Être prêtre c'était... |
Cet été fut pour moi plein de découvertes. Mais, sans doute, la plus grande de toutes fut-elle celle du sacerdoce. Cela pourra paraître étrange, mais ce fut ainsi. Comment, après douze ans d'études pour être prêtre, pouvais-je maintenant seulement découvrir le sacerdoce ? C'est un fait pourtant. Il n'est pas facile d'imaginer les grandes choses lorsqu'elles sont loin, ce que l'on en dit sent vite sa rhétorique. J'avais entendu, j'avais pensé, j'avais dit mille fois que le prêtre était médiateur entre Dieu et les hommes, qu'il était un autre Christ, que son office était de porter le monde à Dieu ; je crois que je n'avais jamais éprouvé sérieusement tout cela.
Etre prêtre, c'était servir de médiateur entre Dieu et les hommes. Un rien ! Servir de médiateur, c'est- à-dire être choisi par Dieu pour parler aux hommes et être choisi par les hommes pour s'adresser à Dieu. Médiateur entre Dieu et le monde, autrement dit homme de Dieu et homme du monde, avec beaucoup de l'homme mais beaucoup aussi de Dieu.
Toutes ces choses me pénétrèrent doucement dans la tête jusqu'à m'obséder. Je peux dire qu'elles me tourmentèrent, et de penser à l'énormité de la chose au regard de ma petitesse, je ne pouvais moins que de me mettre à trembler. Hommes de Dieu ! Etions-nous donc, nous autres, des hommes de Dieu ? Avions-nous sur Lui quelque pouvoir pour intercéder en faveur des hommes ? Avions- nous quelque mérite, avions-nous fait quelque chose pour obtenir un « contact » pareil ? Savions- nous, au moins, parler à Dieu ? Comprenions-nous suffisamment Dieu pour faire part de sa grandeur aux hommes ? Mais surtout, Dieu importait-il aux hommes ? Ceux-ci témoignaient-ils de quelque intérêt pour être unis à Lui ?
Lorsque je marchais dans la rue et que je voyais les hommes courir à leurs affaires, le visage masqué par leurs journaux, lorsque je les voyais rire, la cigarette aux doigts, au sortir des cinémas ou devant les bars et les pâtisseries, je m'interrogeais : « Pensent-ils à Dieu quelquefois ? » Lorsque j'allais à la messe de midi et que je les voyais les yeux fixés à la voûte compter les poutres et les rosaces, je me disais : « Voilà les quelques minutes qu'ils accordent à Dieu. » Et toujours je finissais par me demander : « Si Dieu leur importe si peu, que puis-je, moi, représenter dans la vie de ces hommes ? » Bien sûr, tous ne pensaient pas, ne vivaient pas ainsi ; mais comme ils étaient nombreux ceux que la vie entraînait sans même qu'ils en fussent conscients !...
Tout cela me faisait mal, mais j'avais bien plus de peine encore à considérer que j'étais le médiateur des hommes devant Dieu. J'étais j'allais être comme leur représentant, leur député. Pourquoi donc me sentais-je alors si loin d'eux tous ? Pourquoi ma façon de voir la vie, mes préoccupations, mes sujets de conversation, ma manière d'occuper mon temps étaient-ils si différents des leurs ? Pourquoi cette barrière d'ignorance entre les uns et les autres ? Pourquoi, par exemple, invité à une table de jeunes gens et de jeunes filles, leur gâchais-je et me gâchais-je le repas, tout en m'efforçant tout au long de leur être sympathique ? Pourquoi les gens, à me voir assis dans le train, préféraient-ils chercher place dans un autre compartiment quand le mien comptait sept places vides ? Leur député !
Oui, je confesse avoir beaucoup souffert de tout cela. C'est vrai, nous sommes une caste. Il ne faut pas trop dramatiser, mais il serait vain de cacher qu'il nous faut bien des fois nous mordre le coeur sous la soutane. On nous respecte, oui, c'est vrai ; on nous cède de temps à autre la place dans le tramway ; des gens encore nous aiment, mais ils nous aiment comme des êtres distincts, comme on peut aimer un roi, par exemple, non un ami.
Il ne manque pas de gens pour nous haïr, nous confondre avec le croquemitaine disant que nous défendons tout, que nous les empêchons de « vivre » pour voir en nous de petits fûtés qui tirent parti de la foi des autres pour vivre mieux, pour penser que nous ambitionnons une position élevée dans la société, pour dire... Mais mieux vaut que nous en restions là...
Pourquoi donc en est-il ainsi ? Cent mille fois, je me suis posé la question et je me suis donné cent mille réponses, très suffisantes pour me convaincre ; mais l'on ne guérit pas le coeur par des raisons. La vérité est que jamais je n'ai aimé les hommes comme en ces jours-là. Oui, pour eux je me faisais prêtre, et seulement pour eux. Je vous assure qu'il m'aurait été plus commode de me faire avocat, médecin ou journaliste, que j'aurais peut-être été plus heureux humainement avec une femme et des enfants de cela, il nous faudra reparler, que ma vie aurait été assurément plus divertissante, car j'aime le cinéma, prise fort les taureaux et ne crois pas avoir vocation de solitaire. L'homme cependant avait besoin de mon aide, même s'il n'en savait rien, même s'il ne me la demandait pas. Il avait besoin que ma soutane noire lui rappelât que Dieu est là-haut, et je devais me priver de cent mille plaisirs permis pour lui manifester qu'ils ne constituaient pas des fins dernières. Faisons donc pour l'homme tout ce qu'il faut ; mais... celui-ci ne pourrait-il, au moins, nous comprendre ?
Je me rappelle avoir, en la messe du matin, crié cela à Dieu, quitte à me dire aussitôt que l'amour récompensé et c'est assez de le voir reconnu n'était pas l'amour vrai, car dans le fond il est facile. Et de conclure : « C'est vrai, mais on n'en est pas moins homme et l'on souhaiterait pour le moins... »
Etre prêtre, c'était être un autre Christ. Aucune phrase ne m'avait été plus ressassée au cours de mes études : Sacerdos alter Christus. Le prêtre est un autre Christ. Les prêtres sont le Christ sur la terre.
Et le pis et le mieux est que cela était vrai. Ce n'était pas une phrase creuse, non ; c'était vrai. Le prêtre usurpe la personne du Christ, il le suit sur la brèche. Quand il absout, il ne dit pas : « Le Christ, par mon intermédiaire, te pardonne tes péchés » ; mais bien « Je te pardonne ». Et qui peut pardonner les péchés, sinon Dieu ? Et quand il consacre, il ne dit pas : « Ceci est le corps du Christ », mais « Ceci est mon corps ».
Mais pareil fait, si énorme et si consolant, ne manquait pas d'épouvanter, car le Christ est le Christ, mais nous, que sommes-nous ? Nos mains pouvaient-elles être comparées à celles du Christ ? Celui qui avait péché pouvait-il s'appeler Christ ? Et j'avais péché.
Certes, les curés ne tuent ni ne volent, ils entendent messe chaque jour, jeûnent quand notre Sainte Mère l'Eglise le commande ; mais ils n'en sont pas moins de pauvres fils du péché, ils peuvent pécher et ils pèchent. Je n'ai cure ici de justifier ceux qui se plaisent à forger des calomnies et m'adresse aux seuls hommes de bonne volonté. Bien plus, je n'envisage pas le péché mortel qu'un prêtre un jour peut accomplir car il est de chair comme les autres hommes, mais je considère uniquement ces petitesses stupides, ces infimes canailleries, ladreries, sottes jalousies, petits accès de mauvaise humeur, infidélités ridicules, indélicatesses envers Dieu et envers les hommes, toutes choses qui font plus de mal à Dieu que tout le chapelet des péchés du monde, car au moins nous, nous savons que nous péchons. Oui, le monde pèche, on y voit des êtres se traîner dans le vice. Mais quelle formation ont-ils reçue ? Que savent-ils du péché ? Que savent-ils de Dieu ? Ils vivent comme des animaux, abrutis par l'argent, le vin ou la misère et, à la dernière heure, il faut croire qu'ils ne savent pas ce qu'ils font. Mais nous, certes, nous le savons. On nous a formés minutieusement, nous avons vu l'Amour, mais nous n'en accomplissons pas moins de ces idioties qui blessent Dieu à vif.
