CHAPITRE VII
Le bien des âmes |

Je désire bien peu conserver cette vie de la terre: il n'y a que le bien des âmes qui m'y retient 1 .
M gr CHARLEBOIS. Pour supporter la solitude, l'exil, les hommes, la nature, il faut que l'apôtre ait un but auprès duquel tout semble vil. Sans un idéal surhumain, il désirerait retourner dans la patrie de son enfance, où il pourrait faire plus de bien ... Il souffre tant pour quelques âmes qui n'apprécient pas ses labeurs ! Il travaille, il peine et il prie; il se ruine rapidement et tout cela, en apparence, obtient si peu de résultat: les conversions, si peu nombreuses; les baptêmes; les extrêmes-onctions; le catéchisme des enfants; un ou deux sermons, le dimanche, pour un auditoire ignorant ... Alors qu'en son pays natal la moisson serait si aisée. Mais le père Ovide, naguère, entendit monseigneur Grandin expliquer à des scolastiques quel immense amour du bon Dieu est nécessaire dans le Nord-Ouest 2 ; pour acquérir un tel amour il veut endurer tous les maux. Oui, c'est très vrai, répète-t-il, pour demeurer parmi ces gens, il faut aimer « bien gros le bon Dieu ». Car le missionnaire apprend vite que la carrière où il se lance est une mort quoti dienne: mort à soi-même, à ses désirs, à ses sens, à sa volonté; mort à tout, sauf à son âme qui, elle, y trouve la vertu. En un jour, on s'y sanctifie plus qu'en une année chez les blancs. Si vous voulez devenir humble, patient, détaché de la terre, venez chez les Indiens, dit-il. Ces qualités y sont requises. Sans elles on manque son coup 3 . Il faut fermer les yeux souvent, voir les vertus plus que les vices, être paternel, sympathique 4 . C'est qu'en vérité, « tout est là: se faire estimer et aimer 5 ». Mais tout amour est mutuel; pour être aimé, il faut aimer. L'apôtre doit chérir ses gens. Qu'il se demande quelquefois: à la place de mes ouailles, comment voudrais-je être traité 6 ? Par suite, il se montrera doux, obligeant, calme et tolérant. Les Cris, se sachant estimés, accourront auprès de lui; ils seront heureux, l'écouteront, ils l'appelleront « notre père » et, de la sorte, tout ira bien; la paix, la concorde régneront. « Donc, première chose: aimer, aimer 7. » Il faut cependant un amour concret qui se prouve par des actions, qui transperce dans les reproches, semblable à celui de nos mères:parce qu'elles nous aimaient réellement, elles savaient nous faire plaisir en nous accordant une image, un bonbon, un « gratin de bouillie 8 »
Il faut faire de même dans le Nord. Les Indiens sont de grands enfants; il faut leur être sympathique, comprendre leur esprit, leurs coutumes et apprendre à les supporter.
Un soir sans lune, le père Ovide se préparait à reposer quand un fidèle se présente, le malheur peint sur le visage: Je m'en viens te chercher, mon père. Y a-t-il un malade chez vous ? C'est pour que tu viennes baptiser le nouveau-né de mon beau-frère. Pourquoi ne l'apporte-t-il pas ? Il faut que ça se passe en secret, car l'épouse, qui est protestante, veut éviter les bavardages et les reproches de la famille. Ce n'était certes pas gai de parcourir un mille et demi, en raquettes, dans la « noirceur », malgré la neige, le froid, le vent ... Mais le père qui connaît les Cris et leur terreur des commérages se prépare et part aussitôt, suivant les traces de son guide aux longues jambes, aux pas géants. Il s'approche furtivement pour déjouer l'oeil des voisins, et entre « sur le bout des pieds » Un lumignon éclaire un coin; l'Oblat y dispose les objets indispensables au sacrement. Pendant que les enfants sommei lent, étendus ça et là par terre, le père, la mère, les grands parents assistent à la cérémonie. Quand le baptême est terminé, l'Oblat revient « seul comme un homme », heureux d'avoir fait un chrétien 9 . Il lui faut toujours être prêt à abandonner son travail, le foyer chaud et la chapelle, pour causer avec tous les gens, pour les suivre dans leurs forêts. Il ne peut afficher d'horaire indiquant à ses visiteurs les heures de parloir, de prière, d'occupation et de repos. Les Indiens n'y comprendraient rien, car le prêtre est là pour eux seuls. Aussi ils viennent au hasard parler du soleil, de la pluie, quêter du tabac ou du sel, un scapulaire, un chapelet. Ils se présentent à tout moment désireux de se con fesser; et, chaque fois, le missionnaire les accompagne à la chapelle pour y absoudre leurs péchés, qu'ils racontent, avec leurs vertus, en d'interminables discours. Mais toujours il faut rester doux, car en pratique, c'est cela aimer réellement son peuple et désirer lui faire du bien. La plus grande joie du père Ovide c'est d'enseigner la religion aux enfants pour la communion, aux protestants pour le mariage ou, surtout, pour la conversion. Il doit être là à toute heure: s'il les remet au lendemain, il ne les verra certes plus. Après trois ans de pourparlers il obtint qu'une protestante lui laisse instruire ses fillettes, deux orphelines catholiques; il dut tout d'abord les vêtir, car elles étaient déguenillées, puis il commença le catéchisme. Elles n'étaient pas des puits de science ! Elles ignoraient tout du bon Dieu, du ciel, de l'enfer, du péché. Elles ne savaient pas leurs prières, pas même le signe de la croix. Elles n'avaient appris qu'une chose, c'est qu'il existe un matchayis le démon terreur des Indiens. Aussi furent-elles impressionnées en voyant, dans le catéchisme, l'image de leur vieux matchayis rôtissant aux feux éternels " Le père Charlebois est heureux quand il instruit des ignorants; il en oublie toutes ses peines et les regarde comme un rien au prix du bonheur qu'il ressent. Mais c'est une joie passagère; il ne catéchise pas toujours, et pour pouvoir se faire comprendre, il doit travailler et souffrir. Au début de son ministère, ce fut un réel martyre. Non qu'il n'aimât pas à prêcher il l'aurait fait à coeur de jour, mais parce qu'il croyait ennuyer. Ce fut, avec la solitude, le plus pénible des supplices 11 . Car ce n'est pas une sinécure d'exposer les mystères de foi dans le dialecte des Cris.
