Prêtres du Monde

+ Sr Denise Christiaenssens

Ermite de la croix o.f.s.

Dans le diocèse de Rimouski.

Ermite franciscaine consacrée par voeux
public  par Mgr. Bertrand BLanchet 2007

Maintenant sous obéissance de  Mgr Pierre André Fournier  et ami de ma famille depuis quelques années

-Ma consécration est pour ma famille
-mes prêtres vivants ou décèdés du monde
-toute personne qui fait une demande

J'ai déménagé et Tellus ne donne pas le service, donc j'ai donc changer d'adresse  de @

voici la nouvelle

 

 

ermitedelacroixofs@live.ca

Livre d'or-Un petit mot fait du bien et cela vous permet aussi de lire les commentaires des gens.  Ne laissez pas de message personnel s.v.p.
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DU COMITÉ DIOCÉSAIN
DU MINISTÈRE PRESBYTÉRAL

AS-TU DÉJÀ PENSÉ À
DEVENIR PRÊTRE?


LE GRAND SÉMINAIRE, ÇA TE DIT QUELQUE CHOSE ? OUI REGARDE LE LIEN PLUS BAS
Titre de la série :
La montée au calvaire
Titre de la page:

Les instruments de supplices

Nom de l'auteur:
P. Louis Perroy
I LES LIENS

Le moment où nous allons perdre notre liberté est douloureux entre tous.sJésus s'est déjà levé plusieurs fois du sol tout humide de son sang, dans cette grotte sombre où il a souffert, pleuré, crié à son Père, entouré de la nuit, de l'ingratitude somnolente des apôtres et de l'épouvante que lui cause la juste appréhension de ses tourments. Il est allé aux siens, a essayé de leur parler ... , il les a trouvés balbutiants et engourdis. Il retourne à sa prière et à son agonie; dans un instant, il ne pourra plus se remuer volontairement : ses pieds, ses mains, son cou seront enveloppés de cordes et de chaînes.

Les heures s'avancent; il est bientôt minuit ... Il voit. de l'autre côté du torrent du Cédron, des lumières qui dévalent : elles sont agitées, courantes dans les ténèbres, et cependant un calme de mort plane sur le versant du mont Moriah, sur le lit étroit du Cédron que la troupe va traverser et le jardin de Gethsémani où elle doit entrer.

Le mot d'ordre a été donné sévère : le silence le plus absolu, afin de surprendre le Maître et ses disciples.Or les disciples dorment et le Maître a peur. Tout le décor semble contribuer à son effroi : dans la nuit froide, les lueurs de la lune, en son plein, allongent démesurément jusque sur les têtes pâles des oliviers au fond du val les grandes murailles du temple et les silhouettes étagées du Sanctuaire. Jésus est plongé dans cette ombre lugubre. Il est seul, sans force, sans vouloir apparent, comme paralysé. Il pourrait encore se sauver, s'il le voulait. Nulle habitation sur le versant couvert d'oliviers touffus; Bethphagié n'est pas loin: quelques pas rapides vers le haut de la montagne, et derrière Bethphagé, à droite, c'est Béthanie. Là, une demeure connue, où il y a des mis qui veillent et qui l'attendent. Comme la maison est au-dessus du village et qu'il en connaît les entrées secrètes, personne ne le verrait. Il lui serait facile de descendre ensuite par la route de Jéricho; le long de cette route se creusent, à gauche, des gorges profondes, où roule le Cédron: il s'y cacherait. Au-dessus de Jéricho n'y a-t-il pas encore les grottes sauvages où il a jeûné et prié quarante jours? Il s'y réfugierait. Enfin les monts de Moab peuvent le recevoir : la plaine morne à traverser, le Jourdain à passer, et il serait sauvé.

Oui, mais aurait-il sauvé le monde? .. Il n'est pas impossible que toutes ces pensées humaines se soient présentées en foule à l'esprit d'un homme accablé par la vision d'une mort prochaine et qui sent que, maître de lui-même pour quelques instants et pouvant échapper à travers la nuit, son salut est entre ses mains. Car ses mains sont libres encore; mais tout à l'heure on va brutalement les saisir, les ramener en arrière, et on liera jusqu'à y enfoncer les cordes ses deux poignets devenus inertes, sans force et sans bénédictions.

— « Mon Père, s'il est possible ... » Et dans la parole secrète et angoissée de son coeur, il émet un désir : Ne pas être lié, aller à la mort, puisqu'il le faut, mais librement et non traîné. Aller à la mort, le front haut, et non violenté et humilié ...
— « Mon Père, s'il est possible ... » Il paraît que cela n'était pas possible; on n'accorde rien à Jésus de ce terrible En- Haut, où il n'y a pour le regarder que l'oeil irrité de son Père, et dans le lointain celui épouvanté des Anges. Allons, Jésus, il faudra tendre les mains et perdre tout pouvoir sur vous-même. Quand ils se jetèrent sur lui, afin de ne pas le manquer, ce fut d'abord comme un filet de cordes et de liens qui l'entoura. A quoi bon? Jésus ne se débattra pas, il suffit qu'il ait montré sa puissance en vous jetant à terre: il ne bougera plus, pourquoi tant le serrer ? Du reste il l'a dit lui-même: « C'est maintenant votre heure et celle de la puissance des ténèbres. »
Ce n'est plus la mienne: et ma lumière divine s'est éteinte. Il descend donc, baisé par Judas, lâché par ses amis, abandonné de tous, et les mains liées, le cou serré, la taille enlacée.

C'est ainsi qu'il paraît devant Hanne ; ainsi devant Caïphe. On relâchera peut-être la taille et le cou ... on donnera un peu de jeu à la victime, afin qu'elle se prête aux exigences et aux caprices de ses bourreaux; mais on se gardera bien de détacher les mains, qui resteront ainsi prisonnières toute la nuit et toute la matinée suivante, jusqu'à ce qu'on y mette la croix à traîner. Quand il sera souffleté, il ne pourra parer le coup; quand on lui crachera au visage, il ne pourra pas essuyer les crachats ; ils coulent sur son visage et demeurent à sa barbe. La poussière, la sueur, peut-être les eaux sales et les restes de vin qu'on lui jette à la face: rien n'est écarté, les mains sont liées. O Jésus, je me joins à vous sur la route, je baise vos pauvres mains tuméfiées, je veux écarter les pierres, je voudrais écarter les coups ... Hélas, et j'oublie que c'est moi qui vous ai porté souvent les plus sensibles et les plus douloureux. Vous êtes encore lié, c'est ainsi que vous traversez le monde, n'écartant aucune injure; recevant tous les coups. C'est toujours l'heure des ténèbres et la lumière est éteinte.

Ceux qui aiment Jésus lié, se lient eux- mêmes par amour pour lui. Etre lié, consentir à le paraître, aliéner ainsi ce que nous avons de plus cher : notre liberté ... c'est l'essence même du voeu. Toutefois, le voeu n'est ni une servitude, ni un esclavage. C'est un lien d'amour entre deux coeurs; mais d'un amour qu'on veut rendre indissoluble et sans traîtrise. Dans ces liens du voeu est tout un poème d'intime et mystérieuse dilection. « Seigneur, je vous veux tant aimer et tellement m'attacher à vous, que je ne voudrais aucune force au monde capable de me détacher ; or trois puissances ici-bas pourraient me détourner de vous: « Les biens de la terre: je serai pauvre. Les biens de mon corps, ma chair, qui m'appelle et me tire à elle: je serai chaste et cela sans limites. Les biens de ma propre volonté: j'obéirai. » Ainsi, enchaînés par leurs voeux et liés par leur règle, les religieux traversent comme Jésus le monde qui les bafoue, les rejette, les persécute, les conduit au Calvaire. Ne desserrons aucun de nos liens par amour pour le grand Lié et le divin Humilié qui nous a précédés et qui marche encore devant nous sans liberté, sans puissance apparente ... Mais il aura son jour et son heure, où les liens tomberont! ...
O terrible liberté d'un Dieu vengeur !

II LES PIERRES DU TORRENT DE CÉDRON

Au sortir du jardin, la troupe qui entraîne Jésus lié, s'en va désordonnée, tumultueuse, hâtive. Ils ne sont pas encore entièrement rassurés sur leur capture: ils vont au plus pressé, par le plus court chemin. C'est un sentier, taillé dans le rocher, qui coupe le torrent de Cédron au-dessous de la route et du pont.Les pieds de ceux qui vont répandre le sang, dit l'Esprit-Saint, sont toujours pressés (1) : quand une passion nous tient, elle nous entraîne; il- faut jouir, il faut posséder, il faut voir, il faut toucher. Cette hâte de la passion criminelle, quelle qu'elle soit, avarice, soif du sang, volupté, montre sa faiblesse. Si l'on ne court au moment de la jouissance, il passera ...

Cette hâte montre aussi que l'homme a perdu la maîtrise de lui-même ... il est esclave. Marche! crie la passion ... , et elle le frappe à coups redoublés de mauvais désirs. Jésus est donc emmené; il est heurté, ballotté, tiré à droite et à gauche par les cordes: il a tout un luxe de liens autour du cou, autour de la taille. En descendant le sentier taillé en escalier, il chancelle et tombe sur le rocher ( 2 ). Il y a désordre, cris et confusion. Ceux qui sont par devant et que la course emporte reviennent; ceux qui sont derrière tombent presque sur le corps de Jésus.

Il a frappé des genoux et de la tête sur le rocher, et le rocher ne s'est pas amolli. Au jour de son ascension, il fera fléchir, sous la dernière pression de son pied glorifié, la roche insensible; elle en gardera l'empreinte, et l'on baisera avec amour cette dernière trace humaine du Sauveur. Au jour de sa passion, la nature reste ce qu'elle est: dure, cruelle pour le pécheur universel, à tout le moins elle est indifférente. Il faut savoir souffrir ici-bas de cette indifférence des choses.

Quels égards méritons-nous? Quelle exception en notre faveur ? Le froid, le chaud, le vent, la pluie, tout cela doit m'importuner en son temps: pourquoi m'en plaindre?y a dans nos impatiences à l'égard des souffrances qui nous viennent des choses une sorte d'orgueil secret : nous voulons le privilège, l'exception pour nous; il nous semble étrange que quelque chose nous blesse sans notre permission et notre juste commandement. Dieu n'a pas fait de miracle pour son Fils qui entre dans sa Passion. Il tombe, il frappe contre le rocher, il est blessé. On le relève, car il ne peut le faire lui-même. Il accepte l'aide, comme il a accepté le coup.Tout cela entre dans le plan supérieur du Père: il ne veut pas y toucher, il craindrait de gâter un des instruments du supplice, car tout est instrument entre les mains de Dieu irrité. La peur, le dégoût, l'effroi qui ont fait suer le sang. La grotte silencieuse, indifférente, elle aussi, à ce sang qui coule. La pierre du torrent, et tout à l'heure les crachats de la valetaille qui boit et qui blasphème, comme après les lanières des fouets et les clous de la Croix.
O justice de Dieu! ...

Références:

(1) Ps. XIII, 3
(2) D'après une ancienne tradition

III LA MAIN DU VALET. — LE SOUFFLET

Pourquoi le soufflet est-il un outrage si sensible à l'honneur d'un homme? Il frappe au visage, la partie la plus noble, celle qui commande, d'où s'échappe la vie, l'amour, et qui peut lever des yeux qui regardent le ciel. Un visage souffleté, plus que la douleur, marque la honte et la colère; c'est une diminution à ses propres yeux et aux yeux des autres qu'un homme se sente souffleté. Et souffleté par un valet, un soudard ! L'affront est doublé. Jésus est debout, lié, devant le grand prêtre Hanne ; on l'accable de questions, on veut le prendre dans ses paroles. Les soldats l'entourent, les valets du grand prêtre, tourbe basse, flatteuse du maître qui voit son gage au bout de tout. D'ailleurs ils ont une rancune personnelle contre Jésus, une vengeance privée: n'ont-ils pas été violemment et ridiculement jetés à terre, à la renverse, par ce Jésus au jardin? Il faut qu'ils se rattrapent: ils le feront dès la première occasion. Un des valets ouvre le feu. Il fait du zèle : c'est un masque pour couvrir sa rancune. Il n'a rien à craindre et tout à gagner : Jésus est enchaîné, il ne pourra parer le coup, et le grand prêtre lui saura gré de défendre ainsi sa parole.