Tout cela était vrai ; je le savais cet été-là et j'en souffrais. Nous en avons tous souffert, et je vous jure que nous voulions y porter remède. Mais nous sommes de chair et d'égoïsme, et il n'est pas facile d'être des Christ sur la terre. Essayez plutôt.
Cet été-là, je trouvai pas mal de gens pour dauber sur les prêtres, mais pas un de ces censeurs patentés ne se donnait pour nous la discipline et peut-être, dans le fond, préféraient-ils que nous fussions ce que nous sommes pour trouver des excuses à leur vie.
Etre prêtre, c'était aimer. Oui, aimer, je ne me suis pas trompé. Encore que Nietzsche ait écrit que « les prêtres sont les plus grands haïsseurs du monde », encore que nous paraissions et que nous soyons peut-être renfrognés et que nous émondions de beaucoup d'amour l'arbre de notre vie, il demeure vrai qu'être prêtre c'est aimer ; aimer est l'essence du christianisme, et un prêtre doit être pleinement chrétien.
J'ai souffert aussi de cela, d'être, ou de devoir être bientôt, ministre de l'amour, et de ne pas savoir aimer. Vous en jugerez par un fait que je veux rapporter et qui me donna fort à penser: Il faisait un temps splendide. On devait être environs de cinq heures de l'après-midi. C'était le bon moment pour prendre le frais au Parque del Este, et j'avais plaisir à m'y asseoir, un livre à la main. Je m'y rendais tous les après-midi. Mon livre sous le bras, je partais dès la fin du déjeuner et m'absorbais dans ma lecture jusqu'à six heures. A ce moment, en effet, lire devenait un exercice difficile : le jardin se remplissait d'enfants, les balançoires grinçaient et l'air se peuplait de cris : « Ça y eeeest !... »
Gardant mon livre à la main, je prenais une sorte de plaisir à comparer la vie décrite en ses pages à cette autre vie, si fraîche et sautillante.
Ce jour-là, mon livre allait devoir souffrir de la comparaison. C'était un roman grisâtre, avec beaucoup de personnages anormaux, de haine, d'envie, de vulgarité, peu de soleil et un terrible vide en chaque âme.
A mesure que je tournais les pages, je me révoltais : Non, non, non, ce n'est pas cela. Il n'est pas vrai que la vie soit ainsi. Le soleil brille sur le monde. Nous avons les âmes claires, les enfants, les sources. Dieu existe parmi les hommes. L'homme sait aimer, j'aime.
Et c'était vrai : l'après-midi était clair, un vent léger soufflait, et c'était plaisir de regarder le soleil s'iriser aux courbes des jets d'eau. Quel jeu de couleurs ! Quelle merveille d'arc-en-ciel en miniature !...
Je ne l'avais pas vu venir. Peut-être était-il depuis longtemps assis sur le banc voisin lorsque je remarquai sa présence. Tout de suite, je le reconnus. C'était Juan. Oui, Juan le bègue. Il était de chez nous, et je me rappelais comme le propriétaire de l'épicerie l'avait tancé pour une demi-heure de retard à lui faire une commission :
— Assez, fiche-moi le camp ! Je ne peux garder à mon service un bon à rien.
Je ne l'avais pas revu depuis lors. Je savais seulement qu'il était à la ville et faisait fonction de sacristain à Santa Clara. Maintenant il était là, presque à mes côtés. « Pourvu qu'il ne me voie pas ! soupirai-je. La conversation avec lui est proprement insupportable. »
Mais déjà le tuyau d'arrosage atteignait son banc.
Permettez ! S'il vous plaît..., lui dit le jardinier.
Il se leva. Je le vis venir vers moi, s'asseoir sur mon banc. (Je le salue ? Ah ! s'il pouvait ne pas me reconnaître !)
Bon-bon-bon-bon jou-jou-jour.
Bonjour.
Un silence. Et, de nouveau, il se mit à parler. (Ça y est ! Il m'a reconnu !) Je ne pus faire moins que de continuer la conversation. C'était chose affreuse que de l'écouter. Je le coupais dès la première syllabe, prenais les devants, tentais de deviner ce qu'il allait dire. Mais il continuait imperturbablement à formuler sa question :
Que-que-que-que-que sa-sa-sa-vez-vez-vez-vous de-de-de...
De Castrillo ?
Oui, de-de-de-de...
De Castrillo.
.. de Ca-Ca-Ca-Castrillo.
Je lui parlai beaucoup du village, lui parlai sans répit, craignant de laisser place à ses questions, à ce bégaiement effroyable qui me rendait nerveux.
Désignant mon livre, il me demanda si j'étudiais. Je mentis et lui dis que oui. J'y insistai nettement, à seule fin de lui faire comprendre qu'il me gênait, et regardai souvent ma montre. Je lui demandai à quelle heure ouvrait Santa Clara. « A cinq heures », me répondit-il, et faisant voir ma montre je lui dis :
C'est l'heure.
Ça-ça-ça-ça-ça-ne-ne-ne-fait rien.
Il s'accrochait à ma conversation. Voilà peut-être des années qu'il n'avait trouvé personne pour lui rappeler le temps de son enfance, ces tristes années où toujours il avait payé pour tout le monde les pots cassés. Cela se voyait à ses yeux qui brillaient de plaisir à la mention d'un nom connu. Je lui parlai de la moitié des gens du pays. Je lui parlai avec rage, inventant, mentant, faisant tout pour qu'il ne parle pas.
Il était près de six heures lorsqu'il s'en alla. Il marchait en arrondissant le dos et, avec son costume noir, il semblait un fantôme sorti du passé. Je respirai , mais il me fit mal, un mal terrible avec sa démarche hésitante, sa lassitude et ce demi-tour qu'il fit bientôt pour me dire adieu, comme s'il cherchait encore un réconfort en mon hypocrite conversation.
Le soleil continuait de briller. Les premiers enfants arrivaient, des hommes pouvaient trouver la vie belle. Je le suivis des yeux jusqu'à la porte du jardin. J'avais envie de l'appeler, de lui parler, de lui dire comme j'avais été méchant, de l'accompagner un moment, de le laisser me demander (dût-il en souffrir, oui, dût-il en souffrir) si la récolte serait belle cette année chez nous.
Mais le courage me fit défaut.
Ce même soir, en ma visite au Saint-Sacrement, je priai Dieu avec ferveur pour les premières âmes qu'il me confierait, pour le premier pécheur que j'absoudrais, pour mon premier chrétien, pour le premier défunt à qui j'ouvrirais les portes du ciel, pour le premier garçon que je consolerais. Et je m'imaginai dans une église, une claire église villageoise où le peuple m'écoutait parler de Dieu et de l'amour. (Et, ce faisant, je me sentais une sorte de héros.) Mais soudain l'église fut déserte. J'en éprouvai le vide jusque dans mes os, puis je vis comme la porte s'ouvrait lentement pour laisser passage à Juan. Celui-ci entrait, triste et souffrant, et, tout seul, il priait le Seigneur, bégayant plus que jamais maintenant que les larmes lui entraient dans la bouche et l'empêchaient de parler.
