CHAPITRE XI
Le pas des chiens |
Nous trouvâmes les chemins de plus en plus mauvais. Impossible d'aller plus vite que le pas des chiens 1 .
M g ` CHARLEBOIS.
L'évêque errant erra toujours.
Une partie de son martyre fut de voyager sans répit. Je n'ai pas de chez moi, dit-il, mais je me dis chez moi partout 2 .
Sa principale résidence est, en vérité, le chemin. On l'y trouve en toutes saisons, dans les tempêtes estivales et sous les tourbillons de neige par les froids brûlants de l'hiver.
C'est lui,...
que vingt-trois ans, courbé comme un banni,
Vous avez vu passer, steppes manitobaines,
Roulant son chapelet au fond de ses mitaines,
Trouant la neige ainsi, de Saint-Pierre à Le Pas,
Cependant que Là-Haut, quelqu'un comptait ses pas 3 ...
Le père Ovide subit très tôt le poids des courses hiémales; la bise qui cingle le visage; le pas des chiens qu'il faut conduire; la tension des nerfs dans les jambes, après des milles à la raquette; l es repas avalés en hâte auprès d'un feu de branches sèches qui n'empêche pas de grelotter et le campement de la nuit, « dans la grande maison » du bon Dieu !
Coucher au dehors, dans la neige ! Comme il redoutait ce tourment, lorsque, après son premier Noël, il lui fallut se mettre en route pour aller au lac Pélican. Il avait dû se rassurer en pensant qu'il n'en mourrait point, puisque tant d'autres le faisaient. Et par surcroît, le père Bonnald lui avait donné, tout exprès, une couverture de peaux de lièvres dont on lui vantait le confort. C'est tellement chaud, disait-on, que si on en couvre une chaudière, l'eau se met à bouillir dedans; « ce n'est pas de foi, cependant, pas même de fade Proxima ». Heureusement qu'on exagérait, car il aurait craint, disait-il, que ses pieds se changent en rôtis.
Muni de cette couverture, il partit donc pour Sainte-Gertrude. La première nuit, il ne goûta que quelques heures de repos; la deuxième ne fut pas meilleure: le froid était si excessif que les Indiens lui affirmaient n'en avoir point vu de pareil. Le petit Cyrille avouait, d'une manière bien naïve, qu'il faisait « flète » jusqu'à son « tieur »
Le froid brûlait, littéralement; il fallait, pour se soulager, se mettre quasiment au feu; et l'on ne pouvait distinguer lequel était le plus intense, du foyer lui-même ou du gel ! La barbe se couvrait de glaçons à un pas du brasier géant ...
Ce n'était guère encourageant de se préparer à dormir. Malgré les précautions sans fin que le père prit pour se nicher, il ne put s'assoupir longtemps; il s'éveilla après une heure, glacé, tremblant de tous ses membres. Il avait beau s'envelopper, le froid le pénétrait partout; tellement qu'il pria un des guides de raviver la braise éparse. La chaleur le remit un peu, mais les frissons reprirent vite; il aurait dû, pour ne pas geler, se coucher au milieu des flammes.
La nuit quasi interminable s'écoula sans qu'il fermât l'oeil. Il n'était pas seul à souffrir: un des Indiens, auprès de lui, se morfondait, claquait des dents; les autres, installés deux ensemble se réchauffaient mutuellement et avaient l'air de reposer.
On se leva dès les deux heures. Une flambée « de première classe » ramena les pieds engourdis. On prit un peu de nourriture avant de se remettre en route sous les rayons de la pleine lune qui illuminait les sentiers. Le père monta dans la carriole où on l'enveloppa soigneusement.
Les Indiens, qui suivaient les traînes, couraient et se frappaient les mains. « Ho ho ! mistahi kissinaw I Oh I oh ! il fait froid », criaient-ils. Ils s'arrêtèrent fréquemment pour faire du feu et se chauffer. Vers trois heures de l'après-midi, on atteignit une cabane où l'on demeura toute la nuit, car on appréhendait les transes d'une autre glaciale insomnie 4 .
Un des soucis les plus vexants, en ces expéditions d'hiver, est souvent l'incurie des guides. Ainsi, un matin de janvier, le père était prêt à partir lorsque le conducteur choisi renonça à faire le voyage. Il fallut donc prendre un jeune homme, maladroit, désobéissant et sans expérience aucune.
De l'aurore jusqu'à la nuit, l'Oblat dut marcher sans arrêt. Il était à quinze milles du terme lorsque ses jambes épuisées lui refusèrent tout service. Impossible de s'arrêter, car il n'avait rien à manger. Un Cris le rejoignit, par chance, avec un traîneau et trois chiens; il invita le missionnaire à y monter quelques instants. Le père ne se fit pas prier et put parcourir sans fatigue, malgré le froid qui le glaçait, une bonne distance sur un lac.
En arrivant à la forêt, quand il tenta de se lever pour descendre de la voiture, ses jambes, aussi roides que des perches, le firent gémir douloureusement. Il ne pouvait faire un seul pas. Il attendit donc son Indien afin de s'asseoir dans la traîne. Au lieu de se sentir ému, l'autre l'injuria, disant:
Tu le fais exprès pour souffrir, pourquoi ne fais-tu qu'embarquer!
C'est la gratitude que le prêtre doit souvent attendre des Cris ! Ils s'est dévoué sans réserve, il a souffert pour les aider: c'est ainsi qu'on le récompense, en le traitant comme un esclave ! On peut alors s'imaginer ce qu'il ressent au fond du coeur et de quelle force il a besoin pour se résigner avec foi !
Même quand le temps est magnifique et son compagnon exercé, le missionnaire n'est pas toujours assuré d'une course agréable.
Une fois, autour de la mi-mars, son attelage était rapide et son guide, Benjamin Dorion, était un homme de confiance. Il Voulait amener aussi, pour tracer la route à ses chiens, un garçon qu'il gardait chez lui. Mais ce dernier, trop paresseux, prétendit avoir mal aux pieds. C'était un mensonge flagrant, puisque dès le départ de la traîne, il courait partout au village. Il ne restait donc qu'un seul aide, ce qui est assez d'ordinaire lorsque la route est bien tracée; mais quand il vente, il faut deux hommes: l'un qui précède, traçant la voie, l'autre qui suit, menant les bêtes.
Or, il fit mauvais cette fois-là. C'est à croire qu'un décret du ciel ait voulu qu'en tous ses voyages l'Oblat affrontât des tempêtes et eût toujours le vent debout. Les bourrasques furent effrayantes: avant de partir, en partant, une fois rendu, en revenant ...
