chose facile que de rester « civilisé » ! Un vieil habitué du Nord a averti le jeune apôtre que tous, là-bas, bon gré mal gré, deviennent plus ou moins « sauvages »; s'il fait exception à la règle, il sera la « merveille » du Nord 3 !

C'est donc cela, la solitude. C'est un supplice quotidien qui force à lutter contre soi, contre les lieux, contre les gens, contre tout, sauf contre Dieu.

Si, tout au moins, l'on pouvait voir le résultat de ses labeurs, le bien qu'on fait à ses fidèles ! Mais non, on se donne tout entier, et cela, semble-t-il, pour rien. Le réconfort du missionnaire, c'est de se rendre témoignage qu'il a accompli son devoir et que le ciel n'exige pas plus 4 .

L'Oblat avait rêvé, jadis, devenir un martyr vivant. Voilà tous ses voeux exaucés. C'est par la solitude, croit-il, que Dieu veut le martyriser 5 . Il explique à l'un de ses frères comment c'est triste d'être seul: le coeur est comme sous un pressoir; on mange, on dort et on travaille, mais on ne sait pour quelle raison, l'esprit reste lourd, mal à l'aise. Il faut réagir constamment comme pour chasser une tentation et comme pour retenir des pleurs 6 .

Quand, au dehors, les nues d'automne déversent les neiges ou les pluies; quand il fait froid, quand l'ennui gronde, les souvenirs montent du coeur, ouvrant la fontaine des larmes; l'exilé ne les refoule pas: « C'est sans doute faiblesse de ma part; mais ... c'est plus fort que moi 7 », dit-il. Il ne croit pas être coupable, car s'il reste attaché aux siens, c'est uniquement en Jésus-Christ. Et pour redevenir serein, il n'a qu'à songer à l'autel où il sacrifiera, dès l'aube, le Dieu fort qui sait consoler ...

Oh ! qu'il désirerait alors la sympathie d'une âme chère ! Qu'il souhaiterait, au lieu d'écrire, pouvoir causer intimement ! Tenez ! dit-il à son cadet, il y a un banc près de moi; que n'y êtes-vous pas assis 8 !

Mais non, quittons « ces vains désirs et contentons-nous de la plume », pour dire aux amis d'autrefois que nous pensons toujours à eux 9 .

Quelquefois, le missionnaire, se distrayant de l'oraison, tourne sa pensée vers sa patrie. Alors, jaillissent doucement, des larmes qui font « du bien au coeur »

Au grand jamais, « un Charlebois ne s'est fait l'esclave de l'ennui 11 »; il ne se laisse donc point abattre. Il sait que, partout ici-bas, le jour est quelquefois brillant, mais le plus souvent nuageux. Il faut accepter l'un et l'autre d'un coeur gai et reconnaissant 12 .

Avec le temps, le père Ovide s'habitue à la solitude. Non pas qu'il s'y plaise, certes non ! Mais parce que son devoir l'y tient. Plus tard, pensant aux premiers mois qu'il vécut au lac Cumberland, il s'étonne d'avoir pu subir tant de peines et tant de tristesses. Il oublie cela maintenant comme on oublie un cauchemar 13 .

Cependant, dès qu'il sait le cris, il s'attache à son ministère: il peut prêcher, faire du bien 14 . Mais la solitude reste amère.

Lorsque, parfois, le père Bonnald vient faire une brève visite, c'est avec un bonheur d'enfant que notre abandonné l'accueille. À son départ, l'isolement revient assombrir la maison; et le coeur éclate en sanglots. Mais dans la petite chapelle, l'Oblat fait tôt son sacrifice, parce que les larmes qu'il y verse ont plus de douceur que le miel 15 .

Maintes fois, pendant de longs jours, le vent seul pénètre chez lui, menaçant de tout emporter et le glaçant jusqu'à la moelle 16 . L 'été, c'est la foudre terrible qui secoue le ciel et la terre, effrayant le plus fier courage 17 .

La plupart du temps, le silence envahirait le presbytère, sans le grignotement des souris que dérobent les provisions et font souvent plus de tapage que le « malin » du curé d'Ars 18 ...

Elles causèrent de si grands dégats qu'il fallut leur faire la guerre. Le premier jour, avec ses pièges, le père en fit trépasser douze. Elles demandèrent la paix. Mais il leur ‘fit la sourde oreille, entendant protéger ses droits jusqu'à la victoire totale. A cette fin, il jugea utile de s'assurer un allié en l'unique chat du village. Ce dernier, stratège rusé, fit un carnage sans merci. Mais, hélas ! avant l'armistice, ce brave soldat fut vaincu. Trop fier de ses succès, sans doute, le chat, devenant téméraire, dépassa les murs du jardin; il fut chargé à l'improviste par une meute de chiens errants qui l'étranglèrent en cinq secondes. Les souris rirent dans leur barbe. Mais, par contre, ce fut grand deuil chez le prossesseur du félin; il mit presque un crêpe à sa porte 19 .