Je crois que moi aussi je pleurai ce soir-là. Je crois que je criai, que je demandai à Dieu de me délivrer des préjugés, de l'illusion de vivre si bien dans le ciel que j'en écrasais les pieds de mes voisins. Je lui demandai de me clouer dans l'âme qu'être prêtre c'était aimer sans arrière-pensée, et lorsque plus il en coûtait et d'autant plus que les autres en avaient besoin ; de faire en sorte que je n'aille pas sans cesse rêver d'être demain un autre Christ quand, aujourd'hui, je faisais souffrir mon prochain.
Oui, je crois que moi aussi je pleurai ce soir-là. Les jours suivants, je retournai au Parque del Este, à seule fin d'y rencontrer Juan. Mais celui-ci ne revint pas.
Etre prêtre, c'était avoir la foi. J'ai toujours cru que la foi devait être notre vertu première. La foi ! Une foi énorme, démesurée, capable de nous mettre à genoux devant ce qui parle de Dieu. Le prêtre vit parmi les miracles, il les touche, les fait comme choses ordinaires, et il faut beaucoup de foi pour continuer d'y voir l'infini.
Cet été-là, je commençai à m'émouvoir à la messe, je commençai à comprendre que nous y jouions trop grande partie pour y demeurer froids.
Toujours au moment de la consécration, tandis que le prêtre élevait l'hostie, je regardais mes mains et me disais : « Dans sept mois... » Doucement, en cachette, je les portais à mes lèvres, baisais la pointe de mes doigts. Et je demandais de toute mon âme à Dieu de nous inspirer assez de foi, de nous rendre assez semblables à des enfants pour nous faire entendre ces choses, comprendre ces vues terribles qu'Il avait sur nos mains, nos lèvres.
Je me souviens de m'être un matin rendu tard à la messe, après une nuit de voyage. Alors que presque tous les fidèles étaient partis, je fus témoin d'une scène qui m'émut douloureusement. Vivait alors dans la ville il est mort aujourd'hui — un vieux prêtre qui avait été soigné dans un asile, et auquel il était défendu de dire la messe. J'avais toujours éprouvé à son égard une affection particulière, mêlée de peine. Ce matin-là, il était agenouillé dans le choeur. Nous ne fûmes bientôt plus dans l'église que deux ou trois personnes ; alors il se leva, prit sur l'autel le missel et, réunissant trois prie-Dieu, il posa le livre ouvert sur celui de droite.
Puis il recula de deux pas et, sans ornements, en soutane et sans servant, se mit à dire « sa messe ». Je le voyais s'incliner, se signer, faire l'un après l'autre et avec une scrupuleuse exactitude tous les gestes. Bientôt, il monta à l'autel c'est-à-dire qu'il s'approcha des prie-Dieu , en baisa le centre et gagna le côté du missel pour réciter l'Introït en faisant exactement les inclinations prescrites au crucifix inexistant.
J'étais saisi d'étonnement et me demandais ce qu'il ferait en arrivant à la consécration.
Il continuait sa messe. A l'offertoire, il étendit les mains pour offrir une patène et une hostie imaginaires. Il prit ensuite du vin, faisant comme s'il se servait de la burette et la vidait dans le calice, et de nouveau il tendit au ciel ses mains vides.
L'émotion m'empêchait de respirer. J'étais sensible à tout ce qu'il y avait de tragique en cette messe figurée.
Lui, cependant, continuait. Lorsqu'il en vint à la consécration, nous étions tous les deux seuls dans l'église. Il s'inclina. Je vis parfaitement que ses lèvres remuaient et qu'il prononçait sur du vide les terribles paroles : Ceci est mon Corps, puis : Ceci est le calice de mon sang. Avant de lever lentement les mains, comme s'il soutenait quelque chose.
J'en avais la gorge serrée. Je le voyais croire, s'incliner avec respect devant l'imaginaire, vouloir, avoir besoin de consacrer au Christ, de sentir entre ses mains le miracle. Rien ne permettait d'apercevoir que « cela » ne fut pas une messe, tant il faisait tout selon les règles, comme une chose normale. Ainsi en vint-il à la communion, portant à la bouche ses mains et remuant les mâchoires comme s'il mangeait quelque chose ; puis il éleva le calice, le calice de ses mains vides et je vis bouger sa gorge comme si y passait le sang du Christ. Je ne pus en supporter davantage et sortis de l'église en courant, comme s'il m'était arrivé quelque chose d'affreux. Non, je ne puis traduire l'émotion que j'éprouvai et ne sais encore si celle-ci fut d'horreur ou de joie, de douleur ou de pitié. Je suis sûr seulement de m'être trouvé sans souffle au sortir de l'église et d'avoir crié au Christ : « Seigneur, que tes miracles dans mes mains ne soient jamais comme une pantomime ! » Puis j'en vins à me demander si Dieu n'avait pas inventé quelque procédé spécial quelque nouvelle transsubstantiation de l'air pour descendre en l'âme de ce pauvre prêtre qui levait ses mains vides et dont les lèvres tremblaient de foi et d'émerveillement.
Etre prêtre, c'était être joyeux. Tout le monde ne sera peut-être pas d'accord avec moi, mais c'est faute ou d'entendre la joie ou de comprendre le sacerdoce. Nietzsche, en effet, ne comprenait pas celui-ci lorsqu'il écrivait que notre office était « d'assombrir le ciel, d'éteindre le soleil, de rendre la joie suspecte, de dévaluer l'espérance, de paralyser les mains actives ».
Non, il ne le comprenait absolument pas. Etre prêtre, c'était avoir foi en Dieu le Père et espérance dans le siècle à venir. Je ne pense pas qu'il y ait là la moindre occasion de tristesse.
Quant à moi, je dois dire que je suis gai, bien que sans excès. Cet été-là pourtant, la vie ne me portait pas précisément à l'optimisme. Peut-être le seul contact avec l'existence fut-il occasion de repli sur moi-même, peut-être trouvai-je amertume dans l'incompréhension, toujours est-il que ma tête fut souvent pleine de nostalgie et de tristesse. Le monde m'était douleur, le péché me faisait mal, j'avais dégoût du vide et je me sentais seul, pauvre et impuissant. C'est seulement avec l'irruption de Dieu en moi au cours des derniers mois que je me suis mis à voir les choses sous leur angle véritable. Mais de cela nous aurons à reparler.
L'été donc passa, jalonné par ces événements entre beaucoup d'autres que je pourrais conter, et l'heure vint du retour au collège.
Les jours qui précédèrent mon départ furent tous pour moi marqués du sceau de l'année à venir. Me promenant dans les rues, montant les escaliers de la maison, jouant du piano, je me disais : « Lorsque je repasserai par ici, je serai prêtre ; lorsque, dans quelques mois, je monterai ces escaliers, je les monterai prêtre ; je jouerai du piano et mes mains seront celles d'un prêtre. »
Le soir de mon départ, je me rendis à l'église où je devais célébrer ma première messe. Je m'assis sur un banc et demeurai un long moment en silence. Je me voyais montant, vêtu de la chasuble, les degrés de l'autel, élevant l'hostie ; je voyais les fidèles prosternés à genoux devant le mystère surgde mes mains ; j'entendais la clochette qui avertissait du miracle.
Je regardai mes mains, je les étreignis, j'en frottai bien les extrémités pour les rendre propres, je les essayai pour le grand moment.
A la gare, ma mère aussi me les baisa. Et lorsque le train partit, je les sortis pour les leur montrer ; regardez-les bien, apprenez leur forme exacte et, dans sept mois, vous pourrez les comparer avec mes mains de Christ.
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Adieu à la vie
Le réveil, sonnant à six heures du matin, m'éveilla en sursaut. Je m'étirai dans le lit. J'avais le dos moulu. Je me redressai et, appuyé aux oreillers, regardai un par un les murs de ma chambre. Oui, ils étaient trop blancs ; il me faudrait les décorer.
