CHAPITRE V
L'ArrESTATION |
C'est le mercredi 25 juin 1572, à huit heures du matin, que la flottille des Gueux parut en vue de Gorcum portant, comme pavillon, l'inévitable bannière d'église. Elle était forte de treize navires. Les Gueux qui la montaient, au nombre de 150 hommes, étaient commandés par le Zélandais Marin Brant.
La ville pouvait soutenir un siège. Les habitants, bien que travaillés depuis longtemps par l'hérésie et par le parti du Prince d'Orange, étaient restés dans l'ensemble sincèrement attachés au roi et la religion. Mais les partisans des Gueux manoeuvraient avec beaucoup d'habileté. Grâce aux renseignements qu'ils avaient fournis à l'ennemi, celui-ci avait pu prévenir les renforts que le fils du commndant de la place était allé chercher auprès du comte Bossu. Ils travaillaient maintenant à exploiter l'effroi que l'arrivée de l'ennemi avait porté à sou comble. A les entendre, toute velléité de résistance était inutile et devait nécessairement provoquer de terribles représailles. Du reste, les Gueux ne venaient pas en ennemis mais en libérateurs. Ils venaient affranchir la ville du joug intolérable du duc d'Albe et de ses impôts maudits. Loin d'être ces persécuteurs cruels qu'on avait dépeints aux populations, ils venaient assurer à tous les habitants, laïques, prêtres et moines, une pleine liberté religieuse.
Peu de monde, il est vrai, se tenait pour convaincu. On jugeait ces écumeurs de mer sur leurs actes passés, non sur des affirmations dont le caractère hypocrite et intéressé sautait aux yeux. Etnéanmoins le courage des habitants faiblissaitd'heure en heure. En vain le curé Léonard et Nicolas son collègue parcouraient-ils les groupes, adjurant tout le monde de l'aire son devoir. On ne les écoutait plus. Une foule apeurée se laisse tromper aisément. Les bons eux-mêmes, les bons surtout sont peu enclins à se défier et à se défendre avec énergie, quand on réussit à faire miroiter à leurs veux de fallacieuses promesses. Les cieux prêtres prêchaient dans le désert. Convaincus de l'inutilité de leurs efforts, ils se retirèrent dans la citadelle.
Celle-ci, adossée aux murs de la ville et baignée par les eaux de la Merwede, avait été construile en 1420 par Guillaume de Bavière. C'était, avec ses fossés larges et profonds, ses pontslevis et ses tranchées, une véritable forteresse du moyen âge. Au centre s'élevait le château proprement dit, dont la principale pièce de défense était la Tour Bleue, une tour ronde en bas, octogone en haut et munie d'une galerie et de créneaux.
La citadelle servait de résidence au commandant de la place. C'était, en 1572, Gaspard Turk, homme énergique, fidèle à son roi, catholique convaincu. Il occupait le poste depuis 1558. Comme il n'avait avec lui, en temps ordinaire, qu'une vingtaine de soldats, il avait envoyé son fils à Utrecht, pour éclairer le Stathouder sur la gravité de la situation et amener au plus tôt des renforts. En attendant il offrit un refuge à tous ceux que leur condition présente ou leur passé exposait tout spécialement à la brutalité de l'ennemi. De ce nombre furent, en plus des deux curés, quelques laïques des plus honorables de la ville et des plus compromis par l'opposition qu'ils avaient faite aux partisans des Gueux : Hessels van Est et son fils Roger, le père et le frère d'Estius ; Théodore Bommer et son fils appelé comme lui Théodore, Arnold de Coninck, et quelques autres bourgeois. Dès le soir ils furent rejoints à la citadelle par quelques ecclésiastiques encore présents à Gorcum, et parmi lesquels nous connaissons déjà le v, l'aumônier des Augustines Jean d'Oosterwyk, et Godefroid van Duynen, le simple d'esprit.