Lorsqu'on quitta le Cumberland, la neige emplissait les sentiers; l'aquilon soufflait; il « poudrait ». Les chiens ne trouvaient pas la voie; l'Oblat dut chausser ses raquettes et fouler le chemin pour eux. En peu de temps, il ressentit la douloureuse tension des nerfs propre à ces marches épuisantes; mais il continua sans broncher, en pensant à diverses choses pour se distraire de sa douleur.
Vers les six heures et demie du soir, on arriva à un campement. L'Oblat était à demi-mort et ses jambes ne le portaient plus. Il aurait pu dormir longtemps, malgré la rudesse du plancher °. Mais il fit d'abord sa prière, puis récita tout son office; il tenait beaucoup à le dire quoiqu'il n'y fût pas obligé, car le lendemain était la fête du grand apôtre de l'Irlande dont il désirait le secours.
Il éteignit tard sa chandelle et, dès trois heures du matin, se prépara à repartir. Ses jambes étaient raides comme des cannes, mais il dut courir fréquemment, faisant, malgré lui, « mille grimaces » chaque fois qu'il mettait pied à terre pour laisser reposer ses bêtes.
Il ne déjeûna qu'à onze heures, car il se trouvait sur un lac et devait atteindre la terre pour pouvoir allumer un feu. Enfin, dans un îlot, au large, il put se préparer du thé.
Ses peines n'étaient pas finies. Aucune piste ne paraissait; il fut constamment obligé de trottiner devant les chiens. Finalement, il s'arrêta, car ses jambes, raconte-t-il, étaient tombées « sans connaissance » et refusaient d'aller plus loin. Le guide passa donc le premier et le père conduisit la traîne, ce qui lui permit quelquefois de se faire « carrioler » un peu. Mais il aurait fallu l'entendre, essayant d'imiter les Cris afin d'exciter son atteage ! Sa meilleure chance de succès était la menace du bâton.
La température était belle; mais trop chaude pour voyager. Le soleil grillait la figure; la neige s'amassait sous la traîne, épuisant les pauvres coursiers. Il fallait aller si lentement qu'il était tout près de quatre heures lorsqu'on atteignit Le Pas.
Après dîner, le missionnaire réunit tous ses catholiques, dit le chapelet en langue indienne et fait chanter quelques cantiques; puis il catéchise et confesse. Il finit par son bréviaire et ne se couche qu'à minuit. Sa tête le fait beaucoup souffrir, mais il est tellement épuisé que le sommeil ne tarde pas. À cinq heures, il allume le feu, dit sa prière, prépare l'autel, entend de nouvelles confessions. À neuf heures, il chante la messe et donne un long sermon en cris: confortablement accoudés les Métis le mangent des yeux.
Son ministère terminé, le missionnaire reprend la route pour revenir au Cumberland. Au cours de la seconde journée, la neige tombe à gros flocons; puis le vent emplit les sentiers. Le père Ovide, qui mène les chiens, s'assied un instant dans la, traîne et s'enfouit sous la couverture pour se protéger le visage.
Soudain, un bruit confus le frappe: vite, il regarde et s'aperçoit que l'attelage, perdant la piste, l'amène au-dessus d'un rapide. Déjà la glace cède sous les bêtes; elles enfoncent peu à peu dans l'eau et n'obéissent plus à ses ordres.
Il appelle son compagnon qui, par bonheur, entend ses cris et court vers lui de toutes ses forces.
Ne « grouillez » pas un poil, mon père !
Monté sur ses larges raquettes, l'Indien s'approche prudemment, prend le collier des animaux et les arrache l'un après l'autre; il retire enfin la voiture, sauvant l'Oblat d'une mort atroce.
Ce dernier rend grâce à la Vierge de l'avoir si bien protégé; car un seul instant de retard l'aurait forcé à hiverner sous les glaçons de la rivière ...
Et ce n'est pas encore assez. En arrivant sur un grand lac, un ouragan s'y déchaîna avec une violence effarante. Le père n'avait rien vu de tel: tous les enfers se souvelaient ! On ne voyait rien à dix pas. Les chiens ne voulaient plus marcher. Les rafales soufflaient dans la face et pénétraient sous les habits. Il fallut rentrer dans les bois jusqu'à ce que le calme vînt 7 .
Ce sont là des mésaventures que le père Ovide subit pendant les courses hivernales.
Il faudrait ajouter encore la privation de nourriture. Dans un voyage en traîne à cheval chez les païens de la Montagne , le sac à vivres s'égara. Pour se trouver de quoi dîner, il dut demander à la bête de partager sa « portion d'orge ».
Tout va pour le mieux quelquefois: les provisions sont suffisantes; les chiens sont lestes et vigoureux; les guides alertes; le temps, serein; et pour mettre un comble au confort, on trouve une loge pour coucher. Eh bien ! il faudra voir pourtant si tout ira bien jusqu'au bout ...
Précisément, le père Ovide campa, un soir dans une hutte où plusieurs voyageurs s'étaient joints à la maisonnée. Quand vint le moment de dormir, les hôtes se rangèrent sur le sol comme des sardines en conserve; mais trois personnes restaient debout. On eut beau combiner les places, impossible de les caser ! Il fut finalement décidé d'éteindre le feu du foyer pour qu'elles puissent y passer la nuit 9 !
Au sein de toutes ces misères, le père Charlebois vit content.
Quand il s'élance, raquettes aux pieds, sous la bise, la neige, le froid, il s'encourage à la pensée des Cris indigents qui l'appellent; son souvenir s'envole au loin et il chantonne des cantiques qui le consolent du vieux temps; son esprit monte vers le ciel en une prière à Marie.
Dans les sentiers du Keewatin, il va, errant, le coeur en fête, car en suivant « le pas des chiens », il peut égrener des Avé ...
Références
1 M s ` O. CHARLEBOIS, o.m.i., Echo du Cumberland, 10 février 1890.
2 ID., Lettre à Mme J. Saint-Denis, Cumberland, 16 novembre 1900.
3 E. NADEAU, Toujours Lui, dans J.-M. PÉNARD, o.m.i., M g ' Charlebois, Notes et souvenirs, p. 221.
4 M" O. CHARLEBOIS, o.m.i., Lettre à son frère Guillaume, o.m.i., Lac- Pélican, 31 décembre 1887.
5 ID., Privatim, 27 janvier 1891. LE PAS DES CHIENS 97
6 ID., Lettre à son père, A bord du North-West, 12 juin 1890. Copie certifiée.
7-ID., Journal, 22 mars 1888
8 In ., Voix du jeune missionnaire, 18 février 1896.
9 In ., ibid., 9 février 1900.
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CHAPITRE XII
Au Grand-Rapide |

Quand le père Charlebois promet d'être à telle place à tel temps, il tient ordinairement sa parole; il faut donc que je sois au Grand-Rapide samedi 1 .