Je me sentais las, j'avais longtemps tardé à m'endormir la nuit précédente. Je me dis : Je suis heureux. Pourquoi avais-je été triste la veille au soir ? Le voyage sans doute, la fatigue. Maintenant je regardais sans amertume cette chambre, si petite, ces murs si froids et ce lit qu'il me faudrait faire chaque matin. J'ouvris la fenêtre. Le paysage n'était guère engageant, mais l'on voyait une bonne portion de ciel. Cela me suffisait. Je me lavai à grande eau et revins à la fenêtre en sifflant. « Bon, toute l'année à passer ici. Demain, je compterais les carreaux par terre. Car, pour le reste, pas grand-chose à compter. » Oui, j'étais définitivement content, je ne savais pourquoi. Me rasant, je m'adressai dans le miroir une grimace, comme à un vieil ami : « Holà ! mon vieux. » Ouvrant le tiroir de la table, je trouvai un calendrier. Le 24 juin. « Un peu de retard, hein ? » Et ce numéro écrit à l'encre sous la date, 268, que signifiait-il ? Ah ! j'y suis. Je souris. « Les jours qui nous séparent de la Saint-Joseph. Ou plutôt qui nous séparaient. Car depuis juin nous avons bien avancé. » J'arrachai près de cent feuilles. « Aujourd'hui, 5 octobre. » Et au-dessous, j'écrivis : « 171. » Oui, aujourd'hui je suis définitivement heureux. Je descendis à la chapelle en pensant : « C'est un bon numéro, 171. 11 peut s'écrire dans les deux sens. » Puis : « Avec un 4 devant, c'est le numéro de téléphone de José-Maria.
Un bon numéro. » La Vierge de la Clémence avait un air spécial qui vous obligeait toujours à la saluer en souriant. Comme ma mère. Elle avait un très doux visage, tendait à paraître byzantine, mais était italienne cent pour cent. Il était facile de l'aimer. Et puis ce nom, ce nom très doux : Sainte Marie de la Clémence. En faisant ma méditation, je me dis : « Eh ! mon garçon. Dans un mois sous-diacre. Cela devient sérieux. » Et je me rappelai les phrases du rituel pour l'ordination des sous-diacres : « Pendant qu'il en est temps encore, pensez-y. Si vous acceptez, vous savez que vous ne pourrez plus revenir en arrière. » Il s'agissait donc de réfléchir, et très sérieusement. Ainsi pensai-je à MarisaMarisa... Je la revis brodant derrière sa fenêtre, avec ses deux tresses noires qui tombaient droit sur sa poitrine de petite fille. Je me souvins du moment exact où je la connus, en ces premiers jours de mon arrivée au village, après ma seconde année de philosophie, alors que j'étais accoudé au balcon. La fenêtre de la maison d'en face venait de s'ouvrir et Marisa se pencha comme une apparition. Je me rappelle exactement la couleur de ses yeux : ce noir de jais, qui n'avait d'égal que celui de ses cheveux. Je la regardais. « Qu'elle est jolie ! » me disais-je. Elle me sourit et rentra dans la pièce. J'aurais voulu sourire, mais je ne sus. Je restai bête. De ce jour-là, la pièce au balcon devint ma résidence, et quelquefois, de ma chaise, je la voyais broder, assise elle aussi devant la fenêtre. « C'est l'amour ! » me dis-je, usant avec emphase de cette expression bien faite pour un garçon. Car de l'amour je ne savais rien que je n'eusse lu dans les romans ; j'avais été le type même de l'enfant collé aux jupes de sa mère et n'avais jamais pensé qu'une fille pût être différente d'un garçon.
Cette année-là, cependant, je venais d'expérimenter dans ma vie deux phénomènes qui n'étaient pas sans rapport : l'apparition de quelque barbe à mon menton et le fait de me demander, au passage d'une fille, si elle était laide ou jolie. Mais, à vrai dire, mon attention n'avait jamais duré plus de cinq secondes et c'était pour moi chose toute nouvelle que de sentir ainsi mon coeur battre avec violence, tandis que, devant ma table et un livre à la main, je n'avais cesse de lever la tête dans l'espoir qu'elle allait paraître. A quelque temps de là, nous fûmes mis en présence. C'était jour de la ferrade des jeunes taureaux. De la tour de l'église, on découvrait toute la campagne environnante : on ne peut être mieux placé pour assister au regroupement dans l'arène. Sous l'énorme cloche « Nicolasa », nous étions tous réunis, enfants de choeur et séminaristes, autour du curé. Ce fut alors qu'arriva pourquoi ? Marisa. Le jour sembla s'illuminer. « Faites place à ces petites », nous dit le curé, et je me rendis compte que je me serrais contre le mur et que des yeux j'indiquais à Marisa une place auprès de moi. Nous étions tous fort à l'étroit, mais lorsque les taureaux parurent à l'horizon, du haut de la tour seize mains se tendirent vers eux. Le sonneur de cloches nous cria : « Bouchez-vous les oreilles », et il poussa le battant. Tout le clocher nous parut s'ébranler ; nous regardions avec crainte le bronze et, mains aux oreilles, nous riions à coeur joie. Marisa me faisait face et riait sans arrêt (de tout son corps). Je ne comprenais pas ce qui m'arrivait. Ah ! je me moquais bien des taureaux. « Qu'elle est jolie ! Mon Dieu, qu'elle est jolie ! » Et je me dis : « Dix-huit ans, elle doit avoir dix-huit ans. » Et ses nattes !... L'une d'elles, posée sur mon épaule droite, m'obsédait. La toucher... Oh ! si je pouvais caresser cette natte ! J'en approchais ma main tremblante, quand la cloche se mit à sonner de nouveau, faisant soudain se tourner Marisa, la faisant rire et crier. Les taureaux passèrent sous la tour et, à ce moment seulement, je détournai d'elle mon regard. Ensuite, nous descendîmes. J'avais envie de lui parler. Veux-tu venir sur mon balcon ? On y voit mieux. Non, je ne peux pas ; je dois suivre mes amies. Elle me regardait maintenant. Puis, soudain : L'autre jour, je t'ai vu servir la messe. Tu étais très... Je me sentis rougir. Et je lui dis : Marisa. Mais déjà elle courait rejoindre ses amies. Nous n'eûmes pas besoin de nous mettre d'accord : le meilleur moment pour nous voir était celui de la sieste. Désormais, chaque jour à la même heure, elle avec sa broderie et moi avec quelque livre, nous venions nous asseoir qui à sa fenêtre et qui à son balcon. Presque jamais nous ne parions, nous contentant de nous regarder et de nous sourire. Vers la fin de l'été seulement, le moment venu pour moi de retourner au séminaire, elle me dit avec tristesse : « Ne m'oublie pas. » Et moi, très sérieusement : « Je ne t'oublie pas. »
