1-
Pourquoi chercher parmi les morts celui qui est vivant ? |
| Pourquoi
cherchez-vous permis les morts celui qui est vivant ? (2)
Marie-Madeleine,
Marie, mère de Jacques et Salomé étaient
parties pour le sépulcre où dormait depuis vendredi
soir leur Maître aimé. C’était le matin,
l’un de ces matins de mars où la mort paraît
plus atroce parce que partout alentour les bourgeons éclatent
et chantent la vie qui monte.
Et ces femmes pleuraient le mort, le disparu, celui qu’on
ne verrait plus jamais, celui qu’elles avaient tant aimé
et dont la disparition occasionnait un si grand vide.
Or,
voici que deux anges étaient là, près du
sépulcre.
Inutile
de regarder, saintes femmes, inutile de scruter la tombe. Pourquoi
cherchez-vous permis les morts celui qui est vivant ?
|
-1- |
| N’est-ce
point ce qu’il faudrait me redire, ce soir, dans cette chambre
où tout me parle du disparu ?
Tout
à l’heure, des hommes sont venus, qui l’on
emporté. Un moment je n’ai pas très bien réalisé
que ce départ était le dernier. À l’église,
peut-être n’ai-je pas pu prier ; j’ai pleuré.
Mais j’ai senti confusément qu’autour de moi
on priait ; j’ai laissé bercer ma douleur par la
mélodie liturgique si profondément expressive. Ensuite,
j’ai suivi en automate, ç’a été
le trajet rapide peut-être__ les morts vont vite aujourd’hui__
la fosse, le défié des amis et des relations, le
retour, le repas de famille. Et puis tous se sont retirés,
les uns après les autres ; chacun a ses peines, n’est-ce
pas, et c’est beaucoup d’y dérober quelques
instants pour s’associer à celles des autres. Maintenant
il n’y a plus personne.
Après
cette lourde journée, j’avais l’impression
qu’il serait la ce soir, près de moi, pour veiller
un peu. La lampe est allumée. Je le cherche en vain. Ici
le grand fauteuil dans le quel il aimait à se reposer,
là le tison dont il se servait pour ranimer le feu dans
la cheminée, plus loin son lire, celui qu’il lisait
depuis quelques jours et qui n’est point entièrement
coupé.
Va-t-il
venir ?
C’est
la première fois qu’il manque au rendez-vous !
Ah
! Comme il manque ! Quel vide affreux ! Non, ce n’est pas
possible qu’ils me l’aient emporté à
jamais, que jamais plus je ne doive le sentir là, tout
près de moi, pour la veillée !
Moi
aussi, comme les femmes de Jérusalem, je le cherche, je
veux aller le chercher, je veux aller remuer cette terre toute
fraîche. Qui sait ? Peut-être les fossoyeurs n’ont–ils
point encore achevé leur atroce besogne ?
|
| 1B |
| À
quoi bon ? Pourquoi
chercher parmi les morts celui qui est vivant ?
N’allez point au cimetière, dans le royaume des morts,
si ce n’est pour rendre à la dépouille du
défunt un hommage qu’approuve votre foi et que justifie
votre croyance à la résurrection des corps.
Mais
au cimetière il n’y a que sa dépouille, son
manteau de chair qu’il a maintenant quitté.
Lui,
le vrai lui, son intelligence qui savait vous comprendre et peut-être
vous éclairer, son cœur qui savait vous deviner, il
est là, là, dans le royaume des vivants, près
de vous !
N’est-ce
point une vérité non seulement imposée par
la foi, mais admise par le bon sens que la survie de l’âme
?
Le
créateur infiniment sage a fait chaque être pour
un but déterminé. Le corps avait à remplir
un rôle ; il l’a remplie et il est mort. L’âme
aussi avait son rôle à remplir : elle portait en
elle une immense aspiration vers la lumière : et quelle
qu’ai tété l’intelligence du défunt,
n’est-il pas vrai qu’il lui restait encore beaucoup
à marcher dans le champ infini de la vérité
? Le lire qui est là, inachevé, montrer que la tâche
n’est point terminée.
Et
son cœur a-t-il été jamais satisfait ? Quelque
joie qu’il ai pu goûter, quelques satisfactions que
vous ayez pu lui procurer, quelque bonheur qu’il ait connu,
n’est–il pas vrai que toujours il a désiré
davantage ? Et votre grand regret ne reste-t-il pas de n’avoir
jamais pu le rassasier ?
Oh!
Ne le regrettez pas. Cet appétit de vérité
et de bonheur, vous ne pouvez pas le satisfaire. Cette faim inassouvie
de vérité et de bonheur, c’est la preuve de
la survie de son âme qui n’a point atteint ici-bas
le but de son existence et qui doit subsister pour y parvenir.
Que
dis-je ? Le corps portait en soi-même, le signe de sa caducité.
Après avoir grandi et s’être développé,
il était allé, d’affaiblissant sans cesse,
d’usure en usure, bien bas peut-être. L’âme
au contraire, n’avait pas connu la décrépitude,
et l’esprit du disparu s’ouvrait au fur et à
mesure qu’i avançait dans l’existence, et son
besoin de bonheur se faisait plus grand à proportion des
joies comme des douleurs qui s’enchaînaient dans sa
vie.
Non, votre défunt
n’est pas mort, il vit. Ne cherchez point parmi les morts
celui qui est vivant !
Dieu_
qui est sage_ aurait-il créé ce merveilleux outils
de l’intelligence pour le laisser se rouiller, ce gouffre
immense du cœur pour ne point le remplir ? Dieu_ qui est
bon, _ aurait-il pu de sang froid réaliser des créatures
éprises de lumière et d’amour dans le seul
but de les leur faire désirer et avec l’intention
de ne les rassasier jamais ? Dieu _ qui est juste_ pourrait-il,
par, un anéantissement total de notre être, au jour
de la mort, entériner pour ainsi dire toutes les injustices
de la vie terrestre et exposer ceux qui luttent afin de lui rester
fidèles, à devenir la risée de ceux qui le
combattent et l’outragent ?
Non
! Le bon sens même nous dit que nos morts sont vivants !
Dieu_
qui est sage_aurait-il créée ce merveilleux outil
de l’intelligence pour le laisser se rouiller, ce gouffre
immense du cœur pour ne point le remplir ? Dieu_ qui est
bon _ aurait-il pu de sang froid réaliser des créatures
éprises de lumière et d’amour dans le seul
but de les leur faire désirer et avec l’intention
de ne les rassasier jamais ? Dieu _ qui est juste_ pourrait-il,
par un anéantissement total de notre être, au jour
de la mort, entériner pour ainsi dire toutes les injustices
de la vie terrestre et exposer ceux qui luttent afin de lui rester
fidèles, à devenir à risée des yeux
qui le combattent en l’outragent ?