Au fond, le Conseil qui siège n'est pas fâché de voir Jésus diminué par ce soufflet. Dans la fatale progression du malheur, certaines étapes ne nous permettent plus, une fois franchies, de revenir vers l'ancien bonheur. Il n'y a plus désormais qu'un mouvement: celui qui nous entraîne et nous pousse en avant vers une plus vive et plus humiliante souffrance. Lorsque le roi Louis XVI, envahi par l'écume de son peuple, se vit acculé à cette embrasure de fenêtre du palais des Tuileries (1) et obligé, pour céder au caprice grotesque de cette populace, de monter sur la table comme sur un tréteau, de se coiffer du bonnet rouge et de boire un verre de vin, on pouvait dire que c'en était fait de la royauté et de son prestige protecteur et séculaire. On ne revient pas d'une semblable déchéance. Ainsi aux yeux de la foule, le prestige du Christ est entamé après ce soufflet. Les soldats ont vu qu'après cet outrage il n'y a eu aucune magie, aucune riposte.Le valet a pu se rengorger auprès des autres. On en rit, on l'approuve, on court le dire aux soldats qui se chauffent dans l'atrium : Il vient d'être souffleté d'importance. Chacun son tour, on lui en fera voir bien d'autres! »Cependant Jésus a senti l'affront, et le rouge lui est monté à la face. Ce soufflet ouvre sa passion; après ce premier outrage, il permettra tous les autres.On soufflette Jésus-Christ — encore et toujours — quand on prend parti devant et contre lui, pour les pouvoirs publics. Pourquoi vos dogmes étroits? lui dit-on. Pourquoi votre Eglise intolérante? Pourquoi limiter les droits de César

C'est encore souffleter Jésus que de lui interdire l'entrée de la société. On le soufflette dans un ordre plus intime quand on lui reproche de nous opposer sans cesse tel ou tel de ses commandements, et alors souvent une action honteuse soufflette Dieu devant ses anges et ses saints: « Laisse-moi faire, je veux ma liberté et ma jouissance. Qu'as-tu à dire ... quand je veux ? Tu m'as donné la liberté ... , était-ce pour la limiter ? » Enfin, il y a de cruelles préférences qui sont des soufflets. Ici le grand prêtre est préféré au Christ ; dans quelques heures ce sera Barabbas : autre soufflet. Tout ce qui diminue, ravale, abaisse est une soufflet. O Jésus, j'accepte, en souvenir de ce re- tentissant soufflet, tout ce qui m'humiliera en public ou en secret, et d'autant mieux que ce soufflet me viendrait de plus bas et de plus vil que moi .. . Au milieu des ruines de ce qu'il fut la maison d'Hanne, dans une cour où se trouve encore un vieil olivier noueux et crevassé, au tronc duquel Jésus aurait été lié quelques instants, une lampe brûle sans cesse à la place où l'on dit qu'un valet du grand prêtre donna un soufflet à Jésus.

Références
(1) 20 Juin 1792. III.

IV LES CRACHATS ET LES COUPS DE POING

Il n'y a pas d'expression plus vive du dégoût que le crachat à la face d'un homme. Cela va encore plus loin que le soufflet, il semble que l'on ramasse tout ce que l'on a au fond de soi-même de colère, de réprobation, de souverain mépris pour le jeter avec sa salive au visage de son ennemi. A peine Jésus a-t-il été chez Caïphe reconnu coupable de blasphème, que toute barrière est brisée autour de lui.
Le grand prêtre quittant brusquement son estrade, a déchiré violemment son vêtement. Tous les autres juges assis en demi-cercle autour de lui, sur des coussins posés à terre, ont bondi de leur siège. Les deux secrétaires, occupés aux deux extrémités à recueillir les dépositions contre et pour l'accusé, ont rejeté leurs tablettes.Un mot a éclaté comme une clameur, on peut l'entendre de l'atrium: Il a blasphémé, il est digne de mort.C'est un signal. Quelques-uns de ceux qui sont dans la salle, des juges sans doute, s'approchent aussitôt de lui et lui crachent au visage.

A cette vue, les valets, les officiers subalternes ne se tiennent plus: chacun veut enchérir. D'ordinaire il y avait, dans la salle même, du jugement, des valets et des soldats armés de lanières et de cordes pour, frapper l'accusé au premier signe. C'est cette tourbe qui est déchaînée. Bientôt les crachats ne suffisent plus: ils le soufflettent; le soufflet est encore trop noble, ils donnent des coups de poing.
Il pouvait être trois ou quatre heures du matin; on pousse Jésus, toujours lié, vers quelque coin du corps de garde; il est reçu par cette valetaille, il passe entre ces rangs pressés, chassé devant tous comme un objet méprisable et méprisé, frappé devant, frappé derrière, frappé au passage. Cependant les Sanhédrites se sont retirés, avec les politesses réciproques d'usage et les banalités des souhaits pour la nuit qui s'achève; ils se retrouveront aux premières lueurs du jour pour un nouveau conseil.Jésus, en attendant, est donc livré seul aux soldats. On sait ce que c'est qu'une soldatesque grossière, aux propos et aux gestes écoeurants, s'amusant brutalement, buvant à l'excès et ayant deux heures à passer en face d'un condamné de marque, déchu juridiquement de sa grandeur. Il y a une vengeance secrète de ceux qui sont en bas contre ceux qui ont été en haut.

La méditation du coeur, l'oeil de l'amour peuvent seuls pénétrer ces horreurs. Savons-nous en effet jusqu'où ont pu aller les outrages contre le doux Sauveur ? Il y a une émulation de haines contre lui. Examinons, interrogeons, éprouvons-le par les tortures et les outrages; il s'est dit le Fils de Dieu: nous allons voir si ces paroles sont vraies (1).
D'ailleurs il est seul, abandonné, livré. Les juges, avec l'apparence toujours redoutable de la légalité, n'y sont plus. Il passe pour un sacrilège et un blasphémateur; c'est un condamné par la plus haute autorité morale: les Prêtres.Si les soldats étaient Juifs, cela suffisait à expliquer et à couvrir tous leurs outrages. Si les Romains étaient mêlés à eux, obligeamment prêtés pour la circonstance, il suffisait qu'il fût Juif et vaincu: Rome n'avait pas coutume de s'attendrir inopportunément. Et puis, il fait nuit, et les gardes, quels qu'ils soient, sont lassés par leur besogne, vraisemblablement énervés de cette corvée supplémentaire qui leur a été imposée. Donc, ils s'agitent ils crient, ils rient, ils frappent à tort et à travers et ils bavent sur lui. N'ont-ils frappé que lâ tête? Jusqu'où ont-ils poussé l'insolence? ...

— «Ils le frappaient et ils disaient beaucoup de choses contre lui en blasphémant », note saint Luc. Sans doute ils raillent surtout son titre de prophète, sa magie, sa puissance ! C'est à ce point qu'ils reviennent volontiers, parce qu'ils la voient abattue! Mais il semble que l'oeil des prophètes ait été plus douloureusement encore impressionné que celui de l'évangéliste.
Job s'écrie: « Ils se sont jetés sur moi comme par une brèche ouverte ... ils m'accablent des flots de leur violence ... Pour eux je suis devenu comme de la boue, de la poussière, de la cendre! (2) » Comment mieux dépeindre l'oppression et l'anéantissement? «J'ai abandonné mon corps à ceux qui me frappaient, disait Isaïe ... Je n'ai pas détourné le visage ... quand ils crachaient sur moi ... Ils m'arrachaient la barbe, je les laissais faire (3) ! » J'ai cherché, tout autour, quelqu'un pour me secourir; il n'y avait personne! O cette solitude au milieu des ennemis! «Je suis comme le pélican au milieu du désert ... comme le corbeau de nuit dans une maison désolée. Je veille, je suis seul (4).» Il y revient. Enfin, il est dit: « Il sera rassasié d'opprobres.» Il faut donc qu'il les ait tous. D'ailleurs, n'a-t-il pas affaire à des gens pleins de vin? « Ceux qui buvaient me raillaient et me tournaient en dérision, composant des chansons contre moi. »Et ailleurs: « Je suis devenu le sujet de leurs couplets ... et de leurs fables (5).»On devine aisément ce que pouvaient être ces couplets improvisés.

Références
(1) Sep., 11 ,17, 18.
(2) Job, XXX, 14, 12, 19.
(3) Isaïe, L, 6; XIII, 5.
(4) Ps. CI,
7.
(5) Job, XXX, 9
.

V LE VOILE DES YEUX ET DE LA TÈTE

Cependant, deux choses exaspèrent ces énergumènes: le regard parfois fixe, rempli de larmes, toujours si doux de Jésus, et son silence. Ce regard les inquiète et les trouble. Ils voudraient une plainte, au moins un cri de douleur, pour montrer qu'ils ont frappé juste. Alors l'un deux, sans doute plus inventif, propose de bander les yeux troublants et de se faire un jeu dérisoire de son talent de prophétie. On racole tout le monde, l'attraction en vaut la peine. Donc, entre deux crachats, car il est écrit: Ils n'ont pas cessé de me baver à la face entre deux soufflets, deux coups de dés, deux pots de vin, ils vont s'amuser au prophète:«Voyons, Christ, Messie, fils de Dieu, grand prophète ... qui te frappe maintenant? » Et un soufflet retentissant s'abat sur le visage. « Devine! Et celui- là, qui est-ce ? » Et par derrière, un autre soufflet enveloppe cette face qui reste droite comme un rocher (1). » Allons, qui est- ce ? Son nom ? Son âge? son pays? Parle donc! » Si le voile couvrait toute la face, parfois on le soulève pour, pouvoir mieux cracher à son aise, puis on le fait retomber pour ne pas se salir les mains en le souffletant.

Comme les yeux sont cachés, et que la tête demeure immobile, on redouble à l'envi coups, crachats et blasphèmes, jusqu'à la lassitude et l'écoeurement. Rien n'est plus triste, rien n'est plus honteux, que l'épuisement qui suit la passion brutalement assouvie. Il existe deux tableaux de cette scène tragique dans cette nuit douloureuse. L'un, où toute la majesté divine est représentée au milieu de cette atmosphère de coups et cet orage de crachats et d'outrages. L'autre, où toute l'indécence, toute la malice humaine s'étale dans la hideuse crudité.

Le premier est une fresque de l'Angelico, au couvent de Saint-Marc, à Florence. Le Christ est assis comme un prince sur son trône, les plis de sa robe tombent également de chaque côté; la pose est tranquille: toute la sérénité des êtres supérieurs. D'une main, il tient un sceptre de roseau, de l'autre, le globe du monde: il en est toujours le Roi; et tout autour de lui, il y a une tête grossière qui salue ironiquement, une bouche sensuelle qui crache, des mains qui s'agitent pour souffleter, un poing fermé qui s'avance, un autre qui tient un bâton pour frapper. Calme, immobile, Jésus reçoit l'un après l'autre tous ces outrages. Il a les yeux bandés: à travers le linge on aperçoit sa paupière résignée et tombante. Sa bouche est triste; mais un tel reflet de majesté émane de cet être méprisé, que l'on tombe à genoux et que l'on adore. Fixons un instant cette tête si douce, aux yeux bandés. Il y a dans ce bandeau l'intention des hommes et celle de Dieu. L'intention des hommes était une peur et une dérision. Ils craignaient, disions-nous, en crachant sue cette f ace, de rencontrer undes regards de la victime, tellement l'oeil de Dieu reste l'oeil du Maître.