Chose curieuse, il me fallut revenir au séminaire pour prendre conscience que ces enfantillages ne cadraient pas très bien avec mon désir d'être prêtre. Si j'avais jusqu'alors éprouvé une sorte d'appréhension singulière, l'attrait de l'inconnu m'avait fait passer outre. Une fois au séminaire, je commençai par rire de moi. Je n'oubliai pas tout à fait Marisa, mais celle-ci devint pour moi un souvenir lointain et plaisant qui aurait fini par s'estomper tout à fait si je n'avais dû la revoir. Lorsque, l'été suivant, je pris le train pour revenir chez moi, j'éprouvai une véritable crainte. Je me souviens d'avoir, au sortir de la chapelle, supplié la Vierge avec émotion et tremblement : « Faites que je revienne, Mère, faites que je revienne. » Et, quand je franchis la porte du séminaire, je crus bien que c'était pour toujours. Comme j'arrivais chez moi, je me promis de ne pas revoir Marisa ; cependant, promesse aussi radicale ne pouvait être tenue. Je la vis donc. Mais, au premier moment, je compris combien tout était changé. Elle avait coupé ses nattes, se faisait femme ; de mon côté, je n'avais plus, à la regarder, l'innocence de l'été précédent. Je compris que cela n'allait pas bien, que ce n'était pas là chemin pour devenir prêtre. J'en concevais grande colère contre moi-même, et le soir à l'église, en ma visite au Saint-Sacrement, me mordais rageusement les doigts sur mon prie- Dieu. Et cette colère fit son oeuvre. De temps en temps, oui, je la revoyais, mais je savais que le soir je serais mécontent de moi-même ; et ce dépit finit par m'éloigner du balcon huit jours, puis dix et bientôt quinze. Le jour où je pris pour la première fois le train pour Rome, je le fis sans prendre congé d'elle, et en gare de Burgos je lui écrivis : « Marisa, tu dois me pardonner. Je devais décider et j'ai décidé. Je ne pouvais continuer à jouer de la sorte. »
Dès mon arrivée à Rome, je pris part à la retraite. Huit jours pendant lesquels je ne pensai qu'au problème de ma vocation. J'exposai mon cas à mon directeur et, la retraite finie, j'écrivis une lettre dont j'ai gardé copie. La voici : Marisa, Je crois nécessaire de t'écrire, nécessaire d'avoir avec toi une explication, encore que cela nous fasse mal. Voilà maintenant dix jours, tu as dû recevoir de moi quelques mots qui t'auront fait souffrir. Je pense aujourd'hui qu'ils furent trop secs. Pardonne- moi. Je le regrette, je t'assure, car il est vrai : je t'aime toujours. Non, n'interprète pas mal ces mots ; je n'ai pas changé d'idée. C'en est fini de ce qui existait entre nous, tu ne dois pas te faire d'illusions. Mais je tiens à ce que tu saches que, s'il en est ainsi, ce n'est pas faute de t'aimer, mais bien parce que je me suis rendu compte qu'il existait en moi un amour plus fort. Je ne sais si tu comprends, Marisa ; c'est chose difficile, je le sais bien, et peut-être que moi-même je ne le comprends pas tout à fait. Vois, j'y ai beaucoup pensé ces jours-ci, j'ai tout examiné et pesé avec soin, sans céder aux impulsions, avec une sérénité dont je m'étonne presque. Tu dois le comprendre. Il ne s'agissait pas de t'aimer ou de ne pas t'aimer. Il s'agissait de me donner entièrement à toi ou à un Autre. Ce n'était pas la lutte de ton amour avec ma commodité ou ma carrière. C'était la lutte de ton amour et d'un autre Amour. Le plus grand l'a emporté. Pardonne-moi, mais c'est ainsi. Je souffre de penser que je t'ai peut-être fait du mal, que j'ai laissé naître en toi certaines illusions qu'il me faut aujourd'hui arracher sans ménagement. Mais tu dois comprendre l'erreur que j'ai commise. Moi aussi je suis un enfant ou je l'ai été jusqu'à cette heure. J'ai rêvé de toi et je t'assure qu'il ne m'a pas été facile d'arracher ce rêve.
Qui peut mériter si grand sacrifice ? me demanderas-tu. Pour te répondre, il me faudrait te parler du sacerdoce et du Christ avec des mots que moi-même je ne comprends pas encore, mais que sans le moindre doute — je sais devoir comprendre un jour prochain. Et toi aussi tu comprendras, Marisa, tu verras. Je ne voudrais pas que tu pleures en lisant cette lettre. Sache que je t'aime, que je continue de t'aimer ; d'une façon différente, oui, mais aussi plus pure. Peut-être penses-tu que je suis bien tranquille, calme au point de faire de la rhétorique en te disant adieu. Si tu le penses, tu te trompes. Une fois de plus, tout se passe dans le secret. Et maintenant je vais commencer mon plus grand sacrifice. Mon directeur spirituel m'a dit : Efforce-toi de l'oublier. Mais sache que tu n'y arriveras jamais tout à fait. Aussi dois-tu t'habituer à ne pas la voir comme une tentation, mais comme une soeur. Lorsque son image te viendra à l'esprit, pense que tu es prêtre et que tu vas lui donner la communion. » Peut-être le conseil te paraît-il étrange, mais c'est un très vieux prêtre et c'est ce qu'il m'a dit. Pour en avoir fait l'expérience ces quelques jours, je puis t'assurer avoir éprouvé une inexplicable sensation de tendresse qui n'a absolument rien à voir avec le péché. Je dois te dire adieu. Cette lettre sera la dernière lettre que je t'écrirai. J'aimerais mieux aussi que tu ne me répondes pas. Pourquoi continuer d'avancer sur un chemin qui ne mène nulle part ? Efforce-toi de m'oublier et ne souffre pas inutilement. Je sais que tu trouveras l'homme qui te rendra heureuse, parce que tu le mérites, et je vais sans cesse en prier Dieu. Vois, il faut croire en Lui, en Lui qui m'arrache de tes mains. A le faire, il sait ce qui nous convient le mieux à tous les deuxmême si nous ne le comprenons pas et si nous en souffrons. Tu verras comme un jour nous serons tous les deux orgueilleux de cette décision. Demande pour moi, Marisa, demande à Dieu pour moi de faire en sorte que je puisse t'oublier ; fais pour moi ce suprême sacrifice de demander que je t'oublie. Montre-moi ainsi ton affection. Je vais faire de même pour que tu m'oublies. Je ne sais comment conclure sans phrases de tragédie. Je te dis simplement : Adieu, Marisa. » Telle fut, pour ainsi dire, « mon entrée dans l'amour ».
Ce retard à connaître la vie, cet effroi le moment venu d'être homme, cette petite histoire sentimentale et le fait de soudain prendre les choses au sérieux. La passion vint ensuite, comme vinrent aussi les rêves obsédants, la chair sans même l'excuse du rêve, les poings écrasés sur les yeux, la tentation sans rhétorique, les désirs plus ou moins brutaux et le devenir homme. Le dégoût de tout, la tristesse, l'âme qui se ferme, la vie vécue dans le tragique, l'église devenue la plus grande torture, la communion reçue l'esprit vide, la pensée que la soutane pesait, le fait de se dire maintes fois : « Rejetons tout cela ! » Je ne sais s'il en était de même pour mes compagnons. Peut-être tous connurent-ils les mêmes épreuves, soit plus tôt, soit plus tard. Car, dans le fond, la vie est la même pour tous et celui qui en a fait la totale expérience peut dire qu'il a vécu toutes les vies. Oui, nous avons presque tout connde ce que vous avez éprouvé, car ce ne sont pas les chemins où elle s'engage qui font la vie, mais l'âme elle-même. Et tout fut peut-être à notre endrit plus douloureux que pour le reste du monde, car nous étions sans cesse au contact de cet autre monde d'idéal et dans l'attente d'étonnantes merveilles. La tentation est dure certes, mais mille fois plus éprouvante est la conscience de sa propre insuffisance lorsque l'on sait où vous conduit la vie. La douleur n'est pas d'aimer la chair, ni même de sentir que quelqu'un l'aime, le terrible est de savoir que l'on va être prêtre, de vouloir le devenir de toutes les fibres de son âme et d'éprouver pourtant que la partie la plus basse de nous-mêmes, nôtre cependant, ne laisse pas pour autant d'aimer et de désirer la chair. Je crois que nous avons tous éprouvé ces moments de désespoir et de colère. Cette douleur de voir que notre vie, qui devait être une pure ligne de lumière, montait et descendait comme liège sur la mer.
