Prêtres du Monde
+ Sr Denise Christiaenssens ermite de la croix o.f.s.

Notre soeur la mort corporelle- 06/11

Titre

Notre soeur la mort corporelle

Auteur

Sylvain Pidoux de la Maduère Prêtre

Éditeur

Édition franciscaine

2080 rue Dorchester Ouest
Montréal Qc Canada

Nihil obstat

Paris, le 21 octobre 1937

J.Vittrant, S.J., cens.dél.

IMPRIMI POTEST :

Montréal, le 14 février 1946
T.R.P. Damase Laberge, o.f.m. Min. Prov.

Imprimatur :

Montréal , le 17 février 1946

Mgr. Ph. Perrier. P.A., V.G.

Table de Matière

1- Pourquoi chercher parmi les morts celui qui est vivant ?

2- Pourquoi chercher bien loin celui qui est tout près ?

3- Pourquoi ne pas écouter celui qui parle encore ?

Intro

Attention au vocabulaire du temps, je le retranscris tel quel.

Comme c’était autrefois, chez nous, grande et simple chose que la mort !

Quand on la voyait venir, tous les regards se tournaient vers elle ainsi que vers une vieille parente, quelque peu sévère sans doute mais dont au fond on’a pas très peur.

On la saluait, comme fit ce Dominique Fourier qui ramassait tout ce qui lui restait de forces pour « oster son bonnet », afin d’« estre en la posture du plus grand respect » au moment de rendre son âme à Dieu (1).

Et c’est toujours ainsi, dan notre bonne t droite campagne comtoise où la foi est restée vivace et fait encore partie intégrante de la vie.

Lorsque sur cette vie la nuit tombe, nous éprouvons certes le besoin de pleurer parce que nous aimons aussi tendrement que partout ailleurs. Mais nous avons si vivement conscience de réalités à peine connues ailleurs de nos contemporains, que notre douleur est bien consolée.

Autour du lit de celui qui agonisse, la cloche de la ville ou du village a rassemblé les amis, et parfois les membres d’une confrérie d’agonisants. On prie, et il semble que la lumière du ciel irradie le malade qui est tout apaisé.

Ah ! Certes, il n’est pas seul comme sont souvent nos pauvres mourants parisiens. Près de lui, le prêtre non point un prêtre étranger, mais son prêtre, son curé, dont il connaît non seulement le visage, mais l’âme et le cœur, le prêtre est là, qui prie au nom du Christ, la prière infailliblement exaucées, qui pardonne au nom de Dieu, qui console, aujourd’hui, et qui reviendra pour consoler demain !

Le malade sent qu’il monte vers Dieu, porté sur tout un nuage de prières ; et ce soir, à la veillée et demain lorsqu’il sera figé sur sa couche dans l’immobilité de la mort, la prière continuera, s’élevant et l’élevant toujours, le haussant pour ainsi dire jusqu’au ciel.

Tous les amis viendront, Il s ne se contenteront pas d’une poignée de main à la famille et d’un vague geste sur la dépouille ; ils prieront, et ils auront que c’est un signe de croix qu’il faut travers, et que l’eau dont on se sert est bénite par sa sainte Église.

Ensuite, le défunt présidera toujours à son foyer par son portait en place d’honneur ; il aura, chaque dimanche au moins, sa visite au cimetière ; il aura sa messe, son trentain, son bout de l’an, ses anniversaires, le nécrologe qui le rappellera chaque semaine aux plus oublieux… Durant tout l’année du deuil les «deuillants» se tiendront à genoux durant toute la messe et viendront à «l’offerte».. La veille du 2 novembre, durant toute la nuit , les cloches laisseront tomber leurs «larmes» sur la campagne t les fidèles prieront.

Ah ! Comme les morts survivent chez nous !

Ils restent vivants parce qu’on est encore chrétien.

Au lieu que les préoccupations matérielles les entraînent vers l’océan de l’oubli avec une rapidité torrentielle, la foi les portes à la surface de la vie comme les feuilles qui surnagent sur le miroir d’un lac infiniment paisible.

Que faut-il pour que d’autres vivants partagent cette paix, cette sérénité, cette sécurité en face de la mort, pour que d’autres défunts aient part à cette survivance ?

Quelques pensées suffisent, et les voici peut –être…

1- Pourquoi chercher parmi les morts celui qui est vivant ?
Pourquoi cherchez-vous permis les morts celui qui est vivant ? (2)

Marie-Madeleine, Marie, mère de Jacques et Salomé étaient parties pour le sépulcre où dormait depuis vendredi soir leur Maître aimé. C’était le matin, l’un de ces matins de mars où la mort paraît plus atroce parce que partout alentour les bourgeons éclatent et chantent la vie qui monte.

Et ces femmes pleuraient le mort, le disparu, celui qu’on ne verrait plus jamais, celui qu’elles avaient tant aimé et dont la disparition occasionnait un si grand vide.

Or, voici que deux anges étaient là, près du sépulcre.

Inutile de regarder, saintes femmes, inutile de scruter la tombe. Pourquoi cherchez-vous permis les morts celui qui est vivant ?

-1-

N’est-ce point ce qu’il faudrait me redire, ce soir, dans cette chambre où tout me parle du disparu ?

Tout à l’heure, des hommes sont venus, qui l’on emporté. Un moment je n’ai pas très bien réalisé que ce départ était le dernier. À l’église, peut-être n’ai-je pas pu prier ; j’ai pleuré. Mais j’ai senti confusément qu’autour de moi on priait ; j’ai laissé bercer ma douleur par la mélodie liturgique si profondément expressive. Ensuite, j’ai suivi en automate, ç’a été le trajet rapide peut-être__ les morts vont vite aujourd’hui__ la fosse, le défié des amis et des relations, le retour, le repas de famille. Et puis tous se sont retirés, les uns après les autres ; chacun a ses peines, n’est-ce pas, et c’est beaucoup d’y dérober quelques instants pour s’associer à celles des autres. Maintenant il n’y a plus personne.

Après cette lourde journée, j’avais l’impression qu’il serait la ce soir, près de moi, pour veiller un peu. La lampe est allumée. Je le cherche en vain. Ici le grand fauteuil dans le quel il aimait à se reposer, là le tison dont il se servait pour ranimer le feu dans la cheminée, plus loin son lire, celui qu’il lisait depuis quelques jours et qui n’est point entièrement coupé.

Va-t-il venir ?

C’est la première fois qu’il manque au rendez-vous !

Ah ! Comme il manque ! Quel vide affreux ! Non, ce n’est pas possible qu’ils me l’aient emporté à jamais, que jamais plus je ne doive le sentir là, tout près de moi, pour la veillée !

Moi aussi, comme les femmes de Jérusalem, je le cherche, je veux aller le chercher, je veux aller remuer cette terre toute fraîche. Qui sait ? Peut-être les fossoyeurs n’ont–ils point encore achevé leur atroce besogne ?

1B
À quoi bon ?

Pourquoi chercher parmi les morts celui qui est vivant ?
N’allez point au cimetière, dans le royaume des morts, si ce n’est pour rendre à la dépouille du défunt un hommage qu’approuve votre foi et que justifie votre croyance à la résurrection des corps.