Il s'appliqua avec ardeur à étudier cet idiome, à le maîtriser de son mieux. Au témoignage du père Bonnald ses progrès furent merveilleux. En moins d'une année, paraît-il, il sut intéresser tellement qu'on se rendait au catéchisme aussi joyeusement qu'aux noces 12 !
Il s'ingénia à réussir: il interrogea l'auditoire et écrivit tous ses sermons 13 . Il tint surtout à être clair après avoir ouï un Métis lui dire d'un orateur connu: Il prêchait effrayamment ben, niais nous autres, on comprenait rien 14 !
Notre Oblat eut plus de succès. Après quelques sermons en cris, il fut chaudement félicité. Mon père, lui dit un auditeur, nous vous comprenons parfaitement; ce que vous prêchez est très beau. Mais je n'aime pas une chose; c'est que vous dites « mes amis » au lieu de dire « mes enfants ». Nous vous appelons « notre père », et vous nous appelez « vos amis ». Ça n'est pas dret, ça, il me semble 15 .. .
Le père Charlebois fut ravi; il comprit qu'aux yeux de ses gens il était déjà un vrai père. Ceci démontre qu'ils l'aimaient. Lui-même les aimait davantage, d'un amour pur et dévoué qui ne reculait devant rien pour faire progresser leur vertu.
Ainsi, un matin de carême, une femme éplorée raconte que son époux l'a battue. Chaussant aussitôt ses raquettes, l'Oblat franchit deux milles, à jeun, dans la neige qui monte aux genoux, pour aller sermonner l'Indien. Il le trouve assis dans la loge et dorlotant le dernier-né.
Sans nuls ornements oratoires, le père exposa son sujet. Mais le digne fils d'Adam et d'Ève inventa de vaines excuses qui furent réfutées sur le champ par un discours en «plusieurs points »; pour bouquet spirituel, le père Ovide lui promit qu'au moindre cas de récidive il l'enverrait se corriger dans la prison de Régina, en attendant l'éternité dans celle du fameux Matchayis. Notre mari fut effrayé par cette double perspective et il envoya son garçon porter un châle à la victime pour qu'elle revienne sans retard.
Ce Cris était un dur-à-cuire; on le surnommait « le bois dur »; il fallait que le missionnaire eût une autorité puissante pour le convertir de la sorte 16 .
Malgré les défauts de ses gens, le père Ovide se console en constatant que leurs vertus s'embellissent et se multiplient Il semble que le bon Dieu même protège avec amour ses Cris.
Par un luisant matin d'hiver, un bambin d'environ huit ans s'en alla seul, dans la forêt, pour tendre des pièges aux lièvres. Pendant qu'il errait ça et là, le vent apporta des nuages, la neige tomba à gros flocons et la nuit ensevelit les bois sous un froid à fendre les pierres.
On ne dormit guère au logis: le marmot, certainement, serait gelé dans la tempête. Mais quelle joyeuse surprise quand il arriva, le matin ! Sa gibecière était remplie et ses joues rouges comme des pommes. La maman éplorée demande:
Comment as-tu passé la nuit, dehors, sans nulle couverture ?
J'ai allumé un petit feu. J'ai pris ensuite un bon souper, puis j'ai fait deux fois ma prière en pensant comme il faut à Dieu. Je me suis couché sur des branches où j'ai dormi jusqu'à l'aurore.
« N'est-ce pas là un bel exemple de la foi de nos Indiens 17 ? »
Le père Ovide raconte encore qu'un Cris fut cinq jours inconscient. Sa mère priait auprès de lui afin qu'il reprît connaissance et demandât pardon à Dieu. Enfin, après une longue attente, le moribond ouvrit la bouche et la maman qui s'approcha l'entendit, très distinctement, faire un acte de contrition. À peine quelques instants après, il expira paisiblement. Son âme fut reçue, sans doute, par les élus au paradis.
Un jour, le père Charlebois assista un enfant malade: son premier baptisé du Pas. Le malheureux agonisait sous la tente du missionnaire. Le gazon lui servait de lit; des loques étaient son oreiller. Malgré la violence du mal, il demeurait patient et calme. Son âme était paisible et pure; un angelet sous des hail lons ! Lui parlait-on de nourriture, il ne trouvait rien à répon dre, mais si le père lui disait: « Allons ! mon Louis, fais ta prière », il commençait le « Notre-père » et poursuivait jusqu'à la fin 18.
Bientôt le pieux garçonnet alla rejoindre son Jésus.
Plus tard, c'était encore au Pas, on appela le père Ovide pour administrer un Métis; le malheureux gisait par terre, n'ayant qu'un drap pour se couvrir, de vieux chiffons pour s'appuyer et, pour se nourrir, du poisson. Sa toux l'empêchait de dormir. Mal gré sa gêne et sa souffrance, on ne l'entendait pas gémir. « Je suis content, dit-il au père, et je ne crains pas de mourir maintenant que tu m'as absous et que tu m'as donné l'hostie ... »
Un jour, se tournant vers les siens, il leur demanda de prier, parce qu'il allait bientôt partir. Sans croire que la fin était proche, ils récitèrent un chapelet. Il répondit distinctement, passa le rosaire à son cou, puis dit à ceux qui l'entouraient: « Voilà Jésus-Christ et sa Mère qui s'en viennent pour me chercher ... » Il baisa sa femme et sa fille: « Ne pleurez donc pas, leur dit-il, je serai si heureux là-haut ! » Et il expira doucement 19 .
D'aussi belles morts sont, pour l'apôtre, une ineffable récompense. C'est précisément pour les âmes qu'il accepte son rude exil. Les voir ainsi quitter la terre dans la sainte amitié de Dieu lui fait oublier ses souffrances; il ne désire plus autre chose que d'aller retrouver au ciel les brebis de son cher troupeau 20 .
Quand, au matin du nouvel an, les fidèles du Pélican ou de la mission Saint-Joseph se prosternent tous à ses pieds pour être bénis tour à tour, il est ému, comme autrefois, lorsque son père le bénissait 21 . C 'est lui, maintenant, qui est père, père des Cris qu'il veut sauver. Et sa paternité sublime, participant de celle de Dieu, lui fait oublier misères, ingratitudes, ennui.
Son coeur est attendri, peut-être, parce qu'il songe à sa patrie, mais son âme est heureuse et fière, puisqu'elle a appris à faire le bien .
Oui, pour faire du bien à des hommes, il faut aimer, aimer, aimer ...