Promettre le matin à Dieu de sauver le monde et, à midi, suivre une fille des yeux, sans pour autant renoncer à sauver le monde. Etre saint est bien difficile. Peut-être suffit-il déjà de le vouloir. Car la grande difficulté n'est pas d'être saint, mais de le devenir, de parcourir ce chemin plein de vide et de trous où l'on joue toujours à cache-cache avec Dieu et avec le diable. Oh ! ces manques à se donner, comme ils font mal ! Je ne vous ai pas parlé encore de la solitude, ni des enfants. On a trop souvent l'habitude de parler du plaisir et de la chair, auxquels les prêtres renoncent, comme si le célibat se résumait dans leur refus. C'est là façon de voir bien naïve. Peut- être le côté véritablement douloureux du renoncement est-il beaucoup plus humain, plus profond, et c'est la solitude. Ce fut toujours pour moi matière à effroi que d'aller dans les cimetières et de remarquer que les seules tombes abandonnées, les seules à n'avoir pas de fleurs, sont... les nôtres. Nous nous donnons aux hommes, et si bien à tous les hommes que nul ne s'émeut de voir délaissés nos sépulcres. Bien sûr, nous savons que l'on ne gagne rien à des fleurs sur sa tombe, mais il vient toujours un moment où l'on rêve d'être, une fois mort, pleuré par quelqu'un. Et les vieux prêtres, qui les aime ? Lorsque meurent leur mère ou leurs soeurs, que leur maison s'emplit de poussière et leurs soutanes d'accrocs, les prêtres doivent souvent songer à cette heure où ils reçurent le sous-diaconat. Oui, eux aussi ils avaient rêvé de maison chaude, de table mise, d'enfants à embrasser, de chaussons tièdes au lever.
Lorsque je serai vieux et que, le soir venu, je soufflerai dans mes doigts après quatre heures de confessionnal, qu'en sera-t-il de ma maison ? Je ne pourrai, je le sais, pousser la porte et crier sur le seuil : « Marisa ! » ; je ne pourrai entendre des pas de petite fille car notre fille s'appellerait comme elle , ni recevoir au visage toute une folie de baisers. Et elle non plus elle ne viendra pas, avec ses yeux noirs elle ne pourra voir de loin que notre fille m'aime bien. Je sais que nous ne pourrons nous asseoir à table et voir arriver Antonio déjà seconde année de médecine ni Marianin, qui prépare son baccalauréat. Je serai seul, mangeant quelques haricots mal cuits, mordant le pain avec lassitude, et je ne pourrai dire à personne mes tristesses qui s'accumuleront au-dedans de moi pour me rendre amer. On dira que j'ai mauvais caractère et mes coadjuteurs eux-mêmes penseront que je radote. Viens, Marisa. Pourquoi ne viens-tu pas ? La maison est si déserte... Ne pourrais-tu venir mettre quelques fleurs à ma fenêtre ? Je suis un pauvre vieux. Comment veux-tu que je sache quand il convient d'arroser les plantes et quand il faut mettre les pots sur le balcon ? Mes livres sont couverts de poussière. Oui, Felisa... Tu sais bien que Felisa n'a jamais été très propre, Elle est vieille d'ailleurs. Nous sommes deux pauvres vieux perdus dans une baraque plus vieille que nous. L'un de nos enfants ne pourrait-il venir s'amuser ? On a besoin que quelqu'un rie dans cette maison. Le rire est comme du vernis sur les meubles. Et ici personne ne rit plus depuis des années. Je vais me trouver bien seul ce soir, Marisa. Comme tant d'autres soirs. Nous étions des enfants en ce temps-là. J'ai renoncé à toi, avec la conscience la plus claire. Non, non, ce n'est pas que cela me pèse maintenant. Je savais tout cela par coeur. Oui, oui, je connaissais la solitude. Je me plains pour me plaindre, mais tout cela je le savais. Oui, je sais, Marisa, que tu ne comprends pas la raison de ce sacrifice. Bien peu la comprennent. Moi-même, je ne la saisis pas entièrement. DIEU, OUI. Tout cela, je m'en souvenais maintenant, mais sans tristesse, comme s'il s'agissait d'événements n'ayant rien à voir avec moi, de l'histoire d'un autre. Marisa demeurait dans cette zone vague qui tient du rêve et qu'il serait vain de vouloir préciser quand celui-ci s'est évanoui.
Après la souffrance et le temps du romantisme était, en effet, venue progressivement la paix. Ma prière avait de plus en plus ressemblé à un dialogue amoureux et l'amour de Dieu qui, quelques années auparavant, m'était chose difficile et lointaine, me paraissait de plus en plus charnel, je dirais même de plus en plus semblable à mon amour pour Marisa, encore que dépourvu de ce tremblement du coeur. Le renoncement, au moment d'être scellé, n'avait plus rien du déchirement vécu quatre ans plus tôt ; c'était chose simple, élémentaire ; il suffisait de se donner, sans plus. Un soir il nous restait alors dix ou douze jours avant de recevoir les ordres Alfredo me lut son poème Veille de sous-diaconat. Alfredo était l'aîné de notre promotion. Il avait été médecin et maintenant aspirait au sacerdoce autant que les plus jeunes d'entre nous. Je savais qu'il faisait des vers, mais ne l'aurais jamais cru si bon poète. Aussi, tandis qu'il me lisait son poème et que je sentais mon coeur se serrer, ne pus-je lui cacher mon étonnement. Le poème disait comment, en la veille de son sous-diaconat, il éprouvait dans sa chair l'appel de ses enfants en leur néant. Et je murmurai leurs noms. L'un s'appelle Alfredo, comme moi. Ses cheveux frisé s'évanouissent parmi les étoiles. Et le voici qui bat des mains de me voir apporter ce chien rouge aperçu la veille chez le marchand de jouets ! Un autre a nom Federico comme mon père, et une fillette aux yeux éveillés se nomme déjà dans le néant comme ma mère. Oui, nos enfants étaient là, avec leur chair déjà et leur nom. Là, tout à leurs jeux. Nos enfants qui jamais ne naîtraient. Je les ai vus, Seigneur ! J'ai palpé dans la nuit leurs têtes pleureuses tourmentées par le désir brutal d'être. Terrible maladie que celle du néant...Ils agitaient frénétiquement leurs mains d'ombre, voulaient toucher leurs corps endoloris et ne les trouvaient pas. Leurs gorges qui jamais n'ont connu le miracle d'une gorgée d'eau fraîche lançaient vers moi dans la fièvre de rouges clameurscar elles ne seraient rien jamais plus que rien. Ce poème me bouleversa jusqu'au fond de l'âme. Les enfants, oui, on en parle peu. Mais ce sont eux qui font le plus de mal à l'heure de la décision sans retour. Moi qui ai toujours aimé les enfants à la folie, que ne donnerais-je pour avoir un fils, pour sentir entre mes mains un morceau de ma chair ? Je me souvins de cet après-midi d'été où je m'étais étendu pour la sieste, alors que près de moi dormait l'enfant de Crucita. Je revis ce petit corps d'un peu plus d'un an, la minuscule poitrine qui montait et descendait, les cheveux blonds, frisés et brillants sur l'oreiller blanc... Cet après-midi-là, je n'avais pas dormi. Je m'étais mis doucement à caresser l'enfant, j'avais senti les larmes me monter aux yeux. J'aurais donné ma vie pour la savoir ma fille. J'ai beaucoup souffert de cela, je l'avoue. De voir mon frère et ma sœur jouer avec leurs enfants, de savoir ceux-ci le centre de leur vie, de sentir la maison heureuse, ruisselante d'affection en tous les coins, je ne pouvais guère ne pas penser à certaines choses. Oui, il me fallait renoncer à tout cela, et pour toujours. Je ne dis pas ces choses pour me faire valoir ni vous donner à entendre qu'il y ait là de l'héroïsme, mais simplement parce qu'il ne manque pas de gens pour nous croire lâches et inconscients. Eh bien ! non. Je vous assure que nous, prêtres, ne sommes pas des ratés, de pauvres êtres nés les yeux fermés.