Mais au cimetière il n’y a que sa dépouille, son manteau de chair qu’il a maintenant quitté.

Lui, le vrai lui, son intelligence qui savait vous comprendre et peut-être vous éclairer, son cœur qui savait vous deviner, il est là, là, dans le royaume des vivants, près de vous !

N’est-ce point une vérité non seulement imposée par la foi, mais admise par le bon sens que la survie de l’âme ?

Le créateur infiniment sage a fait chaque être pour un but déterminé. Le corps avait à remplir un rôle ; il l’a remplie et il est mort. L’âme aussi avait son rôle à remplir : elle portait en elle une immense aspiration vers la lumière : et quelle qu’ai tété l’intelligence du défunt, n’est-il pas vrai qu’il lui restait encore beaucoup à marcher dans le champ infini de la vérité ? Le lire qui est là, inachevé, montrer que la tâche n’est point terminée.

Et son cœur a-t-il été jamais satisfait ? Quelque joie qu’il ai pu goûter, quelques satisfactions que vous ayez pu lui procurer, quelque bonheur qu’il ait connu, n’est–il pas vrai que toujours il a désiré davantage ? Et votre grand regret ne reste-t-il pas de n’avoir jamais pu le rassasier ?

Oh! Ne le regrettez pas. Cet appétit de vérité et de bonheur, vous ne pouvez pas le satisfaire. Cette faim inassouvie de vérité et de bonheur, c’est la preuve de la survie de son âme qui n’a point atteint ici-bas le but de son existence et qui doit subsister pour y parvenir.

Que dis-je ? Le corps portait en soi-même, le signe de sa caducité. Après avoir grandi et s’être développé, il était allé, d’affaiblissant sans cesse, d’usure en usure, bien bas peut-être. L’âme au contraire, n’avait pas connu la décrépitude, et l’esprit du disparu s’ouvrait au fur et à mesure qu’i avançait dans l’existence, et son besoin de bonheur se faisait plus grand à proportion des joies comme des douleurs qui s’enchaînaient dans sa vie.

Non, votre défunt n’est pas mort, il vit. Ne cherchez point parmi les morts celui qui est vivant !

Dieu_ qui est sage_ aurait-il créé ce merveilleux outils de l’intelligence pour le laisser se rouiller, ce gouffre immense du cœur pour ne point le remplir ? Dieu_ qui est bon, _ aurait-il pu de sang froid réaliser des créatures éprises de lumière et d’amour dans le seul but de les leur faire désirer et avec l’intention de ne les rassasier jamais ? Dieu _ qui est juste_ pourrait-il, par, un anéantissement total de notre être, au jour de la mort, entériner pour ainsi dire toutes les injustices de la vie terrestre et exposer ceux qui luttent afin de lui rester fidèles, à devenir la risée de ceux qui le combattent et l’outragent ?

Non ! Le bon sens même nous dit que nos morts sont vivants !

Dieu_ qui est sage_aurait-il créée ce merveilleux outil de l’intelligence pour le laisser se rouiller, ce gouffre immense du cœur pour ne point le remplir ? Dieu_ qui est bon _ aurait-il pu de sang froid réaliser des créatures éprises de lumière et d’amour dans le seul but de les leur faire désirer et avec l’intention de ne les rassasier jamais ? Dieu _ qui est juste_ pourrait-il, par un anéantissement total de notre être, au jour de la mort, entériner pour ainsi dire toutes les injustices de la vie terrestre et exposer ceux qui luttent afin de lui rester fidèles, à devenir à risée des yeux qui le combattent en l’outragent ?

Non ! Le bon sens même nous dit que nos morts sont vivants !

Et quand le bon sens ne le dirait pas, ne nous suffirait-il pas de la parole du Christ ? Par sa résurrection il a prouvé sa puissance sur la mort. Et c’est lui qui l’a dit : «Les bons iront à la vie éternelle (3)». Ce sont ses apôtres, Pierre, qui nous promet «une couronne qui en se fanera point» , (4), Paul, qui attire nos regards sur «l’incorruptible couronne» (5) promise aux élus, et le « poids éternel de gloire» (6) qui leur est réservé.

De quel cœur il est bon de redire ce soir la parole de votre symbole : «Je crois à la communion des saints, je crois à la résurrection de la chair, je crois à la vie éternelle !»

Qui sait même si dans cet acte de foi vous avez mis tout ce qu’il fallait mettre ?

Non seulement il est vivant, le cher défunt, il est plus vivant que jamais, il est dans le royaume de la vie terrestre dépassée.

Hier, il cherchait, il tâtonnait, il se débattait dans la chambre obscure de sa chair, heurtant de la tête à chaque instant contre les parois infranchissables, essayant sans succès bien souvent, toutes les issues possibles ; aujourd’hui il a trouvé.

Hier il croyait sur parole, il accordait sa foi non seulement à Dieu, mais à combien d’hommes, et si elle était bien placée ans le premier cas, combien souvent, sans doute, elle l’était mal dans le second ! Que dis-je ? Lors même qu’il avait découvert quelques chose, pénétré de lui-même dans quelque région de l’inconnu, n’était-ce point le plus souvent en partant de données reçues, acceptées avec confiance ? Mais, sans elles, il n’eut rien pour faire. Aujourd’hui, il voit.

Hier il devait, par un inlassable labeur, arracher une à une toutes connaissances au milieu dans lequel il vivait, et les défendre ensuite pied à pied, contre l’oublie. Aujourd’hui, il possède.

Hier il essayait, il luttait, sa vie était une guerre continuelle pour tendre sans cesse vers l’idéal entrevu, guerre, faite de victoires mais aussi de défaites, de belles journées de triomphe mais de sombres heures de découragement. N’y avait-il pas des heures où il en serait venue volontiers à désespérer, à ne plus croire au succès possible ? Ah, ! Comme il aurait voulu pouvoir à tout jamais enchaîner sa volonté au bien, et puis se reposer dans la quiétude d’une victoire certaine ! C’est chose faite.

Comme il aurait voulu, hier, pouvoir dépasser et dominer sa chair, établir en soi l’équilibre parfait de la Foi dominant la raison et de la raison subjuguant les sens ! N’est-il pas vrai qu’il a dû, comme tous, lutter contre la tyrannie du corps ? Il l’a vaincue enfin cette tyrannie, il est libre!

Libre il l’est, magnifiquement dépouillé de cette chair qui emprisonnait son intelligence, qui l’enchaînait loin du but où tendait tout son être, qui prétendait même l’asservir. Il a laissé le manteau de chair, il s’en est dépouillé.

Mais avec la chair il n’a pas laissé sa vie : il a délivré sa vie ; il a donné à sa vie le moyen de s’intensifier , de se réaliser toujours davantage.

Il est vivant, plus vivant que jamais jusqu’ici.

Ne cherchez plus parmi les morts celui qui est vivant !

II
Il est vivant !

Cette pensée me laisse rêveur !

Ah ! Si je pouvais le revoir, le revoir là à sa place habituelle, sentir sa présence aimée, et tout à l’heure, quand j’irai me coucher, l’embrasser comme autrefois ! Sa voir qu’il es vivant, c’est quelques choses : cela me rassure sur son sort, mais cela ne me console pas pour moi. Pour moi il faudrait que je le sache là, près de moi…

Où est-il ?