Ce même mercredi, au couvent des Franciscains, le supérieur réunissait ses confrères. Dans un langage simple et ému il leur exposait avec clarté l'imminence du danger et le devoir que les circonstances imposaient à chacun d'eux. S'il était indigne d'un religieux de craindre la persécution, il ne leur convenait pas non plus de tenter Dieu. En conséquence tous étaient libres de suivre le conseil du Sauveur : Si l'on vous poursuit dans une ville, allez dans une autre. Sans doute il ne fallait pas, par un départ général, décourager à l'avance la bonne volonté de ceux des habitants —hélas! de plus en plus rares — qui songeaient encore à défendre la ville. Aussi lui et quelques-uns des religieux s'étaient-ils déjà concertés pour rester au couvent. Mais la présence de tout le monde n'était pas nécessaire pour assurer cet effet moral ; ceux donc qui le désiraient pouvaient user en toute liberté de la permission qu'il leur donnait de pourvoir à leur sûreté.
Les Pères et les Frères écoutèrent ce discours. Tous refusèrent de se séparer de leur supérieur. Celui-ci ne crut pas nécessaire d'user de contrainte. On se contenta de ;faire porter à la citadelle la bibliothèque et les vases sacrés du couvent. Les prêtres de la ville, réfugiés au château, avaient déjà pris la même mesure de prudence.
Ceci se passait dans la soirée du mercredi. La nuit, loin de porter conseil, acheva de démoraliser les habitants. Le jeudi, 26 juin au matin, il fut évident que le parti qui préconisait la reddition pure et simple de la ville ne tarderait pas à avoir gain de cause. Le péril croissait d'heure en heure ; la défaillance générale devenait imminente. Au couvent, le supérieur réunit à nouveau ses confrères et leur répète les paroles de la veille. Insista-t-il cette fois avec plus de force ou bien une peur bien naturelle commença-t-elle à gagner les religieux ? Toujours est-il que plusieurs d'entre eux se mirent en mesure de profiter de la liberté qui leur était offerte. Le vicaire ou vice-supérieur, Jérôme de Weert, s'offre à les accompagner. Ils se rendent à la porte de la ville pour gagner le chemin de Bois-le-Duc. Mais la porte était fermée, et, malgré leurs instances, ils ne purent se la faire ouvrir. Tristes mais résignés, ils revinrent au couvent. Et le supérieur, comprenant encore mieux à cet incident significatif la grandeur du péril et tout le poids de la responsabilité qui pèse sur lui, décide le départ immédiat de la communauté pour la citadelle.
Il était temps. A deux heures de l'après-midi les habitants, sans même faire l'ombre d'une convention avec l'ennemi, lui ouvraient spontanément les portes de la ville. Une heure plus tard, réuni au son des cloches sur la grand'place, le peuple de Gorcum jurait tout à la fois fidélité au Roi d'Espagne et au Prince d'Orange, — on lui ménageait les transitions — haine au duc d'Albe et respect au pur Évangile. Puis, par mille cris de « vivent les Gueux », il acclamait, avec plus de frénésie que de spontanéité, ses libérateurs, ses nouveaux maîtres.
A ces cris poussés par un peuple dominé par la peur, répondit un coup de canon tiré à blanc de la citadelle. Gaspard Turk ouvrait les hostilités; en parfait gentilhomme il observait les lois de la guerre, même envers des rebelles. Brant avec ses Gueux court à la citadelle, et fait au commandant la sommation de se rendre. Il se heurte à un refus catégorique. De part et d'autre on se prépare à la lutte. Avant d'en venir aux mains, Marin Brant veut proposer un accommodement. Comme trois Frères laïques sont restés au couvent des Franciscains, on en cherche un pour porter au château les propositions que le chef des Gueux vient d'arrêter avec la municipalité qui lui est déjà toute dévouée. Sans égard pour le caractère du messager, le commandant de la place lui refuse absolument l'entrée du château. Le pauvre Frère — est-ce chez lui simplicité, inconscience ou compassion ? — ne se décourage pas. Rebuté par le gouverneur, il se retire à quelque distance, puis se tournant vers les assiégés il ouvre le pli dont on l'a chargé et le lit à haute voix. Si l'on rend la citadelle, tous ceux qui s'y trouvent auront la vie et leurs biens saufs. Le gouverneur est invité à venir à la maison commu: nale : 'on y réglera tous les détails de la reddition.