Non
! Le bon sens même nous dit que nos morts sont vivants !
Et
quand le bon sens ne le dirait pas, ne nous suffirait-il pas de
la parole du Christ ? Par sa résurrection il a prouvé
sa puissance sur la mort. Et c’est lui qui l’a dit
: «Les bons iront à la vie éternelle
(3)». Ce sont ses apôtres, Pierre, qui nous
promet «une couronne qui en se fanera point» , (4),
Paul, qui attire nos regards sur «l’incorruptible
couronne» (5) promise aux élus,
et le « poids éternel de gloire»
(6) qui leur est réservé.
De
quel cœur il est bon de redire ce soir la parole de votre
symbole : «Je crois à la communion des saints, je
crois à la résurrection de la chair, je crois à
la vie éternelle !»
Qui sait même si dans cet acte de foi vous avez mis tout
ce qu’il fallait mettre ?
Non
seulement il est vivant, le cher défunt, il est plus vivant
que jamais, il est dans le royaume de la vie terrestre dépassée.
Hier,
il cherchait, il tâtonnait, il se débattait dans
la chambre obscure de sa chair, heurtant de la tête à
chaque instant contre les parois infranchissables, essayant sans
succès bien souvent, toutes les issues possibles ; aujourd’hui
il a trouvé.
Hier
il croyait sur parole, il accordait sa foi non seulement à
Dieu, mais à combien d’hommes, et si elle était
bien placée ans le premier cas, combien souvent, sans doute,
elle l’était mal dans le second ! Que dis-je ? Lors
même qu’il avait découvert quelques chose,
pénétré de lui-même dans quelque région
de l’inconnu, n’était-ce point le plus souvent
en partant de données reçues, acceptées avec
confiance ? Mais, sans elles, il n’eut rien pour faire.
Aujourd’hui, il voit.
Hier
il devait, par un inlassable labeur, arracher une à une
toutes connaissances au milieu dans lequel il vivait, et les défendre
ensuite pied à pied, contre l’oublie. Aujourd’hui,
il possède.
Hier
il essayait, il luttait, sa vie était une guerre continuelle
pour tendre sans cesse vers l’idéal entrevu, guerre,
faite de victoires mais aussi de défaites, de belles journées
de triomphe mais de sombres heures de découragement. N’y
avait-il pas des heures où il en serait venue volontiers
à désespérer, à ne plus croire au
succès possible ? Ah, ! Comme il aurait voulu pouvoir à
tout jamais enchaîner sa volonté au bien, et puis
se reposer dans la quiétude d’une victoire certaine
! C’est chose faite.
Comme
il aurait voulu, hier, pouvoir dépasser et dominer sa chair,
établir en soi l’équilibre parfait de la Foi
dominant la raison et de la raison subjuguant les sens ! N’est-il
pas vrai qu’il a dû, comme tous, lutter contre la
tyrannie du corps ? Il l’a vaincue enfin cette tyrannie,
il est libre!
Libre
il l’est, magnifiquement dépouillé de cette
chair qui emprisonnait son intelligence, qui l’enchaînait
loin du but où tendait tout son être, qui prétendait
même l’asservir. Il a laissé le manteau de
chair, il s’en est dépouillé.
Mais
avec la chair il n’a pas laissé sa vie : il a délivré
sa vie ; il a donné à sa vie le moyen de s’intensifier
, de se réaliser toujours davantage.
Il
est vivant, plus vivant que jamais jusqu’ici.
Ne
cherchez plus parmi les morts celui qui est vivant ! |
II |
| Il
est vivant ! Cette
pensée me laisse rêveur !
Ah
! Si je pouvais le revoir, le revoir là à sa place
habituelle, sentir sa présence aimée, et tout à
l’heure, quand j’irai me coucher, l’embrasser
comme autrefois ! Sa voir qu’il es vivant, c’est quelques
choses : cela me rassure sur son sort, mais cela ne me console
pas pour moi. Pour moi il faudrait que je le sache là,
près de moi…
Où
est-il ?
Mais
je vous l’ai dit : il est avec les vivants, il est là,
tout près de vous, là dans cette chambre…
Il
est mort avant-hier dans la paix de Dieu. Le prêtre venait
d’oindre ses membres. Le Très–Haut lui fut
_ à n’en pas douter un juge miséricordieux.
Et maintenant où voulez-vous qu’il soit ?
Jésus
l’a dit : «Parce qu’il ne s’est point
attaché aux biens de ce monde et qu’il a peut-être
souffert persécution pour la justice, le Royaume des cieux
lui appartient ; parce qu’il a supporté le mal qu’on
disait de lui, il a dans le ciel une abondante récompense
: parce qu’il a été pur, il voit Dieu (7).»
Et lors même qu’il aurait beaucoup péché,
ne devriez-vous pas avoir confiance dans le pardon divin ? N’avez-vous
pas vu le Christ pardonner à Madeleine qui était
publiquement pécheresse, au larron qui mourrait en croix
à cause de ses crimes et auquel un seul acte d’amour
ouvrit le jour même le paradis, à Zachée le
publicain, à la femme, que l’on avait surprise en
adultère, à tant d’autres ? Et vos prières
? Jésus n’a-t-il pas promis qu’il accorderait
tout à l’âme confiantes ? Oui ou non, demandez-vous,
avez demandé le salut de cette âme ? Oui , ou non,
la paroles Dieu , est -elle sans repentance ? Ainsi votre défunt
a entendu les paroles du divin accueil : «Venez les bénis
de mon Père posséder le royaume qui vous a été
préparé depuis le commencement du monde (8)».
Il a reçu suivant ses œuvres» (9)
la joie de voir Dieu face à face, de le connaître
comme il nous connaît (10).
Son
ciel est d’être avec Dieu. Sa nature d’homme
lui permettait de deviner l’existence de Dieu et quelque
chose de sa perfection à travers les splendeurs de son
œuvre. La foi y avait ajusté des précisions,
par exemple sur la vie trinitaire du Tout-Puissant et sur son
incompréhensible bonté envers l’humanité.
Il se fiait alors à un témoignage certes digne de
foi, mais à un témoignage quand même. Maintenant
il ne croit plus, il voit, il est avec Dieu comme il était
avec nous.
Et
ne savons-nous plus où est Dieu ? Pur esprit, il n’est
pas localisé dans tel ou tel endroit, il est partout, d’autant
plus nécessairement que sa présence est indispensable
pour soutenir les êtres dans l’existence. Que dis-je
? Il est plus spécialement près de nous, en nous,
si nous l’aimons d’un amour effectif ; car Jésus
L’a dit : «Si quelqu’un m’aime il gardera
ma parole, et mon Père l’aimera, et nous viendrons
à lui et nous ferons chez lui notre demeure (11)».