Mais je vous l’ai dit : il est avec les vivants, il est là, tout près de vous, là dans cette chambre…

Il est mort avant-hier dans la paix de Dieu. Le prêtre venait d’oindre ses membres. Le Très–Haut lui fut _ à n’en pas douter un juge miséricordieux. Et maintenant où voulez-vous qu’il soit ?

Jésus l’a dit : «Parce qu’il ne s’est point attaché aux biens de ce monde et qu’il a peut-être souffert persécution pour la justice, le Royaume des cieux lui appartient ; parce qu’il a supporté le mal qu’on disait de lui, il a dans le ciel une abondante récompense : parce qu’il a été pur, il voit Dieu (7).» Et lors même qu’il aurait beaucoup péché, ne devriez-vous pas avoir confiance dans le pardon divin ? N’avez-vous pas vu le Christ pardonner à Madeleine qui était publiquement pécheresse, au larron qui mourrait en croix à cause de ses crimes et auquel un seul acte d’amour ouvrit le jour même le paradis, à Zachée le publicain, à la femme, que l’on avait surprise en adultère, à tant d’autres ? Et vos prières ? Jésus n’a-t-il pas promis qu’il accorderait tout à l’âme confiantes ? Oui ou non, demandez-vous, avez demandé le salut de cette âme ? Oui , ou non, la paroles Dieu , est -elle sans repentance ? Ainsi votre défunt a entendu les paroles du divin accueil : «Venez les bénis de mon Père posséder le royaume qui vous a été préparé depuis le commencement du monde (8)». Il a reçu suivant ses œuvres» (9) la joie de voir Dieu face à face, de le connaître comme il nous connaît (10).

Son ciel est d’être avec Dieu. Sa nature d’homme lui permettait de deviner l’existence de Dieu et quelque chose de sa perfection à travers les splendeurs de son œuvre. La foi y avait ajusté des précisions, par exemple sur la vie trinitaire du Tout-Puissant et sur son incompréhensible bonté envers l’humanité. Il se fiait alors à un témoignage certes digne de foi, mais à un témoignage quand même. Maintenant il ne croit plus, il voit, il est avec Dieu comme il était avec nous.

Et ne savons-nous plus où est Dieu ? Pur esprit, il n’est pas localisé dans tel ou tel endroit, il est partout, d’autant plus nécessairement que sa présence est indispensable pour soutenir les êtres dans l’existence. Que dis-je ? Il est plus spécialement près de nous, en nous, si nous l’aimons d’un amour effectif ; car Jésus L’a dit : «Si quelqu’un m’aime il gardera ma parole, et mon Père l’aimera, et nous viendrons à lui et nous ferons chez lui notre demeure (11)». Et Dieu le dit encore au lire de l’Apocalypse : «Voici que je me tiens à la porte et je frappe : si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui, je souperai avec lui et lui avec moi (12)»

Si nous aimons Dieu, si nous faisons notre possible afin de demeurer dans sa grâce, Dieu est là toujours avec nous, en nous, tellement que Saint Paul déclare que nous devons les «temples du Dieu vivants (13)».

Alors nos morts qui sont près de Dieu sont-ils bien loin ? Sont-ils bien loin dès lors surtout que toute la Tradition chrétienne nous les montre les yeux baissés sur nous, attentifs surtout aux gestes de ceux qu’ils ont aimés ici-bas? C’est saint Cyprien qui nous fait entrevoir dans le ciel la foule d’êtres chers, de parents, de frères qui nous attendent (14). Ce sont tous les théologiens catholiques nous enseignant d’une seule voix que les élus nous voient, s’intéressent à nous, nous entendent et s’occupent, à n’en pas douter, d’un façon toute spéciale de ce qui leur a été cher ici-bas.

Nos morts sont près de Dieu, Mais être près de Dieu ce n’est pas être loin de nous, puisque lui-même est là, dans cette chambre, dans ce cœur qui saigne et qu’il voudrait tant consoler !

Le cher disparu, ne le cherchez pas bien loin, permis les astres et les espaces infinis. Il n’est point là-bas. Il est ici.

Vous souvenez-vous de ce fils d'une veuve qui était mort à Naïm ? Jésus montait l’étroit chemin qui grimpe la côte du village, lorsqu’il rencontra le convoi funèbre. Il le fit arrêter, il ressuscita l’enfant, et «il le rendit à sa mère (15)

N’est-ce point tout naturel ? Lazare ressuscité n’a-t-il point repris à Béthanie sa vie avec Marthe et Marie ? Et Jésus lui-même, après sa résurrection, n’est-il point venu au Cénacle retrouver ceux qu’il aimait ?

Son cœur n’a pas changé, vous le savez bien. Et vous savez bien que, si ce soir quelque thaumaturge errant par les cimetières le faisait lever de sa couche funèbre sa première visite serait à coup sûr pour vous. Mais la visite il vous la fait `il est là. Quand vous arriverez comme lui au terme du voyage, il se jettera dans vos bras, il vous embrassera, comme autrefois.

II B
Comme autrefois ? N’ai-je point mal dit ? Il faudrait dire : mieux qu’autrefois !
Il est plus près de vous qu’il n’a jamais été.

Que de fois, peut-être, il a géni, dans les heures grises, de ne pouvoir point voir votre âme à nu, savoir ce qu’il devait croire des petites potins qu’on lui rapportait, savoir jusqu’à quel point vous l’aimiez, Il doutait de vous ? Non pas. Mais quand on a soif d’être aimé, on voudrait l’être autant , on voudrait être est sûr, on voudrait quel amour fut tellement au fond de l’âme !

Et vous-même, n’avez-vous pas a souffert parfois de ne pas trouver le moyen de lui exprimer mieux combien vous lui étiez attaché ? Que de fois vous auriez voulu pouvoir arracher votre chair, sortir votre âme et la lui montrer pour qu’il soit sûr, bien sûr, et qu’il apprenne enfin la profondeur immense de votre affection !

Ah! Comme la chair est lourde à certaines heures : quel manteau terrible qui cache les âmes les unes aux autres, qui permet tant d’erreur, tant d’incompréhensions, tant de brouilles !

Mais lui, maintenant, il a déposé ce manteau, il l’a laissé au cimetière, et libre enfin, il vous voit, il vous connaît, il sait à quoi s’en tenir, il jouit de votre bel et pur amour, il s’appuie sur vous comme il ne s’est jamais appuyé, il croit en vous comme il n’a jamais crue, il vous aime comme il n’a jamais aimé.

II C
Et cet amour désormais ne peut que croître !

Ici-bas que de causes de séparation ! Que de voyages nécessaires, que d’absences indispensables, que de journées où l’ on ne se voit qu’aux heures des repas ! Encore ces instants ne sont-ils pas donnés à l’amitié, mais aux nécessités quotidiennes qui encombrent la vie.