Gaspard Turk maintient avec énergie son premier refus, et le combat meurtrier commence aussitôt. Les Gueux y vont avec leur acharnement habituel. La résistance est vigoureuse. Mais l'issue fatale (l'une lutte inégale ne tarde pas à se dessiner nettement. Turk, nous le savons, n'a que vingt soldats. Les réfugiés aident de leur mieux ; mais le caractère sacré des uns, l'ignorance du métier des armes chez tous les empêchent d'apporter à la défense un concours sérieux. Pour comble de malheur, la panique se met de la partie en s'emparant des femmes et des enfants. L'unique chance de salut réside dans la prompte arrivée des renforts. Mais l'attente se prolonge, et les Gueux avancent toujours. Avant minuit ils ont emporté d'assaut la première et puis la seconde enceinte. Ils concentrent maintenant tous les efforts contre la Tour Bleue.
Aux lueurs de chaque coup de feu elle se détache dans les ténèbres de la nuit. Les femmes et les enfants sont de plus en plus affolés. Tout à coup la panique gagne les soldats ; ils refusent de se battre et jettent les armes. C'est alors que plusieurs des réfugiés, dont on ne peut suspecter le courage, représentent au commandant l'inutilité et le danger d'une plus longue résistance. L'ennemi a offert la vie sauve : l'exaspérer davantage c'est s'exposer à une mort certaine. Le commandant repousse toute idée de reddition: mieux vaut mourir en se défendant que de se fier à la parole d'un Gueux. Le supérieur des Franciscains est du même avis : ceux-là, dit-il, violent leur serment envers les hommes, qui se sont montrés paliures à leur Dieu. Il soutient avec feu la décision du commandant et essaie de ranimer les courages abattus. C'est peine perdue. L'affolement est à son comble : des cris déchirants assourdissent Gaspard Turk ; sa femme et sa fille se jettent à son cou, le suppliant de leur sauver la vie. Il se dégage de leurs étreintes, et de sa voix énergique commande la continuation de la lutte. Mais bientôt, vaincu par l'évidence, et redoutant la responsabilité qu'il assume en vouant à une mort cruelle des êtres qu'il a encore une chance de sauver, il demande à capituler.
Les Gueux, exaspérés par la résistance qu'ils viennent d'éprouver et rendus forts par la panique de leurs adversaires, sont devenus exigeants. Ils ne veulent plus promettre la vie sauve. Les assiégés doivent se rendre à discrétion. On savait ce que cela voulait dire. La perspective d'une mort certaine rend aux défenseurs de la place le courage du désespoir. Ils ressaisissent les armes, et dès les premiers coups un officier des Gueux tombe mort. Cela donne à réfléchir. Brant se rend compte que la victoire lui coûtera cher. Elle peut même lui échapper, puisque d'un moment à l'autre le fils du commandant peut tomber sur ses derrières avec les renforts d'Utrecht. A défaut de pitié pour les assiégés ou d'admiration pour le courage héroïque de Turk, c'est son propre intérêt qui lui conseille de terminer au plus vite l'affaire. Il retire la réponse brutale donnée tout à l'heure et rouvre de lui-même les négociations Cette fois-ci elles aboutissent. Pour châtier l'opiniâtreté des défenseurs, les Gueux stipulent que ceux-ci ne pourront plus emporter les biens renfermés dans la citadelle ; mais tous, soldats et laïques, prêtres et moines, tous, sans exception aucune, auront la vie sauve et pourront s'en aller librement. Marin Brant le promet et le jure.