Et Dieu le dit encore au lire de l’Apocalypse : «Voici
que je me tiens à la porte et je frappe : si quelqu’un
entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui, je
souperai avec lui et lui avec moi (12)»
Si
nous aimons Dieu, si nous faisons notre possible afin de demeurer
dans sa grâce, Dieu est là toujours avec nous, en
nous, tellement que Saint Paul déclare que nous devons
les «temples du Dieu vivants (13)».
Alors
nos morts qui sont près de Dieu sont-ils bien loin ? Sont-ils
bien loin dès lors surtout que toute la Tradition chrétienne
nous les montre les yeux baissés sur nous, attentifs surtout
aux gestes de ceux qu’ils ont aimés ici-bas? C’est
saint Cyprien qui nous fait entrevoir dans le ciel la foule d’êtres
chers, de parents, de frères qui nous attendent (14).
Ce sont tous les théologiens catholiques nous enseignant
d’une seule voix que les élus nous voient, s’intéressent
à nous, nous entendent et s’occupent, à n’en
pas douter, d’un façon toute spéciale de ce
qui leur a été cher ici-bas.
Nos
morts sont près de Dieu, Mais être près de
Dieu ce n’est pas être loin de nous, puisque lui-même
est là, dans cette chambre, dans ce cœur qui saigne
et qu’il voudrait tant consoler !
Le
cher disparu, ne le cherchez pas bien loin, permis les astres
et les espaces infinis. Il n’est point là-bas. Il
est ici.
Vous
souvenez-vous de ce fils d'une veuve qui était mort à
Naïm ? Jésus montait l’étroit chemin
qui grimpe la côte du village, lorsqu’il rencontra
le convoi funèbre. Il le fit arrêter, il ressuscita
l’enfant, et «il le rendit à sa mère
(15).»
N’est-ce
point tout naturel ? Lazare ressuscité n’a-t-il point
repris à Béthanie sa vie avec Marthe et Marie ?
Et Jésus lui-même, après sa résurrection,
n’est-il point venu au Cénacle retrouver ceux qu’il
aimait ?
Son
cœur n’a pas changé, vous le savez bien. Et
vous savez bien que, si ce soir quelque thaumaturge errant par
les cimetières le faisait lever de sa couche funèbre
sa première visite serait à coup sûr pour
vous. Mais la visite il vous la fait `il est là. Quand
vous arriverez comme lui au terme du voyage, il se jettera dans
vos bras, il vous embrassera, comme autrefois.
|
II
B |
Comme
autrefois ? N’ai-je point mal dit ? Il faudrait dire : mieux
qu’autrefois !
Il est plus près de vous qu’il n’a jamais été.
Que
de fois, peut-être, il a géni, dans les heures grises,
de ne pouvoir point voir votre âme à nu, savoir ce
qu’il devait croire des petites potins qu’on lui rapportait,
savoir jusqu’à quel point vous l’aimiez, Il
doutait de vous ? Non pas. Mais quand on a soif d’être
aimé, on voudrait l’être autant , on voudrait
être est sûr, on voudrait quel amour fut tellement
au fond de l’âme !
Et
vous-même, n’avez-vous pas a souffert parfois de ne
pas trouver le moyen de lui exprimer mieux combien vous lui étiez
attaché ? Que de fois vous auriez voulu pouvoir arracher
votre chair, sortir votre âme et la lui montrer pour qu’il
soit sûr, bien sûr, et qu’il apprenne enfin
la profondeur immense de votre affection !
Ah!
Comme la chair est lourde à certaines heures : quel manteau
terrible qui cache les âmes les unes aux autres, qui permet
tant d’erreur, tant d’incompréhensions, tant
de brouilles !
Mais
lui, maintenant, il a déposé ce manteau, il l’a
laissé au cimetière, et libre enfin, il vous voit,
il vous connaît, il sait à quoi s’en tenir,
il jouit de votre bel et pur amour, il s’appuie sur vous
comme il ne s’est jamais appuyé, il croit en vous
comme il n’a jamais crue, il vous aime comme il n’a
jamais aimé. |
II
C |
Et
cet amour désormais ne peut que croître !
Ici-bas
que de causes de séparation ! Que de voyages nécessaires,
que d’absences indispensables, que de journées où
l’ on ne se voit qu’aux heures des repas ! Encore ces
instants ne sont-ils pas donnés à l’amitié,
mais aux nécessités quotidiennes qui encombrent la
vie. Ah
! Qu’elles sont rares les douces heures où l’on
peut, sans songer à rien d’autre, profiter de la
présence de l’être aimé ! Existent-elles,
même en dehors de ce moment de la vie où l’on
est encore trop jeune pour ne point se laisser aveugler par sa
passion et oublier tout le reste mais trop jeune aussi peut-être
pour profiter de ce qu’il y a de profond dans l’amitié
? et les meilleurs heures ne sont-elles point assombries précisément
par les ombres de la mort qui vont s’allongeant sur la vie,
comme celles des peupliers sur un champ de blé mûr,
au soir de la lourde journée ?
Et
pourtant, cette mort, n’est-ce point elle qui va donner
à l’amour sa pérennité, l’éterniser
en quelques sorte après l’avoir affiné en
le dégageant de sa gangue boueuse ?
La
mort, c’est elle qui met fin aux séparations incessantes
d’ici-bas, c’est elle qui efface le spectre de la
grande séparation, parce que c’est elle aussi qui
réalise la grande union des êtres aimés.
Par
elle nous sommes rapprochés d’eux. Désormais,
ni jour ni huit, ils ne nous quitteront, ils seront là
près de nous, vivants, à côté de nous
qui sommes vivants. Notre amour «s’approfondire à
les rechercher dans le mystère» (Sertillanges ),
et pour nous consoler de leur absence apparente, nous aurons la
douce certitude qu’en réalité ils sont proches
de nous, qu’ils nous entendent, qu’ils nous voient,
qu’ils voient surtout notre amour, et qu’ils nous
aiment eux aussi de tout près parce qu’ils sont vivants. |
2-
Pourquoi chercher bien loin celui qui est tout près ? |
| Ils
dorment. Celui
que j’aimais s’est endormi comme toujours… il
dort encore…
Il
dort, comme dormait (16) la petite
fille de Jaïre, le chef de la synagogue. Pour les hommes
elle était morte, et déjà s’élevaient
les lamentations du deuil. Pour Jésus est qui est Dieu,
elle dormait…
Il
dort, comme dormait (17) Lazare,
l’ami du Maître, déjà décomposé,
dans son sépulcre. Il «sent mauvais», disaient
ses sœurs. Mais pour Jésus, qui est Dieu, il dormait…
Il
dort ainsi.