Ah ! Qu’elles sont rares les douces heures où l’on peut, sans songer à rien d’autre, profiter de la présence de l’être aimé ! Existent-elles, même en dehors de ce moment de la vie où l’on est encore trop jeune pour ne point se laisser aveugler par sa passion et oublier tout le reste mais trop jeune aussi peut-être pour profiter de ce qu’il y a de profond dans l’amitié ? et les meilleurs heures ne sont-elles point assombries précisément par les ombres de la mort qui vont s’allongeant sur la vie, comme celles des peupliers sur un champ de blé mûr, au soir de la lourde journée ?

Et pourtant, cette mort, n’est-ce point elle qui va donner à l’amour sa pérennité, l’éterniser en quelques sorte après l’avoir affiné en le dégageant de sa gangue boueuse ?

La mort, c’est elle qui met fin aux séparations incessantes d’ici-bas, c’est elle qui efface le spectre de la grande séparation, parce que c’est elle aussi qui réalise la grande union des êtres aimés.

Par elle nous sommes rapprochés d’eux. Désormais, ni jour ni huit, ils ne nous quitteront, ils seront là près de nous, vivants, à côté de nous qui sommes vivants. Notre amour «s’approfondire à les rechercher dans le mystère» (Sertillanges ), et pour nous consoler de leur absence apparente, nous aurons la douce certitude qu’en réalité ils sont proches de nous, qu’ils nous entendent, qu’ils nous voient, qu’ils voient surtout notre amour, et qu’ils nous aiment eux aussi de tout près parce qu’ils sont vivants.

2- Pourquoi chercher bien loin celui qui est tout près ?
Ils dorment.

Celui que j’aimais s’est endormi comme toujours… il dort encore…

Il dort, comme dormait (16) la petite fille de Jaïre, le chef de la synagogue. Pour les hommes elle était morte, et déjà s’élevaient les lamentations du deuil. Pour Jésus est qui est Dieu, elle dormait…

Il dort, comme dormait (17) Lazare, l’ami du Maître, déjà décomposé, dans son sépulcre. Il «sent mauvais», disaient ses sœurs. Mais pour Jésus, qui est Dieu, il dormait…

Il dort ainsi.

Quand on dit : il est mort ! nous comprenons : c’est fini ! Nous avons tort. Ce n’est pas fini, puisqu’alors au contraire commence la vie véritable, la vie assez vivante pour ne finir jamais.

Rappelez-vous encore Jésus, lorsqu’il va chez Jaïre, il se penche sur l’enfant, il l’appelle et celle qui dormait se lève..

Rappelez-vous Jésus près du tombeau de Lazare : il crie d’une voix forte en l’appelant, et Lazare sort du tombeau…

Nos morts n’attendent-ils pas que nous les appelions ?

Si Jésus dit q’ils dorment, si nous disons au contraire qu’ils sont morts, n’est-ce point qu’il sait les appeler et leur donner une survie, ne serait-ce pas que nous ne savons point le faire ?

I
Et pourquoi ne les appellerions-nous pas ? Ne pourrions-nous pas_ comme parle Sertillanges_ leur « prêter ce territoire de survie surnaturelle, qui est notre âme ? »

Qui nous oblige à tuer nos morts ?

Et pourtant, si souvent c’est par nous qu’ils disparaissent, par nous qui ne croyons pas assez à leur survie, qui n’avons pas assez pris conscience de leur survie, qui n’agissons pas toujours _ lors même que nous y croyons _ comme si nous étions convaincus de leur survie.

Il faut que leur photographie soit là, sous nos yeux, mais bien plus encore dans notre cœur le souvenir de leur présence à nos côtés.

Il faut que nous ayons le souci de ne les contrister jamais_ car ils nous voient,_ de ne les trahir jamais, de ne les faire jamais rougir.

Il ne faut pas avoir peur de vivre avec eux, de les accompagner dans leur voyage, si noire que paraisse la route, car noire elle paraît, mais elle est pleine de lumière et de clartés insoupçonnées.

Il ne faut pas élever les enfants dans la crainte du disparu, dont plus rien ne subsisterait q’un spectre hideux et impersonnel, qu’un amas l’os et de chairs, plus ou moins fangeux mais dont l’intelligence et le cœur sont absents. Le défunt, au contraire, doit rester vivants. C’est de son intelligence et de son cœur que le souvenir surtout doit subsister, tout imprégné comme au temps de sa vie terrestre. Il faut qu’on le sente là, toujours, qu’on prenne avec lui ses repas, qu’on travailler à côté de lui, et que le soir, à la prière en faille, on sache bien qu’il est là.

Il faut que ses anniversaires restent chers, des jours où comme autrefois, c’est un peu fête à la maison, où le défunt a sa part de gâteau qu’on donne à une pauvre_ comme on faisait si bien dans le bon vieux temps _ où la voie du disparu se fait mieux entendre.

« Ce qui augmente la douleur et la rendrait amère (si jamais pouvait l’être ce qui vient de Dieu), c’est le sentiment de l’oublie et du vide que font le temps et la légèreté autour des mémoires bénis (18)

Celle qui écrivait ces lignes, le 7 janvier 1916, s’appelait Mireille de la Ménardière. Elle pleurait alors son mari, le capitaine Pierre Dupouey, tombé pour la France le 3 avril 1915.

Quelques mois après elle écrit encore : «Avant-hier il y avait 5 ans de notre cher mariage ; j’ai renouvelé à Dieu toutes les promesses du Sacrement, et ,_ vous ne serez pas surpris _ j’ai passé tout ce jour non dans les larmes, mais dans un véritable ravissement, car Pierre s’était donné à moi pour toute sa vie, et voici que je l’ai donné à Dieu pour la vie éternelle. Il se confiait heureux à mon amour, et maintenant il est bienheureux dans la amour infinie… Quelle folie d’égoïsme de regretter quoi que ce soit quant il a reçu Dieu lui-même qui est tout (19). »

Et comme il survit bien, ce Pierre aimé, dans «leur » maison : «De nos fenêtres on domine la rade, et ce grand espace du ciel semble nôtre, sa la maison il y a mon Pierre chérie, ses dessins aux murs, les meubles disposés comme il les aimait, les bibelots et les livres dont pas un, n’est sans histoire, n’évoque un souvenir d’amour, il y a toutes les reliques venues de l’Yser : la cantine, les aquarelle, la croix… Il y a surtout (et plaise à Dieu de l’y maintenir toujours, malgré ma misère et mon insuffisance), l’esprit de Pierre qui sera la flamme du Foyer et qui se confond pour moi avec cet «esprit principal» qu’il m’enseignait à demander à Dieu à travers les Psaumes …(20)»

Mireille a un fils : «Je sens presque palpable la main de son papa sur lui, écrit-elle le lundi de Pâques 1919, et vraiment Pierre étai si présent ce beau jeudi saint (21) que, s’il était entré avec nous à la maison, au retour de la messe, nous aurions pas été plus heureux (22)

Elle ajoute, le 1er mai 1920 : «Il y a eu un bonheur indicible à éprouver la vérité de ce mot de Pierre : « Le foyer invisible construit sur l’union des cœurs ne saurait périr», à sentir que partout me suit ce que nul ne peut me ravir, l’union éternelle à Pierre in nomine Domini, Si «le royaume de Dieu est au-dedans de nous », Pierre qui fait maintenant et à jamais partie de ce royaume, il est de moi-même, où que j’aille… Il me demeure au cœur celui qui j’aime en paradis, comme une jeunesse inaliénable et une fontaine de joie sans cesse renouvelée par l’amour que je donne à Celui qu’il contemple (23). »

Vraiment Pierre était vivant à son foyer, comme autrefois. Son petit Michel l’y voyait agir, l’y sentait présent. Et il lui arriva, un jour qu’il était seul, et alors que pourtant il était encore bien jeune, de dire tout simplement à sa mère : «Quelle belle petite famille nous formons tous les trois ! » (24)

Mireille avait su donner à Pierre son âme un territoire de survie.