M g ' CHARLEBOIS
Cumberland, Le Pas, Grand-Rapide sont trois bourgades d'indigènes sises sur la Saskatchewan.
Ce sont, en même temps, trois étapes que l'intrépide évêque errant parcourut, mille fois peut-être, pour évangéliser les Cris.
Essayons de le suivre un peu dans cette quête rude des âmes.
On est au soir du deux décembre; il est six heures au Cumberland. Le père doit partir à l'aurore; son attirail est préparé: une couverture de peaux de lièvres, une hache pour couper du bois, du poisson gelé pour les chiens, la nourriture de deux personnes.
Le missionnaire se dispose à réciter son bréviaire lorsqu'un Métis se présente. C'est son compagnon du lendemain:
Je ne puis aller avec toi, dit-il à l'apôtre ébahi. Je m'en vais au Fort-à-la-Corne; on me promet pour ce voyage un meilleur paiement que le tien.
Le père a beau lui expliquer qu'il est lié par un contrat, qu'il a même empoché d'avance une partie de son salaire, c'est inutile, il n'entend rien et il sort aussitôt, l'ingrat, se faisant fi de tous les services qui lui furent rendus tant de fois.
L'Oblat n'a plus de conducteur; mais il doit à tout prix partir, car il est attendu là-bas. Le démon lui souffle à Forade renoncer à ce projet: on est si bien auprès du feu; il fait si froid dans la forêt ... Mais quand le père Charlebois a promis d'être à un endroit, il tient ordinairement parole !
Et pour remplacer ce sans-coeur il sort dans la nuit déjà noire. Il frappe ça et là au village, demandant un homme et des chiens. Il trouve enfin ce qu'il lui faut, recommence à lire ses heures et se met au lit vers minuit. Dès trois heures, il monte à l'autel, suppliant la victime divine de bénir son pèlerinage ... Deux heures plus tard il est en route, conduisant lui- même le traîneau.
Les bêtes sont assez vigoureuses à la condition qu'il épuise tout son répertoire de gros mots:
Marche, mauvais chien !
Chien bon à rien !
C'est un chapelet « sans indulgences » qui a cependant son mérite; car c'est une tâche essoufflante de le répéter tout le jour; la gorge en devient irritée et les poumons demandent grâce !
Le père Ovide franchit quinze lieues et s'arrête, le soir, sur une île. Quelques minutes lui suffisent pour préparer une chambre, un lit, et pour se bâtir un foyer. Il mange un peu, il « boit le thé », il fait la prière en commun et puis il se couche aussitôt, admirant le feu qui pétille en lançant devers les étoiles des myriades d'étincelles pareilles à des feux-follets. Enfin, il s'endort lourdement, tout en poursuivant dans ses rêves les litanies de la journée:
Marche, mauvais chien ! Chien bon à rien !
Il n'est pas facile, le matin, de se remettre en route. « Les jambes refusent de se plier », les reins sont trop endoloris pour porter le reste du corps: les bras seuls, servant de levier, peuvent mouvoir la pauvre carcasse. Il semble impossible d'abord de se lever et de marcher; mais si l'on essaie de se vaincre, les jointures viennent à s'assouplir, permettant même de courir et de réciter de nouveau le chapelet sans indulgences 2 ...
Une fois, au mois de février, le père Charlebois et ses guides avaient choisi un « raccourci » qui devait aboutir au Pas. Mais comme il arrive souvent, ce « raccourci » était plus long et beaucoup plus impraticable que le chemin accoutumé; si bien qu'au coucher du soleil, il leur restait vingt milles à faire.
Le père était à bout de forces et les chiens l'étaient plus encore de sorte qu'il les dépassa vite. Il marcha, pour se réchauffer, jusqu'à ce que l'obscurité le surprît dans un « portage », sous une frondaison touffue. Les branches et les troncs renversés le faisaient plonger dans la neige. Et pour accroître son effroi, des perdrix se levaient soudain, rompant le silence macabre et réveillant tous les échos.
L'Oblat égrenait son rosaire dans ses mitaines de peau d'ours.
À l'issue du « portage », il attendit ses compagnons. Une heure longue et lourde passa sans aucun bruit dans le sentier. Il se demanda, anxieux, s'ils n'étaient pas campés déjà à cause de leurs chiens épuisés ...
Afin de chasser le frisson, le père dut reprendre sa marche. Retournerait-il en arrière, pour éprouver la même angoisse, la même impression sépulcrale dans les sous-bois déserts et sombres ?
Ou bien avancerait-il encore, risquant de s'égarer peut - être ?
Il décida d'aller plus loin, croyant pouvoir suivre des traces. Bientôt, n'aperçevant rien, il s'effraya d'une nuitée sans aucun feu, sans couverture, dehors sous le froid meurtrier ...
Il invoqua son ange gardien et fonça encore en avant. Au bout de cinq ou six minutes, il entrevit une lumière perçant à travers les sapins.
C'était une hutte indienne, pauvre, mais riche en un tel cas ! Les occupants furent stupéfaits de voir un « hommede la-prière » entrer chez eux à pareille heure; ils n'osaient en croire leurs yeux. Ils « touchèrent » sa main avec crainte, comme s'il eût été un fantôme.
L'Oblat leur dit son aventure; il fut rassuré lorsqu'il sut que le sentier passait tout près et qu'on y entendrait les guides.
En reposant au coin du feu, il remarqua leur indigence. Ils étaient huit dans la cabane: le père, la mère, et six enfants; les trois plus grands étaient vêtus de vieux habits tout en lambeaux; les autres portaient une chemise qui les couvrait jusqu'à la taille. Malgré leur demi-nudité, ils s'exposaient dehors au vent.
Ils se mirent alors à manger d'un mets unique et insipide: du brochet bouilli dans de l'eau. Comme ils l'avalaient avidement, le missionnaire leur demanda s'ils aimaient beaucoup ce poisson.