Et une dérision! Jésus est déjà lié, il n'a plus la liberté de ses mains, mais il avait celle des regards: il faut la lui supprimer; ce n'est plus alors qu'une chose qu'on se lance de l'un à l'autre, qu'on se renvoie, dont on s'amuse, il ne voit pas! (,'intention de Dieu est plus haute. Jésus clôt ses yeux et semble s'enfermer dans le sommeil et le silence du dedans, pour montrer sans doute qu'une âme, liée par l'amour de la très sainte volonté de Dieu, doit se ramasser à l'intérieur, vivre dans cet intérieur, sans tenir grand compte de ce qui se passe au dehors. Mais encore, pour nous rappeler que s'il paraît dormir, ce n'est que pour un temps, nous savons qu'il attend dans ce silence profond l'heure de son réveil; « J'aurai mon jour, j'aurai mon heure, pour moi et pour tous mes élus, opprimés en apparence par ce silence d'en haut. » Il le disait, il y a quelques instants: « Vous verrez le fils de l'homme, aujourd'hui souffleté par les valets et conspué par les juges, vous le verrez, vous qui frappez et qui bavez, vous le verrez resplendissant de majesté, à la droite de Dieu, Dieu lui-même! Dies irae, Dies illa, tatis et miseriae (2)

« En ce jour où j'agirai », ajoute-t-il par son prophète. Donc, actuellement, il paraît ne pas agir ; en ce jour où j'achève mes ouvrages, donc rien n'est fini, en ce pour où je déploie ma miséricorde et ma justice, donc elles sont en suspens ou à peine montrées, en ce jour-là, les bons seront ma possession. Être en les mains de Dieu, où meilleur refuge? ...Et les persécuteurs, les bourreaux, les impies ... Ubi parebunt? Où paraîtront-ils? Je les dévorerai, comme le feu la paille sèche et légère. Alors vous vous retournerez, pécheurs: vous verrez de loin ma félicité et celle de tous les miens, — quel cruel et lointain regard! Et vous comprendrez trop tard quelle différence il y a entre le juste et l'impie, inter servientern Deo et non servientem (3).
J'attends, mon Dieu, et je crois que je verrai un jour la splendeur de vos biens, dans la terre où l'on ne meurt plus.

Credo videre bona Domini in terra viventium (4). Le second tableau où s'étale toute la cruauté et l'indécence des hommes, réalisme poignant, est une scène de Poussin. Dans une salle basse, éclairée par des torches ou des pots de feu, les soldats boivent, rient, jouent ou chantent. La haine et l'impureté ont le même rictus, trait violent, bestial, qui défigure l'homme, détruisant en un instant ce que la face divine y avait laissé de son empreinte. Dans un coin, Jésus est assis, les mains liées derrière le dos : posé de profil, on voit son corps qui se penche péniblement en avant. La tête entière est recouverte d'un linge, un torchon sale, comme il peut s'en trouver dans le milieu de cette soldatesque. Quelques valets et quelques soudards s'amusent de la victime. D'autres, lassés, se sont mis au jeu. On vient de frapper sans doute le Maître d'une façon bien plaisante, ou le mot qu'on lui a lancé a dû être plus lourd, car les rires sont plus gros, et en face, un des soldats, se courbant indécemment en deux, se montre par derrière à Jésus, tandis que sa face ricanante et tournée par-dessus son épaule, semble lui dire: Qui donc est devant toi?

Sous le voile aux plis tombants et dans l'attitude du Maître, on devine la douleur, la résignation, le serrement intime et profond du coeur. Les larmes doivent couler de ses yeux. O tête voilée de Jésus! ô moqueries, ô indécences, ô lâches dérisions, vous consolez les justes oppressés! Derrière ce voile, Jésus connaît tout, il voit tout et juge tout. Oculi Domini super justos (5), l'oeil du Seigneur suit les élus et ses oreilles se penchent ouvertes à leur moindre soupir. Seigneur, derrière le voile, souvenez- vous de moi pour mon bonheur. Ainsi soit-il. Memento mei, Deus meus, in bonum. Amen. (6)

Références:
(1) Isaïe, L., 7.
(2) Sophon, I, 15.
(3) Malaeh., III, 17, 18.
(4) Ps. XXVI, 13.
(5) Ps. XXXIII, 31.
(6) Esd. XIII, 31.

VI LA ROBE BLANCHE
Jésus est traîné, le matin, de Pilate à Héroésude: en quel état! La dernière partie de la nuit a été si douloureuse! Cette salle bas?
se d'où nous sortons, cette colonne, vénérée encore à Jérusalem, où il était assis, cet olivier de la cour de Caïphe où il aurait été attaché du temps que les soldats reprenaient coeur à l'ouvrage en buvant, tout autant de témoins de cette épouvantable agonie! Il passe donc dans les rues, les vêtements souillés, la figure tuméfiée de soufflets, la barbe sordide, mêlée et remplie de bave et de crachats, toujours lié. Quand on le voit passer, on détourne la tête ... oserons-nous le dire? Pourquoi pas, après le prophète: c'est une face dégoûtante. Elle n'est pas assez ensanglantée pour exciter la pitié; elle est trop sale, trop défaite, pour ne pas soulever le dégoût.

0 mon Dieu, pardon de ce mot répugnant, mais c'est le vrai, il ne doit rien changer à ce qu'a dit l'Esprit-Saint. Il a les bras liés, le rouge de la confusion couvre les endroits de son visage qui ne souillent pas les crachats et la poussière: il ne peut ni s'essuyer la face, ni cacher les pleurs qui coulent. Jésus a dû souvent pleurer dans sa Passion. Le voici devant Hérode. Ce voluptueux, ce blasé l'a vivement désiré: il a rassemblé sa cour de grand matin pour voir le thaumaturge, comme on se réunit pour assister aux passes d'un prestidigitateur de renom. Le voici donc devant Hérode, debout, pâle et défait; un frisson de dégoût parcourt l'élégante assemblée. N'aurait-on pu le changer? à tout le moins le laver ?

On l'accable de questions; on le flatte, on le vante, on le caresse: il se tait; dn délie ses mains pour qu'elles fassent des tours. Jésus se tait, ses bras tombent immobiles. Alors on le presse, l'impatience se fait jour : Eh quoi, j'aurai devancé mon lever, troublé nia journée, convoqué ma cour, pour te voir, t'entendre!» Et Jésus se tait. «Quel est ce fou stupide, ignorant des bienséances et des usages du monde, que Pilate m'a dépêché? » « Votre rival, ô Hérode, car il s'intitule le Roi des Juifs. «Le beau Roi en vérité! Nous allons le vêtir en Roi, il faut que j'aie mon compte; j'ai promis un divertissement à ma cour : puisqu'il ne veut pas nous amuser, nous nous amuserons de lui. »

On apporte la robe blanche, on la lui passe, on le méprise. Et Jésus se tient debout, face à Hérode, et il méprise en lui le monde. Voilà pourquoi il se tait. S'il n'y avait devant lui qu'un pécheur, oh! certes, son coeur se fondrait, ses mains se jetteraient dans la poussière pour le retirer. Mais il y a un moqueur. Alors Jésus se tait ... en attendant qu'il rende la pareille. In interitu vestro ridebo et subsannabo. Moi, la sagesse, que vous traitez de folie, à mon tour je rirai de vous et je me jouerai de vous ( 1 ).
O le jeu terrible!

Il y a encore des robes blanches qui passent dans le monde, précisément parce qu'il y a toujours un monde. Quiconque veut aimer Dieu par dessus quelque chose, revêt un peu de cette robe blanche : s'il veut aimer Dieu par dessus tout, il la revêt toute. Je puis, aux yeux de Dieu, me couvrir encore d'une autre robe d'humiliation. Le souvenir de mes péchés m'enveloppe; les tentations qui m'enserrent, les révoltes de mes sens, mes chutes, peut-être. Quelle robe humiliante! je n'ai que celle-là à présenter à Dieu puisque j'ai perdu l'autre, la première, celle de mon innocence. O Dieu, ô Père, afferte stolam primam, commandez qu'on me rapporte ma robe et, avec elle, l'anneau, les sandales et votre amour nouveau. Ainsi soit-il.

Références:
(1) Prov., I, 26.

VII LES FOUETS

Du commencement de sa vie jusqu'au moment de sa mort, Jésus a toujours eu devant les yeux sa passion sanglante. Comme un artiste qui porte sans cesse, dans une gestation douloureuse, l'idéal dont il fera son chef-d'oeuvre. Pour Jésus, ce grand drame de la Passion a cinq actes principaux: il les énumère, les détaille et y revient souvent dans l'intimité de sa conversation avec ses apôtres. « Le Fils de l'homme, dit-il plus d'une fois douloureusement, sera trahi, et malheur à celui qui le trahira: en conséquence de cette trahison il sera livré aux princes des prêtres et aux anciens qui eux le livreront aux gentils. » Et c'est là le premier acte.

Puis il sera moqué, tourné en dérision. Et illudent ei. On se jouera de lui, on s'en amusera cyniquement. Et dans ce mot comme dans un miroir profond, où se refléchiraient des scènes lointaines, Jésus voit se dérouler tous les outrages du corps de garde, du Prétoire, du palais d'Hérode, jusqu'à la sinistre dérision de la couronne et du titre royal, posé à la croix : c'est le deuxième acte. Le troisième est renfermé dans un mot : Et conspuent eum: on lui crachera dessus. C'est un trait qui le tourmente d'avance, il le note avec une douloureuse précision. Et flagellabunt: il sera flagellé, fouetté comme un esclave, ou un animal malfaisant : c'est le quatrième acte. Après toutes ces scènes, toutes ces orgies de sang, le cinquième acte se termine au Calvaire. Ainsi, comme dans un cruel raccourci, voici toute la Passion du Christ telle qu'elle le préoccupe et l'angoisse par avance. La trahison. Les moqueries. Les crachats. Les fouets. La croix.

Tels sont les sommets qu'il doit gravir en moins de dix-huit heures. Quelles profondeurs d'humiliations il lui faudra traverser pour y arriver ! Flagellabunt eum! La flagellation semble être, à la réflexion, une cruelle inutilité ; pourquoi cette torturesupplémentaire à qui va subir la mort? La flagiellation peut tout au plus se comprendre comme un châtiment destiné à punir et assagir. Mais pour un condamné, cela n'est qu'un acte de sauvagerie. Jésus l'a subi. Il faut le dire, et pas à l'honneur de l'humanité, parmi tous les châtiments, celui-là flatte le plus, dans ceux qui l'infligent, les bas appétits qui sont au fond de l'homme dégénéré. Les Juifs l'avait si bien compris que, d'après leur loi, ratifiée par Dieu, ils devaient se borner dans le nombre des coups, trente-neuf, et l'endroit où devaient s'appliquer ces coups était désigné: les épaules et la poitrine du coupable. Jésus n'a pas eu le bénéfice de sa loi nationale. Il était livré aux gentils: or les gentils, plus barbares, plus cyniques, plus près des bas instincts, malgré leur civilisation, n'entendaient pas ces réserves dans le mode du châtiment.

O Jésus! vous fûtes donc entièrement dépouillé et attaché ainsi à une colonne, les mains liées, par devant, à un anneau, et votre pauvre corps était douloureusement ployé en deux ! J'ai vu, j'ai baisé cette colonne à Sainte-Praxède, à Rome, et j'ai pensé au sang que vous aviez mis là, pour moi. Combien de temps dura cet horrible supplice? Quel fut le nombre des coups? aucun document ne le rapporte. Mais nous savons que c'étaient des gentils qui frappaient, qu'aucune loi ne limitait les coups, qu'ils étaient excités par les Juifs, que l'homme livré avait perdu toute considération, qu'on le leur remettait déjà dans un état lamentable, couvert de poussière et de crachats, comme un fou indigne de pitié, parce que c'était un séducteur et un agitateur; que Pilate, dans sa cruelle politique, avait demandé une fustigation plutôt sévère; qu'ils ne voulaient pas, eux, les gentils, demeurer en retard sur ce qui avait été fait la nuit précédente, dans le corps de garde de Caïphe; qu'enfin c'étaient des soldats grossiers, sensuels, avides de semblables spectacles, parce qu'ils y trouvaient le compte d'une basse satisfaction.

Nous savons aussi que l'on ne se servait pas de verges pour les étrangers et les esclaves, mais bien de fouets « grossis de noeuds ou hérissés de pointes ». (Bourdaloue.) Avec toutes ces données, il nous estfacile de supposer, sans travail d'imagination, ce qu'a pu être ce supplice. Il est donc probable que ces misérables ne se sont pas contenté de ne frapper que par derrière, et sur tout le corps, mais que, lorsque leur victime a été ensanglanté de ce côté, ils l'ont cruellement retournées, et qu'ils ont sillonné de leurs coups, de la tête aux pieds, le divin agneau saignant et gémissant sous les fouets (1).
Supra dorsum meum fabricaverunt peccatores. Ils ont labouré tout mon dos. Prolongaverunt iniquitatem suam. Et ils ont prolongé leur cruelle pratique (2).