Si nous savions !…

I A
Si nous savions aussi, puisqu’il est là, le disparu, écouter ses conseils pour achever l’œuvre terrestre qu’il avait commencée ! Il est penché vers nous et son âme demande le concours de nos membres pour agir encore ici-bas.

Quelle émotion, pour le fils d’un grand maître, d’ouvrir les volets de l’atelier, les volets qui sont clous depuis que l’artiste n’est plus, de prendre les pinceaux qui ont durci durant les semaines deuil, de s’essayer à achever la toile qui est là, le dernier tableau, celui dans lequel il a mis la fin de sa pensée terrestre, quelle respect de l’idée paternelle, et quelle délicatesse dans les touches pour ne point la déformer ! Quelle fierté, s’il réussit, à constater que l’âme du disparu est peu passées dans son âme, ou plutôt qu’elle a guidé sa main hésitante et lui a fait retrouver le chemin qui semblait perdu.

Nos morts laissent tous une œuvre inachevée. Il faut leur prêter, pour la terminer, le concours de toutes nos forces.

Ceux qui sont morts dans les amphithéâtres de Rome, comme ceux qui tombent aujourd’hui en Russie, au Mexique ou ailleurs, ont lutté pour que leur Foi rayonne. On a arraché de leurs mains le flambeau. Qui ne le prendra pour que leur martyre serve à quelque chose et que leur œuvre s’achève ?

Ceux qui sont tombés sur la Marne, à l’Yser, `a Verdun ont voulu une France grande, belle, propre, fidèle à sa tradition, rayonnante. Leur travail est-il achevé parce que dans l’un louable sentiment on a mis l’un deux sous l’arc de Triomphe ? Où sont leur fils pour continuer l’œuvre et rendre fécond leur dur sacrifice ?

Mais, plus simplement : cet être cher que je pleure, quelle état son oeuvre quel était son rêve, quel paraissait son idéal ? Oh ! C’est cela qu’il me faut chercher, retrouver, poursuivre avec une ténacité inlassable. C’est là qu’il me faut tendre pour que sa vie se continue et pour que son oeuvre s’achève. Si je manque à ce devoir, son travail reste incomplet, sa vie cesse, il meurt vraiment ici-bas, et c’est pour moi qu’il meurt.

Mes morts ont besoin de moi pour vivre.

Ils ont besoin de moi pour les continuer. Non pas s’ailleurs, que je doive nécessairement faire ce qu’ils faisaient ni comme ils le faisaient : les moyens sont peu de chose, le but est tout. Ils cherchaient le but, et ils le cherchaient par ce qu’ils le croyaient beau. Encore maintenant ils cherchent le but, peut-être la lumière de Dieu leur a-t-elle fait découvrir qu’ils avaient erré, que croyant bien faire, ils s’étaient trompés. Ah ! Comme ces hommes de bonne foi donneraient vite un coup de barre pour mettre le cap sur l’idéal dont involontairement ils s’éloignaient bien que de toute leur âme ils y tendissent. C’est cela qu’ils nous disent de faire, puisqu’ encore une fois ce soient eux qui doivent agir par nous.

Telle cette jeune fille, dont le père avait expulsé des religieuses. À coup sûr, ajouter aux errements de cet homme n’était pas le continuer. Il ne s’agit pas de poursuivre la pensée ancienne d’un mort, mais de réaliser la pensée actuelle d‘un vivant. Comme cette jeune fille fut mieux inspirée et plus vraiment filiale_ quelque apparence contraire qu’il puisse y avoir _ en se donnant à Dieu dans la congrégation qui avait souffert par les siens et en redressant ainsi leur œuvre.

II
Mais cette survie terrestres ne suffit pas à nos morts.

Peut-être attendent-ils autre chose; car s’ils n’ont point encore payer toute leur dette à la justice de Dieu, ils souffrent dans le Purgatoire.

Ils attendent dans le purgatoire la parole que je pis dire _ comme autrefois Jésus à Béthanie__ : « Lazare, viens dehors ! »

Quand la dirai-je cette parole ?

Mais, je puis la dire par toute ma vie. Il n’y a pas un geste, pas un mot, que je mange ou que je boive (25 ), que je dorme ou que je travaille, il n’y a rien que je ne puisse faire par amour pour Dieu.

Dieu m’a crée pour l’aimer. L’aimer, c’est réaliser son plan divin, l’avant-projet qu’il a fait de mon existence, de tous les détails de mon existence. Il l’a dit lui-même : «Celui qui observe mes commandements, c’est celui-là qui m’aimes (26). » Et quelle puissance cela donne sur son cœur, pour obtenir tout le bonheur que je désire à mes chers disparus ! Il le dit encore : «Si quelqu’un fait la volonté du Père, le Père l’exauce ! (27

Quel courage cela doit me donner dans la lutte incessante que me demande la fidélité au devoir. Où que je sois, _ au bureau, à l’atelier, dans mon salon _ quoi que je fasse_ ministre ou boueux_ en aimant Dieu en servant Dieu, je travaille pour mes chers aimés, je gagne la vie éternelle de mes chers aimés. Et quelle joie, plus tard, _ de suite si j’y songe_ de pouvoir penser que, peut-être, ceux à qui je dois la vie terrestre, me doivent la vie éternelle, de me dire que je puis, au-delà de la mort, parachever mon cœur oeuvre et travailler encore pour ceux que Dieu m’avait confiés ici-bas, de songer que je puis réparer par la prière le tort que mes paroles et mes actions ont causé au prochain lors même que je n’en avais pas conscience.

IIA
Hélas ! Si faible je suis !

Mais Dieu le sait bien.

Alors il a mis le Christ !_ m’y insérant par mon baptême comme par une greffe divine, _afin que tout ce que je suis et tout ce que je fais soit «Christifié», devienne un peu comme le Christ, et prenne de ce fait une immense valeur, quel que soit d’ailleurs son peu de valeur humaine.

Il a mis le Christ à côté de moi, dans mes frères. Jésus s’est caché sous leur apparence un peu comme il se cache sous les apparences de l’hostie. Et tout ce que je fais pour eux, c’est pour lui que je le fais, si bien que de ce chef encore cela prend une incomparable importance.