Oui, dit l'un d'eux, surtout ce soir: nous n'avions rien depuis hier.
Pour faire comprendre parfaitement qu'ils n'étaient pas seuls à jeûner, il ajouta, en commentaire:
Les Cris sont maigres cet hiver ...
Et il disait vrai, le pauvre homme: leur maigreur était effrayante.
La conversation s'allongeait lorsqu'un aboiement retentit. Les guides, excitant leur attelage dans le fameux bois aux perdrix, arrivaient, inquiet du père. Ils reprirent la route tous trois et entrèrent au Pas à dix heures. Leurs jambes, leurs reins et tout leur corps auraient choisi un lit de plume de préférence au plancher dur; ils protestèrent le lendemain 3 .
En atteignant le lac des Cèdres, la misère recommenca. Le père Ovide campa, un soir, sur un îlot, près du rivage. Au temps du réveil, le matin, en soulevant sa couverture, il reçut, en plein dans la face, un paquet de neige mouvante: le vent faisait rage à l'entour. Sous le couvert de la forêt, ce n'était pas trop terrifiant et le voyageur repartit.
Mais une fois parvenu au large, quelle rafale, quelle « poudrerie » ! Il ne voyait rien devant lui et pouvait à peine avancer.
Faire vingt-cinq milles dans la tourmente n'était peut-être pas prudent; mais l'Oblat priait sa « bonne Mère »; il savait qu'il réussirait.
Il marcha donc pendant six heures sans voir ni le ciel ni la terre. Les tourbillons étaient si denses qu'ils obscurcissaient le soleil. Il faisait noir comme la nuit. Errant ça et là sur la glace, le missionnaire trouva une île où il put restaurer ses forces et renouveler son courage avant de repartir.
En traversant ce lac immense, le père Ovide campait souvent sur une île où vivaient des Cris. C'est là que, pour la première fois, il vit une maman indienne manger les poux de son enfant avec autant de diligence qu'une poule picorant du grain ...
C'est au lac des Cèdres également que l'apôtre coucha, un soir, dans la maison d'un protestant ayant deux femmes, beaucoup d'enfants, mais pas du tout de nourriture; il n'y avait pas de fenêtre; le plancher des branches de sapin éparpillées sur le sol nu fourmillait de milliards de poux. Le père était reparti tôt, mais non sans garder avec lui un ramassis de la vermine 4 .
Le dernier camp où l'on s'arrête avant d'atteindre Grand- Rapide est la masure d'Oskanastut. C'est un vieux bavard d'infidèle que tous appellent leur grand-père. Il est bon pour le missionnaire auquel il fait part largement de son poisson et de ses poux; il donne ceux-ci par légions !
Il a aussi de bonnes oreilles quand il écoute des nouvelles, mais aussitôt qu'on parle de religion, il devient aussi sourd qu'un pot et ne comprend plus rien du tout 5 .
C'est là que le père Charlebois décida de camper. Sa montre marquait alors sept heures. Tous ronflaient déjà dans la hutte. Ils se levèrent à son entrée; il fallut donc « toucher » leur main en disant, à la mode crise:
Watchié ! Watchié I Bonjour, grand-père !
Watchié ! Watchié ! Bonjour, grand-mère !
Bonjour, mon cousin, ma cousine 1!
On lui fait place auprès du feu; le grand-père attise la flamme tout en racontant des nouvelles et il fait bouillir en même temps un morceau choisi d'esturgeon.
Et tandis que le prêtre mange, le vieux s'asseoit auprès de lui:
Allons ! mon petit-fils, dit-il, je t'ai rapporté mes nouvelles; c'est à ton tour de me conter ce qui s'est passé par chez vous et de l'autre côté des mers, car tu as lu les journaux, toi. Se baton encore par là-bas ?
Et la femme du « grand-bourgeois » il veut dire la reine Victoria est-ce qu'elle est encore en vie ?
Il fallut donc le satisfaire et la corvée finit très tard. Le vieux assaille alors le guide:
À présent, tu vas me parler de mes amis du Cumberland:
« La-Patte-d'Ours », « Le-Chapeau-Pointu », « La-Peau-de-Chien », « La-Perdrix-Blanche », « L'Ours-Gris », « Celui-qui-porte-une-Plume »
Quand le père Ovide s'endormit, le grand-père questionnait toujours.
De la maison d'Oskanastut, on se rend vite au Grand- Rapide où le père possède un logis pour réunir les catholiques, y dire la messe et la prière. Mais il doit prendre ses repas chez McLean, le commis du fort, qui le reçoit avec bonté. Le missionnaire l'aime comme un frère et le revoit avec bonheur 6 .
Le terme du voyage est atteint: c'est l'apostolat qui commence. Après quelques jours en ce lieu, l'Oblat revient au Cumberland.
Il revoit son Oskanastut, le lac des Cèdres et le Pas. Pendant cinq ou six jours encore, il crie la litanie fameuse:
Marche, mauvais chien ! Chien bon à rien !
Références
1 Mgr O. CHARLEBOIS, o.m.i., Voix du jeune missionnaire, 18 février 1896.
2 ID., ibid.
3 ID., Echo du Cumberland, 10 février 1890.
4 ID., Journal, février 1889.
5 ID., Lettre à son frère Charles, o.m.i., Cumberland, 18 décembre 1896.
6 In., Voix du jeune missionnaire, 18 février 1896. |
CHAPITRE XIII
Dans le canot |
Priez bien pour moi, afin que je reste toujours dans le canot et que je n'aille pas voir le fond des lacs ou des rivières 1 .
Mer CHARLEBOIS.
Lorsque le souffle du printemps liquéfie la neige et les glaces, le missionnaire, d'un oeil joyeux, caresse les ondes toutes neuves où l'aviron fera siller les batelets prompts et légers. Finis les longs itinéraires au pas des chiens exténués ! Finis les campements sous bois !
Partout, la nature ressuscite. Les ours grognards sortent de terre. Les rainettes chantent dans l'eau. Dans l'air, les cygnes immaculés voltigent en nuées floconneuses, et les mouettes nonchalantes planent autour des rochers nus où se réchauffe leur couvée.
L'Oblat se surprend à rêver aux jours printaniers d'autrefois, sous le ciel pur des Laurentides: les « fêtes aux sucres », « à la cabane », quand la sève coule des érables; les vacances à Mani waki, et le bruit cadencé des rames accompagné de voix sonores chantant les refrains du terroir 2 .