Pendant que les pourparlers avaient lieu à la porte , il se passait à l'intérieur du château une scène des plus touchantes. Nous avons vu les prêtres et les religieux contribuer autant que le permettait leur caractère sacré aux opérations de la défense. Il y allait de leur vie; ils étaient dans le cas de légitime défense. Au début de l'action ils avaient déposé leur habit ecclésiastique. Légitime durant le combat on il n'y avait pas lieu de s'offrir comme cible préférée aux balles de leurs farouches agresseurs, la précaution ne serait plus désormais que de la pusillanimité. Ils reprirent les uns leur soutane, les autres leur robe de bure; puis, réunis dans une salle du château, ils s'agenouillèrent et se confessèrent les uns aux autres. Un secret pressentiment les avertissait que, malgré les capitulations et les traités, leur vie courait le plus grand danger. Plusieurs des laïques présents se confessèrent, eux aussi. Tout le monde reçut ensuite la Sainte Communion des mains de Nicolas Janssen. Le saint prêtre, dont nous connaissons déjà l'ardente dévotion à l'Eucharistie, avait apporté les Saintes Espèces au château, comme il les portait autrefois dans la maison de Hessels van Est.
Dans cette lugubre nuit, où, malgré la foi des traités, des monstres allaient tomber sur une proie d'élite, ce dut être un spectacle digne des plus beaux temps de l'Église, que de voir les victimes se purifier de leurs fautes et rompre une dernière fois le Pain des forts. Ils s'étaient montrés prudents, lorsque, devant la défaillance générale des habitants de Gorcum, ils s'étaient retirés à la citadelle. Ils avaient été raisonnables, lorsque, dans le péril imminent de leur vie, ils avaient coopéré à la défense de la place. Mais dans cette salle où ils se prosternent en pénitents avant de recevoir l'Eucharistie, ils nous apparaissent dans l'attitude simple et belle qui convient à des martyrs.
Pendant ce temps l'accord se concluait à la porte. Il était près de deux heures du matin (vendredi 27 juin). Les Gueux, maîtres de la citadelle, font leur entrée; dissimulant mal leur joie satanique de se trouver bientôt en présence d'une si riche proie. Leur chef, Marin Brant, fait l'homme d'honneur. Il rencontre sur le seuil d'une porte Hessels van Est. Il lui tend la main et l'assure que personne n'a rien à craindre. Les clauses du traité de capitulation seront appliquées avec la plus grande fidélité aux petits et aux grands, aux ecclésiastiques et aux laïques. Il en fait à nouveau le serment. En dépit des leçons les plus avérées (le l'expérience et de l'histoire, les âmes droites et sincères ont une peine infinie à croire au mensonge et à l'hypocrisie. Il leur faut si peu de chose pour que renaisse en elles la confiance. Malgré leurs préventions, hélas ! trop bien motivées, les prisonniers commencent à ajouter foi aux promesses de Brant. Mais leur illusion ne sera pas de longue durée. A peine la bande est-elle entrée toute entière que le chef donne l'ordre de rassembler dans un vaste appartement situé au milieu de la Tour Bleue tous ceux qui se trouvent au château. Ils s'attendent à recevoir leur congé, quand tout à coup, sur un signal de Brant, la soldatesque se jette sur eux. Des cris d'effroi se font entendre et sont aussitôt comprimés à force de coups. Pour le moment on n'en veut du reste qu'à l'argent dont on les suppose porteurs. On les fouille avec une avidité dépourvue de toute retenue. On leur prodigue tout à la fois des coups et des plaisanteries grossières. Comme ils ne trouvent rien sur les Franciscains, ils se compensent en maltraitant tout spécialement le Père Jérôme que sa belle prestance leur fait prendre pour le supérieur. Bientôt une joie folle succède à la déception éprouvée. On vient de trouver, dans le château, les vases sacrés et les autres objets précieux qu'on avait apportés de la ville. A cette découverte, c'est un sabbat indescriptible. Des calices, des ciboires, des objets en argent et en or ! Les Gueux exultent ; ils crient, ils sautent et ils chantent. Mais dans cette joie, comme dans la colère quelques instants auparavant, ce sont les mêmes instincts d'impiété et de cruauté qui se donnent libre carrière. C'est ainsi que Nicolas Pieck reçoit à la figure l'objet. liturgique appelé l'instrument de paix qu'un soldat lui jette avec violence. Il est grièvement blessé, mais sa figure reste souriante. Deux autres religieux attirent l'attention générale. Ce sont le Père Nicaise de Heeze et le Père Willehald, le nonagénaire du Danemark. Malgré le bruit, les blasphèmes et les coups dont ils ont tous les deux leur bonne part, ils semblent être dans leur cellule de moine ; rien ne paraît les troubler dans leurs prières ininterrompues et dans un vif sentiment (le paix et de bonheur qui se peint sur leur visage.