Que dis-je ? Il a laissé le Christ à la disposition précisément dans l’Eucharistie. Et chaque fois que je le veux il dépend de moi de le prendre_ lorsque par la consécration le prêtre l’a fait revenir sur l’autel_ de l’élever pour l’offrir à Dieu, et de le charger de dire à Dieu tout ce que je ne sais dire et de me demander tout ce que je ne sais pas demander, de m’unir à lui en communiant à sa chair divine afin de ne plus faire qu’un avec lui pour que Dieu ne distingue plus _ si l’on peut dire _ entre lui et moi et m’exauce à travers lui.

C’est la grande action de la messe que je puis faire célébrer peut-être pour mes défunts, à laquelle en tous cas, je ne puis assister, non pas d’une fâchons passive, mais activement, c’est- à-dire, en m’y unissant de toute mon âme et le mieux que je sais.

Et d’ailleurs le sang du Christ n’est-t-il point encore à ma disposition dans les indulgences, tout particulièrement dans la grande indulgence du Jubilé, et dans celle de la Portioncule que chaque année, le 2 novembre, l’Église m’accorde de pouvoir gagner pour mes défunts ?

Mais, si je savais, c’est à chaque instant que sur le chemin de la vie chrétienne, je rencontre des fontaines d’eau vive, et du fond du Purgatoire _peut-être celui que j’ai aimé, celui que j’aime, réclame une goutte d’eau. C’est à chaque instant que mille moyens ne sont donnés de pouvoir l’appeler au bonheur complet. Il attend, combien de temps attendra-t-il avant que ma voix me retentisse ?

Ah ! Comme il est bien vrai que nos morts me meurent que par nous !

IIB
Oserais-je dire qu’en un certain sens du moins, il arrive à certains de détruire une partie du bonheur de leurs morts ?

Oh! Sans doute, leur ciel est une incomparable félicité à laquelle rien d’essentiel ne peut manquer. Les élus ne peuvent pas souffrir.

Mais il dépend de nous d’ajouter à ce bonheur essentiel un bonheur de surcroît que les théologiens appellent accidentel.

Celui que je pleure a les yeux fiés sur moi. Il suit chacun de mes gestes, il épie chacun de mes pas, il tressaille de joie lorsqu’il me voit marcher dans le droit chemin qu’il a suivi, et dont il éprouve maintenant à quel bonheur il conduit. Oh ! Comme sont peu de choses les peines et les souffrances d’ici-bas, comparées à cette ineffable joie, à cette plénitude de joie qui répond à l’inquiétude innée de notre être, dans laquelle Dieu essuie toutes les larmes (29), et qui dépasse tout ce que l’œil humain peut voir, tout ce que l’oreille peut entendre et tout ce que le cœur peut sentir (30).

Alors celui que j’aime me sent en sûreté ; il est heureux davantage parce que d’avance il devine le jour où déposant moi aussi mon manteau de chair, tout à coup, je réaliserai mieux que nous ne nous étions point quittés, que seul mon corps_ tel un écran_ m’empêchait de le voir, et qu’il était vraiment là, tout près. Il est heureux par ce que d’avance il éprouve la joie qu’il y aura pour moi dans cette découverte. Et sans cesse il adresse à Dieu pour moi la prière délicieuse que saint Ambroise met sur les lèves de Marie : «Père saint, ce sont ceux que je vous ai gardés, ceux sur le cœur desquels votre Fils aimait à reposer sa tête : je vous en prie : mettez-les avec moi (31).»

Mais quelle crainte si d’aventure je sors du chemin et je m’égare, s’il semble que j’aille cueillir des fleurs au bord du précipice ou que je m’attache aux mirages de la route, au risque d’arriver trop tard, quand déjà seront closes les portes de la salle où doit avoir lieu le festin ! (32)

Oh ! Comme alors mon disparu se penche sur moi, comme il m’aide d’inspirations que, peut-être, je n’écoute pas, comme il guide ceux qui doivent me conseiller, comme il intervient pour moi auprès de Dieu ! Et de quelle joie_ accidentelle sans doute, mais immense quand même _ je puis le priver si je manque au rendez-vous !

Non ! Il ne faut pas que j’y manque. Mon disparu, il faut sans doute que je le fasse survivre ici-bas et que je poursuivre sa tâche inachevée ; il faut sans doute que je travaille, s’il est nécessaire, à le mettre en possession de tout son bonheur ; mais il est aussi nécessaire que, souvent ses traces, je m’oriente vers le but où je sais le revoir un jour.

Le retrouver ? Non ! Il ne m’a pas quitté. Mais le revoir, le revoir heureux infiniment, le revoir pour qu’il jouisse aussi de mon bonheur, le revoir pour que la famille continue là-haut comme ici-bas, après la mort qui n’aura même pas marqué un arrêt ni dans l’amour, ni dans la présence.

3- Pourquoi ne pas écouter celui qui parle encore ?
Tout est silencieux ce soir, dans ma chambre.

C’est ainsi depuis quelques jours.
Autrefois nous parlions ensemble à la veillés.
Aujourd’hui la veillée est bien triste.
La lampe a le regard immobile d’un mort.
Le feu est tombé dans la cheminée. Il ne bouge plus.
A quoi bon ? Pour moi tout seul ?
Tout seul ? Suis-je bien tout seul ?
Mas, puisqu’il est là près de moi, le disparu, puisqu’il est là comme autrefois, pourquoi dans le silence ne l’écouterais-je pas me parler, sa voix qui n’a plus de timbre mais qui sait atteindre mon cœur ?
Et il parle…

Il dit :

«La mort est une douleur. Certes, Dieu le sait bien. C’est parce qu’il le sait que, nous donnant un corps, naturellement mortel _ puisque tout ce qui est matériel s’use et tend à se détruire _ il y avait remédié par le privilège gratuit de l’immoralité du corps. La faute originelle, hélas ! a fait enter la mort dans le monde comme une sanction du péché. L’humanité, qui a péché en son premier possesseur, Adam, a perdu le don de l’immortalité du corps, ou plutôt elle a vu ce don porté à la fin du monde où plutôt elle a vu ce don porté à la fin du monde où nos corps ressusciteront pour être à jamais glorieux. Et parce que la mort est un mal, tous les hommes l’ont crainte, même et surtout ceux qui l’ont plus courageusement affrontée, Jésus lui-même à Gethsémani a tremblé, et ses membres se sont couverts d’une sueur de sang. Mais la mort n’est-elle qu’un mal ? N’a-t-elle pas délivré de nombreux maux, celui que tu pleures ? Et ne t’est–il point arrivé à toi-même de dire souvent, peut-être, depuis que j’ai quitté ma chair : «Lui, il est heureux…mais moi ?»

De combien de couleurs physiques la mort délivre ! Ne crois-tu pas que je suis plus heureux qu’il y a huit jours, lorsque, sur le lit que est là, tout près, je me débattais hoquetant, lorsque les sueurs froides m’envahissaient et que j’avais peur, ne sachant pas encore ce qui allait arriver ? Ne me crois-tu pas plus heureux que si j’avais survécu tenaillé par la douleur, obligé de faire sans cesse appel au médecin pour calmer un peu – si peu – mes souffrances ? encore ne pouvait-il porter remède qu’aux souffrances physiques. Mais figure-toi quelles pouvaient être mes angoisses morales à la pensée de telle situation difficile dans laquelle j’allais te laisser, à la simple pensée de la solitude qui allait peser sur toi.