Références
1 ID., M gr O. CHARLEBOIS, o.m.i., 20 juin 1893.
2 In., Journal, 7 août 1888.
3 ID., ibid.
4 ID., Lettre au père L. Moraud, o.m.i., Le Pas, 9 novembre 1932.
5 In., Lettre au père H. Thiboutot, o.m.i., Le Pas, 17 novembre 1930.
6 ID., Lettre à son frère Charles, o.m.i., Cumberland, 17 décembre 1897.
7 ID., Lettre au père S. Dumais, o.m.i., Le Pas, 1" septembre 1933.
8 ID., Lettre au père L. Moraud, o.m.i., Le Pas, 20 février 1917.
9 ID., Echo du Cumberland, Le Pas, 13 février 1890.
10 ID., Privatim, 14 mai 1891.
11 ID., Ibid., 11 août 1888.
12 ID., ibid., 6 septembre 1888.
13 ID., ibid., 26 avril 1889; 25 janvier 1891.
14 ID., ibid., 7 janvier 1889.
15 ID., ibid., 17 mars 1889.
16 ID., Journal, 11 mars 1888.
17 ID., Voix du jeune missionnaire, 27 décembre 1891.
18 ID., ibid., 26 juin 1893.
19 ID., ibid., 29 mars 1897.
20 ID., Lettre à un scolastique oblat, Cumberland, 3 mars 1888. Aussi, ID., Echo du Cumberland, 5 mai 1889.
21 ID., Journal, 8 janvier 1889. |
CHAPITRE VIII
Conversions |
Vous ne sauriez croire combien je désire faire beaucoup de conversions 1 .
Mgr CHARLEBOIS
Le missionnaire n'est heureux que s'il convertit beaucoup d'âmes.
En renonçant à sa patrie, il rêvait d'immenses conquêtes, et, dans la ferveur de son zèle, il voyait les foules païennes se proster ner devant la croix.
Il sait que prêcher aux saintes gens, les instruire, les garder à Dieu, c'est oeuvre sublime pour un prêtre. Quand même, au tréfonds de son coeur, il ne croit pas remplir son rôle tant qu'il reste, non loin de lui, des Indiens qui n'ont pas la foi. La pensée que des milliers d'âmes se perdent en dehors du bercail excite son zèle sans relâche et ravive son idéal.
Vous ne sauriez croire, écrit-il, combien je suis triste en voyant un si grand nombre de ces Cris s'acheminer vers leur malheur comme des agneaux vers la boucherie 2 ...
Pour convertir ces égarés, non seulement il prêche, mais il prie, parce qu'il sent bien que les paroles seraient stériles sans la grâce. Et puis, se dit-il à lui-même, quelle occasion, pour le bon Dieu, de manifester sa puissance en le faisant « convertisseur ». Il serait alors évident que tout succès viendrait du ciel. Car le père Ovide se croit un ignorant sans « idées propres », un paresseux, un misérable qui se gonfle de grands désirs.
L'humilité de notre Oblat ne nuit point à son ministère. Il prêche sans aucun répit, simplement, comme le curé d'Ars. Il prie ardemment l'Esprit-Saint de convertir les protestants; il fait une neuvaine par mois pour toucher le Cur de Jésus. Il attend tout de la prière, étant certain que, de lui-même, il ne peut absolument rien. Mais il est apte à de grandes choses entre les mains du Tout-Puissant; ce qu'il désire le plus sur terre, c'est d'être un docile instrument 3 .
Il n'est donc jamais inactif; il cherche, à l'exemple du Maître, les brebis qui sont sans pasteur.
Si vous désirez, écrit-il, contempler de la vraie misère, suivez- moi chez un protestant que je visite depuis l'automne, à environ un mille d'ici. Laissez-moi entrer le premier, car autrement vous auriez peur. Quand la porte s'ouvre, en effet, chacun se sauve dans un coin pour y cacher sa nudité derrière un bout de couverture.
Au milieu de l'unique salle, gisent le malade et sa mère; un peu plus loin, sur le plancher, gémit une pauvre impotente, trop vieille pour pouvoir marcher.
L'Oblat s'assied sur une caisse, tout près de l'amas de guenilles qui sert de grabat à l'infirme; ce dernier s'accoude à une boîte et se couvre d'un chiffon sale. Il n'a que dix-neuf ou vingt ans. Il souffre de troubles cardiaques et de divers maux inconnus. Il est au lit depuis cinq mois.
Le père demande des nouvelles:
Est-ce que tu te sens un peu mieux ? Non.
Souffres-tu encore beaucoup ? Parfois.
Peux-tu manger un peu ? Quand j'ai de quoi.
Dors-tu la nuit ?
Non, j'ai trop froid.
Ce n'est pas étonnant qu'il gèle, car il n'est presque pas vêtu. De plus, pour tenir lieu de vitres, on a fixé à la fenêtre une simple pièce de coton. Après une flambée, il fait chaud, mais en un instant le froid entre et glace tout l'appartement.
Le malheureux subit cela, de sorte que son mal empire. Il est d'une maigreur effrayante; tout son état est dégoûtant.
Personne ne vient le consoler; son « pasteur » pas plus que les autres. Aussi est-il reconnaissant des visites du père Ovide dont il aime à baiser la croix. L'Oblat dispense son sourire et des paroles consolantes; il ne peut faire davantage pour un étranger à la foi, niais il songe que l'invalide se gagnerait un bien beau ciel, « s'il connaissait le don de Dieu 4 » .. .
Le missionnaire s'ingénie à prêcher toujours et partout. Quand il s'arrête au Fort-Nelson où tous, sauf un, sont protestants, il sonne la cloche deux fois par jour, pour les inviter à l'église où il explique nos croyances. Il arrive que les assistants ne sont pas plus que quatre ou cinq; il prêche quand même fidèlement, comme si la nef était remplie; il espère qu'on rapportera aux absents ce qu'il enseigne; et ça pourrait les attirer ...
Précisément, il s'aperçut que ses efforts n'étaient pas vains; une Indienne protestante demanda à se convertir et à se confesser pour être guérie de ses fautes 5 .
La conversion de ces Indiens est humainement impossible. Ils ressemblent à des paresseux; ils savent bien qu'il faut peiner et ils sont trop lâches pour se lever et pour agir ! On dirait que la grâce manque; ils comprennent parfaitement que notre Église est la seule vraie, mais leur volonté reste inerte.