Voilà l'endroit et la durée déjà indiqués. A planta pedis usque ad verticem, non est in eo sanitas, pas une place sans déchirure de la base au sommet. Vulnus et livor et plaga tumens. Ce n'est que blessures, marbrures livides, plaie tuméfiée (3).
Comment mieux désigner les effets d'une longue et cruelle flagellation? Aucun des supplices endurés par le Fils de l'homme dans sa Passion ne pouvait en produire de semblables. Du reste, la sinistre peinture s'achève sous le doigt inspiré du prophète: «Il n'avait plus de forme, nulle beauté, son visage est comme supprimé, rétréci, anéanti par cette horrible douleur; flagellé, foutté comme le dernier des hommes, son corps est semblable à celui d'un lépreux; vide de sang, il paraît un rameau, maigre, étiré, qui sort d'une terre desséchée. On peut compter tous ses os mis à nu. Il fait mal à voir, on détourne la tête, c'est un homme frappé par Dieu: que dis-je, frappé, il est broyé (4).

Ce luxe de détails encore une fois ne convient que trop à la flagellation. Pourquoi Dieu l'a-t-il voulue si longue, si cruelle, si spécialement horrible? Pourquoi cette peinture du Prophète si poignante, si réaliste? Pourquoi à elle seule constitue-t-elle un acte du drame lugubre? Pourquoi a-t-il ajouté que par avance le Fils de l'homme en éprouce un frisson involontaire? Ceux qui connaissent le terrible mystère de la dépravation humaine et les perversions d'une chair dont Dieu voulait faire une enveloppe rayonnante de l'âme pure, comprendront peut-être les horreurs de l'expiation divine. En deux circonstances mémorables, Dieu s'est redressé irrité contre la chair coupable: Sodome et Gomorrhe se sont alors enflammés dans une nuit, comme de sinistres flambeaux, et le déluge a couvert le monde corrompu.La même corruption existe aujourd'hui: si nous n'avions pas le flot de sang divin qui coulait à la colonne, le monde subsisterait- il encore?

Références

(1) Le Seigneur est donc dépouillé et attaché à une colonne et flagellé en tous sens, nous dit saint Bonaventure. Le voilà debout et nu devant la multitude... Sa chair si innocente, si délicate, si belle et si pure reçoit les coups terribles de ces valets impurs ... De toutes les parties de son corps coule ce sang royal. (Méditations sur la vie du Christ, eh. LXXVI.
(2) Ps. CXXVIII, 3.
(3) Isaïe, L, 6.
(4 Isaïe, LIII.

VIII LA COURONNE

Jésus émet plusieurs affirmations au cours de sa Passion. Deux entre autres sont nettement formulées de manière à ne laisser place à aucun doute. Au grand prêtre qui le somme de déclarer s'il est le fils de Dieu, le Christ béni, le Messie attendu: Vos dicitis, quia ego sum. Voue dites bien, oui, je le suis. A Pilate qui lui demande, visiblement troublé: Es-tu donc vraiment Roi? il répond : Tu divis, quia sum ego. Oui, tu dis bien, je suis Roi. Ainsi, il est Dieu! Ainsi, il est Roi! Que voudrait-on savoir de plus! Il mourra pour ces deux vérités!On avait tellement saisi le sens de cette double affirmation, que c'est précisément ce double caractère de Dieu et de Roi qui estl'objet de toutes les dérisions et de toutes les moqueries dans le drame de la Passion. Et en effet, que ces moqueries viennent du peuple: Allons! s'il est le fils de Dieu, qu'il descende de sa croix! Qu'elles viennent des prêtres: Allons! toi qui détruis le temple en trois jours, pour en bâtir un autre! Qu'elles tombent des lèvres d'Hérode, qui le revêt de la robe blanche; ou de celles des soldats: Salut, roi des Juifs! ... toutes, elles tendent, ces moqueries, à tourner en dérision le Dieu et le Roi.

Le Dieu, dans deux de ses plus hautes prérogatives: connaître l'avenir et échapper à la mort: Christ, prophétise qui t'a frappé! Il a sauvé les autres, il ne peut se sauver. Le Roi, dans la couronne dérisoire qu'on lui enfonce sur la tête et dans le titre même que l'on pose au sommet de la croix. Qui aurait pu donner à ces soldats étrangers la cruelle idée du couronnement, si ce n'est ce double courant qui agitait tous les esprits au moment de la Passion? Il se dit le Fils de Dieu, nous allons bien le voir. Il vient de déclarer à Pilate qu'il était Roi ! Accourez tous, les amis, nous allons faire la cérémonie du couronnement. Et toute la cohorte est convoquée pour y assister ; ils se rangent autour de la victime. Elle sort défaillante de la flagellation: ce n'est plus un homme; à peine a-t-il eu le temps de repasser sa tunique et sa robe. Le sang de ses blessures traverse ses vêtements. Il arrive courbé en deux, frisonnant, pâle et rouge à la fois, comme le vendangeur qui a pressé seul la vendange écumante, marche en chancelant, couvert et enivré du sang des raisins qu'il a foulés aux pieds. Torcular calcavi solus et non est vir mecum (1).

On le dépouille et on le fait asseoir au milieu du prétoire. Il y avait dans le corps de garde un lambeau de chlamyde couleur de pourpre. La chlamyde était tout d'abord un manteau militaire: quand elle était de pourpre, c'était un vêtement royal.Ainsi, de cette homme tombant, défait, sans apparence de force et n'ayant d'autre courage viril que son silence, on fait, en l'affublant de la chlamyde, un chef militaire, un brave; et comme c'est d'un lambeau de pourpre qu'il est revêtu, quelque reste usé du vestiaire de Pilate, peut-être, il passe de suite au rang des triomphateurs,des princes, des conquérants: Roi des Juif, salut! Comment lui plaça-t-on cette chlamyde sur les épaules? Que restait-il de ce lambeau de pourpre? Quelle était la posture humiliée de Jésus sous cet accoutrement? Nous ignorons ces détails, mais assurément tout dut être ajusté d'une façon dérisoire. Ne voulait-on pas le rendre ridicule? Et quand le manteau eut été ainsi jeté de manière à en faire une moquerie pour tous les spectateurs, on s'avisa de songer à la couronne.

On coupe en toute hâte car il faut se presser : Pilate attend, les Juifs s'impatientent dans les rues, de l'aute côté du triple arc de pierre qui fermait le prétoire et ouvrait par trois larges baies, sur la voie romaine, on coupe donc en se hâtant un fagot d'épines. Il est probable qu'elles devaient pousser tout proche, à quelque haie, ou dans quelque muraille en pierre sèche, à moins que ces branches n'aient servi à la flagellation: en ce cas elles sont là, dans un coin, déjà ensanglantées. On apporte donc le buisson, touffu, serré, et les soldats qui le tiennent entre leurs gantelets de fer, le jettent brutalement sur la tête du Roi Jésus. Il faut cependant l'arranger en couronne. Comme le fagot épineux ne tient pas sur cette tête qui s'incline malgré elle sous ce douloureux fardeau„ on frappe à grands coups dessus. Elle s'enfonce donc jusqu'aux oreilles cette couronne épaisse et rouge de sang. Tout le sommet de la tête est recouvert: c'est comme un casque dont les pointes acérées traversent la chevelure, éraillent le crâne, pénètrent dans la chair, glissent le long des tempes et font, tout autour du front, une auréole de sang.

De larges gouttes tombent peu à peu, mouillant tout le visage si pâle, et vont se perdre dans la barbe poussièreuse et sordide. Rien n'y manque: voici le Roi, la cour est formée, le défilé des courtisans va commencer. Se moquer de la Royauté du Christ, c'est la nier. Le monde ne peut admettre que quelqu'un lui soit supérieur, parce qu'il aurait le droit de contrôler ses maximes. Voilà pourquoi la Royauté du Christ sera toujours moquée ou niée. Le procédé de la moquerie est plus conforme aux moeurs mondaines. La moquerie est une méchanceté et une faiblesse. On se moque de ce que l'on ne peut anéantir, espérant ainsi le faire disparaître sous les sarcasmes, Peu d'hommes, même supérieurs, résistent à la moquerie. Le ridicule tue.

Jésus et son oeuvre par excellence, l'Église, sont au-dessus, et c'est là une preuve de divinité, que l'Église traverse ainsi le monde au milieu des huées, toujours la même et victorieuse.v

Références
(1) Isaïe, LXIII, 3.

 
IX LE ROSEAU

Le couronnement d'épines a été un épisode imprévu de la Passion. C'est une cruauté qui n'entrait pas dans le premier programme. Une idée satanique a germé dans le cerveau d'un légionnaire : elle est aussitôt mise à exécution avec toute l'impétuosité d'un mauvais désir. Le but est moins de faire souffrir la victime que de la ridiculiser, et tout est savamment organisé en ce sens. Le Christ est assis, on l'a dépouillé de ses vêtements : son corps sillonné, labouré de coup est à demi recouvert par ce lambeau de pourpre, sordide, étriqué. Quand Jésus se lève, ce manteau arrive à peine au milieu des jambes : quelle nouvelle et intime souffrance pour l'agneau sans tache et immacuculé! On lui a lié les mains par devant et dans la main droite on a glissé un sceptre afin que le costume de Roi fût au complet.

Ce sceptre est un morceau de roseau, non pas flexible et mou comme ceux que le vent agite au bord des eaux, mais un bâton dur, noueux, qui servait peut-être, dans le corps de garde, à battre les vêtements militaires, ou à aider à la propreté pour enlever la poussière le long des murs; le premier bâton venu, pourvu qu'il soit ridicule, étant donné qu'il doit représenter un sceptre.
Cependant les soldats, qui se sont déjà longuement égayés de l'accoutrement du Roi, commencent à l'approcher. Avec tous les dehors d'un respect oriental, fléchissant le genou et se proternant devant Jésus, ils le saluent ironiquement: Ave Rex Judcerum. Puis dans cette tenue, à genoux et proches de lui, tout à coup en voilà un qui lui jette à la face un crachat, un autre se dresse et lui donne un soufflet: le choc fait-il glisser le roseau d'entre les doigts tremblants du Maître? Un troisième le saisit, le relève, s'il est tombé, et en frappe un grand coup sur la tête couronnée d'épines, au milieu de quels rires, de quels vivats, de quelles acclamations! Le jeu paraissant plaisant, chacun y veut sa place.

Ils étaient là, toute une cohorte; quel qu'ait été le nombre des soldats, il y avait certes assez de douloureux acteurs, dans ce drame improvisé, pour supposer que les coups de roseau et les hideux crachats ont dû se succéder sans relâche, au milieu des approbations bruyantes des spectateurs. Quelle peut être alors la face, la tête, le corps d'un malheureux déjà ruisselant de sang qui devient en quelques instants la cible unique de tant de soufflets et d'outrages? L'imagination se refuse à voir et à compter. Il n'y a bientôt plus de différence, comme couleur, entre la chair et le manteau, le visage et la couronne. Tout est rouge, tout est pourpre, tout est sang. Au milieu de ce prétoire entouré de soldats, la plupart jeunes, violents, aux muscles tendus, aux rires grossiers, un être lamentable est effondré, haché de coups, saignant par tous les pores; ce n'est plus qu'une masse rouge, répugnante comme une chair écorchée. Ecce Homo: voici l'homme. Ecce Rex vester: voici votre Roi. Je vous l'amène, dit Pilate à la foule qui grouille, haletante, au bas de la grande porte, dont la triple baie est surmontée d'une terrasse. Pilate se penche au-dessus de ce balcon de pierre: il a l'air satisfait. — Voici que je vous l'amène, répète-t-il; il l'a devancé, il est le héraut de ce Roi.