Moi du moins je ne le suis pas, j'en suis bien sûr. Il m'aurait été facile de créer un foyer, d'y vivre même avec une relative aisance. Les miens l'ont fait. La chair ? Oui, elle me sollicite. Les enfants ? Oui, je souffre de n'en pas avoir ; je ne suis pas dénaturé. L'amour ? J'ai fermé ma porte à l'amour du monde pour un amour plus grand. A vingt-trois ans, on sait plus ou moins dans quel monde on marche. Pourquoi donc se faire prêtre ? Qu'y a-t-il, que peut-il y avoir pour mériter, exiger tous ces renoncements ? Se fait-on prêtre pour vivre plus à l'aise ? Pour occuper une bonne place en la société ? Pour être assuré du ciel ? Pour ne pas travailler ? Je ne puis vous dire pourquoi tous mes compagnons sont devenus prêtres. De moi je peux bien préciser que je me suis fait tel pour vous, pour tendre la main aux hommes, pour être qui sait ? au milieu de vos vies l'épine qui vous rappelle sans cesse que Dieu existe là-haut et que son sang s'est répandu pour nous. Je me rappelle ce film de Delannoy si discutable, mais si étonnant qui a pour titre Dieu a besoin des hommes. Nous avons beaucoup discuté pour savoir s'il ne serait pas meilleur de dire « Les hommes ont besoin de Dieu », avant de tomber d'accord sur la phrase renfermant à notre sens toute l'idée du film : « Dieu a besoin des hommes qui l'aident à sauver les hommes qui ont besoin de Dieu. » Oui, c'est bien cela. Voilà ce qu'est le sacerdoce. Il y a déjà deux mille ans que sonne cette trompette, ce merveilleux besoin que Dieu a de nous. Oh ! notre Dieu sans mains, notre Dieu aux mains attachées, qui a besoin de nous comme un paralytique de béquilles, pour atteindre au reste de l'humanité ! Oh ! le monde des âmes, sec, dur comme la terre de Castille, et nos mains à nous, canaux par où vient Dieu, par où Dieu veut venir ! Dieu tel un immense aveugle venu nous donner la lumière, mais qu'une main doit aider à traverser la rue ! Oui, c'est de cela qu'il s'agit, de cette merveilleuse entreprise d'avoir à prêter à Dieu ses yeux et ses mains, ses pieds et ses paroles, pour qu'Il puisse arriver jusqu'à nous.
A seulement y penser, comme il semblait ridicule de parler de renoncement ! Renoncer à quoi ? A quoi, grand Dieu ? A la paternité ? Je ris. Oui, car maintenant je me sens père dans le plein sens de ce mot étonnant ! Et je me souviens du poème d'Alfredo pour dire avec lui que mon destin est d'arrêter les gens,gens ordinaires, gens de tous les jours qui passent à mon côté comptant leur monnaie pour le ticket d'autobus mâchant leur chewinggum lisant leur journal n oublieux de Toi et d'eux-mêmes ébauches combien lointaines d e cette idée que Tu portes d'eux. De les arrêter et de leur dire qu'ils doivent naître à nouveau pour être ces Hommes que Tu veux. Car j'ai, moi, la charge de les engendrer en leur plénitude ! Si bien qu'une fois épanouie dans leurs doigts la rose de ta grâce une fois leur coeur sonnant comme cloche de rosée une fois ouvert sur le monde leur oeil nouveau montera vers mes oreilles frais, joyeux et tant souhaité l'appel du nom que désormais ils me donneront : « Père... Père... Père... » Seigneur, je vais te peupler le Ciel avec ces fils de mes mains baptisant, pardonnant, de mes mains donneuses de Pain. Ainsi verrai-je ton immense Maison s'emplir des fils de mes fils, des enfants de mes petits-enfants. Maintenant, je tiens à vous dire ceci : j'étais heureux ; oui, en dépit de tout, très heureux. On a coutume de présenter le sous-diaconat sous des dehors funèbres. Le renoncement est dur, il est vrai. Pourtant, je n'avais pas l'impression de perdre quoi que ce fût, d'être mutilé ; il me semblait atteindre au contraire à une plénitude inconnue jusqu'alors. Non, je ne me sentais nullement héroïque en promettant à Dieu de rester chaste. Je faisais plutôt une bonne affaire, donnant deux pour recevoir dix. Je me rappelle qu'en cette veille de la fête du Christ-Roi, où j'aurais dû logiquement réfléchir au pas décisif que j'allais faire le lendemain, je montai sur la terrasse le ciel resplendissait d'étoiles pour m'y mettre à siffler comme un gamin. Je parlai à Dieu de personne à personne, saisi de l'envie de chanter, de sauter. Une joie indéfinissable m'habitait, comme s'il avait coulé dans mes veines, non du sang, mais une eau pétillante. Nous allions faire un pas décisif dans le vide ; mais ce vide nous était connu c'était le vide de Dieu et l'on pouvait bien s'y précipiter la tête la première sans réfléchir. Lorsque, le soir, on nous remit à la sacristie nos ornements du lendemain, je me dis : « Cette fois, c'est sérieux. »
Et j'en éprouvai une joie que je ne saurais dire. Avec nos aubes blanches nous descendant jusqu'aux pieds vêtements angéliques qui nous parlaient de pureté nous entrâmes en procession dans l'église baroque. C'était une église peu dévote et fort désordonnée. Belle, oui, mais avec un air de salle des fêtes qui lui venait de sa voûte rutilante de dorures et de sa grande nef luisante de marbres. Je me sentais ce jour-là extraordinairement heureux. Je savais l'importance de ce moment et, entrant dans le choeur, je pensai que la balustrade de marbre qui me séparait des quatre-vingts à cent personnes présentes dans l'église, était le grand fleuve qu'il nous fallait franchir pour entrer dans les mers de Dieu et nous éloigner du monde. L'évêque n'avait guère d'apparence physique ; petit et maigrichon, il nous regardait derrière ses lunettes dorées ; son regard était profond et inquisiteur, mais il y avait au fond une sorte de sourire, comme en réserve. Il officiait dans les règles, en homme rompu à ces cérémonies, mais sans routine, et le latin dans sa bouche, au lieu d'être endormante psalmodie, prenait quelque chose de vif et de senti. On commença par les ordres mineurs, et je me rappelai comment je les avais reçus l'année précédente : ma tonsure en l'église de la Propagation de la Foi , lorsque, entouré de Noirs et de Chinois, j'avais pris rang dans l'armée de Dieu, et les quatre ordres mineurs conférés deux par deux en la chapelle du collège et gravis comme autant de degrés menant à cette porte que j'allais maintenant franchir. Lorsqu'un monseigneur gros et chauve s'adressa à nous d'une voix criarde : « Que ceux qui doivent être ordonnés sous-diacres veuillent bien s'approcher », et qu'il fit ensuite l'appel de chacun de nos noms, je me rappelle avec quelle joie je lui répondis : « A dsum. Me voici. » Car, au-delà de la formule, je voyais se réaliser pour moi un désir caressé depuis treize ans.