« Ah ! Je vois : tu vas pleurer parce que je te dis cela. Pourquoi pleurer ? Parce qu’hier j’ai souffert ? Mais puisqu’aujourd’hui je ne souffre plus : puisqu’au contraire je suis heureux, dans la mesure où j’ai souffert et chrétiennement souffert. L’heure n’est pas aux larmes, l’heure est à la joie si tu penses à moi ; car la mort m’a délivré de toutes les peines physiques et morales : elle a éloigné de moi la perspective angoissante de demeurer longtemps ici-bas un être diminué par la maladie.»

Qui sait ? La mort n'a-t-elle point fait davantage ?

Combien de mères ont pleuré sur leur fils mort, qui béniraient le ciel si elles connaissaient que ce trépas terrestre prématuré a sauvé leur âme pour l’éternité. On raconte, dans la vie de la bienheureuse Marie-Victoire Fornari-Strata, que sa sœur vint un jour solliciter son intervention au près de Dieu pour la vie de son fils. La bienheureuse eut la révélation que la grâce pouvait lui être accordée, mais que l’enfant sauvé tournerait mal. Elle en fit par à la mère. La malheureuse n’écoutant que son pauvre cœur, insista néanmoins, elle eut son fils. Mais sans doute plus tard comprit-elle que ce décès prématuré eut été une insigne faveur, le jour où son enfant, couvert d’une multitude de forfaits et entouré de la réprobation générale, gravit, pour y mourir _ et combien plus durement _ les marches de l’échafaud.

Combien d’époux ont pleuré leur épouse, sans savoir que la mort a sauvé l’unité de leur foyer et gardé à leur amour sa fraîcheur de jeunesse et ses possibilités d’éternité. Combien d’enfants n’ont dû le rayonnement de leur vie qu’à un deuil que les a précocement mûris ! Ah ! Comme nous comprendrions mieux les choses si, au lieu de nous trouver dans la vallée terrestre aux horizons bornés, nous pouvions, des hauteurs du ciel, dominer l’immense panorama de la vie du monde.

La mort est un mal, une punition nécessaire ; mais le père qui l’inflige à son corps défendant, sait en tirer notre bien et en faire le chemin de notre propre bonheur.

Car la mort nous délivre…

«Seigneur, délivrez-moi de moi-même» s’écrie Claudel. C’est un écho de la parole de saint Paul : « Qui me délivrera de ce corps mortel ? (33)

La belle et grande liberté que celle de la mort, ouvrant toutes grandes les portes du corps pour que la lumière entre à flots dans l’intelligence jusque là détenue en son obscur cachot, la belle et grande liberté que celle de la mort nous aidant à dépasser les limites de notre propre chair pour embrasser dans une immense tendresse tout ce qui mérite d’être aimé, et pour conduire notre amour jusqu’à des profondeurs insoupçonnées dans lesquelles jaillissent les sources les plus délectables et se rencontrer les satisfactions les plus vraies. La belle et grande liberté que celle de la mort, terrassant d’un coup toutes les ennemis de notre âme, mettant fin au drame angoissant du bien et du mal aux prises dans notre cœur, et y mettant fin par le triomphe éternel du bien.

C’est en ce sens et non dans le sens d’une passion, déraisonnable et inhumaine pour le mal que les saints ont appelé la mort comme la fin de leurs maux et l’aurore de leur bonheur.

III A
Car la mort est indispensable à la réalisation de notre vie !

Dieu est un océan de perfections. Il est l’intelligence souveraine, le cœur le plus riche et le plus tendre. Lorsqu’il nous crée il ne nous donne rien qu’il ne possède, si bien que toute la beauté accumulée sur la terre et toute la lumière et toute la bonté ne sont rien à côté de la bonté, de la beauté, de la lumière qu’il est. Mais précisément parce qu’il est parfait infiniment, il n’a pu, nous créant, poursuivre un but que ne soit point parfait ; et comme seul il est parfait, il n’a pu nous créer que pour lui-même. Nous sommes donc crées pour Dieu ; nous sommes sur la terre pour tendre vers Dieu, pour atteindre un jour Dieu ; c’est –à –dire pour posséder cet immense océan de lumière où nous trouverons toues les clartés qui nous manquent et toutes les réponses que nous cherchons, ce cœur infiniment riche qui comblera par son amour tous les désirs d’amour de notre cœur : nous sommes créées pour aller à Dieu qui est la vie, pour posséder la vie éternellement, la vie qui correspond à la plus essentielle aspiration de tout notre être.

C’est là , voyez-vous, le vrai bonheur.

Ici-bas, nous le cherchons à tâtons, nous essayons de tout ce qui renferme un peu de lumière ; mais il semble que pour nous en essayons plus l’ombre devint épaisse ; et le plus savant des hommes est à la fois le plus convaincu de sa propre ignorance. Nous nous accrochons à tout ce qui nous parait être de l’amour, et tout cela chancelle et disparaît, heureux si la désillusion ne nous laisse pas trop meurtris, Nous aimons la vie, nous la défendons, encore qu’elle ne nous satisfasse pas et que la perspective de la perdre un jour nous empêche d’en bien jouir.

Mais bienheureuse la mort qui nous met en possession de la lumière vraie, de l’amour complet, de la vie totale pour lesquels nous sommes faits et que si longtemps nous avons cherchés.

La mort est le chemin de la vie. Nous disparus, qui comme nous l’ont redoutée, savent aujourd’hui que si l’envers de la mort est terrible, l’autre face est magnifiquement belle et que, suivant le mot de Shakespeare « On peu apercevoir la vie qui regarde à travers les orbites creux de la mort.»

Ah ! Si nous savions croire à la bonté de dieu, et si alors seulement nous cherchions à comprendre la mort, quel visage différent elle aurait !

La mort, qui semble trancher des liens, qui nous fait abandonner avec dégoût notre tâche, le souvenir de nos disparus qui nous blesse et nous amène parfois à ne plus vouloir rencontrer ce qu’ils ont aimé, c’est la au contraire qui devrait nous rattacher aux choses parce qu’elles sont toutes pleines de souvenirs, et que le souvenir des morts n’est pas du passé mais une sorte d’incarnation d’un présent de soi spirituel et invisible.

La mort _ qui paraît briser les liens de famille, c’est elle qui doit les resserrer. Sa grande ombre planant sur notre vie doit nous permettre de considérer comme peu de chose ces petites difficultés qui divisent si souvent, et d’immoler nos préférences à celle d’êtres chers que bientôt nous ne verrons plus et dont le souvenir nous sera doux si nous ses avons aimés. Bien plus : ce souvenir, c’est lui qui réunira dans une même pensée et parfois dans une même lieu ceux que la vie aurait éparpillés et donc il restera le point de contact ; jour de Toussaint, jour de Morts, les journées où surtout l’on aime à se rencontrer, où l’on oublie la politique qui divise et les querelles de toutes sortes, pour ne plus penser qu’aux chers disparus qui réunissent. Et, par delà le grand passage, la mort _ cette mort cruelle qui semble tout séparer _ C’est elle au contraire qui réunit encore et pour tous ceux qui se sont aimés.