Et le voici en effet. Jésus paraît dans son costume de sang, à peine vêtu, honteux de son manteau en loques et trop court, la tête alourdie par la couronne d'épines, le roseau tremblant dans ses mains. Voilà l'Homme! En est-ce bien un, en vérité? On ne distingue plus ses traits à travers le masque de sang coagulé; les deux yeux seuls regardent douloureusement cette foule. « Jérusalem, Jérusalem, que de fois j'ai voulu, comme la poule le fait pour ses petits, rassembler tous tes enfants autour de moi!» Ils sont bien rassemblés et autour de lui! Mais de toutes ces bouches ouvertes ne s'échappe qu'une clameur: Toile, toile! à bas, enlevez-le! Crucifige, crucifiez-le! Popule meus, quid feci tibi? O mon peuple, que t'ai-je fait? Car ce dialogue s'établit de la bouche de la foule hurlante au coeur saignant du Maître. Il y a souvent des paroles intimes qui nous sont adressées par Jésus dans le secret de notre âme, au milieu des appels de nos passions. Car le drame est le même: Jésus est devant moi. En bas, la foule des mauvais désirs hurle. La voix de. Jésus se faitdouce, suppliante. Mais la foule veut la jouissance, et souvent nous jetons à cette foule le pauvre corps ensanglanté de Jésus, comme Pilate va le faire dans un instant.

Tolle, toile. crucifige eum: enlevez le, crucifiez-le! Cependant Jésus est montré à droite, à gauche, par devant, par derrière: il se prête à 'cette douloureuse exhibition. Il suit Pilate qui va d'ici, de là, répétant toujours: Ecce Homo, voici l'homme! Dans l'église des Dames de Sion, à Jérusalem, au sommet des ruines de cet arc triomphal sur lequel fut ainsi présenté et promené Jésus, Roi couronné d'épines: Voici l'Homme, voici votre Roi! on a placé, aux pieds d'une statue de l'Ecce Homo, une couronne d'or, un diadème royal : c'est un hommage et une réparation. Rex esto: soyez le Roi! ô Christ, soyez le mien d'abord.

Dans notre coeur, où le monde a son coin choyé et fermé, Jésus a de la peine à faire pénétrer son manteau de pourpre dérisoire, sa couronne et son sceptre.Il le faut, il le faut. Rendons quelquefois à Jésus des hommages secrets: mettons une couronne à ses pieds. Il la mérite. Rex esto. Soyez ensuite le Roi de tous. Hélas! ce ne sera que le petit nombre qui vous acceptera tel que vous êtes aujourd'hui sur la terrasse, Roi de théâtre, Roi moqué, tourné en dérision, mais toujours Roi! Ave, Rex Judcerum.

Des trois arches qui composaient la porte sur laquelle fut présenté Jésus, l'une se trouve tout entière dans l'église des Dames de Sion. On y prie, on y chante, on y expie. L'autre, la plus large, est à moitié sur la rue et à moitié dans l'église. La foule passe dessous, souvent indifférente. La troisième baie est tout entière chez des derviches: on ne peut y pénétrer. Ainsi, sur les trois baies, une seule est entièrement aux fidèles.Partout cette loi du petit nombre s'accuse pour les amis de la Croix de Jésus.

x La Croix- La Mère

On dit que lorsque Jésus fut condamné à mort et livré aux Juifs pour être crucifié, il s'éleva sur la place une si formidable clameur, que la Vierge Marie, réfugiée dans une maison de la rue principale qui suivait le fond de la vallée du Tyropéon, au pied du Prétoire, comprit à ce cri de haine que tout était terminé : elle se dressa aussitôt, et soutenue par des mains amies, sortit devant la porte pour attendre le passage du lugubre cortège. Ce cortège se formait en toute hâte dans l'intérieur du corps de garde; il fallait au moins quatre soldats pour porter les marteaux, les cordes, les échelles: un centurion romain devrait présider à l'exécution; ces cinq hommes étaient de corvée pour la circonstance. Il n'est pas hors de propos de penser que plusieurs autres, valets du Prétoire ou soldats romains, demandèrent et obtinrent de se joindre au cortège du fameux Roi, ou que d'autres même y furent ajoutés d'office.

Pilate remis Jésus aux Juifs; au bas de l'escalier du Prétoire, cette tourbe altérée attendait la victime: au premier rang les prêtres, les scribes, les anciens, les notabilités du Sanhédrin et vraisemblablement leur troupe de valets et de soldats. Cela faisait une escorte compacte, serrée. La croix qu'on avait depuis longtemps préparée pour Barabbas est apportée: elle attend debout, soutenue par un homme au pied de l'escalier. Jésus paraît au sommet des vingt-huit degrés, transportés aujourd'hui à Rome; il descend lentement, royalement, escorté comme un prince par des valets et des soldats: ses mains sont déliées. Jamais monarque descendant vers un char de triomphe ne manifesta plus de fierté, plus de grandeur, que n'en fit paraître Jésus dans cette courte descente qui aboutissait à la croix! À travers ses habits, sous ses pas, comme une pourpre royale et traînante, le sang marquait sa trace et son passage.

Arrivé au bas, il est saisi violemment par ses bourreaux on lui adapte la croix sur les épaules; qu'il l'ait portée sur une seule épaule ou plus vraisemblablement à plat sur dos, ses deux mains occupées alors à retenir les deux bras, il est toujours certain que le pied traînait à terre. À chaque pas donc, les heurts du chemin, les pierres, les pavés, les aspérités imprimaient une secousse au pied de la croix et cette secousse retentissait douloureusement sur les épaules ensanglantées du Maître. D'ailleurs, tout son corps n'est qu'une blessure; les milliers de coups de la flagellation, les contusions répétées des soufflets, des coups de poing, et des coups de bâton, n'ont laissé aucune place sans meurtrissure; chaque pas, chaque mouvement, le frôlement même de ses habits sont autant de souffrances.

Mais le signal est donné: les trompettes sonnent, les clameurs grandissent, le flot s'ébranle et bientôt, dans une marche qu'on veut hâtive, le pauvre Jésus s'en va, fléchissant, courbé, ployé presque, la croix bon- clissant sur son dos à chaque pas; la sueur, le sang, une pâleur livide lui couvrent le visage. La tête est forcément baissée, les cheveux tombent en longues mêches mouillées de sang et de sueur devant sa face. C'est à travers ce réseau sanglant que la foule avide de ces spectacles cherche à saisir le travail des souffrances passées, et celui de la mort qui approche. Tout se fait avec hâte et précipitation dans ce dernier convoi. Les Juifs sont pressés d'en finir, soit qu'ils veuillent au plus tôt voir expirer leur victime, soit que le grand jour du sabbat, qui commencera ce soir, les presse et les anime, soit qu'au fond ils craignent quelque retour de magie dans leur condamné

Les rues de Jérusalem sont étroites, la foule en proie à la passion est tumultueuse. Jésus est donc heurté, ballotté, le pieds de la croix dévie; tout le corps du pauvre condamné suit ces oscillations et ces contrecoups. A la sortie de la grande porte aux trois baies sur laquelle on avait présenté l'Homme, Ecce Homo! la rue descend rapidement en pente raide, pour rejoindre à angle droit la voie principale qui longeait le fond du Tyropéon. L'escorte qui le talonne, les huées qui l'assourdissent, l'élan donné par les prêtres et les anciens qui devancent le cortège, la croix surtout qui le surplombe, le ploie et le pousse en avant : tout cela fait que la marche de Jésus est précipitée, si bien qu'arrivé au bas de la pente, emporté par cette pente douloureuse, il tombe brusquement, et la croix l'écrase de tout son poids.Le sang, dit-on, coula de sa bouche et de ses narines. Il fallut un certain temps pour relever la croix et Jésus. Il était si blême, si livide, qu'un murmure de compassion éclata dans un groupe de femmes qui le suivait. Cependant, sans pitié on le charge à nouveau.Le cortège tourne à gauche; la rue est droite sans accident, pendant quelques mètres. Les habits couverts de poussière et de sang, le Maître s'avance, plus ployé que jamais.Tout à coup, à gauche, devant une porte et soutenue par quelques femmes, il a distingué Madeleine, il aperçoit sa mère!Elle tend instinctivement les bras : ce geste de la mère devant qui tout a disparu et qui ne voit que son fils.Lui, releva un peu sa tête ruisselante de sang et il la regarda. Le cortège passa, emporté dans un flot de huées et de poussière. Marie tendait toujours les bras, mais la silhouette de son fils avait déjà disparu dans la mêlée humaine qui l'enveloppait.Quel regard ! quel silence! Il y a des souffrances qui ne peuvent s'exprimer ; la parole les dénaturerait, tout se dit d'un regard et en silence. C'est à ces heures que lesâmes communiquent entre elles, directement, à travers l'enveloppe de la chair qui souffre
s

La vie spirituelle a des états semblables. Jésus passe: l'âme tend les bras et veut le saisir ... il est déjà passé. Mais il l'a regardée. Et comme Marie, l'âme se met à la suite de Jésus : ce regard l'a fascinée, elle ira jusqu'au Calvaire, broyée, souffrante par n tous ses pores, sanglante, mais elle ira, mais elle se tiendra livide, debout au pied de la croix. Ainsi Jésus manifeste sa puissance divine jusqu'au milieu des ignominies et des infériorités de sa Passion. Un mot a jeté bas les bourreaux qui venaient le saisir. Un regard a transpercé Pierre et bouleversé son âme : Et conversas Jesus respexit Petrum. Un autre regard tombe sur sa mère : elle suit emportée par son amour qui va devant. Tout à l'heure, nous entendrons tin mot de Jésus donner le ciel au bon larron. Il faut briser l'écorce sanglante de la Passion pour y trouver le fruit de la divinité. Elle y est quoique cachée.

À proprement parler, depuis qu'il est monté au Calvaire, Jésus n'agit et n'opère dans les âmes qu'à travers la souffrance qui les oppresse. Il n'y a à être sauvés et prédestinés que ceux qui sont conformés à Jésus-Christ et à Jésus-Christ crucifié (1).
O mon âme, envie donc cette ressemblance, réjouis-toi, si quelques traits sanglants de cette face livide, bannie, méprisée s'impriment sur toi. Regarde, la foule hurle, les bras s'agitent et poussent Jésus, la croix lui pèse, les amis sont peu nombreux , ... où sont-ils même? La route se fait montante et désolée jusqu'à la porte judiciaire par où l'on sort de la ville. Y a-t-il dans ta vie quelque chose de ce sombre décor ? Alors tu es sur la voie royale. Prceit Dominus: Le Seigneur est devant ; c'est là-haut, sur le Calvaire, qu'il donne le paradis.

Le souvenir de la douloureuse rencontre de Jésus et de Marie est resté cher à la piété des fidèles amants du Calvaire. On montre encore, à l'endroit présumé de cette rencontre, dans une crypte sombre, sur une mosaïque fort ancienne, la double effigie de deux pieds, deux pieds de femme : ils sont dessinés sur le fond obscur de la mosaïque,en pierres blanches et brillantes: c'est là que se tenait Marie quand Jésus a passé. On aime à voir cette place et la pose des pieds: ils sont tournés obliquement du côté du prétoire, face à Jésus qui en venait. Nul détail n'est indifférent, quand il s'agit d'une mère, et quelle mère! attendant, dans l'angoisse et la désolation prédite le prophète Siméon, le passage de son fils marchant à la mort.

Référence:
(1) ROm VIII, 29

XI LA CROIX. — SIMON DE CYRÈNE

À partir du moment où Jésus rencontre sa mère, il se fait en son coeur une déchirure si profonde, que les eaux douloureuses de sa Passion s'y précipitent et inondent de toutes parts. Inundaverunt aquae super caput meum; dixi: perii. Invocavi nomen tuunt Domine, de lacu novissimo! (1). Oui, la blessure que lui a faite cette vue de sa mère désolée, ces deux bras tendus, cette impossibilité de s'approcher d'elle: c'est bien cet abîme nouveau, dernier, sans fond, inexploré, de lacu novissimo, dans lequel le fils de l'homme se débat, l'âme agitée, bouleversée, tandis qu'il a repris sa marche et sa croix traînante sur la voie du Tyropéon. C'est une de ces étapes qui vous rejettent plus que jamais, une fois franchie, vers l'irréparable et l'absolu des derniers malheurs. Ainsi la vue de l'être cher par excellence a-t-il été l'instrument de supplice le plus pénétrant de la Passion: il n'y a que ceux qui ont éprouvé la morsure d'une douleur semblable qui comprendront cette blessure nouvelle.Le Calvaire s'est donc rapproché : la montée en va réellement commencer pour Jésus à partir du point où il a rencontré sa sa mère. Il ne la verra plus maintenant que de loin, quand on le crucifiera, et que de près, au pied de la croix, pour s'en séparer.