Aujourd'hui, les courses sur l'eau n'ont plus ces attraits poétiques; leur charme, hélas ! disparaît vite, après des jours à l'aviron, quand les genoux, les bras, les reins geignent sous la tâche surhumaine 3 . Sans doute, c'est encore préférable aux marches terribles en raquettes; mais ce n'est pas le paradis !
Les eaux sont souvent traîtresses et nul voyage n'est sans dangers. Au point que le père Charlebois considère que c'est un miracle d'échapper à des accidents 4 .
Partout l'on trouve des moustiques, à l'éternelle chansonnette, aux embrassades lancinantes, qui, s'approchant par myriades, poussent à bout les plus patients. Même si l'on tâche de redire: « béni l'auteur des maringouins », on reste tout près de penser, comme naguère le guide cris, que ce n'est pas Dieu qui les fait 5 .
Pendant l'été, le père Ovide voyage de diverses façons: en bateau à vapeur, rarement, sur la rivière Saskatchewan; en grandes barges, quelquefois; mais surtout en canot d'écorce.
Dans le bateau, le missionnaire habite une cabine coquette où trône un beau « lit de monsieur ». C'est trop « chic » pour qu'il soit à l'aise et il se trouve l'air de quelqu'un qui n'a jamais « couché en ville ».
Pour tempérer l'enchantement de naviguer en ce palais, il survient de nombreux ennuis. Ainsi, par un soir du mois de juin, las d'attendre en vain le vaisseau, notre voyageur se coucha. À peine avait-il sommeillé qu'un coup de sifflet retentit. Il saisit vite ses bagages pour se rendre au débarcadère sis sur le rivage opposé.
Il doit franchir une passerelle établie dans un marécage; l'obscurité masquant la voie, il fait un plongeon dans la vase avec sa charge sur le dos. Il s'en tire de peine et de misère et poursuit sa route en courant; mais en foulant la rive humide, il trébuche, sa mallette s'ouvre, le contenu tombe dans la boue I Il ne voit pas même son nez I Enfin, à force de tâtonner, il repêche son bréviaire et quelques objets importants; il doit abandonner le reste, car il entend le capitaine dire aux marins de se hâter I
L'Oblat, sautant dans sa chaloupe, s'épuise à tenir tête au vent; il rame au rebours du courant, et, pour mettre un comble à la fête, une averse s'abat sur lui. Vers le milieu de la rivière, il est complètement fourbu. Et les ordres de l'officier résonnent toujours sur le pont: « Dépêchez-vous I Dépêchez-vous I » Le père craint même que le navire ne vienne renverser sa nacelle à la dérive en plein chenal.
S'abandonnant au fil de l'eau, il accoste enfin au rivage, mais très loin en aval du quai. Là, il recharge son fardeau et court à pleines jambes sur la berge. Il bute contre les cailloux, perd haleine et fait une chute dans la glaise imbibée de pluie. C'est fini, réfléchit-il: je vais donc manquer mon bateau ! II se résigne à sa malchance et recommence à respirer quand il s'aperçoit tout-à-coup que le calme revient à bord.
Le navire ne part qu'au matin !
Une fois rendu dans sa cabine, le père s'endort paisiblement sans autre chose à réparer que ses habits couverts de boue 7 .
Il est rare que notre Oblat voyage en bateau à vapeur; il lui arrive plus souvent de naviguer à bord des barges.
Une barge est un bateau de bois, mesurant quarante pieds sur dix et dont les commerçants se servent pour transporter leurs marchandises à des magasins éloignés. Elle est montée par neuf marins, lesquels, pour ramer en cadence, se dressent et se baissent à chaque coup; la manoeuvre est splendide à voir, mais très dure à exécuter. Quand il fait chaud, dans les rapides, ou contre le vent sur les lacs, les hommes suent comme des galériens. Mais si la brise gonfle les voiles, tous se laissent choir sur les colis et ronflent comme des bienheureux 8 .
Le voyage dans une barge comporte assez peu de périls; en canot d'écorce, au contraire, on est à la merci des flots.
Un jour, venant de Sainte-Gertrude, le père Charlebois éprouva sa première frayeur sur les eaux. Il naviguait dans une rivière où une bise impétueuse soulevait des vagues géantes qui, jaillissant dans la nacelle, obligeaient d'atterrir souvent.
Le moment le plus difficile se présenta dans un rapide où le canot heurta un roc. La carène s'y déchira et, de plus, un puissant remous, en pénétrant par dessus bord, faillit causer la catastrophe. Pourtant, grâce au sang-froid des guides, on put atteindre le rivage avant que la pirogue egfoncât.
Quelle triste journée que celle-là, en des coupe-gorge incessants ! Et qui plus est, à mi-chemin, les deux conducteurs retournèrent, abandonnant leur passager chez un Métis du lac Castor où les Indiens du Cumberland devaient venir le rencontrer.
Il attendit trois jours en vain, grelottant sous sa petite tente. Sa nourriture s'épuisait; le vin de messe allait manquer. Après s'être recommandé au Sacré-Coeur et à Marie, il partit avec le Métis pour sauter, seul avec lui, les rapides de la Maligne.
On passa une journée entière dans la descente du torrent. On n'y toucha pas un rocher malgré les détours du chenal, les récifs, la rapidité, alors qu'un faux coup d'aviron eût fait éventrer la nacelle 9 !
Le père en a connu beaucoup de ces aventures angoissantes ! Mais toujours, le bon Dieu l'aida.
Une fois, sur la Saskatchewan , la vague recouvrit son esquif et le fit sombrer dans l'abîme pendant environ cinq secondes 10 ...
Semblables incidents sont rares, mais par contre, à chaque excursion, on est assuré du supplice qu'au Nord on appelle « por tager »: porter d'un cours d'eau à un autre le canot et sa cargaison. Les « portages » sont de toutes longueurs et diversement espacés. On peut être forcé parfois d'en faire plus de dix en un jour. Ils sont de conditions diverses; les uns sont plats et bien tracés; d'autres, invisibles et montueux.
Celui de Pakitawagan s'étend à travers une forêt de gros troncs d'arbres renversés parmi lesquels le père Ovide perdit « à moitié » sa soutane, sans compter la poêle et la tasse que les conducteurs égarèrent. Un autre « portage » inouï mesure plus de trois milles de long, à travers bois, sans nulle piste, avec de l'eau jusqu'aux genoux. Le père Ovide y a laissé « l'autre moitié » de sa soutane en même temps qu'une malédiction 11 .