À midi, raconte l'Oblat, un protestant entra chez moi. Après quelques banalités, il me confia qu'il avait faim, étant à jeun depuis hier. Je lui donnai donc à dîner. Ma bienfaisance l'attendrit et il me déclara franchement qu'il aimerait être catholique, mais qu'il ne peut se décider tant les commérages l'effraient !
Nul motif ne convainc un Cris de mépriser les mauvaises langues afin d'accomplir son devoir. Son grand principe paraît être qu'il doit d'abord « sauver la face ». S'il venait à se convertir, ses congénères se moqueraient, la vie serait insupportable 6 .
En effet, le respect humain est son plus mortel ennemi.
Une fillette du Grand-Rapide, protestante comme sa famille, se présentait au catéchisme avec ses amies catholiques. Elle répéta à ses parents tout ce qu'elle y entendait dire:
Tiens ! papa, c'est tellement beau, que je veux toujours prier là; donne m'en donc la permission; ou mieux, convertis- toi aussi !
L'Indien sanglota d'émotion, mais il ne vint pas à l'église; il redoutait, à en mourir, les qu'en-dira-t-on du village.
Une Indienne du même endroit, ayant assisté à la messe, dit, en sortant, à sa compagne:
Vraiment, ça fait du bien au coeur de prier dans votre chapelle. Que je m'estimerais heureuse de pouvoir y aller comme vous.
Rien ne t'en empêche, dit l'autre !
Ah ! c'est impossible, tu vois ! Ma parenté se fâcherait, bavarderait, me rejetterait, et puis, mon mari me battrait !
Une hérétique, là encore, fit demander le père Ovide:
Tu crois peut-être, lui dit-elle, que je suis vraiment protestante ? Je vais au temple, c'est bien vrai, mais mon coeur reste catholique; quand je m'agenouille là-bas, je prie comme tu m'as enseigné. Si j'agis ainsi au dehors, c'est que les miens me persécutent. C'est la même chose pour ma fille: elle passe pour être protestante, mais elle ne l'est pas réellement.
Lorsque le prêtre est parmi eux, les fidèles ont un grand courage. Mais aussitôt qu'il est parti et que ces faibles néophytes n'ont plus personne pour les défendre, on les ridiculise tant, qu'ils perdent patience à la longue.
Si tu restais, disent les Cris, nous nous donnerions tous à toi; mais à quoi bon ? Tu vas partir et nous te verrons trop rarement.
Tout n'est pas perdu cependant et, même en de brèves visites, le bon grain peut être semé. Les meilleurs catholiques eux-mêmes sentent leur croyance raffermie:
C'est la première fois, disent-ils, que nous comprenons comme il faut ce que c'est que la religion. Avant, nous étions dans la nuit; mais nous voyons clair maintenant`'.
Peu à peu, grâce à sa douceur, à son zèle et à sa prière, l'Oblat apprivoise les gens et plusieurs se rapprochent de lui. Au début d'une seule année, il en convertit plus de douze, chiffre énorme pour ces régions.
Tantôt, à la demande des parents, il baptise un bébé, que leur ministre n'a pas voulu aller visiter dans les bois; tantôt, c'est un vieillard mourant qui dérobe le paradis; tantôt, des épouses, des enfants, imitent leur mari ou leur père 8 .
Et ce qui est très consolant, c'est de voir leur persévérance. L'un d'eux atteste, par exemple:
Depuis que je suis catholique, la clarté s'est faite en mon âme 9 !
Ces conquêtes sont, pour l'apôtre, une très douce récompense 10 . Mais « je suis comme l'avare », dit-il, je ne dis jamais: c'est assez ! Et après chaque conversion, j'en désire aussitôt une autre 11 .
Le ciel lui-même, quelquefois, favorise les abjurations.
Ainsi, un petit protestant, affligé d'une maladie grave, s'écria soudain sur sa couche:
Papa ! papa ! vois le démon qui s'approche pour m'emporter. J'ai peur ! papa ! chasse-le donc !
Mais celui-ci ne voyait rien. Il eut beau agripper sa bible et la poser près de l'enfant, le mauvais esprit demeura. Comme le pauvret criait toujours, le père alla chez un voisin emprunter des objets bénits. Il en reçut un chapelet et une statuette de la Vierge. Il les déposa aussitôt entre les mains du garçonnet qui se calma et s'endormit.
Dès que le mal fut disparu, le petit vint au catéchisme afin de se faire baptiser 12 .
Constatant que le misionnaire convertissait tant de leurs gens, les anglicans firent une enquête pour en découvrir les raisons. Ils voulaient trouver des prétextes pour l'accuser auprès des Cris. Mais leur ambition resta vaine, le père ayant pour politique de ne jamais les mépriser. Il les laissait tous bien tranquilles et prêchait simplement la foi. Notre religion est si belle qu'elle se fait aimer toute seule et sait attirer des croyants 13 .
Les Indiens s'attachèrent vite au missionnaire du Cumberland, car ils comprirent que son zèle était inspiré par son coeur. Ils l'aimèrent, parce qu'il les aimait 14 .
Lorsque, plus tard, l'évêque errant revint demeurer parmi eux, ils lui dirent la joie suprême qu'ils éprouvaient à l'accueil lir comme le « grand-chef-de-la-prière » dans le pays du « vent du nord »:
Autrefois, tu nous traitas bien, quand tu étais un simple prêtre. Tu as eu bien soin de nos âmes. Souvent tu as beau coup souffert quand tu venais nous consoler. Tu nous as montré la bonne vie. Maintenant, tu consens encore à rester au milieu de nous; nous t'en remercions sincèrement 15 .
Le coeur de l'évêque du Pas palpita, certes, tendrement, quand ses Cris le reçurent ainsi avec tant d'affection candide.
Quel bonheur de s'entendre dire: « Tu as eu bien soin de nos âmes » !
Aurait-il jamais pu rêver témoignage plus beau ... et plus vrai ?
Références:
01 Mgr O. CHARLEBOIS, 0.M.i., Privatim, 26 mai 1892.
02 ID., ibid., 3 octobre 1890.
03 ID., ibid., 5 juin 1892.
04 ID., Echo du Cumberland, 29 avril 1889.
05 ID., Privatim, 26 mai 1892
06 In ., Echo du Cumberland, 13 juin 1868.
07 ID., Lettre à son frère Charles, o.m.i., Cumberland 18 décembre 1896. Aussi, ID., Voix du jeune missionnaire, 27 avril 1897.
