Deuxième
Partie- Mon Christ Aimé
Je
vous demande d’identifier mon âme à tous
les mouvements de votre âme.
En ce moment tout divin, où mon âme vit, non
plus elle, mais Jésus en elle, que puis-je faire de
plus saintement agréable au Dieu, Un et Trine, que
d’unir les mouvements de mon âme à ceux
de l'âme de mon Sauveur ?
Cela
me paraît aussi simple que naturel. Sans doute, mon
âme reste bine mon âme ; il n’y a pas confusion
de substances, encore qu’ineffable fusion des esprits
et des cœurs. Mais l’Apôtre vient d’affirmer
que c’est bien Jésus, l’Homme-Dieu qui
vit en moi. Il y vit ; il y adore, remercie supplie; il y
demande miséricorde. Il y a aspire, surtout, vers Dieu
dans un amour indicible, dont je ne puis exprimer la mesure,
lui, qui vient sans mesure, de se donner à moi.
Identifier
mon âme à tous les mouvements de son âme,
c’est bien cela âme laisse remporter là,
où son âme est emportée ; identifier ma
pensée à sa pensé, mon cœur à
son sœur, ma volonté à sa volonté
,mes désirs à ses désirs : en un mot,
en m’oubliant moi-même, passer en lui et embraser,
en plénitude, ses sentiments à lui.
Je
ne suis rien, moi ; mes pensées, mon amour, mes désirs,
c’est rien ou quasi rien. Mais lui, c’est tout,
c’est le Tout, Lui seul importe, à raidire, ici-bas,
comme au ciel. Et c’est en tout vérité
que je fait bien de répéter le mot si profonde
son humble. Précurseur : Il faut que je diminue, moi,
mais lui, il dit croître (1).
Qui suis-je, moi qui suis indigne de me prosterner à
ses pieds pour délier le cordon de sa chaussure
(2) ?
Seigneur Jésus, que j’adore au plus profond de
mon âme ; en cette mémoire, qui ne veut plus
que se souvenir de vous ; en cette intelligence, qui ne veut
plus s’user qu’à pénétrer
vos grandeurs ; en cette volonté qui se lire, autant
qu’elle le peut, à la vôtre ; en ce cœur,
qui ne sait plus l’aimer qu vous seul ; Seigneur Jésus,
c’est à vous de vous emparer de mes puissances
pour les identifier à chacun des mouvements des vôtres.
En
ces instants, les plus précieux de ma journée,
enfermé dans ce silence impressionnant du recueillement,
où vous me jetez, livrez-moi, à votre prière
secrète, et laissez-moi faire de votre âme l’oratoire
où, me recueillant en vous, je puisse avec vous et
par vous, passer sans l’oraison de Dieu (3),
dans cette oraison à vous, dans l’oraison qui
m’arrache à la mienne, si je ne la confonds pas
dans la vôtre.
Qu’est-ce
que passer dans l’oraison de Dieu ? comment donc s’y
prennent vos saints, à l’heure de l’eucharistie,
quand vous les nourrissez du pain de sainteté, du pain
de la vie éternelle ; quand vous les désaltérez
au calice du salut perpétuel (4)
? Ils passent en l’oraison de Dieu comme d’instinct
; ils ne font pas eux-mêmes leurs oraisons ; ils ne
conçoivent pas leurs pensées ; ils ne font ni
considérations, ni méditations, ni études
ni examens profonds ; ils ne forment point de raisonnements
pour se convaincre, pour animer leur cœur à aimer
: c’est-à-dire qu’ils ne font point leur
propre oraison, non, et même, dans leurs «nuits»
et aridités douloureuses, ils se laisser n aimer ;
ce qui est toute leur activité, bien profonde.
Au
lieu de tirer de bonnes lumières de leur profonde fond,
ils s’appliquent à prier plus en Dieu. Que font-ils
? Ils s’attachent uniquement à l’opération
mystérieuse de la grâce de Dieu ; ils s’appliquent
à ce que leur Dieu fait éternellement en lui-même,
à la contemplation de ses ineffables perfections, à
l’amour de sa bonté infinie ; c’est là
son admirable Oraison.
Or,
c’est ce que fait Jésus-Hostie en mon cœur,
quand je viens de le recevoir à la Table Sainte. Il
s’élève à son Père très
aimé ; il contemple la beauté du Verbe, sa personne
elle-même ; il s’enivre au torrent de la volupté
divine ( 5), dans l’Esprit
du Père et du Fils.
Identifier mon âme aux mouvements de son âme,
c’est faire cela, rien que cela, mais tout cela. Qui
découvre ce trésor éprouve moins de distractions,
d’ennuis, de langueurs dans la réception du sacrement
d’amour.
L’âme
du communiant voit bien que l’unique affaire, au moins
la principale car ici, chacun suit le mouvement de l’Esprit
c’est de s’attacher à cette oraison de
l’Homme- Dieu ; c’est d’y passer, de s’y
reposer, et ne rien faire que d’empêcher son esprit
et son cœur de faire autre chose que ce qui est déjà
fait ; oui, s’y attacher fermement, s’y abandonner,
et s’y complaire.
L’eucharistie
est vraiment un ciel où, tout-à-coup, Dieu nous
transporte pour nous empêcher d’être encore
sur la terre parmi les enfants des hommes qui l’ignorent
et ne l’aiment pas.
N’est-ce
pas, en effet, ce que font les Bienheureux, là-haut,
passant le grand jour de leur éternité dans
l’oraison de Dieu ? Qu’il nous soit donné,
à nous, misérables enfants d’Éve,
de passer la coutre nuit de notre exil en cette sorte d’oraison
.(6) ! Nous le pouvons, identifiés
dans l’âme-là l’âme de Jésus-Hostie.
|