À droite de la voie du Tyropéon, quelques pas plus avant que le lieu de la rencontre, presque à l'endroit où la tradition place la maison du mauvais riche, une ruelle monte, étroite, raide et rocailleuse jusqu'à la sortie de la ville par la porte Judiciaire. Les corps des animaux, dont le sang était répandu en sacrifice pour les péchés du peuple, étaient portés hors du rempart. C'est pour la même raison, nous dit saint Paul, que Jésus, comme un agneau défaillant, mais sans plainte, s'avance vers la porte, hors des murailles. Sortons donc, nous aussi à sa suite, hors des remparts, porttant sur nos épaules la croix déshonorante aux yeux des hommes. Exeamus igitur ad eum extra castra, improperium ejus portantes (2).

Trois événements marquent cette suprême montée au Calvaire : la rencontre avec Simon de Cyrène, celle avec Véronique, et l'arrêt de quelques instants de Jésus devant le groupe de femmes qui pleurent et se lamentent. Au moment de s'engager dans la ruelle de droite, qui monte et se tire en haut entre les sombres murailles des maisons, Jésus paraît si défaillant que ceux qui l'entourent se demandent s'il pourra arriver au terme. Dans le cortège, nul ne veut l'aider. Porter la croix d'un condamné est une honte : lmproperium ejus portantes. J'ai cherché quelqu'un autour de moi pour me prêter secours, et non inveni, et je n'ai pas trouvé. » Les soldats ne sont pas venus pour cette besogne : la foule se récuse; et pendant ce temps et les dialogues à ce sujet, Jésus fléchit de plus en plus.Quand nous porterons la croix, la vraie, nous serons presque seuls. Nos amis, les meilleurs, trouveront étrange que nous soyons si peu vigoureux, ils nous en voudront de paraître faibles et d'avoir besoin de secours ; nos lassitudes seront des lâchetés, nos agonies des maladresses ou des sensibilités déplacées. Le monde veut de l'éclat jusque dans la mort de ceux qu'il mène au supplice.


O Jésus, que votre faiblesse me réconforte! Roseau penchant et déjà foulé aux pieds, c'est sur vous que je m'appuie, comme sur une verge, et un ferme bâton: Virga tua et baculus tuus, ipsa me consolata sunt (3). C'est à ce moment critique qu'un homme revenant de la campagne, et portant sans doute son panier et ses instruments de travail, descendait de la porte Judiciaire jusqu'à la voie du Tyropéon. Il se heurta au cortège lugubre. À la vue de ce campagnard, aux allures du métier un homme corvéable et bon à toute réquisition les soldats s'arrêtent : ils ont trouvé l'aide de rencontre qui leur est nécessaire. Le marché ne conclut pas pourtant sans difficulté: il y faut presque la violence, le rustique ne veut pas, il a ses affaires; on parlemente, « ce ne sera que pour la montée, jusqu'au sommet de la rue tortueuse, jusqu'à la porte judiciaire ... » Angariacerunt. Bref, on le force, on le contraint. Jésus a tout vu, tout entendu, on lui marchande ce secours. On se refuse à porter son fardeau, improperium, parce que c'est une honte. Cependant le Christ a lâché sa croix; il va devant, épuisé, les bras ballants, toujours en tête, et derrière, Simon de Cyrène traîne en maugréant la croix de Jésus.

Simon de Cyrène existe encore. J'en suis un. Je porte, je traîne, contraint, la croix de Jésus. Je me plains, je réclame, il faut presque la violence des circonstances, ou la crainte d'un plus grand smal, pour me faire porter le joug. Et Jésus est devant moi, il ne se retourne pas, il marche. « Celui qui ne porte pas sa croix, tous les jours, derrière moi ne peut être mon disciple. » Ainsi il en faut une; une tous les jours, une qui nous répugne; une qui nous humilie aux yeux du cortège, dans la montée du Calvaire. Une croix qui ne nous humilie pas et qu'on ne porte pas, en la faisant traîner, c'est-à-dire en répugnant, n'est déjà plus la vraie croix de Simon de Cyrène. O lumière sur ma souffrance ! O joie dans mes humiliations! Sérénité dans mes chutes ! Ainsi ma répugnance est la marque authentique que j'ai la vraie croix, et plus je la traîne, plus c'est celle du Christ Jésus qui va devant. O boisa Crux! s'écrie l'extatique André, l'apôtre que Jésus aima en odeur de suavité : Croix chérie, dès longtemps désirée et toujours recherchée! ... Cela c'est la croix privilégiée, la croix bénigne, c'est la croix des martyrs, dont par grande bonté Dieu enlève la rude et honteuse aspérité : si vous nie la donnez ainsi, Jésus, merci. Mais si vous me donnez celle de Simon de Cyrène, la vôtre, la croix humiliante, qui nous ravale, qui nous pèse et que nous traînons, forcés, presque en nous plaignant ... O vexa Crux! O vraie croix du Calvaire, Merci cent fois plus encore! ...

PRIÈRE D'UNE AME QUI TRAINE SA CROIX


Volonté de mon Dieu, que vous m'êtes amère aujourd'hui !
La croix que je redoutais le plus est celle que je dois porter : la croix sans humiliation est une croix incomplète.
Venez compléter la mienne, ô mon Dieu, et rien n'y manquera pour me crucifier et me renverser.
La mort peut me détruire davantage encore, et la mort vaudrait peut-être mieux pour moi que la vie : mais vous voulez que je vive pour souffrir et aussi pour vous aimer, je vous aime donc, ô mon Dieu, en gémissant, mais en me soumettant.
Dans quelques années (le temps est court), je ne serai plus là, baissant les yeux sous les regards méprisants et les paroles mordantes, je serai sous les regards des anges et des saints, bénissant les moments douloureux qui m'auront valu la joie du Paradis.
Oh, oui, mon Dieu, — ita Pater, — de tout soyez béni et remercié éternellement. Amen.

Références:

(1) Thren., III, 55.
(2) Ilebr., XIII, 14
(3) Ps. XXII, 4. XI.

XII. - LA CROIX - VÉRONIQUE

La ruelle qui monte à la porte Judiciaire est étroite, roide, une sorte d'escalier aux marches et aux pentes glissantes. A certains endroits, à peine si l'on pouvait (à en juger par ce qu'elle est aujourd'hui), se tenir trois ou quatre de front. À gauche, sur le pas de la porte, une femme se tenait, anxieuse de voir Jésus. Elle l'aperçut au milieu des soldats; elle pousse un cri d'angoisse; ce n'est plus lui. Cette face si douce, qu'elle avait jadis admirée, fascinée comme tant d'autres par l'éclat qui rayonnait tout autour, ce n'est plus qu'un masque terreux où les traits s'enfoncent dans une couche mêlée de sang et de sueur; des stries de poussière se creusent sur le visage; des crachats coulent et s'embarrassent dans les cheveux et à travers la barbe; et puis il y a dans cet être informe un tel air de langueur, de honte, de défaillance, la physionomie à la fois apeurée de l'homme qui va mourir et résignée de celui qui ait qu'il ne peut échapper à la mort. Jésus, en passant, regarda la femme.

Elle n'y tient plus, elle détache le voile qui lui couvre la tête, voile long, souple, et avant même que son idée ait pu se défendre de la moindre objection, elle s'élance en avant: Jésus la frôlait presque, vu l'étroitesse du chemin. Elle lui tend alors son voile, elle-même elle l'applique presque sur le visage. Le bon Maître, dont les deux mains sont libres, puisqu'elles ne portent plus la croix, essuie quelques instants sa face souillée. Mais déjà les soldats ont bousculé la femme : violemment on la repousse sur le seuil de sa porte entr'ouverte, l'escorte crie, Simon de Cyrène maugrée toujours. Cette minute de retard et de soulagement est chèrement payée; on presse plus âprement Jésus. S'il profite ainsi du repos qu'on lui donne en le déchargeant, il est bien simple de parer aux sensibilités dont il est l'objet, et brutalement, on remet sur les épaules du condamné sa lourde croix. Jésus se laisse faire, sans mot dire. La femme pieuse rentre toute tremblante dans sa maison, Simon de Cyrène reprend son panier et ses outils et son chemin vers la ville. Il est soulagé, ne voyant dans l'incident que l'heureuse circonstance qui l'a débarassé du poids gênant et honteux de la croix. Il n'a pas saisi l'honneur immense qui lui a été fait. Plus tard il le comprendra. Plus tard !.. Après !. . avec le temps !.. . la réflexion !.

Il y a des choses qu'on ne comprend qu'au retour. Telles sont nos croix et nos épreuves. Oh ! que nous serons fiers, saintement fiers, plus tard, d'avoir porté la croix traînante du Maître qui jugera le monde entier à l'ombre gigantesque et rayonnante de cette croix. Comme nous serons heureux d'y ajouter une parcelle de la nôtre, pour la grandir encore. Comme nous présenterons au Fils de l'homme nos épaules meurtries par cette croix, faisant comme lui, qui étalera aux yeux de tous ses pieds et ses mains percés! Simon de Cyrène est entré dans le drame de la Passion, il y est avec son nom, avec celui de ses deux enfants par dessus le compte, parce qu'il a porté quelques instants la croix ... en maugréant ! Si Dieu donne une semblable gloire et une telle assurance de salut à qui le suit, contraint et récalcitrant, que ne fera-t-il pas pour celui qui embrassera les croix quotidiennes qui lui seront offertes!

O crux, ave, spes unica! Croix sainte, croix bénie, ma croix de chaque jour tu es mon unique espérance de salut et de prédestination! Et pendant ce temps, la femme pieuse. Véronique, est rentrée dans son logis, elle a posé le voile tout maculé sur une table, elle ose à peine le regarder : elle entend encore passer, tumultueuse, à sa porte, la foule compact, qui hurle en montant ces cris de mort. Alors elle ne peut tenir en place, elle sort de nouveau, elle se mêle au sinistre au sinistre cortège. Ce visage du Seigneur est resté dans ses yeux, dans son coeur ; elle veut le voir encore, elle se met donc à la suite, ut videret finem, pour savoir la fin, comme Pierre, la nuit précédente, au moins pour entrevoir une fois encore cette face qu'elle a essuyée. Ainsi la pâleur et l'horreur de ce visage la fascinent maintenant tout autant que le faisaient jadis la douceur et l'éclat du Fils de l'homme.

Il n'appartient qu'à Dieu de nous attirer par ses opprobres, bien plus, de nous pousser à reproduire en nous les traits de son visage défiguré, à tout le moins d'en être heureux, si cette divine ressemblance nous échoit en partage. Et en effet, cette face du Christ, morne, face de condamné, face livide et sanglante, face sans cesse souillée et essuyée, c'est la vraie face des élus. Que de visages s'avancent ainsi rayonnants d'oublis et de mépris! Quelles que soient nos fautes, quelles qu'aient été nos chutes, si nous avons ce visage, Jésus reconnaîtra sa ressemblance. Nous étions déjà sauvés par la pâleur et le mépris de sa face; nous le serons encore par les confusions dont on couvre la nôtre. Le monde est fou, les hommes sont fous; le vrai sage est celui qui souffre les mêmes souffrances que le Christ. Attends, ô pauvre élu bafoué et moqué, l'éclat de ton visage aveuglera plus tard ceux qui t'on craché à la face. Ibant gaudentes, quoniam digni habiti sunt contumeliam pati (1). C'est la mar che lente, anoblie et triomphante de tous les martyrs: ils vont, heureux, parce qu'ils sont opprimés et déshonorés pour le Christ. Le monde est plein de martyrs! dit saint Grégoire (2). Les hommes en font, le démon en fait encore plus. Tous ceux qui, par quelque tentation, souffrent violence dans leur coeur, leur pensée, leur souvenir, leur corps et leur âme: martyrs du Christ, visages d'élus! A l'emplacement de la rencontre de Jésus avec Véronique, on descend dans une sorte de crypte, creusée et construite à l'endroit même où s'ouvrait la maison de la pieuse femme. Là, dans l'ombre, que percent de place en place quelques lueurs de cierges et de lampes, un groupe grossièrement sculpté se dresse en un coin. Le Christ polychromé avec sa robe rouge, sa croix lourde sur l'épaule, et en face, Véronique. Tous les fidèles s'approchent à deux genoux du groupe: ]'y ai vu des femmes couvrir de baisers les bras, les mains, la croix du Christ. D'autres prenaient la couronne d'épines, la posaient sur leur tête, ou sur celles de leurs enfants.Nul homme n'a jamais suscité à travers les siècles un semblable enthousiasme. Quelle statue baise-t-on encore après deux mille ans avec autant d'amour ? Celui-là seul est Dieu, dont on baise ainsi les plaies, la couronne d'épines, les clous et le côté percé.