08 In , Journal, 8 février 1889. Aussi, ID., Lettre au père Albert Lacombe, o.m.i., Cumberland, 26 avril 1888.
09 ID., Voix du jeune missionnaire, 15 avril 1894. Copie manuscrite.
10 ID., ibid., 19 juin 1892.
11ID., ibid., 25 mars 1894. Copie manuscrite.
12 ID., Voix du jeune missionnaire, 9 avril 1897.
13 ID., ibid., avril 1894. Copie manuscrite.
14 ID., ibid., 20 juillet 1894.
15 ID., ibid., 20 juillet 1894. Traduction de l'original cris. |
CHAPITRE IX
Au milieu des forêts |

La véritable vie du missionnaire qui court après les brebis égarées au milieu des forêts'.
Mgr CHARLEBOIS.
Le missionnaire du Cumberland erra sur les lacs, dans les bois, à tous les points de l'horizon. Pas une cabane indienne à plus de cent lieues à la ronde qui ne l'ait vu passer, souvent, naviguant sur l'onde traîtresse ou trottinant devant les chiens.
Combien de fois, un soir d'orage où le vent, la neige, le froid invitent à demeurer blotti près d'un bon feu de cheminée, quelqu'un se présente à la porte, épuisé par un long voyage: il s'en vient demander le prêtre, parce que, au loin, un moribond se prépare à quitter la terre. Et le père Ovide le suit, laissant son feu, son bréviaire, le Dieu qui veille au Tabernacle. Il part, sans regret, sans murmure, joyeux de pouvoir vivre ainsi la vie du vrai missionnaire cherchant au milieu des forêts les brebis qui sont en danger.
Un soir l'horloge marque sept heures, l'Oblat rédige son journal pour ses amis du vieux Québec. Un Indien entre sans frapper, tenant une lettre en ses mains. François Genthon veut que le prêtre aille voir sa fillette malade.
Le prêtre monte dans le canot piloté par deux Cris habiles. La nuit est noire, la pluie ruisselle et le vent fait ballotter l'esquif. Le voyageur se recommande à ses bons anges et à Marie.
Malgré la violence des vagues, le trio atteint la rivière où le danger s'accroît car il n'échappe au lac furieux que pour tomber en des rapides.
Se dirigeant à l'aventure dans les ténèbres et la tempête, l'embarcation frôle des rocs où elle aurait pu s'émietter. Les rameurs doivent gagner la rive et y attendre, transis de froid, les premières lueurs de l'aurore.
Les nuées font place au soleil et la nacelle vole sur l'onde ! L'Oblat multiplie les prières pour ne pas arriver trop tard. On relâche, vers les neuf heures, à la maison d'un protestant pour y prendre des victuailles et emprunter un aviron, car le père Charlebois lui-même veut aussi se mettre à la tâche. Il n'a pas perdu l'habitude acquise sur les lacs laurentiens et même à côté de ses guides il n'a pas l'air d'un apprenti.
Ni les caresses du soleil, ni les baisers d'un vent torride ne lui font lâcher l'aviron; en accélérant la course il espère atteindre le but assez tôt pour sauver une âme. À la fin, ses forces s'épuisent et il s'informe des distances. Il reste peu de « pointes » à doubler; mais plus on avance, semble-t-il, plus leur nombre se multiplie ! Le père Ovide tient bon quand même malgré la fatigue des bras, de la tête, des genoux, des reins.
Le soleil est à son couchant lorsque le Pas paraît au loin. Dès que l'on y met pied à terre, François accourt pour annoncer que sa fillette ne parle plus, mais conserve un souffle de vie. Le père se hâte vers son chevet, la confesse de son mieux et lui donne l'extrême-onction.
Elle passe deux jours immobile, gardant sa pleine connaissance. Quelques instants avant sa mort, elle veut embrasser ses parents, ses petits frères et ses petites soeurs. Puis elle fait un suprême effort pour prononcer distinctement ces derniers mots: « jésus ! Marie ! » L'Oblat récite les prières, et quand il parvient au passage: « Mon Dieu, je vous remets mon âme, » l'enfant s'envole vers les cieux 2 .
C'est ainsi que, très fréquemment, le père Charlebois pérégrine, partout, au milieu des forêts où la voix des âmes l'appelle. Il ne sait jamais reculer, même si, souvent, dans les « portages », malgré sa « bravoure canadienne », il voit ses forces s'épuiser en enfonçant dans les marais. Il se rend toujours au but.
Si l'on prévoit son arrivée et que personne n'est mourant, il est accueilli dans le camp par une joyeuse fusillade. À peine a-t-il touché la rive que tous se présentent à la file: les hommes, les femmes et les enfants, pour venir lui donner la main. Dès qu'on l'a ainsi salué, on se rassemble autour de lui pour le regarder et causer.
La première fois qu'il visita les Cris de Pakitawagan, il parlait à peine leur langue; aussi quelle ne fut pas sa gêne lorsque, après les poignées de mains, on mit une couverte par terre, au beau milieu des spectateurs, en y installant une boîte sur laquelle on le fit siéger comme au jeu de la « chaise honteuse » ! Tous le dévoraient du regard sans un seul mot de part et d'autre ! Heureusement, on lui apporta une platée d'esturgeon bouilli assaisonnée d'un pot de thé: ça lui donna de « la façon ». Peu à peu on se dispersa et il put entrer sous sa tente, y introduisant avec lui toute la vermine fourmillante du tapis qu'il avait foulé 3 .
Cependant dès qu'il sut parler en cris, le père Ovide ne subit plus d'aussi pénibles réceptions; lorsqu'il arrive quelque part tous ses instants sont occupés.
De grand matin, il dit la messe à laquelle tous, petits et grands, assistent, fervents comme des moines. Et tandis que la voix du prêtre répète les pages du missel, ils chantent et les échos redisent cantiques que les missionnaires ont écrits en langue ingène.
L'Oblat se représente alors la joie éprouvée dans le ciel quand on y entend les louanges de ces gens qui, dix ans plus tôt, n'invoquaient que le seul démon et ne savaient rien du bon Dieu. Il s'attarde au saint sacrifice pour prolonger cet enchantement ... Il aime tant à dire la messe dans ses chapelles misérables, dans sa tente de voyageur ou tout simplement, sous le ciel ! C'est un ineffable bonheur de voir le Maître s'immoler dans ces bois qui mêlent aux prières les voix pieuses des oiseaux 4 .. .