Quand
on dit : il est mort ! nous comprenons : c’est fini ! Nous
avons tort. Ce n’est pas fini, puisqu’alors au contraire
commence la vie véritable, la vie assez vivante pour ne
finir jamais.
Rappelez-vous
encore Jésus, lorsqu’il va chez Jaïre, il se
penche sur l’enfant, il l’appelle et celle qui dormait
se lève..
Rappelez-vous
Jésus près du tombeau de Lazare : il crie d’une
voix forte en l’appelant, et Lazare sort du tombeau…
Nos
morts n’attendent-ils pas que nous les appelions ?
Si
Jésus dit q’ils dorment, si nous disons au contraire
qu’ils sont morts, n’est-ce point qu’il sait
les appeler et leur donner une survie, ne serait-ce pas que nous
ne savons point le faire ?
|
I |
| Et
pourquoi ne les appellerions-nous pas ? Ne pourrions-nous pas_ comme
parle Sertillanges_ leur « prêter ce territoire de survie
surnaturelle, qui est notre âme ? »
Qui
nous oblige à tuer nos morts ?
Et
pourtant, si souvent c’est par nous qu’ils disparaissent,
par nous qui ne croyons pas assez à leur survie, qui n’avons
pas assez pris conscience de leur survie, qui n’agissons
pas toujours _ lors même que nous y croyons _ comme si nous
étions convaincus de leur survie.
Il
faut que leur photographie soit là, sous nos yeux, mais
bien plus encore dans notre cœur le souvenir de leur présence
à nos côtés.
Il
faut que nous ayons le souci de ne les contrister jamais_ car
ils nous voient,_ de ne les trahir jamais, de ne les faire jamais
rougir.
Il
ne faut pas avoir peur de vivre avec eux, de les accompagner dans
leur voyage, si noire que paraisse la route, car noire elle paraît,
mais elle est pleine de lumière et de clartés insoupçonnées.
Il
ne faut pas élever les enfants dans la crainte du disparu,
dont plus rien ne subsisterait q’un spectre hideux et impersonnel,
qu’un amas l’os et de chairs, plus ou moins fangeux
mais dont l’intelligence et le cœur sont absents. Le
défunt, au contraire, doit rester vivants. C’est
de son intelligence et de son cœur que le souvenir surtout
doit subsister, tout imprégné comme au temps de
sa vie terrestre. Il faut qu’on le sente là, toujours,
qu’on prenne avec lui ses repas, qu’on travailler
à côté de lui, et que le soir, à la
prière en faille, on sache bien qu’il est là.
Il
faut que ses anniversaires restent chers, des jours où
comme autrefois, c’est un peu fête à la maison,
où le défunt a sa part de gâteau qu’on
donne à une pauvre_ comme on faisait si bien dans le bon
vieux temps _ où la voie du disparu se fait mieux entendre.
«
Ce qui augmente la douleur et la rendrait amère (si jamais
pouvait l’être ce qui vient de Dieu), c’est
le sentiment de l’oublie et du vide que font le temps et
la légèreté autour des mémoires bénis
(18) .»
Celle
qui écrivait ces lignes, le 7 janvier 1916, s’appelait
Mireille de la Ménardière. Elle pleurait alors son
mari, le capitaine Pierre Dupouey, tombé pour la France
le 3 avril 1915.
Quelques
mois après elle écrit encore : «Avant-hier
il y avait 5 ans de notre cher mariage ; j’ai renouvelé
à Dieu toutes les promesses du Sacrement, et ,_ vous ne
serez pas surpris _ j’ai passé tout ce jour non dans
les larmes, mais dans un véritable ravissement, car Pierre
s’était donné à moi pour toute sa vie,
et voici que je l’ai donné à Dieu pour la
vie éternelle. Il se confiait heureux à mon amour,
et maintenant il est bienheureux dans la amour infinie…
Quelle folie d’égoïsme de regretter quoi que
ce soit quant il a reçu Dieu lui-même qui est tout
(19). »
Et
comme il survit bien, ce Pierre aimé, dans «leur
» maison : «De nos fenêtres on domine la rade,
et ce grand espace du ciel semble nôtre, sa la maison il
y a mon Pierre chérie, ses dessins aux murs, les meubles
disposés comme il les aimait, les bibelots et les livres
dont pas un, n’est sans histoire, n’évoque
un souvenir d’amour, il y a toutes les reliques venues de
l’Yser : la cantine, les aquarelle, la croix… Il y
a surtout (et plaise à Dieu de l’y maintenir toujours,
malgré ma misère et mon insuffisance), l’esprit
de Pierre qui sera la flamme du Foyer et qui se confond pour moi
avec cet «esprit principal» qu’il m’enseignait
à demander à Dieu à travers les Psaumes …(20)»
Mireille
a un fils : «Je sens presque palpable la main de son papa
sur lui, écrit-elle le lundi de Pâques 1919, et vraiment
Pierre étai si présent ce beau jeudi saint (21)
que, s’il était entré avec nous à la
maison, au retour de la messe, nous aurions pas été
plus heureux (22).»
Elle
ajoute, le 1er mai 1920 : «Il y a eu un bonheur indicible
à éprouver la vérité de ce mot de
Pierre : « Le foyer invisible construit sur l’union
des cœurs ne saurait périr», à sentir
que partout me suit ce que nul ne peut me ravir, l’union
éternelle à Pierre in nomine Domini, Si «le
royaume de Dieu est au-dedans de nous », Pierre qui fait
maintenant et à jamais partie de ce royaume, il est de
moi-même, où que j’aille… Il me demeure
au cœur celui qui j’aime en paradis, comme une jeunesse
inaliénable et une fontaine de joie sans cesse renouvelée
par l’amour que je donne à Celui qu’il contemple
(23). »
Vraiment
Pierre était vivant à son foyer, comme autrefois.
Son petit Michel l’y voyait agir, l’y sentait présent.
Et il lui arriva, un jour qu’il était seul, et alors
que pourtant il était encore bien jeune, de dire tout simplement
à sa mère : «Quelle belle petite famille nous
formons tous les trois ! » (24).»
Mireille
avait su donner à Pierre son âme un territoire de
survie.
Si
nous savions !… |
I
A
|
| Si
nous savions aussi, puisqu’il est là, le disparu, écouter
ses conseils pour achever l’œuvre terrestre qu’il
avait commencée ! Il est penché vers nous et son âme
demande le concours de nos membres pour agir encore ici-bas.