Les agréments du canotage sont aussi diminués, souvent, par la pluie et par les orages. Il est arrivé à l'Oblat de s'éveiller dans une flaque d'eau. Son compagnon, tout inondé, la tête en dehors de l'abri, ressemblait à un chat mouillé:
Est-ce que tu dors, demande le père ? L'autre se réveille en disant:
Ki kimiwan, nit'eyitten il vient de pleuvoir, je crois bien !
Il avait dormi, l'heureux homme, malgré le fracas formidable 12 .

Le vocabulaire du Nord comprend un autre terme étrange: l'expression « être dégradé ». Les voyageurs sont « dégradés» quand le vent les immobilise.
Une fois, allant au Grand-Rapide, le père Ovide fut « dégradé » en atteignant le lac des Cèdres.
C'était aux derniers jours de mai. Une tempête interminable souffla de la neige et du froid. Le père deumeura sous sa tente sans pouvoir allumer de feu. Un magasin se trouvait là, mais le « bourgeois » était absent et son épouse fanatique laissa geler le pauvre prêtre pendant trois journées et trois nuits.
Enfin, le vent tombant un peu, l'Oblat tenta la traversée. Bientôt, les bourrasques reprirent et, pour un second triduum, l'échouèrent sur un rocher où ne croissaient que quelques plantes et des arbustes rabougris. Il épuisa sa nourriture et fut obligé de jeûner.
Un poète y eût exulté, ravi d'un tableau féérique: le lac dont la rive lointaine se confond avec le ciel bleu; l'onde écumante dont les crètes s'élèvent en collines neigeuses et s'abaissent en vallons mouvants; les mouette. au vol langoureux; les ravissants pinsons-chanteurs trillant en jolis crescendos !
Mais la muse du père Ovide ne sait pas s'exprimer en vers ! Il s'asseoit donc auprès du feu, lit un bouquin, dit son office et médite sur la nature.
L'immensité du lac des Cèdres symbolise la grandeur de Dieu.
Le vent devient sa toute-puissance.
Les flots déferlant sur la berge représentent les tentations et les attaques infernales.
Les rocs insensibles à la vague sont la fermeté d'un coeur pur, aidé de la grâce divine, que rien ne saurait ébranler.
Parfois, l'esprit du missionnaire s'envole au loin avec les nues, à L'Assomption, à Ottawa, pour jouir de la présence des siens: bonheur que jamais plus, croit-il, il ne connaîtra sur la terre 13 .
Être dégradé, c'est cela !
D'autre part, en ces pays tristes, les gens s'amusent comme des enfants. Leur bonhomie inaltérable met de la joie dans les canots.
Un jour, en traversant un lac, l'Oblat entendit chuchoter:
Sisibissak ! Sisibissak ! des petits canards I des petits canards !
Tue vite, ajouta l'un des guides !
Prenant le fusil en toute hâte, le père, qui n'a pas ses lunettes, vise des points noirs à sa portée ... pendant oiseaux s'enfuient. Il tire deux fois et interroge:
Est-ce que je n'ai rien attrapé ?
Les Cris se pâmèrent de rire ! Cent fois, au moins, dans la journée, ils répétèrent en badinant:
Est-ce que je n'ai rien attrapé ?
Et ils redirent l'aventure à tous les Indiens qu'ils purent voir 14 .
Au cours de ce même voyage, sentent le canot remuer, le père soupçonna un signal. Précisément, un loup-cervier disparaissait dans les sous-bois.
Va à tel endroit, dirent les guides: tu y crieras tant que tu pourras I
Sans y comprendre rien du tout, il s'enfonça dans les fourrés, jetant des clameurs si comiques qu'il riait lui-même aux éclats; un Cris, resté dans le canot, s'en tenait les côtés lui aussi. En entendant un coup de fusil, le père saisit tout le mystère. Il se trouvait sur un îlot; la bête, effrayée par le bruit s'était élancée à la nage et avait été tuée sur le champ.
Pendant longtemps, le misionnaire fit pâmer ses deux compagnons en s'égosillant comme sur l'île 15 .
Ces menus incidents de chasse sont les seuls charmes du voyage, car les lacs y sont uniformes, le pays plat, les arbres laids.
L'unique objet extraordinaire que l'on voyait au Keewatin était matchayis-piwapisk la pierre du mauvais esprit.
C'était un rocher vertical au pied duquel apparassait une image du « vieux Charlot ». Personne n'avait pu l'effacer. Elle était d'un rouge très vif et représentait un squelette, les bras élevés sur la tête, les jambes étendues pour danser. Ses cheveux étaient hérissés; le feu lui sortait de la bouche, du nez, des oreilles et des yeux. Les plus âgés parmi les vieux avaient, dans leur première enfance, entendu dire à leurs parents que la caricature macabre existait depuis des années. Et tous les Indiens assuraient que c'est le démon en personne qui s'était peint sur ce rocher 16 .
Tels sont donc les voyages d'été: en bateau, en barge, en canot.
On s'amuse un peu quelquefois, en chassant ou en badinant. Il y a souvent des « portages »; on est fréquemment « dégradé »; parfois on est pris sous l'orage, on est en danger sur les flots; on a sans cesse des moustiques et l'on souffre infailliblement ...
Le père Ovide n'y tiendrait point, au prix de tout l'or de la terre; mais pour sauver de pauvres âmes il est prêt à errer toujours
Références
1 :NP' O. CHARLEBOIS, o.m.i., Echo du Cumberland, P' juillet 1888.
02 In ., Lettre à son frère Guillaume, o.m.i., Maniwaki, 25 juin 1884
03 ID., Journal, 4 août 1888. Voir aussi, Echo du Cumberland, 11 juin 1890.
04 ID., Voix du jeune missionnaire, 14 juillet 1890.
05 ID., Echo du Cumberland, 5 juin 1889. Voir aussi, Voix du Jeune missionnaire, 23 juillet 1890.
06 ID., Lettre à son père, A bord du North-West, 12 juin 1890. Copie certifiée.
07 ID., Echo du Cumberland, 12 juin 1890.
08 ID., Journal, 22 août 1888.
09 ID., Voix du jeune missionnaire, 26 octobre 1890.
10- ID., ibid., 8 mai 1897.