Le père Ovide s'aguerrit donc contre les souris ... et l'ennui; il est heureux « on ne peut mieux ». Sans doute, il a ses petites peines, mais c'est ce qui le rend joyeux 20 .

Il vit vraiment le vieux proverbe: Cum quo enim Deus est, numquam minus solus est quam cum solus est 21 . Dans son plus sombre isolement, il n'est jamais seul en effet, car le Maître est là sur l'autel. Lorsque le coeur est oppressé, il suffit d'un regard au ciel, de la vision du tabernacle pour sécher aussitôt les yeux 22 .

Est-il un bonheur plus suave que de pleurer de cette manière auprès du Sauveur dans l'hostie 23 ? Pleurer avec Dieu et pour Dieu, c'est le « paradis » sur la terre 24 , « le plus grand bonheur ici-bas ». Jésus a pleuré, lui aussi, sachons donc lui offrir nos larmes qu'il saura rendre «délicieuses » en les identifiant aux siennes 25 . Bienheureux seront ceux qui pleurent; c'est une vérité sublime qui se comprend par la pratique bien mieux que par la théorie 26 .

Quand sa mémoire lui rappelle de trop joyeuses souvenances, le père Ovide se blottit dans la plaie du Coeur de Jésus. Sevré de tout plaisir humain, il tourne son âme vers les cieux. Il a beau chercher partout, il ne découvre rien d'aimable sur cette terre de douleur 27 .

Certes, il lui faut de l'héroïsme, un désir réel du martyre pour supporter tant d'isolement !

L'ermite en son désert sauvage, le moine en sa cellule nue, sont solitaires tous les deux, mais ils n'ont qu'eux-mêmes à souf frir. Combien plus dur est l'abandon quand on est seul parmi des hommes étrangers à ses idéals, à ses sentiments, à sa vie; quand, enfin, il faut supporter, en plus de ses propres misères, les afflictions de tout un peuple !

Que peut-il rester, en ce cas, de bonheur ou de joie terrestres ? Aussi, tout bas, le prêtre errant redit le chant du sacrifice:

Tu ne saurais remplir mon âme,

Monde, tes charmes sont trop vains; Pour calmer l'ardeur qui m'enflamme, Il me faut des charmes divins ...

Références
1-ID., Lettre à sa soeur Marie-Louise, s.g.m., Cumberland, 15 novembre 1890. Copie certifiée.
2 ID., Echo du Cumberland, 1" juillet 1888.
3 ID., Voix du jeune missionnaire, 26 octobre 1890. Aussi, ID., Lettre à son frère Guillaume, o.m.i., Cumberland, 3 mars 1888.
4 ID., Privatim, 25 janvier 1891.
5 ID., ibid., 7 mai 1891.
6 ID., ibid., 3 novembre 1890.
7 ID., ibid., 3 octobre 1890. Aussi, ID., Lettre à son père, Cumberland, 20 mai 1888; Io., Privatum, 1 s. 1., s. d. 1.
8 In., Privatim, 22 mai 1892.
9 ID., Lettre à son frère Guillaume, o.m.i., [ s. 1., s.d.
10 ID., Privatim, 2 avril 1890.
11 Io., ibid.
12 ID., Lettre à un frère convers, Le Pas, 13 novembre 1933.
13 In., Echo du Cumberland, 23 octobre 1888.
14 ID., Privatim, 6 octobre 1889.
15 ID., ibid., 12 mars 1889.
16 ID., Echo du Cumberland, 31 janvier 1890.
17 ID., Lettre à son frère Charles, o.m.i., Lac-Pélican, 21 juillet 1901.
18 1D ID., Journal, Lac-Pélican, 8 août 1888.
19 ID., Lettre à son frère Guillaume, o.m.i., Cumberland, 3 mars 1888.
20 ID., Lettre à sa soeur Armantine, Lac-Pélican, 14 août 1888.
21 HUGUES LE CHARTREUX, dans Patrologie latine, t. 184, c. 313.
22 M gr O. CHARLEBOIS, o.m.i., Lettre à sa soeur Marie-Louise, s.g.m., Cumberland, 15 novembre 1890. Copie certifiée.
23 ID., Privatim, 27 janvier 1891.
24 ID., Lettre à une nièce, Le Pas, 25 septembre 1925.
25 ID., Lettre à sa soeur Alma, [ s. 1., s. d. 7. Copie certifiée.
26 ID., Lettre à son frère Guillaume, o.m.i., Cumberland, 12 décembre 1887.
27 In ., Privatim, 6 octobre 1889.

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