RÉFÉRENCES
(1) Act. y., 41.
(2) Homélie pour la fête de saint Pancrace.

XIII LA CROIX LES SAINTES FEMMES QUI PLEURENT

Jésus arrive péniblement à la porte judiciaire. Actuellement, c'est une baie aux murs très épais, ouvrant, dans l'ombre de cette épaisseur, son ogive élancée. De l'autre côté, ce sont les rues sinueuses et mouvementées des bazars. Du temps de Jésus, la porte donnait sur les fossés qui longaient les murailles, et sur la plaine rocheuse où se dressait le Calvaire. D'ordinaire, le cortège faisait halte à cette porte ; la foule se massait grouillante et curieuse et on lisait une 'dernière fois sa sentence au condamné. Quand Jésus déboucha au grand jour de la plaine, ayant à sa gauche, non loin, la silhouette sinistre du Calvaire, il leva les yeux et vit tous les visages grimaçants de la plèbe. On se presse, on se bouscule, on veut entendre, surtout on veut voir le visage et les impressions du condamné.

Tous les regards se fixent en effet sur le Christ: on analyse sa pâleur, son effroi; il y a une curiosité malsaine de la foule, qui se convie elle-même au spectacle du dernier soupir d'un condamné. C'est ce que les actes des apôtres appellent, à propos de saint Pierre, l'expectatio plebis : cette attente cruelle de tout le peuple, devant lequel, comme en une dernière scène, on produit, on exhibe la victime.
« Celui-là, clame à haute voix un héraut, est Jésus de Nazareth, agitateur et séducteur du peuple et qui s'est dit le Roi des Juifs. Ses compatriotes, les prêtres et les anciens, l'ont livré à la justice pour être crucifié. Allez, licteurs, et préparez la croix. » Elle est prête, elle écrase déjà les épaules du patient. La foule hurle. Jésus voit tout et entend tout.

Cependant, le cortège se remet en marche et tourne à gauche. Encore quelques pas, et c'est la suprême montée d'où l'on ne redescend pas. A ce moment, subitement, Jésus fléchit: est-ce l'émotion nouvelle de la sentence, l'horreur naturelle de la mort, le poids de la croix qui, pendant le simple arrêt de la lecture, a pesé plus lourde sur ses épaules courbées? Il tombe à plat et cette fois la relevée est plus pénible.
Il n'y a plus de Simon de Cyrène! La grande multitude qui l'entoure est déçue; elle s'attendait à une parade, elle ne voit qu'un malheureux qui tremble et qui défaille à chaque pas: elle murmure.Les femmes sont plus compatissantes. A l'endroit où la route infléchit vers le Calvaire, elles se sont massées, groupe ému et qui se lamente. Jésus perçoit le son sincère des coeurs brisés, à travers les blasphèmes de tout un monde: il s'arrête. Lui qui n'a rien dit à sa mère, rien à Simon, rien à Véronique, il a un mot de consolation pour cette pieuse sympathie: «Ne pleurez pas sur moi, dit-il d'une voix éteinte, pleurez plutôt sur vous; un jour va venir oit vous direz: Heureuses serions-nous si nous n'avions pas enfanté. Ce jour est proche, car si l'on traite ainsi le bois vert, je vous le demande, que fera-t-on du bois sec?» (1)


Les soldats l'ont laissé dire; parce que jésus voulait parler, il est le Maître quand il le faut. Ainsi, celui qui est à plaindre, ce n'est pas le Messie amoindri, défait et agonisant, selon qu'il a été écrit et décidé, Filius homp?nis vadit, le Fils de l'homme s'en va; mais malheur à ceux qui trahissent et abandonnent le Christ mourant pour nous. Dieu oriente ainsi d'un mot la pitié des hommes. Elle doit aller non pas aux victimes, mais aux bourreaux; non pas aux persécutés, mais aux persécuteurs; non pas à ceux qui montent le Calvaire, mais à ceux qui le leur font monter. Ce sont les grands misérables, car si Dieu permet qu'on traite ainsi le bois vert, celui qui a la sève de la grâce, qui produit des fruits et qui porte ses élus, que va-t-on faire de vous, oppresseurs des justes, morts à la grâce, bois desséché et sans vie? Je vous le dis en vérité, vous êtes bons pour le feu éternel. Bois sec et éternellement aride, vous serez la pâture éternelle d'un feu lent, vengeur et divin, qui brûlera tant qu'il aura un aliment ... Or, vous êtes immortels! Cette parole du Christ console toutes les oppressions d'ici-bas. Le monde en est rempli et Dieu se tait. Ce silence de Dieu devrait effrayer les oppresseurs : il viendra une heure où cette paille desséchée s'enfuira affolée devant la colère divine, et cette colère en saisira le moindre fétu, fût-il allé se cacher au bout du monde.

Qu'est-ce que la grandeur du monde devant la puissance de Dieu? Ces pécheurs ambitieux qui ont voulu remplir ce monde, de leur vivant, mendieront alors, avec quelle angoisse, un trou dans les montagnes pour s'y enfouir : ils ne l'auront pas. Ainsi, jusque dans ses derniers abaissements, Jésus laisse échapper les lueurs lointaines de sa justice dernière. Vous verrez le fils de l'homme, plus tard, dans tout l'éclat de sa majesté, avait-il dit devant le tribunal. Au moment de gravir le Calvaire, il dit avec plus de tristesse et non moins d'autorité: « Alors ils crieront: Montagnes, tombez sur nous. Car si l'on traite de la sorte le bois vert, que fera-t-on pour le bois sec? ... » Le côté du Calvaire qui regarde Jérusalem est très abrupt. Le cortège dut donc contourner à droite la roche escarpée où la la rampe était plus douce. L'effort qu'avait fait Jésus pour parler aux filles de Jérusalem avait épuisé son reste de forces, et au moment de gravir la hutte, une troisième, une dernière fois, il tombe la face contre terre.

Il devenait évident qu'on ne traînait presque plus qu'un cadavre. Il était à craindre qu'il n'ait peut-être même pas assez de souffle pour arriver au sommet, se coucher sur la croix et sentir les clous s'enfoncer brutalement dans sa chair morte. A tout prix, il fallait qu'il fût monté vivant sur la croix. Le texte sacré nous laisse deviner que les soldats durent soutenir, presque porter la victime jusqu'en haut. C'était le dernier instrument de supplice, avant la crucifixion. Jésus l'a senti vivement ; autour de lui on l'a senti aussi et on a dû l'en mépriser davantage, car on trouve qu'il n'est pas courageux. Il n'a pas cette énergie, cet élan qu'il accordera plus tard à ses martyrs. Il va en tremblant au supplice, et cette apparence, ou cette réalité de défaillance, sont d'autant plus humiliantes qu'il s'est dit le Messie, le fils de Dieu, celui qui existait « avant qu'Abraham ne fût », le restaurateur d'Israël, le fils de David!


Quelle amère dérision! Comme toutes ces choses doivent revenir à la pensée des spectateurs! Nos sperabamus, diront les disciples d'Emmaüs, nous espérions en lui: oui, hier, mais aujourd'hui! Quelle fin lamentable! Quel pitoyable épilogue à cette vie étrange, toute semée de miracles et de prodiges! S'il devait finir ainsi, était-il opportun de se poser en fondateur d'une religion nouvelle? Quelle créance accorder à un homme qui, après s'être si avancé, meurt faiblement et sans éclat? Ce caractère de la Passion est tout à fait divin et réservé. Jésus n'en fait part qu'à de très rares et très fidèles amis, à ceux qui ont compris la profondeur de l'amour de Dieu, à ceux qui ne savent plus ce que c'est que leur gloire à eux, mais qui ne voient que celle de Dieu. L'humiliation de la souffrance, la faibles, l'abattement des derniers moments, ne pas être et ne point paraître vigoureux dans le supplice, afin que les hommes, si désireux de courage en eux et dans les autres, nous méprisent un peu plus encore! En vérité, en vérité, que celui-là seul à qui il sera donné le comprenne, s'il le peut, et l'aime ardemment. Qui potest capere, capiat. Si le calice est mis à mes lèvres, ô Jésus, et que mes lèvres tremblent; si cette croix est mise en mes bras et que mes bras tombent: si cette amertume est jetée dans mon coeur et que mon coeur la laisse couler comme d'un vase brisé et sans prix, je bénirai, ,dans le secret de ce coeur méprisé de tous, l'adorable bonté qui m'aura fait me joindre davantage à vous, sur l'âpre montée du Calvaire. Ainsi soit-il.

Références
(1) Lue, XXIII, 31,

XIV LES CLOUS

Nous approchons du dénouement. Soutenu et presque porté par les soldats, Jésus a gravi la montagne; avant d'arriver au sommet, un peu à gauche, on l'arrête. Du temps que les bourreaux vont faire les derniers apprêts, étendre la croix, préparer les coins pour la fixer dans le trou creusé au rocher même, appointer les clous et disposer tout le reste, il faut s'assurer de la personne de Jésus. On le descend dans une sorte de fosse, au fond de laquelle est une large pierre, que l'on montre encore, munie de deux trous où l'on passe les jambes du condamné. On les lie, on les rive en quelque manière par dessous, afin de rendre toute fuite impossible. Dans l'état où se trouve la victime, la précaution est inutile, mais elle reste cruelle. Du fond de cette prison improvisée, Jésus peut entendre en haut,au-dessus de sa tête, les préparatifs, les cris des soldats, les blasphèmes des deux brigands qui doivent être crucifiés avec lui, et tout ce va-et-vient de gens qui veulent en finir au plus tôt. En bas c'est le remous tumultueux de la foule. Comme le sommet du Calvaire est peu large, le peuple est demeuré au pied.

Tout le vallonnement est donc grouillant de monde. Le Calvaire est entouré de cette plèbe qui attend, qui trouve qu'elle attend trop, qui ricane et s'amuse. Les prêtres y circulent, faisant les affairés et les importants. Plusieurs des principaux vont jusqu'au sommet, comme pour surveiller de plus près le travail des valets: d'autres regardent Jésus au fond de sa fosse, et s'il lève sa tête appesantie, le Maître peut apercevoir au-dessus de lui ces faces ricanantes et haineuses. A mi-chemin, à peu près, du Calvaire et du tombeau neuf de Joseph d'Arimathie, dans un coin plus isolé du vallonnement et face au Golgotha, il y a un groupe douloureux de femmes voilées et qui pleurent. Au milieu, il en est une plus noble, plus affligée, qui paraît e ntourée des affections et des sympathies respectueuses de tous: c'est Marie, la mère du condamné. Stabant autem omnes noti ejus a longe. Erant autem ibi mulieres multœ a longe ( 1 ). Ces femmes ne peuvent s'approcher encore ni de Jésus, ni du haut du Calvaire; la foule est trop compacte. Une partie de cette foule, celle plus avide et plus haineuse, demeure immobile comme à un spectacle vivement attendu. Et stabat po palus spectans (2). L'autre partie est mobile: prcetereuntes, des passants, des curieux, des promeneurs; comme le Calvaire est proche de la ville, on accourt de tous côtés: on fait le tour de la butte, on veut voir surtout le moment où sera crucifié le condamné, afin d'entendre ses gémissements, de surprendre sa douleur ; et quand il paraîtra sanglant et livide, tournant le dos à Jérusalem, les deux bras étendus au sommet du Calvaire, ce sera une exclamation, un cri de joie satisfaite et de passion assouvie.