11 ID., Journal, 22 et 24 juillet 1888.
12 ID., Echo du Cumberland, 17 juillet 1889.
13 Io., Lettre à sa soeur Marie-Louise, s.g.m., En route, 13 juin 1891. Copie certifiée.
14 ID., Journal, 24 juillet 1888.
15 ID., ibid., 29 juillet 1888.
16 ID., Voix du jeune missionnaire, 30 juillet 1890.
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CHAPITRE XIV
Les vagues en furie |

Nous avons failli couler à fond tant les vagues en furie remplissaient malgré nous notre canot 1 .
CHARLEBOIS.
Les morsures du soleil d'été, le gel pénétrant de l'hiver, la neige humide du printemps, la bise et les pluies automnales apportent au voyageur du Nord un lot assuré de souffrances. Mais plus que ces maux transitoires, il craint la menace mortelle toujours présente sous le canot.
Au gré d'un orage subit, d'une fausse manoeuvre, d'un roc latent, un naufrage peut ravir la vie.
L'Oblat allait à Sainte-Gertrude quand un vent furieux l'arrêta sur la rive du lac Pélican. Manquant de vivres comme toujours, il craignait que cette tempête ne le tînt longtemps « dégradé ».
Braverait-il les éléments ?
Ses guides observèrent le flux des vagues hautes et écumantes:
Nous allons tenter l'aventure; Dieu saura bien nous protéger, puisque son prêtre est avec nous.
Après un fervent Sub tuum, ils s'élancèrent sur les flots, malgré les bourrasques terribles, tantôt accélérant leur course pour échapper aux lames énormes, tantôt relevant leur pirogue pour éviter des paquets d'eau, tantôt naviguant en zig-zag afin de parer les écueils. Ils ramaient tous trois en silence, l'attention rivée à la tâche, les muscles tendus par l'effort.
Leur embarcation s'immergeait; enfin, au bout d'une demi- heure, ils atteignirent une île, au large, juste à temps pour ne pas sombrer. Après un instant de repos, ils reprirent leurs avirons pour franchir une deuxième étape. Leurs forces commençaient à baisser et la nuit tombait sur le lac. Ils songeaient à capituler lorsque le vent faiblit un peu; leur vaillance se ranima et la nacelle vola sur l'onde. Deux heures après, un clocheton apparut à l'horizon rouge. Caché au fond du tabernacle, Jésus les avait vu venir; c'est lui qu'ils visitèrent d'abord, le remerciant, du fond du coeur, de sa protection manifeste 2 .
Cent fois, peut-être, le père Ovide fut secouru divinement au milieu de périls de mort !
Nous le trouvons, un jour d'octobre, partant de Saint-Louisde-Langevin pour revenir au Cumberland par la rivière Saskatchewan. Il n'a qu'une barque minuscule, d'une longueur de dix pieds à peine.
A l'heure où le soleil levant diapre de ses ors les arbres que le verglas métamorphose en cascatelles de cristal, l'Oblat s'élance sur les ondes, sous l'oeil inquiet des fermiers qui le regardent avec pitié.
Il est lui-même au gouvernail et fait ramer Jean Canada.
Le soir, il laissa sa chaloupe suivre le fil de la rivière. Soudain, le fracas d'un remous l'avertit d'un danger pressent: il constata, dans la nuit sombre, qu'un rapide puissant l'entraînait. A tout moment, le batelet pouvait se briser en mille miettes sur des rochers affleurant l'eau. Canada tremblait comme une feuille.
L'Oblat parvint, comme par miracle, à se faufiler au rivage pour y camper jusqu'à l'aurore. Ce fut réellement le salut: plus loin se trouvaient des cascades, invisibles dans les ténèbres, où il se serait englouti.
Il reprit, au Fort-à-la-Corne, un canot qu'il y avait mis. Son compagnon garda l'esquif. Le père Ovide descendit seul les rapides parsemés d'écueils. Il en fut d'abord effrayé, mais en reprenant son sang-froid, il put franchir sans s'émouvoir les endroits les plus difficiles. Au bas d'un énorme remous il faillit sombrer cependant. Le vent retourna son canot, le tint en travers du courant dans un torrent vertigineux qui s'engouffrait, tout près de là, entre deux rochers gigantesques. L'Indien, déjà dans les eaux calmes, crut que l'Oblat était perdu et vint en hâte à son secours. Le missionnaire réussit pourtant à doubler les rocs dangereux. Mais il en avait eu assez ! Liant sa pirogue à l'esquif, il fit route avec Canada.
Une pluie glaciale, mêlée de neige, vint s'ajouter à tout le reste. C'était plus ou moins poétique ! Ils n'avaient jamais eu plus froid, pas même dans les courses d'hiver.
Le lac Cumberland était calme. Ils commencèrent la traversée. Mais comme un nuage noirâtre apparaissait à l'horizon:
Qui sait, murmura le jeune homme, si ces nues n'apportent pas d'orage!
Ils avaient hâte d'arriver et dépassèrent la dernière île.
Hélas ! les ondes se ridèrent; la tempête gonfla les vagues; la foudre déchira les cieux. Le guide épuisé avoua qu'il ne contrôlait plus sa barque et qu'il faudrait même, sans doute, sacrifier la cargaison. Trois milles les séparaient du but; l'obscurité noyait les eaux; on allait peut-être périr ...
Soudain, une barge apparut, les voiles pleines, fendant les eaux. Elle rejoignit les canotiers et les prit tous deux à son bord. Ils étaient donc saufs maintenant ! Mais non. La bout rasque augmenta; la voilure fut mise à mis-mât et chacun se tint à son poste en prévision d'un grand danger.
On ne voyait plus rien du tout, si ce n'est une petite lumière que l'on croyait voir venir du fort et sur laquelle on mit le cap. Mais on se trompait par malheur ! Au plus violent de la tempête, un cri fendit l'air tout à coup:
Une batture de sable à la proue ! Abattez les voiles au plus tôt !
Les matelots, surexcités, avaient emmêlé les cordages.
Descendez les voiles au plus vite, répétait la voix affolée.
Le père Ovide tire son couteau et tranche, d'un coup, les balancines. Il était temps: en un clin d'oeil la barge se serait enlisée, sans protection contre les flots.
Le vent tomba en un clin d'oeil. La barque accosta à son quai.
Dans sa chapelle, le missionnaire remercia longtemps Marie; car il lui devait, croyait-il, de reposer en paix chez lui et non pas dans l'abîme des eaux 3 .
L'année suivante, le père Ovide fit une tournée de six cents milles, avec deux guides protestants, dans un mauvais canot d'écorce. Dès le départ du Fort-Nelson, il plut à verse pendant trois jours; il dut voyager quand même, ayant trop peu de nourriture pour stationner sous une tente; le seul répit qu'il pouvait prendre était d'assécher ses habits.