Car, peu à peu, les vides se multiplieront ; peu à peu, les uns après les autres, tous nos chers aimés passeront à étage supérieur de la maison. D’en bas, il nous semblera entendre le bruit de la fête qui marquera leur réunion. Comment n’aurions-nous pas aussi un jour le désir de monter là–haut ? Les vieillards l’éprouvent souvent, qui sont las de leur solitude. Et s’il arrive que l’approche de la mort les effraye, c’est plutôt la crainte du voyage qui les tourmente, tandis que les séduits ce qu’ils devinrent du but.

Le but est là, en effet, l’éternelle réunion ! Nos intelligences y resteront ce qu’elles sont, avec la lumière de Dieu les éclairant. Nos cœurs demeureront ce qu’ils sont, mais baignés dans l’amour de Dieu qui les rassasiera. Nos corps bientôt _ car le monde passe vite _ viendront les rejoindre dans la gloire. Mais cela ne changera rien à celles de nos affections qui sont saines, sinon en ce qu’elles participeront à l’éternité, comme désormais tout ce qui nous concernera.

III B
Le 16 mars 1913, l’apôtre de Normale Supérieur, pierre Poyet, écrivait, à la veille e sa mort :

« Frères il faut mourir. Quotidie morior. Mais que je meure avec Jésus-Christ mourant, c’est-à-dire que je sois mortifié avec lui, afin de pouvoir entrer avec lui dans la gloire (34). »

C’est encore un autre aspect de la mort, le plus beau, le plus chrétien. L’Humanité, dont je suis revêtu, est un manteau dont Adam, le premier possesseur, a souillé la pureté, et qu’il n’a pu me transmettre que taché et voué à la mort.

Mais le Fils de Dieu a voulu revêtir le même manteau afin de le purifier par son expiation.

A moi, qui suis né revêtu de l’humanité d’Adam, de m’en dépouiller afin de revêtir celle de Jésus-Christ. A moi, après avoir ressemblé à l’homme Adam, par la tache originelle que je portais sur mon âme, de ressembler à l’homme Jésus par la mort que j’accepterai généreusement et qui sera la rançon de ma vie éternelle.

Ce geste d’acceptation, je l’ai fait au jour de mon baptême. Ce jour-là, on m’a enseveli dans l’eau_ c’est du moins le symbolisme du sacrement lorsqu’on l’administrait par immersion _afin que je ressemble davantage au Christ enseveli dans la mort, et qu’à cause de cette divine ressemblance, Dieu veuille bien purifier mon âme.

Désormais c’est l’humanité de Jésus et non plus seulement celle d’Adam, à laquelle je suis rattaché. Et plus ma ressemblance avec Jésus sera profonde, plus le pardon divin le sera à son tour, et plus l’amour de Dieu m’enveloppera et me prédestinera à partager la gloire éternelle de Jésus.

C’est tout le sens de ma vie chrétienne que chercher à accentuer ces trais de ressemblance, et saint Paul dit que la mesure de cet effort sera la mesure même de ma récompense : Si nous souffrons avec lui, nous seront glorifiés avec Lui… (35) si nous mourons avec Lui, nous vivrons aussi avec Lui (36). »

Nous ne formons plus avec Lui, qu’un seul corps (37), dont déjà la tête_ le christ lui-même (38)_ a pénétré dans le ciel. Et lorsque meurt l’un d’entre nous, c’est un des membres du Christ qui va rejoindre son chef, et trouver enfin le climat de vie normale et stable auquel naturellement il devait aspirer.

III C

François d’Assise, par les chemins de l’Ombrie allait chantant le « Cantique des Créatures » ; il était un enthousiaste de la vie. Il chantait à tous les échos : Laudato si Misignore, cum tutte le tue creature Spetialmente Messer lo frate Sole (39)

Il n’oubliait rien dans sa joie pleine et pure, douce et came, telles les vagues de soleil qui envahissent la campagne ombrienne et viennent se briser au coteau d’Assise. Il chantait la lune et les étoiles, le vent, l’air, les nuages, l’eau, le feu et la terre.

Il n’avait pas pensé à la mort.

Mais un jour vint où son état de santé lui en fit deviner l’approche. Son médecin, consulté, lui donna quelques semaines de vie, François resta quelques instants silencieux_ parce qu’il est toujours dur de s’entendre dire qu’on va mourir, même lorsqu’on est un saint _puis il étendit les mains au ciel et s’écrira : « Eh bien donc, sois la bienvenue, ma sœur la Mort ! »

Il avait réfléchi, En un instant, de tout son âme s’étaient élevée des harmonies surnaturelles qui lui avaient chanté la douceur de la mort.

Et c’est alors qu’il acheva :

« Loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre sœur la Mort corporelle.
« A qui tout homme vivant ne peut échapper.
« Malheureux seulement ceux qui meurent en état de péché mortel.
« Mais bienheureux ceux qui ont accompli tes très saintes volontés.
« Car la seconde mort ne pourra leur faire aucun mal ! »

Ainsi soit-il.

Références
( 01 ) Paul Doncoeur, Retour en Chrétienté. ( Grasset). P.147
( 02 ) Luc. XXIV,5(2) Luc. XXIV, 5
( 03 ) Math XXV,46
( 04 ) I Petr, V,4
( 05 ) I Cor, IX,25
( 06 ) II Cor, IV, 17
( 07 ) Math. V. Sermon sur la Montagne
( 08 ) Math. XXV,34,
( 09 ) Math. XVI, 27,
( 10 ) Cor. XIII, 12,
( 11 ) Jean XIV, 23.
( 12 ) Apoc. III, 20 ,
( 13 ) II Cor. VI, 16,
( 14 ) De mortalitae, 25, P.L.I X..
( 15 ) Luc VII, 15.
( 16 ) Math. IX,24.
( 17 ) Jean XI,11.
( 18 ) Gheon, Notes sur Mireille Dupouey. ( Éd. Du Cerf,1932,p.7.
( 19 ) Gheon, !,c., page 10.
( 20) Gheon, 1., p.11.
( 21 ) Jour de la première communion de leur fils.
( 22 ) Gheon, 1. c., page 15
( 23 ) Gheon, 1. c., page 18
( 24 ) Ce trait a été cité par M. Gheon, dans une conférence faite au « Poste des Étudients Catholiques », 8, rue Portalis, à Paris, en 1934.

( 25 ) I Cor. X, 31
( 26 ) Jean XIV, 21
( 27 ) Jean IX, 31
( 28) Rom. VI, II.

( 29 ) Apoc. XXI,4
( 30 ) I Cor, II,9.
( 31 ) De virginibus, lib, II, n, 16`P.L. XVI, 211.
( 32 ) Math, XXV, II.
( 33 ) 1 Rom. VII, 24
( 34 ) Bessière : L'Apotre de Normale supérieur, Pierre Poyet, ( Spes, 1933 ) p. 318
( 35 ) Rom. VIII, 17
( 36 ) II à Timothée, II, 11.
( 37 ) Rom. XII, 5.
( 38 ) Col. XII, 19.
( 39 ) Loué sois-tu, mon Seigneur, avec toutes les créatures, et spécialement notre frère le Soleil