Ce moment est venu. D'en bas, la foule a vu les soldats se diriger vers la fosse où est enchaîné Jésus. Il paraît, chancelant: sa silhouette blanche, car il a encore sa longue robe, se dessine tremblante au sommet du Calvaire: il se fait un silence subit dans toute la foule. La robe blanche est enlevée, la tunique rouge est arrachée: et alors le corps frissonnant, strié de sang, creusé de coups, apparaît, nu, aux yeux de tous! O Jésus, aucune humiliation ne vous fut épargnée: operuit confusio f aciem meam (3), le rouge de la honte a couvert mon visage, disiez-vous par avance par votre prophète, et c'est le seul voile que l'on permet dérisoirement à votre sainte humanité. Tout est prêt : la croix est étendue à droite du trou; on y pousse Jésus, il y est brutalement couché, il n'y a personne sur le Calvaire que les bourreaux; d'en bas donc, on suit avec une cruelle attention tous les mouvements des soldats et des valets. Car on ne voit plus Jésus, mais on devine aisément, dans ce groupe de bourreaux accroupis, que la cruelle besogne va commencer. En effet, un bras se lève et le premier coup de marteau retentit dans le silence. Le premier clou s'enfonce dans l'une des mains du Sauveur ; les coups vont se succédant saccadés et pressés. Le bruit sourd s'entendrait des remparts, tellement la foule fait

silence, pour les écouter et les compter. Il faut nous approcher, il faut voir, nous aussi, il faut compter. Tout se fait sans égard, brutalement, et le marteau lui-même semble pris de haine et de fureur, tant il frappe à coups redoublés; un soldat tient l'extrémité des mains tendues, pour que le clou s'y enfonce mieux sans être gêné par les doigts forcément contractés. Celui qui frappe est assis presque sur l'épaule du patient; les autres maintiennent le corps que la douleur fait frissonner. Et la face divine perdue dans les cheveux, toute noyée de sang et de sueur, se renverse effrayante, d'une pâleur livide. Quand la première main est ainsi clouée, on passe à la seconde. Puis vient le tour des pieds. Là l'opération est plus longue et plus cruelle. Les clous effilés, quadrangulaires, déchirent la plaie de leurs quatre arêtes. Lorsqu'ils sont enfoncés jusqu'à la tête, il faut les river par derrière; cela ne se fait pas sans de nouvelles secousses et de cruelles pressions.


Le corps est ainsi fixé, tendu à l'excès; car on a dû prévoir l'élargissement des blessures; les épaules sont déboitées, les os écartés peuvent se compter tous: dinumeraverunt omnia ossa mea (3), la poitrine est cruellement saillante, tout ce qui est au-dessous est tellement retiré en arrière qu'il semble collé au bois de la croix; le sang coule par ruisseaux et un frisson douloureux fait frémir de la tête aux pieds cette chair livide. La croix est alors traînée jusqu'au trou du rocher. On la dresse par derrière en la soutenant avec des échelles, puis elle retombe lourdement dans le fond, au milieu des cris de la foule, des gémissements angoissés. de la victime, et sous une pluie de sang, que cette dernière et brutale secousse fait couler tout autour, abondante. Jésus, ainsi violemment étiré, est désormais immobile dans l'horrible souffrance.

Références
(1) Lue, XXIII, 40. Math., XXIII, 49.
(2) Lue, XXIII, 35.
s
(3) Ps. LXVIII, 8. XIV

XV L'IMMOBILITÉ ET L'OBSCURITÉ

Il fallait en venir là. Tout le fatal progrès de la Passion du Christ tend à le priver graduellement de sa liberté pour lui acheter à chaque privation une souffrance nouvelle, jusqu'à ce que le dernier effort de ce travail supérieur de la justice de Dieu réussisse à l'immobiliser dans la douleur. D'abord les liens, puis la remise entre les mains de soldats éhontés, puis la privation de la vue dans le corps de garde, l'amortissement des forces et l'épuisement qu'entraîne la marche, et enfin ... les clous qui le rivent à la Croix : c'est la redoutable immobilité! La seule réflexion nous peut donner une idée de ce dernier instrument de supplice. Etre attaché, fixé par quatre plaies s'élargissant de minute en minute, à une souffrance à laquelle on ne peut échapper ! Le moindre mouvement ne ferait d'ailleurs qu'augmenter cette souffrance. Et cet eff royable tourment a duré trois heures! Le malade en proie à la douleur se retourne péniblement sur sa couche il a besoin de ce mouvement, qui, s'il ne la lui supprime pas, change au moins sa souffrance; il se repose de l'une par l'autre. Mais là, nul repos à espérer que dans une mort qui ne doit venir que lentement. Encore une fois, il le fallait. L'homme en péchant abuse de sa liberté : le châtiment correspondant à sa faute devait être la privation de cette liberté. Le Fils de l'homme, qui expie pour toute l'humanité, sera donc conséquemment à son rôle de victime expiatoire privé de toute sa liberté. C'est fait et c'est à ce moment précis qu'il sauve surtout les pécheurs. On lui crie en ricanant: Descends donc maintenant, si tu peux. Il ne peut plus. Il est cloué. Les âmes qui se plaignent d'être attachées à la même croix, lourde, écrasante, sans espoir de la pouvoir quitter ici-bas, doivent venir au pied de cette croix de Jésus.

J'y viens, mon Dieu, et devant votre immobile attitude, devant ces clous qui vous rivent au devoir sanglant de la rédemption, je ne chercherai pas même dans mes désirs à me détacher d'une croix, que par quelques endroits vous avez voulu rendre semblable à la vôtre. Quand les bourreaux eurent ainsi levé en haut, comme un trophée, leur victime sanglante, ils passèrent aux deux larrons. Bientôt le spectacle fut complet: les trois croix se dressèrent sur le sommet du Golgotha. A ce moment le champ fut laissé libre à la foule. Il y eut une poussée vers le Christ pendu au milieu. Si exaltatus fuero omnia traham ad meipsum (2). A peine aurai-je été crucifié, avait-il dit de lui-même, que j'attirerai tout à moi. Pour l'instant, la poussée est haineuse : demain, que dis-je, tout à l'heure, elle se fondra en une poussée d'amour dont les vastes flots viendront jusqu'à la fin des temps battre ce rocher et cette croix divine.

Nous pouvôns supposer les soldats ayant peine à contenir la populace qui se rue au spectacle de ces trois suppliciés. Nous pouvons croire aussi que le groupe des saintes femmes s'est laissé volontiers entraîner par le courant, car voici qu'elles sont plus près de la montagne. Le Christ que le sang aveugle les démêle pourtant dans le lointain. Mais cette vue, qui l'aurait reposé, est offusquée par celle de la multitude qui circule bourdonnante, comme un essaim malfaisant, autour des trois gibets. Circumdederant me sicut apes. Ils m'ont environné semblables à une nuée d'abeilles irritées. Et toutes les injures qui montent jusqu'à lui crépitent comme le feu qui brûle à travers dès broussailles et des épines. Exarserunt sicut ignis in spinis (13). Il y a dans ce crépitement de la haine une lâcheté cruelle, puisque la victime est immobilisée, et que la mort qui va la prendre devrait bien suffire à assouvir toutes les colères. Ceux qui sont réellement crucifiés avec Jésus doivent passer par ces contradictions des langues; le monde ne cessera pas de parler sur ce qu'il voit et de juger ce qu'il ne connaît pas; c'est pour cela qu'il est foncièrement injuste. Les élus se consolent dans l'unique témoignage de leur conscience qui sera la base du dernier jugement de Dieu. Oui cependant se sent assez fort contre cct essaim de langues médisantes? Seigneur, s'écriait David persécuté et poursuivi par ses ennemis, muta fiant labia dolosa, rendez muettes ces bouches fielleuses, et protégez

vos serviteurs de ces contradictions troublantes des langues ennemies, protege nos a contradictione linguarunt (4). Ma faiblesse vous adresse la même prière, ô Jésus; mais quand je m'approche de votre croix, où comme sur une cible unique toutes les bouches crachent leurs blasphèmes, mon amour arrête sur mes lèvres le souhait de ma faiblesse et il vous dit en tremblant, mais en vous suppliant: Je prendrai, moi aussi, le calice de mon Seigneur, je le prendrai, je le boirai ... Les tempêtes et les orages dè ma vie sont en ses mains ... Je prendrai le calice de mon Seigneur, le même, je veux y boire, et j'invoquerai son nom comme mon meilleur soutien. 114 manibus tuis sortes mece (5). Calicem salutaris accipiam et nomen Domini invocabo (6).


A partir du moment où la croix de Jésus avait été dressée, le ciel s'était progressivement troublé, le soleil semblait voiler son disque ardent. Tout en proie au spectacle qu'elle attendait, la foule ne dut prêter qu'une médiocre attention à ce phénomène. Mais peu à peu le ciel se remplissait d'ombres croissantes, et bientôt des ténèbres épaisses couvraient le Calvaire, les jardins, la ville de Jérusalem, et, nous dit l'évangéliste, s'étendirent sur la terre entière. Cette nuit étrange, tombant ainsi subitement et soustrayant la vue de la Victime divine, jeta le trouble dans les rangs de la foule. Les voix qui blasphémaient se turent peu à peu. Les soldats qui gardaient les suppliciés, les voyaient à peine: ils s'en étonnèrent. Cela gênait en outre leur partie de dés et leurs copieuses libations.

Il n'y eut bientôt plus sur ce sommet désolé que des ombres circulant craintives, se parlant bas. C'est à la faveur de ces ténèbres que les saintes femmes se glissèrent jusqu'au pied de la croix. On ne les arrêta pas. Elle montèrent donc en haut et se tenaient debout tout proche des gibets: Madeleine, Marie Cléophas, quelques autres encore, et au premier rang, Marie, sa mère: un seul disciple, Jean le bien-aimé. Jésus, à travers la nuit qui l'oppresse, les a déjà distingués. Il les regarde longuement, c'est pour lui une consolation suprême, et à la fois, comme un douloureux instruments de supplice, car c'est le renouvellement de la rencontre de tantôt; car c'est aussi le renouvellement de la blessure que lui a faite l'abandou des siens, puisque Jean est là, seul, fidèle, au pied de la croix. Il regarde, et il se tait. Ce silence de Jésus entre ses trois premières paroles, avant les ténèbres, et ses quatre dernières, avant sa mort, a duré environ trois heures. Trois heures de silence immobile et d'obscurité! Il faut sentir cette dernière angoisse, rester au pied de la croix dans cette obscurité, écouter ce silence et l'imiter.


Aussi bien tous les instruments de supplice sont épuisés, il n'y a plus que la mort à attendre. Chacun est venu à son heure frapper et déchirer ce corps. Sous leurs coups savamment dirigés, plus savamment encore renouvelés, car au Calvaire se trouvent résumées toutes les douleurs déjà éprouvées, sous leurs coups, ce corps divin, tendu sur le bois de la croix, va résonner l'hymne de la douleur et aussi de la victoire. Mais, ô Seigneur Jésus, il me reste à pénétrer plus avant encore dans la mer douloureuse et profonde de votre Passion. Après votre corps sacré, c'est votre Coeur divin que je veux voir broyé, brisé, ouvert, percé de part en part.A genoux donc au sommet du Calvaire, au pied de votre croix, pendant ces trois heures de silence et d'obscurité, n'entendant que les sourds gémissements de votre prière et de votre agonie, ou le bruit mat et régulier du sang qui coule à terre, je vais remonter ce flot de sang et de douleur qui vous a porté jusqu'ici, pour y distinguer, cruellement remué par ces eaux douloureuses, votre Coeur ! ce Coeur qui m'a aimé jusqu'à vouloir s'épuiser pour moi. O vous tous qui passez, arrêtez donc un moment et voyons ensemble s'il est une souffrance qu'on puisse comparer à celle de Jésus sur la croix!


Références

(1) Ps. XXI, 18.
(2) Joan, XII, 32.
(3) Ps. CXVII, 12. XV,
(4) Ps. XXX, 31.
(5) Ps. XXX, 16.
(6) Ps. CXI, 13.

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