Lorsque le prêtre reste au camp, il n'a jamais un moment libre. Le dimanche, il chante la messe et donne une instruction en cris; après le chapelet, vers deux heures, il prêche, il chante des cantiques et il fait un long catéchisme. Tous les catholiques, en effet, quand ils sont seuls dans leurs campements, loin des traiteurs, des protestants, sont des croyants irréprochables. Ils chérissent leur missionnaire, le regardent comme le bon Dieu; ses discours revêtent à leurs yeux une divine certitude. Aussi l'Oblat les instruit tous, les vieux tout autant que les jeunes. Des adultes ne savaient pas combien il existe de Dieux ! Les uns disaient qu'il y en a quatre, d'autre cinq et même davantage ! Mais devinez leur embarras quand on désirait qu'ils nommassent ces multiples divinités I

Tous les communiants se confessent lorsque le prêtre est avec eux. Ce dernier, au cours du voyage, en rencontre par-ci par- là, dans les « portages » ou sur les grèves; il met son surplis, son étole, et absout les uns sous sa tente, les autres au milieu d'un sentier. Il ramène les âmes à Dieu, relève les courages abattus, enseigne à ne plus offenser Celui qui est si bon pour nous. Il lui semble que telle doit être la vraie vie du missionnaire qui cherche, au milieu des forêts, les pauvres brebis égarées 5 .
Ce ministère du prêtre errant comporte également les baptêmes, les conversions de protestants, la distribution de chapelets, de médailles et d'images saintes, à tous, même à des nourrissons.
Le père Ovide montra un jour le petit Jésus de la crèche à des Cris isolés au loin. Quelle joie, surtout pour les enfants, qui ne cessaient de répéter: Tapwe mistahi miyosiw en vérité, il est très beau. Une fillette implora, timide: « Est-ce que ça ferait quelque chose, mon père, si je l'embrassais ? » Comment rejeter sa demande ? Tous désirèrent en faire autant et les petits, pendant des jours, se succédèrent à l'église pour baiser le petit Jésus 6 .
Lorsque la nuit et ses ténèbres apportent le repos sous les loges, les fidèles se groupent encore pour dire en commun la prière et chanter le cantique du soir.
Il faut ajouter, en voyage, une série d'invocations afin d'obtenir « du bon vent ». Si une brise gonfle la voile, la barque volera sur les ondes et les rameurs reposeront. C'est pourquoi il faut, chaque soir, prier pour avoir du bon vent 7 .
Quand la prière est terminée, l'on jase, assis autour du feu. Chacun se plaît à raconter, avec esprit et éloquence, les incidents de la journée. Le père en profite à son tour pour mieux connaître ses ouailles et pour glisser, au bon moment, les conseils qu'il juge opportuns. D'ordinaire il prend pour guides les plus ignorants afin de les catéchiser au cours de ces haltes du soir.
Lorsque, l'hiver, le missionnaire est en visite dans un camp, tous les Indiens viennent ensemble passer la veillée avec lui dans la plus vaste des cabanes, où se dresse un petit autel pour le sacrifice du matin.
Ils s'accroupissent sur le sol, en demi-cercle devant le prêtre pour mieux contempler son visage; et, tour à tour, chacun s'informe des nouvelles, des faits, des gens. De temps en temps, l'un dit tout haut ce que les autres pensent tout bas:
Vraiment, que nous sommes donc heureux lorsque le prêtre est parmi nous !
S'il pouvait y rester toujours !
C'est réellement une joie pour tous. C'est comme lorsque Jésus, jadis, parlait dans les champs, sur les routes, dans les maisons de Palestine. Pour les Indiens, le missionnaire personnifie vraiment le Christ.
L'on cause assez tard dans la nuit, mais personne ne songe à partir. L'Oblat continuerait aussi, mais il faut prendre un bref repos, car tous reviendront à la messe et recevront la communion.
On accapare ainsi le père jusqu'au moment de son départ et on entoure sa carriole pour lui dire un dernier adieu. De part et d'autre la peine est grande, car plusieurs mois vont s'écouler avant qu'une semblable fête rapporte une aussi grande joie 8 .
Quand le missionnaire disparaît, la douleur de tous est poignante; ils ont peur de trépasser sans la douceur de sa présence. Une fois même, un vieillard lui dit, en lui souhaitant bon voyage:
Mon père, si tu restais ici, je te donnerais mon garçon ...
Personne, pour tout l'or du monde n'aurait voulu de ce marmot qui était un amas de poux, de graisse et de malpropreté. Mais le vieux papa, lui, croyait offrir un vrai trésor 8 .
L'Oblat ne peut rester pourtant, parce que d'autres réclament ailleurs le réconfort de ses paroles et de son coeur sacerdotal. Il s'en va donc, à l'aviron, ou en suivant le pas des chiens ...
Si les âmes ont été ferventes et ont répondu à son zèle, le missionnaire, à son retour, paiera la rançon du succès. C'est un fait dans les missions: lorsque l'apôtre a des souffrances, il aura des consolations; et quand les âmes le consolent, il est assuré de souffrir.
C'est le vent du sud, par exemple, et le soleil du mois d'avril qui, en ramollissant la neige inondent la glace des lacs ... Il faut patauger, à mi-jambe, dans une masse imbibée d'eau. Le missionnaire est épuisé, il craint la fièvre et la bronchite; il ren tre chez lui harassé 10.
Mais voici qu'après quelques jours il serait prêt à repartir !
Car il entend l'appel des âmes au fond des savanes lointaines. Rien ne saurait le retenir, parce que tel est bien, juge- t-il, le véritable but du prêtre: aider les brebis délaissées ... « Un pauvre condamné à expier ses péchés. » l''Évêque errant dans les portages.
Références
01 Mgr O. CHARLEBOIS, Echo de Pakitawagan, 24 septembre 1889. Copie manuscrite.
02 ID., Echo du Cumberland, 15 mai 1889.
03 In., Lettre au père Boisramé, o.m.i., Cumberland, 10 décembre 1888.
04 ID., Voix du jeune missionnaire, 24 juillet 1890. Aussi In, ibid., 4 juin 1895.
05 ID., Journal, 7 août 1888. Aussi, ID., Lettre au père Boisramé, o.m.i., 10 décembre 1888; ln., Echo de Pakitawagan, 24 septembre 1889. Copie manuscrite.
06 ID., Echo du Cumberland, 5 décembre 1888.
07 ID., Voix du jeune missionnaire, 1" août 1890.
08 ID., Journal, février 1889.
09 ID., ibid., 7 août 1888.
10 In., Privatim, 9 avril 1881.
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CHAPITRE X
A leur service |
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Du matin au soir, j'étais à leur ser vice, soit à les instruire, soit à les consoler, soit à les soigner 1 .