Par la bouche de l'évêque, le Christ m'appelait officiellement ; Il m'offrait pour toujours un poste que j'étais encore libre d'accepter ou de refuser. Ah ! je pouvais bien dire maintenant que j'avai la vocation du sacerdoce. En un instant, je revis ces années d'enfance où, pour la première fois, j'avais voulu entrer au séminaire sans trop savoir encore pourquoi, peut-être seulement parce que le séminaire avait de grandes cours et que l'on y jouait pour Noël de ces comédies à mourir de rire. Je me rappelai mes années de philosophie, où les prêtres m'apparaissaient des héros de légende, et mes premières années de théologie, où nous étions comme arrachés à la vie, en marge du présent. Et voici que j'étais tranquille désormais, connaissant le sacerdoce pour ce qu'il était ; non plus doué de prestiges par l'imagination, mais paré de toute son immense grandeur. Nous nous mîmes en file devant l'évêque, qui s'adressa à nous en ces termes : « Mes fils bien-aimés, au moment d'être promus à l'Ordre sacré du sous-diaconat, considérez, et considérez mûrement quelle charge vous prenez aujourd'hui spontanément sur vos épaules. Jusqu'à cette heure vous êtes libres et pouvez encore choisir à votre gré une condition dans le monde. Mais cet Ordre une fois reçu, vous ne pourrez plus en briser les engagements et vous serez attachés à jamais au service de Dieu (Servir Dieu, c'est régner) ; il vous faudra, avec le secours de la grâce, garder la chasteté et demeurer irrévocablement attachés au service de l'Eglise. Donc, tandis qu'il en est temps encore, songez-y. Et si vous persistez en votre sainte résolution, avancez au nom de Dieu. » L'évêque prononça ces paroles avec tout le sérieux requis par son texte, et avec ce même sérieux nous l'écoutâmes. Comme quatorze automates, nous fîmes un pas en avant. Tout était accompli, le fleuve traversé, la liberté brisée, l'abîme de Dieu sauvé.
Maintenant, le monde entier semblait loin ; les bruits des voitures qui, dès le matin, se répandaient par la ville, bruits de moteur qui faisaient trembler les vitraux de l'église, paraissaient venir d'une autre planète. Nous avions tout laissé derrière nous. La porte était ouverte. Et, à seulement cent mètres — cent jours — : le sacerdoce. Marisa, je t'assure que tu ne me causas nulle peine en cet instant. Pardonne-moi. Je te vis comme une enfant, telle que naguère, avec tes nattes brunes retombant sur tes épaules, et te souris comme je peux sourire à ma soeur ; je te vis ensuite tout de blanc vêtue dans une église ornée de lis, tandis que je mettais ta main dans celle de l'homme qui va te rendre heureuse, et tu pleurais en me regardant de comprendre comme Dieu a bien fait toutes choses ; je vis ta maison, je vis tes enfants courir dans les pièces me laisseras-tu, le jour des Rois, déposer pour eux quelque jouet sur l'appui de ma fenêtre ? ; je te vis leur apprendre l'Ave Maria et les mener par la main, habillés de blanc, vers cette table où je descendais tenant à la main le pain blanc. A cette heure, tu ne sais pas que j'ai franchi le pas, mais sans doute au pays a-t-il neigé et tu auras ouvert la fenêtre, vu mon balcon couvert de neige, blanc comme mon aube. Je sais que tu n'es pas triste aujourd'hui. Mon nom s'est un peu effacé de ton esprit sous l'empreinte d'un autre nom. Et tu souris. Nous étions maintenant tous les quatorze prosternés, et avec nous ceux qui allaient recevoir le diaconat et la prêtrise. Le choeur semblait lui aussi couvert de neige, avec ces quarante corps vêtus de blanc. Nous étions là, pareils à des morts ou à des nouveau-nés, ensevelis dans le Christ et prêts à renaître de Lui. La chorale entonne les litanies et l'église se remplit soudain de mystère. Voici venir tous les saints, et il y a comme un remuement d'ailes sous les voûtes.
Nous les sentons passer par vagues au-dessus de nos têtes. Sainte Marie — et La voici couleur de lis (tenant ma mère par la main). Saint Michel — c'est lui notre défense ; il nous passe l'armure. Saint Gabriel — voici l'annonce de notre sacerdoce : tes mains seront bénies entre toutes les mains. Saint Pierre — Oh ! toi, assurance de pierre inébranlable. Saint Paul — avec l'épée lumineuse de sa parole vivante. Saint Etienne, saint Laurent, saint Vincent, saint Grégoire, saint Benoît, saint François, sainte Agnès, sainte Cécile, tous, tous les saints allaient et venaient au-dessus de nos têtes ; Dieu lui-même était là près de nous, au point que l'on pouvait sentir son poids sur le dos et qu'il eût suffi de lever la tête pour Le voir. Et la joie maintenant coulait dans nos veines en fleuve lumineux, car la porte enfin s'était ouverte et il nous suffisait de tendre la main. Nouveaux sous-diacres agenouillés devant l'autel, nous écoutions l'évêque nous expliquer que notre office était le service de ce même autel : préparer l'eau et le vin pour le saint sacrifice, recevoir les offrandes et porter au célébrant le pain à consacrer. Les charges de diacre et de sous-diacre avaient un sens pratique, aux premiers siècles de l'Eglise, alors qu'elles avaient pour objet de décharger effectivement le prêtre en son ministère et son apostolat. Aujourd'hui, les deux ordres apparaissent surtout comme des degrés menant au sacerdoce, degrés qu'il faut gravir pour se donner au Christ et Le recevoir. Aussi revêtent-ils en ces cérémonies où ils sont conférés un sens mystique et symbolique, l'une et l'autre constituant pour les futurs prêtres comme deux coups de clairon appelant leur attention sur la réalité qui s'approche. Le rituel dit ceci: Si jusqu'à ce jour vous avez apporté peu d'empressement à vous rendre à l'église, vous devez y être assidus ; si jusqu'ici vous avez été somnolents, soyez désormais vigilants ; si vous avez été intempérants, soyez sobres ; si vous avez été peu retenus, soyez chastes. Que Dieu lui-même vous en accorde la grâce, Lui qui vit et règne dans les siècles des siècles. Nous nous sommes tous alors levés et, venant nous mettre à genoux deux par deux devant l'évêque, les mains posés sur le calice et la patène, nous l'avons écouté nous dire : Voyez quel ministère on vous confie. C'est pourquoi je vous avertis de vous conduire de telle sorte que vous puissiez plaire à Dieu. Et, après deux prières où il supplia Dieu de faire de nous les sentinelles intrépides et vigilantes de la céleste milice et de nous combler des dons de l'Esprit-Saint, l'évêque nous remit à chacun les ornements de sous-diacre. Recevez l'amict qui désigne la retenue que vous devez garder dans vos paroles. Et de nous en couvrir la tête. Recevez le manipule, symbole des bonnes oeuvres. Et de nous l'attacher au bras. Que le Seigneur vous revête de la tunique de la joie et du vêtement de l'allégresse. Et tout notre corps de se sentir alors revêtu de l'armure de Dieu. Après avoir posé nos mains sur le Livre des Epîtres, nous regagnâmes nos places, les yeux brillants de joie. Pourquoi, Seigneur, pourquoi précisément en cet instant, qui peut paraître douloureux, nous revêts-tu de la tunique de la joie et du vêtement de l'allégresse ? On dit généralement que prêtrise et diaconat sont moments de recevoir, et que le sous-diaconat est moment de donner, et qu'il en coûte toujours de donner. Or, je puis bien vous assurer que ce renoncement n'a pas posé de tragiques problèmes. Nous avons donné, oui, et donné ce qui, vu de la terre, ne laisse pas d'être important. Mais y avait-il là matière à s'enorgueillir quand, nous donnant à Dieu, Celui-ci nous montrait déjà de tout près ce dont Il allait nous combler quelques jours plus tard ?
Je suis très heureux, je vous l'avoue. Désormais, plus de choix possible, ni de liberté, mais en sortant de l'église, alors que tout le peuple de la ville s'agitait par les rues, on se sentait plus libre, plus entier que jamais, et comme débarrassé d'un grand poids. |
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