Il suivait le fleuve Bois-Brulé, aux chutes nombreuses et grandioses. Quelle scène que ces masses d'eau se précipitant sur les rocs ! Quels tourbillons et quelle fureur ! Et quelles clameurs assourdissantes qui font frisonner malgré soi ! Il faut que Dieu soit tout-puissant pour pouvoir créer ces merveilles !
Pour quitter ce cours d'eau superbe, les trois voyageurs égrenèrent un chapelet de sept « portages ». Mais imaginez des « portages » d'une longueur à faire pleurer, coupés de marais, de bourbiers, que dis-je, inondés par des « lacs » où le « portageur » du canot pouvait le faire flotter par bouts !
Dans un des plus mauvais passages, le père subit une aventure qui le fit à moitié mourir. Il avait, sur son dos, deux sacs avec sa chapelle portative; le tout retenu par des cordes qui se croissaient sur sa poitrine. De plus, il tenait dans une main une chaudière d'oeufs de mouettes et, dans l'autre, son aviron. Au beau milieu du marécage, l'eau lui montait à la ceinture; il fit un faux pas dans la vase, les oeufs naufragèrent aussitôt; les sacs tombèrent, tirant les cordes; et voilà le père étouffé. Quand un des guides le secourut, il était blême comme un mort.
On s'amusa beaucoup, ensuite, de cet accident anodin; mais il était peu agréable, car il arriva dans la boue et sous le dard des maringouins
Plus loin, on monta le Nelson, un fleuve immense, tout rempli d'îles et où abonde l'esturgeon. Le père Charlebois s'arrêta à un campement de pêcheurs où il passa pour un prodige. À l'exception de deux ou trois, personne n'y avait vu de prêtre. Dès que le canot apparut, les hommes vinrent au rivage, scrutant d'un regard curieux ce personnage singulier. Mais un vieillard qui, autrefois, avait voyagé sur des barges en compagnie de missionnaires, l'accueillit très cordialement:
Iyo oh ! oh ! C'est la Robe-noire , « l'homme-de-la-prière » catholique. Watchié I Watchié ! s'exclama-t-il en touchant la main de l'Oblat: comme je suis content de te voir !
Cet homme, dit-il à ses amis, est le vrai « chef-de-la prière » !
Tous le saluèrent à leur tour.
Un fidèle qui se trouvait là était rayonnant de bonheur, il lui présenta sa famille et l'introduisit sous sa tente où il servit de l'esturgeon.
Tu vois, dit-il, j'ai pris ici une femme qui n'est pas catholique; elle aimerait se convertir.
L'Oblat retarda son départ, l'instruisit et la baptisa. Il promit, comme on l'en priait, de revenir une autre fois.
De cet endroit jusqu'à Cross-Lake, les Cris que le père rencontra, n'ayant jamais vu de soutane, étaient figés d'étonnement; mais ils furent tous polis quand même à l'exception d'une vieille sorcière qui l'appela sa « belle-soeur 4 ».
Il ne se passe point d'été sans qu'il arrive au père Ovide des désagréments en voyage.
Il alla au Pas, un automne où la rivière, en débordant, avait inondé le pays. L'eau s'était un peu retirée, mais elle submergeait encore tout: marécages, prairies et bois. Sans quelques arbres, ça et là, on se serait cru sur la mer.
Une nuit, le père dut dormir allongé dans l'embarcation tout moment, des rats musqués, à la recherche d'une motte,
essayaient de grimper à bord. Ce n'est qu'à midi, le lendemain, qu'il aborda à un îlot oû il put faire bouillir du thé. Puis il repartit sur les ondes. La bise glaciale s'éleva. Le voyageur lutta longtemps contre la fatigue et les vagues; il était épuisé, affamé.
Le soleil baissait, la nuit vint, sans un coin de terre pour camper !
Il était neuf heures passées lorsqu'une lumière scintilla. Il y dirigea sa nacelle et atteignit un monticule où se dressait une masure habitée par un protestant.
Il y était hors de danger, mais « tout trempé, transi de froid, malade, fatigué, épuisé ... » Il eut à peine assez de force pour prendre un peu de nourriture et s'étendre sur le plancher. Il ne put réussir à dormir tant ses membres lui faisaient mal.
Dès les quatre heures, il fut sur pieds. C'était dimanche ce jour-là et il voulait se rendre au Pas assez tôt pour dire la messe. Il dut donc repartir à jeun, ramer pendant plus de dix milles, puis, rendu à destination, réunir son petit troupeau et célébrer le sacrifice. Une fois le ministère fini, il tenait à peine debout.
Notre vénéré fondateur, Monseigneur Charles de Mazenod, se plaisait beaucoup à redire qu'il faut s'épuiser pour les âmes: « Je pense, dit l'Oblat, que cette fois, il aurait été satisfait ! »
Après avoir passé deux jours dans ce « nid de la pauvreté », il prit le chemin du retour.
Il faillit sombrer sur un lac lorsque des vagues en furie remplirent malgré lui son canot. Dans un endroit marécageux, les eaux étaient trop retirées pour qu'il pût passer en pirogue; il enleva ses deux chaussures, afin de ne pas les gâter, et traîna son embarcation dans la boue, les branches et les ronces, sur une distance de plus d'un mille. En terminant ce dur « portage », il n'avait plus l'air d'une « robe-noire »; il était tout couvert de terre. Pis encore, ses pieds et ses jambes s'étaient déchirés jusqu'au sang sur les épines des rosiers .. .
Après avoir ainsi souffert, ce ne fut que très tard, la nuit, qu'il put trouver un coin propice pour manger et se reposer 5 .
En réintégrant son logis, le père Charlebois est heureux, malgré la misère qui y règne; car il reprend sa vie tranquille, ses études, ses oraisons, l'enseignement du catéchisme et les visites à ses ouailles.
Il ne lui reste que la joie d'avoir souffert pour son prochain. Cette joie « est plus douce qu'on ne pense »; elle vaut bien ce qu'elle a coûté !
Références
1 Me' O. CHARLEBOIS, o.m.i., Voix du jeune missionnaire, 6 octobre 1899.
2 In ., Echo du Cumberland, 22 juillet 1889.
3 ID., Voix du jeune missionnaire, 20 décembre 1891.
4 ID., ibid., 17 juillet 1892.
5 ID., ibid., 6 octobre 1899.
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