M ar CHARLEBOIS
Le prêtre ne fait qu'un avec Dieu et il ne fait qu'un avec l'homme. Son sacerdoce a pour objet de secourir son « frère humain ». Ce n'est pas « chose facile à faire 2 »; pour secourir vraiment les âmes, il faut souffrir à leur service.
Le père Charlebois le sait et il se prépare au martyre lorsqu'il s'enfonce dans les bois pour y remplir son ministère.
Un jour, il part de Sainte-Gertrude avec un frère et deux Indiens; il voyage, comme d'habitude, dans « la voiture de saint François ». Il chausse d'abord ses raquettes puis il précède les traîneaux pour frayer une voie aux chiens. Ceux-ci s'épuisent à sa poursuite tandis qu'il avance toujours; ses jambes « ont bon courage », dit-il, malgré les souffrances atroces que les courroies lui causent aux pieds, au point que, le soir venu, ses bas sont imbibés de sang.
Le cinquième jour est le plus rude: aucune trace de sentier et le soleil, fondant la neige, fait que les marcheurs, à chaque pas, enfoncent au moins jusqu'aux genoux, tandis que les raquettes, elles, se chargent d'un poids lourd à tirer. Le voyageur trébuche souvent et tombe sur le sol inondé.
Le père Ovide chérit ces chutes qui le rendent en quelque sorte semblable à Jésus sous sa croix.
La méditation du Calvaire l'encourage à battre la route depuis quatre heures du matin jusques après le coucher du soleil, pour gagner Pakitawagan. Là, il trouve une maisonnette, édifiée de ses propres mains, où il peut sécher ses habits, se réchauffer, se reposer ...
Mais le sommeil ne vient pas vite sur les madriers raboteux où il étend ses couvertures; il est inquiet pour le lendemain.
Oui, quel parti prendre demain ?
Un guide devait l'attendre ici pour le conduire à Nelson House. Mais pas un vivant au village ! Tout ce qu'il trouve est un vieux châle, suspendu à un soliveau, et un billet en langue crise qu'on a déposé sur l'autel:
« Mon père. Ma femme m'a quitté pour s'en aller dans l'autre monde. Mon coeur en est si affligé que je ne puis t'attendre ici. Je pars pour m'en aller au loin. Je laisse du poisson pour tes chiens. Prends le châle de ma défunte et prie pour qu'elle voie le bon Dieu. »
Une signature, et c'est tout. Aucun signe n'indique un chemin.
Que faire ? Retourner en arrière ? Rendre inutiles tant de dépenses et tant de misères inouïes ? Manquer ainsi le rendez- vous et compromettre à tout jamais la conversion de Nelson- Flouse ? Ou bien, partir à l'aventure, à travers bois, lacs et rivières, avec trop peu de provisions pour les personnes et pour les bêtes ? S'exposer à mourir de faim ou à s'égarer dans les bois ?
Oui, que faudra-t-il faire demain ?
Le voyageur ne dormit guère. Mais au matin du dix-neuf mars, les rayons du soleil levant lui apportèrent l'espérance. Il célébra le sacrifice en l'honneur du grand saint Joseph, afin d'obtenir la lumière. Il eut l'intime conviction que le nourricier de Jésus se constituerait son gardien.
Et l'on partit, sous l'oeil des anges.
Le père précéda le cortège, tâchant de découvrir les traces laissées, trois mois auparavant, par des chiens dans la forêt vierge. Rien ne paraissait à la vue; il lui fallait sonder la neige pour essayer de percevoir l'endroit durci par le traîneau. La tâche eut été impossible sans une carte rudimentaire, indiquant d'une façon vague l'endroit où, au sortir des lacs, il fallait rentrer sous les bois.
Après la première journée, malgré le longs tâtonnements, on avait gardé la bonne voie. Mais la distance restait longue. Si le croquis était fautif ? Ou bien, si l'on perdait la piste ? On s'endormit pourtant tranquille sur une jonchée de sapinages. Le missionnaire avait confiance d'atteindre heureusement son but. Il avait dit tant de rosaires en trottinant sur ses raquettes ! La Vierge sainte le guiderait. A la tombée du second jour, il possédait la certitude d'être encore dans le bon chemin. Mais les vivres diminuaient tellement qu'il fallut tendre des collets d'où l'on retira quatre lièvres qui servirent à nourrir les chiens.
Au milieu du jour subséquent, on traversait un lac immense quand apparut, dans le lointain, un point mobile sur la glace: un Cris conduisant une traîne ! On n'était donc pas égaré ! On repartit le coeur moins lourd, suivant les pas de l'étranger.
Bientôt on vit, sur le rivage, la fumée grise des cabanes: c'était Opapiskotinak. Au signalement des voyageurs tous les Indiens du campement se réunirent sous une hutte pour les bien venir parmi eux.
À l'arrivée, ils sortient tous, marchant les uns après les autres; ils ressemblaient à des brebis, avec leurs habits de peaux de lièvres qui avaient l'apparence de toisons.
Ils « touchèrent » la main du prêtre d'un air affligé, en silence.
Mon père, regarde, dit l'un, en montrant du doigt un cercueil dressé sur des perches près d'une loge: Dieu m'a enlevé mon enfant.
Et il éclata en sanglots.
Nous avons tous été malades; quelques-uns sont encore souffrants. Plusieurs petits nous ont quittés; un autre est près de les rejoindre.
L'Oblat fut ému jusqu'aux larmes. L'effrayante maigreur des gens démontrait leurs cruelles épreuves. Il les consola de son mieux, parvint même à les dérider; leur douleur devenait moins vive, puisqu'un prêtre était avec eux ...
Pendant que le père causait, s'informait, partageait leurs peines, on lui fit bouillir du poisson. Jamais dîner ne fut meilleur, bien qu'il comportât un seul mets, sans galette, et même sans sel, tant il est vrai que « c'est la faim qui donne le bon goût » au manger !
On installa les visiteurs dans une masure que l'un des Cris leur abandonna volontiers. C'était rien moins qu'un beau château I La porte mesurait quatre pieds; l'unique fenêtre avait pour vitres une pièce de cotonnade; les têtes risquaient de se briser sur les poutres basses du toit. C'était mieux que dehors tout de même, et on l'offrait de si grand coeur ! Surtout, la cheminée de terre permettait de se réchauffer.