Quelle
émotion, pour le fils d’un grand maître, d’ouvrir
les volets de l’atelier, les volets qui sont clous depuis
que l’artiste n’est plus, de prendre les pinceaux
qui ont durci durant les semaines deuil, de s’essayer à
achever la toile qui est là, le dernier tableau, celui
dans lequel il a mis la fin de sa pensée terrestre, quelle
respect de l’idée paternelle, et quelle délicatesse
dans les touches pour ne point la déformer ! Quelle fierté,
s’il réussit, à constater que l’âme
du disparu est peu passées dans son âme, ou plutôt
qu’elle a guidé sa main hésitante et lui a
fait retrouver le chemin qui semblait perdu.
Nos
morts laissent tous une œuvre inachevée. Il faut leur
prêter, pour la terminer, le concours de toutes nos forces.
Ceux
qui sont morts dans les amphithéâtres de Rome, comme
ceux qui tombent aujourd’hui en Russie, au Mexique ou ailleurs,
ont lutté pour que leur Foi rayonne. On a arraché
de leurs mains le flambeau. Qui ne le prendra pour que leur martyre
serve à quelque chose et que leur œuvre s’achève
?
Ceux
qui sont tombés sur la Marne, à l’Yser, `a
Verdun ont voulu une France grande, belle, propre, fidèle
à sa tradition, rayonnante. Leur travail est-il achevé
parce que dans l’un louable sentiment on a mis l’un
deux sous l’arc de Triomphe ? Où sont leur fils pour
continuer l’œuvre et rendre fécond leur dur
sacrifice ?
Mais,
plus simplement : cet être cher que je pleure, quelle état
son oeuvre quel était son rêve, quel paraissait son
idéal ? Oh ! C’est cela qu’il me faut chercher,
retrouver, poursuivre avec une ténacité inlassable.
C’est là qu’il me faut tendre pour que sa vie
se continue et pour que son oeuvre s’achève. Si je
manque à ce devoir, son travail reste incomplet, sa vie
cesse, il meurt vraiment ici-bas, et c’est pour moi qu’il
meurt.
Mes
morts ont besoin de moi pour vivre.
Ils
ont besoin de moi pour les continuer. Non pas s’ailleurs,
que je doive nécessairement faire ce qu’ils faisaient
ni comme ils le faisaient : les moyens sont peu de chose, le but
est tout. Ils cherchaient le but, et ils le cherchaient par ce
qu’ils le croyaient beau. Encore maintenant ils cherchent
le but, peut-être la lumière de Dieu leur a-t-elle
fait découvrir qu’ils avaient erré, que croyant
bien faire, ils s’étaient trompés. Ah ! Comme
ces hommes de bonne foi donneraient vite un coup de barre pour
mettre le cap sur l’idéal dont involontairement ils
s’éloignaient bien que de toute leur âme ils
y tendissent. C’est cela qu’ils nous disent de faire,
puisqu’ encore une fois ce soient eux qui doivent agir par
nous.
Telle
cette jeune fille, dont le père avait expulsé des
religieuses. À coup sûr, ajouter aux errements de
cet homme n’était pas le continuer. Il ne s’agit
pas de poursuivre la pensée ancienne d’un mort, mais
de réaliser la pensée actuelle d‘un vivant.
Comme cette jeune fille fut mieux inspirée et plus vraiment
filiale_ quelque apparence contraire qu’il puisse y avoir
_ en se donnant à Dieu dans la congrégation qui
avait souffert par les siens et en redressant ainsi leur œuvre.
|
II |
| Mais
cette survie terrestres ne suffit pas à nos morts.
Peut-être
attendent-ils autre chose; car s’ils n’ont point encore
payer toute leur dette à la justice de Dieu, ils souffrent
dans le Purgatoire.
Ils
attendent dans le purgatoire la parole que je pis dire _ comme
autrefois Jésus à Béthanie__ : « Lazare,
viens dehors ! »
Quand
la dirai-je cette parole ?
Mais,
je puis la dire par toute ma vie. Il n’y a pas un geste,
pas un mot, que je mange ou que je boive (25
), que je dorme ou que je travaille, il n’y a rien
que je ne puisse faire par amour pour Dieu.
Dieu
m’a crée pour l’aimer. L’aimer, c’est
réaliser son plan divin, l’avant-projet qu’il
a fait de mon existence, de tous les détails de mon existence.
Il l’a dit lui-même : «Celui qui observe mes
commandements, c’est celui-là qui m’aimes (26).
» Et quelle puissance cela donne sur son cœur, pour
obtenir tout le bonheur que je désire à mes chers
disparus ! Il le dit encore : «Si quelqu’un fait la
volonté du Père, le Père l’exauce !
(27)»
Quel
courage cela doit me donner dans la lutte incessante que me demande
la fidélité au devoir. Où que je sois, _
au bureau, à l’atelier, dans mon salon _ quoi que
je fasse_ ministre ou boueux_ en aimant Dieu en servant Dieu,
je travaille pour mes chers aimés, je gagne la vie éternelle
de mes chers aimés. Et quelle joie, plus tard, _ de suite
si j’y songe_ de pouvoir penser que, peut-être, ceux
à qui je dois la vie terrestre, me doivent la vie éternelle,
de me dire que je puis, au-delà de la mort, parachever
mon cœur oeuvre et travailler encore pour ceux que Dieu m’avait
confiés ici-bas, de songer que je puis réparer par
la prière le tort que mes paroles et mes actions ont causé
au prochain lors même que je n’en avais pas conscience.
|
IIA |
| Hélas
! Si faible je suis ! Mais
Dieu le sait bien.
Alors
il a mis le Christ !_ m’y insérant par mon baptême
comme par une greffe divine, _afin que tout ce que je suis et
tout ce que je fais soit «Christifié», devienne
un peu comme le Christ, et prenne de ce fait une immense valeur,
quel que soit d’ailleurs son peu de valeur humaine.
Il
a mis le Christ à côté de moi, dans mes frères.
Jésus s’est caché sous leur apparence un peu
comme il se cache sous les apparences de l’hostie. Et tout
ce que je fais pour eux, c’est pour lui que je le fais,
si bien que de ce chef encore cela prend une incomparable importance.
Que
dis-je ? Il a laissé le Christ à la disposition
précisément dans l’Eucharistie. Et chaque
fois que je le veux il dépend de moi de le prendre_ lorsque
par la consécration le prêtre l’a fait revenir
sur l’autel_ de l’élever pour l’offrir
à Dieu, et de le charger de dire à Dieu tout ce
que je ne sais dire et de me demander tout ce que je ne sais pas
demander, de m’unir à lui en communiant à
sa chair divine afin de ne plus faire qu’un avec lui pour
que Dieu ne distingue plus _ si l’on peut dire _ entre lui
et moi et m’exauce à travers lui.