Après une visite aux malades, ce fut la prière du soir à laquelle tous prirent part. La loge était pleine à en craquer. Le père les réconforta encore, leur parla du bon Dieu, du ciel, des mérites de la souffrance; il leur annonça finalement qu'il resterait une semaine pour les instruire et les soigner.
Les Cris s'endormirent joyeux, au camp d'Opapiskotinak, car le missionnaire était là !
Pendant huit jours, le père Ovide fut entièrement à leur service, pour catéchiser, pour guérir, pour pardonner, pour consoler, depuis la messe du matin jusqu'au cantique vespéral. Personne ne manquait aux offices; les protestants mêmes y assistaient. Des confessions et des baptêmes, la conversion d'une méthodiste furent la moisson de ce séjour.
Une pauvre vieille pulmonique reçut aussi l'extrême-onction. Elle ressemblait à un squelette plutôt qu'à un être vivant. Elle était couchée sur des branches, sous une tente de coton, n'ayant, pour se garder du froid, qu'une couverture de peaux de lièvres. Elle se nourrissait de poisson et ses plus fidèles amis étaient des légions de vermine. Rien ne dépeindrait justement son dénûment et ses souffrances. Mais Jésus-Christ vint sous sa hutte et prit possession de son coeur pour lui apporter le courage de sanctifier ses derniers jours.
Grande était la bonté du Maître qui venait la réconforter, mais immense aussi fut la joie de cette pauvre moribonde qui fut, sûrement, au paradis, comblée d'une gloire éternelle !
Un catholique vint, une fois, porter son bébé au baptême. La maman était protestante, mais après la cérémonie, elle dit à son époux: « Va demander au « chef-de-la-prière » de me baptiser moi aussi; je veux prier comme mon enfant. » Le mari vint donc aussitôt prévenir le père Charlebois qui fit certaines objections afin d'éprouver sa constance. Rien ne put la rebuter. Le missionnaire l'instruisit et reçut son abjuration. Elle était transportée de joie, et l'Oblat ne l'était pas moins d'avoir pu ramener encore une autre brebis au bercail.
Parmi les victimes de la mort, s'était trouvée une fille nouveau- née. Sa famille était en voyage quand la contagion l'attaqua. Le froid était sibérien et les sentiers impraticables. Voyant l'enfant agoniser, son papa arrêta l'attelage, alluma un feu à la hâte, fit dégeler de l'eau bénite et chanta l'hymne du baptême; il prit le bébé dans ses bras et lui versa l'eau sur le front tout en prononçant ces paroles: « Je te baptise, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit ... »
L'enfant était morte aussitôt, laissant ses parents dans la peine, mais avec la consolation de la savoir rendue au ciel.
C'étaient de bien braves Indiens que ceux d'Opapiskotinak. Ce ne fut donc pas sans regret que le père Ovide les quitta. D'autre part, il était content d'avoir pu leur faire quelque bien. Il avait guéri âmes et corps, tout en goûtant à leur misère. Toute la semaine, en effet, il avait vécu comme ils vivent, avec la même nourriture, la même literie, le même toit.
Connaissant par expérience ce qu'est la vraie vie de ces gens, le missionnaire put écrire: « S'ils profitaient de leur misère, ils seraient tous canonisables 3 »
Il ne faudrait pourtant pas croire qu'être au service de ces peuplades, c'est être en constant esclavage. C'est sans doute une servitude, mais une servitude aimable lorsque les fidèles se montrent reconnaissants et bons chrétiens.
Un jour, une petite traîne, tirée par quatre fortes bêtes, s'arrête auprès du presbytère. Un jeune homme en descend, puis entre. Son premier bonjour est de dire: « Mon père, je m'en viens te chercher pour que tu baptises un bébé; en même temps, plusieurs familles se sont réunies pour te voir. »
C'est un voyage de quarante lieues.
Le père Ovide mène les chiens, tandis que le guide précède pour ouvrir une voie sous bois. Il faut traverser des rivières, des forêts et des lacs sans fin; il arrive parfois que la glace, minée par un courant rapide, menace de céder sourdement et d'engloutir les voyageurs.
Lorsque l'Oblat est fatigué, il se repose dans la traîne et dès qu'il gèle, il reprend sa marche; si la lenteur de ses coursiers lui fait trouver le temps trop long, il chante plutôt que de pleurer; et lorsque les branches des arbres déchirent la peau de son visage, il se rappelle les soufflets reçus jadis par le Sauveur, et de la sorte tout va bien ...
Trois fois on dormit sous le ciel, avant de parvenir au camp. Mais, là-bas, quel enthousiasme ! Les hommes, les femmes et les enfants viennent baiser la main du père en signe de vénération. Un Indien prête sa cabane et se case sous une tente: que lui importe d'avoir froid, puisque le missionnaire est là !
Pendant quatre jours, notre apôtre baptise, instruit grands et petits, les fait prier et les confesse, leur distribue le pain des forts. Le soir, il cause, comme en famille; en dépit de l'heure tardive, les Cris voudraient qu'il parle encore: ils l'entendent, hélas ! si rarement.
Ensuite, ils vont le reconduire, sans faire payer leurs services. Ce qui prouve bien leur grande foi. « Nos misères ne sont pas perdues 4 », conclut alors le père Ovide.
Non, ses labeurs ne sont pas vains. Témoin cette vieille néophyte qui lui dit, en guise d'adieu: « C'est certes la dernière fois que je puis te « toucher » la main; je suis malade et sans vigueur; il est probable que mes yeux ne verront plus longtemps le jour, mais je suis contente maintenant et je vais mourir sans remords. Prie bien pour moi, mon petit-fils; quand je serai rendue là-haut, dans la maison du Grand-Esprit, je prierai à mon tour pour toi 5 . »
Le père Charlebois s'est donné au service des pauvres âmes; elles savent comment l'en remercier !
Dans la maison du Grand-Esprit, elles prieront à leur tour pour lui ... |
Références
1 M " O. CHARLEBOIS, Voix du jeune missionnaire, 24 avril et 1" mai.
2 PAUL CLAUDEL, La Messe Là-Bas , 15 . édit., Paris Gallimard, 1936, p. 114.
3 M g ' O. CHARLEBOIS, 0.M.1., Voix du jeune missionnaire, Pr mai 1892.
4 ID., Lettre à sa soeur Alma, Cumberland, 13 mars 1893. Copie certifiée.
5 ID., Voix du jeune missionnaire, 7 juillet 1893. |
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