C’est
la grande action de la messe que je puis faire célébrer
peut-être pour mes défunts, à laquelle en
tous cas, je ne puis assister, non pas d’une fâchons
passive, mais activement, c’est- à-dire, en m’y
unissant de toute mon âme et le mieux que je sais.
Et
d’ailleurs le sang du Christ n’est-t-il point encore
à ma disposition dans les indulgences, tout particulièrement
dans la grande indulgence du Jubilé, et dans celle de la
Portioncule que chaque année, le 2 novembre, l’Église
m’accorde de pouvoir gagner pour mes défunts ?
Mais,
si je savais, c’est à chaque instant que sur le chemin
de la vie chrétienne, je rencontre des fontaines d’eau
vive, et du fond du Purgatoire _peut-être celui que j’ai
aimé, celui que j’aime, réclame une goutte
d’eau. C’est à chaque instant que mille moyens
ne sont donnés de pouvoir l’appeler au bonheur complet.
Il attend, combien de temps attendra-t-il avant que ma voix me
retentisse ?
Ah
! Comme il est bien vrai que nos morts me meurent que par nous
! |
IIB |
| Oserais-je
dire qu’en un certain sens du moins, il arrive à certains
de détruire une partie du bonheur de leurs morts ?
Oh!
Sans doute, leur ciel est une incomparable félicité
à laquelle rien d’essentiel ne peut manquer. Les
élus ne peuvent pas souffrir.
Mais il dépend de nous d’ajouter à ce bonheur
essentiel un bonheur de surcroît que les théologiens
appellent accidentel.
Celui
que je pleure a les yeux fiés sur moi. Il suit chacun de
mes gestes, il épie chacun de mes pas, il tressaille de
joie lorsqu’il me voit marcher dans le droit chemin qu’il
a suivi, et dont il éprouve maintenant à quel bonheur
il conduit. Oh ! Comme sont peu de choses les peines et les souffrances
d’ici-bas, comparées à cette ineffable joie,
à cette plénitude de joie qui répond à
l’inquiétude innée de notre être, dans
laquelle Dieu essuie toutes les larmes (29),
et qui dépasse tout ce que l’œil humain peut
voir, tout ce que l’oreille peut entendre et tout ce que
le cœur peut sentir (30).
Alors
celui que j’aime me sent en sûreté ; il est
heureux davantage parce que d’avance il devine le jour où
déposant moi aussi mon manteau de chair, tout à
coup, je réaliserai mieux que nous ne nous étions
point quittés, que seul mon corps_ tel un écran_
m’empêchait de le voir, et qu’il était
vraiment là, tout près. Il est heureux par ce que
d’avance il éprouve la joie qu’il y aura pour
moi dans cette découverte. Et sans cesse il adresse à
Dieu pour moi la prière délicieuse que saint Ambroise
met sur les lèves de Marie : «Père saint,
ce sont ceux que je vous ai gardés, ceux sur le cœur
desquels votre Fils aimait à reposer sa tête : je
vous en prie : mettez-les avec moi (31).»
Mais quelle crainte si d’aventure
je sors du chemin et je m’égare, s’il semble
que j’aille cueillir des fleurs au bord du précipice
ou que je m’attache aux mirages de la route, au risque d’arriver
trop tard, quand déjà seront closes les portes de
la salle où doit avoir lieu le festin ! (32)
Oh
! Comme alors mon disparu se penche sur moi, comme il m’aide
d’inspirations que, peut-être, je n’écoute
pas, comme il guide ceux qui doivent me conseiller, comme il intervient
pour moi auprès de Dieu ! Et de quelle joie_ accidentelle
sans doute, mais immense quand même _ je puis le priver
si je manque au rendez-vous !
Non
! Il ne faut pas que j’y manque. Mon disparu, il faut sans
doute que je le fasse survivre ici-bas et que je poursuivre sa
tâche inachevée ; il faut sans doute que je travaille,
s’il est nécessaire, à le mettre en possession
de tout son bonheur ; mais il est aussi nécessaire que,
souvent ses traces, je m’oriente vers le but où je
sais le revoir un jour.
Le
retrouver ? Non ! Il ne m’a pas quitté. Mais le revoir,
le revoir heureux infiniment, le revoir pour qu’il jouisse
aussi de mon bonheur, le revoir pour que la famille continue là-haut
comme ici-bas, après la mort qui n’aura même
pas marqué un arrêt ni dans l’amour, ni dans
la présence.
|
3-
Pourquoi ne pas écouter celui qui parle encore ? |
Tout
est silencieux ce soir, dans ma chambre.
C’est ainsi depuis quelques jours.
Autrefois nous parlions ensemble à la veillés.
Aujourd’hui la veillée est bien triste.
La lampe a le regard immobile d’un mort.
Le feu est tombé dans la cheminée. Il ne bouge plus.
A quoi bon ? Pour moi tout seul ?
Tout seul ? Suis-je bien tout seul ?
Mas, puisqu’il est là près de moi, le disparu,
puisqu’il est là comme autrefois, pourquoi dans le
silence ne l’écouterais-je pas me parler, sa voix qui
n’a plus de timbre mais qui sait atteindre mon cœur ?
Et il parle…
Il
dit :
«La
mort est une douleur. Certes, Dieu le sait bien. C’est parce
qu’il le sait que, nous donnant un corps, naturellement
mortel _ puisque tout ce qui est matériel s’use et
tend à se détruire _ il y avait remédié
par le privilège gratuit de l’immoralité du
corps. La faute originelle, hélas ! a fait enter la mort
dans le monde comme une sanction du péché. L’humanité,
qui a péché en son premier possesseur, Adam, a perdu
le don de l’immortalité du corps, ou plutôt
elle a vu ce don porté à la fin du monde où
plutôt elle a vu ce don porté à la fin du
monde où nos corps ressusciteront pour être à
jamais glorieux. Et parce que la mort est un mal, tous les hommes
l’ont crainte, même et surtout ceux qui l’ont
plus courageusement affrontée, Jésus lui-même
à Gethsémani a tremblé, et ses membres se
sont couverts d’une sueur de sang. Mais
la mort n’est-elle qu’un mal ? N’a-t-elle pas
délivré de nombreux maux, celui que tu pleures ?
Et ne t’est–il point arrivé à toi-même
de dire souvent, peut-être, depuis que j’ai quitté
ma chair : «Lui, il est heureux…mais moi ?»
De
combien de couleurs physiques la mort délivre ! Ne crois-tu
pas que je suis plus heureux qu’il y a huit jours, lorsque,
sur le lit que est là, tout près, je me débattais
hoquetant, lorsque les sueurs froides m’envahissaient et
que j’avais peur, ne sachant pas encore ce qui allait arriver
? Ne me crois-tu pas plus heureux que si j’avais survécu
tenaillé par la douleur, obligé de faire sans cesse
appel au médecin pour calmer un peu – si peu –
mes souffrances ? encore ne pouvait-il porter remède qu’aux
souffrances physiques. Mais
figure-toi quelles pouvaient être mes angoisses morales
à la pensée de telle situation difficile dans laquelle
j’allais te laisser, à la simple pensée de
la solitude qui allait peser sur toi.
«
Ah ! Je vois : tu vas pleurer parce que je te dis cela. Pourquoi
pleurer ? Parce qu’hier j’ai souffert ? Mais puisqu’aujourd’hui
je ne souffre plus : puisqu’au contraire je suis heureux,
dans la mesure où j’ai souffert et chrétiennement
souffert. L’heure n’est pas aux larmes, l’heure
est à la joie si tu penses à moi ; car la mort m’a
délivré de toutes les peines physiques et morales
: elle a éloigné de moi la perspective angoissante
de demeurer longtemps ici-bas un être diminué par
la maladie.»
Qui
sait ? La mort n'a-t-elle point fait davantage ?
Combien
de mères ont pleuré sur leur fils mort, qui béniraient
le ciel si elles connaissaient que ce trépas terrestre
prématuré a sauvé leur âme pour l’éternité.
On raconte, dans la vie de la bienheureuse Marie-Victoire Fornari-Strata,
que sa sœur vint un jour solliciter son intervention au près
de Dieu pour la vie de son fils. La bienheureuse eut la révélation
que la grâce pouvait lui être accordée, mais
que l’enfant sauvé tournerait mal. Elle en fit par
à la mère. La malheureuse n’écoutant
que son pauvre cœur, insista néanmoins, elle eut son
fils. Mais sans doute plus tard comprit-elle que ce décès
prématuré eut été une insigne faveur,
le jour où son enfant, couvert d’une multitude de
forfaits et entouré de la réprobation générale,
gravit, pour y mourir _ et combien plus durement _ les marches
de l’échafaud.
Combien
d’époux ont pleuré leur épouse, sans
savoir que la mort a sauvé l’unité de leur
foyer et gardé à leur amour sa fraîcheur de
jeunesse et ses possibilités d’éternité.
Combien d’enfants n’ont dû le rayonnement de
leur vie qu’à un deuil que les a précocement
mûris ! Ah ! Comme nous comprendrions mieux les choses si,
au lieu de nous trouver dans la vallée terrestre aux horizons
bornés, nous pouvions, des hauteurs du ciel, dominer l’immense
panorama de la vie du monde.
La
mort est un mal, une punition nécessaire ; mais le père
qui l’inflige à son corps défendant, sait
en tirer notre bien et en faire le chemin de notre propre bonheur.
Car
la mort nous délivre…
«Seigneur,
délivrez-moi de moi-même» s’écrie
Claudel. C’est un écho de la parole de saint Paul
: « Qui me délivrera de ce corps mortel ? (33)
La
belle et grande liberté que celle de la mort, ouvrant toutes
grandes les portes du corps pour que la lumière entre à
flots dans l’intelligence jusque là détenue
en son obscur cachot, la belle et grande liberté que celle
de la mort nous aidant à dépasser les limites de
notre propre chair pour embrasser dans une immense tendresse tout
ce qui mérite d’être aimé, et pour conduire
notre amour jusqu’à des profondeurs insoupçonnées
dans lesquelles jaillissent les sources les plus délectables
et se rencontrer les satisfactions les plus vraies. La belle et
grande liberté que celle de la mort, terrassant d’un
coup toutes les ennemis de notre âme, mettant fin au drame
angoissant du bien et du mal aux prises dans notre cœur,
et y mettant fin par le triomphe éternel du bien.
C’est
en ce sens et non dans le sens d’une passion, déraisonnable
et inhumaine pour le mal que les saints ont appelé la mort
comme la fin de leurs maux et l’aurore de leur bonheur. |
III
A |
| Car
la mort est indispensable à la réalisation de notre
vie ! Dieu
est un océan de perfections. Il est l’intelligence
souveraine, le cœur le plus riche et le plus tendre. Lorsqu’il
nous crée il ne nous donne rien qu’il ne possède,
si bien que toute la beauté accumulée sur la terre
et toute la lumière et toute la bonté ne sont rien
à côté de la bonté, de la beauté,
de la lumière qu’il est. Mais précisément
parce qu’il est parfait infiniment, il n’a pu, nous
créant, poursuivre un but que ne soit point parfait ; et
comme seul il est parfait, il n’a pu nous créer que
pour lui-même. Nous sommes donc crées pour Dieu ;
nous sommes sur la terre pour tendre vers Dieu, pour atteindre
un jour Dieu ; c’est –à –dire pour posséder
cet immense océan de lumière où nous trouverons
toues les clartés qui nous manquent et toutes les réponses
que nous cherchons, ce cœur infiniment riche qui comblera
par son amour tous les désirs d’amour de notre cœur
: nous sommes créées pour aller à Dieu qui
est la vie, pour posséder la vie éternellement,
la vie qui correspond à la plus essentielle aspiration
de tout notre être.
C’est
là , voyez-vous, le vrai bonheur.
Ici-bas,
nous le cherchons à tâtons, nous essayons de tout
ce qui renferme un peu de lumière ; mais il semble que
pour nous en essayons plus l’ombre devint épaisse
; et le plus savant des hommes est à la fois le plus convaincu
de sa propre ignorance. Nous nous accrochons à tout ce
qui nous parait être de l’amour, et tout cela chancelle
et disparaît, heureux si la désillusion ne nous laisse
pas trop meurtris, Nous aimons la vie, nous la défendons,
encore qu’elle ne nous satisfasse pas et que la perspective
de la perdre un jour nous empêche d’en bien jouir.
Mais
bienheureuse la mort qui nous met en possession de la lumière
vraie, de l’amour complet, de la vie totale pour lesquels
nous sommes faits et que si longtemps nous avons cherchés.
La
mort est le chemin de la vie. Nous disparus, qui comme nous l’ont
redoutée, savent aujourd’hui que si l’envers
de la mort est terrible, l’autre face est magnifiquement
belle et que, suivant le mot de Shakespeare « On peu apercevoir
la vie qui regarde à travers les orbites creux de la mort.»
Ah ! Si nous savions croire à la bonté de dieu,
et si alors seulement nous cherchions à comprendre la mort,
quel visage différent elle aurait !
La
mort, qui semble trancher des liens, qui nous fait abandonner
avec dégoût notre tâche, le souvenir de nos
disparus qui nous blesse et nous amène parfois à
ne plus vouloir rencontrer ce qu’ils ont aimé, c’est
la au contraire qui devrait nous rattacher aux choses parce qu’elles
sont toutes pleines de souvenirs, et que le souvenir des morts
n’est pas du passé mais une sorte d’incarnation
d’un présent de soi spirituel et invisible.
La
mort _ qui paraît briser les liens de famille, c’est
elle qui doit les resserrer. Sa grande ombre planant sur notre
vie doit nous permettre de considérer comme peu de chose
ces petites difficultés qui divisent si souvent, et d’immoler
nos préférences à celle d’êtres
chers que bientôt nous ne verrons plus et dont le souvenir
nous sera doux si nous ses avons aimés. Bien plus : ce
souvenir, c’est lui qui réunira dans une même
pensée et parfois dans une même lieu ceux que la
vie aurait éparpillés et donc il restera le point
de contact ; jour de Toussaint, jour de Morts, les journées
où surtout l’on aime à se rencontrer, où
l’on oublie la politique qui divise et les querelles de
toutes sortes, pour ne plus penser qu’aux chers disparus
qui réunissent. Et, par delà le grand passage, la
mort _ cette mort cruelle qui semble tout séparer _ C’est
elle au contraire qui réunit encore et pour tous ceux qui
se sont aimés.
Car,
peu à peu, les vides se multiplieront ; peu à peu,
les uns après les autres, tous nos chers aimés passeront
à étage supérieur de la maison. D’en
bas, il nous semblera entendre le bruit de la fête qui marquera
leur réunion. Comment n’aurions-nous pas aussi un
jour le désir de monter là–haut ? Les vieillards
l’éprouvent souvent, qui sont las de leur solitude.
Et s’il arrive que l’approche de la mort les effraye,
c’est plutôt la crainte du voyage qui les tourmente,
tandis que les séduits ce qu’ils devinrent du but.
Le
but est là, en effet, l’éternelle réunion
! Nos intelligences y resteront ce qu’elles sont, avec la
lumière de Dieu les éclairant. Nos cœurs demeureront
ce qu’ils sont, mais baignés dans l’amour de
Dieu qui les rassasiera. Nos corps bientôt _ car le monde
passe vite _ viendront les rejoindre dans la gloire. Mais cela
ne changera rien à celles de nos affections qui sont saines,
sinon en ce qu’elles participeront à l’éternité,
comme désormais tout ce qui nous concernera. |
III
B |
Le
16 mars 1913, l’apôtre de Normale Supérieur,
pierre Poyet, écrivait, à la veille e sa mort :
«
Frères il faut mourir. Quotidie morior. Mais que je meure
avec Jésus-Christ mourant, c’est-à-dire que
je sois mortifié avec lui, afin de pouvoir entrer avec lui
dans la gloire (34). »
C’est
encore un autre aspect de la mort, le plus beau, le plus chrétien.
L’Humanité, dont je suis revêtu, est un manteau
dont Adam, le premier possesseur, a souillé la pureté,
et qu’il n’a pu me transmettre que taché et
voué à la mort.
Mais
le Fils de Dieu a voulu revêtir le même manteau afin
de le purifier par son expiation.
A
moi, qui suis né revêtu de l’humanité
d’Adam, de m’en dépouiller afin de revêtir
celle de Jésus-Christ. A moi, après avoir ressemblé
à l’homme Adam, par la tache originelle que je portais
sur mon âme, de ressembler à l’homme Jésus
par la mort que j’accepterai généreusement
et qui sera la rançon de ma vie éternelle.
Ce
geste d’acceptation, je l’ai fait au jour de mon baptême.
Ce jour-là, on m’a enseveli dans l’eau_ c’est
du moins le symbolisme du sacrement lorsqu’on l’administrait
par immersion _afin que je ressemble davantage au Christ enseveli
dans la mort, et qu’à cause de cette divine ressemblance,
Dieu veuille bien purifier mon âme.
Désormais
c’est l’humanité de Jésus et non plus
seulement celle d’Adam, à laquelle je suis rattaché.
Et plus ma ressemblance avec Jésus sera profonde, plus
le pardon divin le sera à son tour, et plus l’amour
de Dieu m’enveloppera et me prédestinera à
partager la gloire éternelle de Jésus.
C’est
tout le sens de ma vie chrétienne que chercher à
accentuer ces trais de ressemblance, et saint Paul dit que la
mesure de cet effort sera la mesure même de ma récompense
: Si nous souffrons avec lui, nous seront glorifiés avec
Lui… (35) si nous mourons avec
Lui, nous vivrons aussi avec Lui (36).
»
Nous
ne formons plus avec Lui, qu’un seul corps (37),
dont déjà la tête_ le christ lui-même
(38)_ a pénétré dans le ciel. Et lorsque
meurt l’un d’entre nous, c’est un des membres
du Christ qui va rejoindre son chef, et trouver enfin le climat
de vie normale et stable auquel naturellement il devait aspirer.
|
|
François
d’Assise, par les chemins de l’Ombrie allait chantant
le « Cantique des Créatures » ; il était
un enthousiaste de la vie. Il chantait à tous les échos
: Laudato si Misignore, cum tutte le tue creature Spetialmente
Messer lo frate Sole (39) .»
Il
n’oubliait rien dans sa joie pleine et pure, douce et
came, telles les vagues de soleil qui envahissent la campagne
ombrienne et viennent se briser au coteau d’Assise. Il
chantait la lune et les étoiles, le vent, l’air,
les nuages, l’eau, le feu et la terre.
Il
n’avait pas pensé à la mort.
Mais
un jour vint où son état de santé lui en
fit deviner l’approche. Son médecin, consulté,
lui donna quelques semaines de vie, François resta quelques
instants silencieux_ parce qu’il est toujours dur de s’entendre
dire qu’on va mourir, même lorsqu’on est un
saint _puis il étendit les mains au ciel et s’écrira
: « Eh bien donc, sois la bienvenue, ma sœur la Mort
! »
Il
avait réfléchi, En un instant, de tout son âme
s’étaient élevée des harmonies surnaturelles
qui lui avaient chanté la douceur de la mort.
Et
c’est alors qu’il acheva :
«
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre sœur la Mort
corporelle.
« A qui tout homme vivant ne peut échapper.
« Malheureux seulement ceux qui meurent en état
de péché mortel.
« Mais bienheureux ceux qui ont accompli tes très
saintes volontés.
« Car la seconde mort ne pourra leur faire aucun mal !
»
Ainsi
soit-il.
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