Bientôt succède pour tout le monde un certain répit. La découverte du butin sacré et l'argent trouvé sur les laïques et sur les prêtres séculiers viennent d'apaiser, provisoirement du moins, l'un des appétits des Gueux. Ils internent leurs prisonniers d'abord dans la cuisine, puis dans une cour spacieuse. Quand il y entre, à leur suite, Marin Brant tient en main son épée nue. Il est précédé d'un homme de Gorcum portant un flambeau et qui, en apercevant les prêtres, leur crie avec cynisme : « Voyez, Messieurs, je marche devant monseigneur le capitaine comme je marchais l'autre jour, à la Fête-Dieu , devant le Saint Sacrement ; et c'est le même cierge.» Les prêtres gé missent et se taisent. On prend le nom de tous les prisonniers. La liste en sera communiquée à un conseil composé de bourgeois de Gorcum favorables depuis longtemps à la cause de la rébellion. C'était pour les Gueux, dans les villes qu'ils soumettaient, un moyen sûr (le réaliser à bon escient leurs desseins de vengeance. Ce conseil est déjà réuni dans une salle voisine. On marque de suite d'un signe convenu le nom des habitants qui avaient constamment fait leur devoir de bons catholiques et de sujets loyaux. De ce nombre sont — est-il besoin de le dire ? — le commandant Gaspard Turk, loger Estius, Arnold de Coninck, Théodore Nommer et son fils Théodore. On les sépare de leurs compagnons et on les conduit dans un endroit plus retiré du château. Gaspard Turk fut soumis à un interrogatoire très serré. Il répondit avec, une rondeur courageuse. S'il avait autrefois condamné à mort deux fauteurs d'hérésie, il avait fait appliquer des lois dont il était le gardien. En défendant la citadelle contre les Gueux, il avait obéi au serment de fidélité fait à son roi. Quant à l'asile donné aux prêtres et aux moines, il s'honorait d'avoir protégé en leurs personnes des amis et de bons citoyens. Ces fières réponses étaient trop belles et trop vraies pour être comprises des Gueux. « C'est un papiste enragé, disait Brant dans son langage de soudard; ouvrez-lui le coeur et vous n'y trouverez que des prêtres et des moines. » Le courageux commandant fut enchaîné, jeté en prison et emmené plus tard captif à Brielle avec sa femme et sa fille. L'histoire est désormais muette sur son compte. Ce silence nous permet-il de croire qu'il fut délivré ? Nous aimons à l'espérer, mais nous n'avons à cet égard aucun renseignement certain.
Sur le soir on relâcha les autres laïques, après leur avoir fait prendre l'engagement de verser une forte somme pour leur rançon. Quelques prisonniers, Guillaume Calff, le chanoine Antoine Buys et le curé d'Arkel, Jean Robert, qui s'étaient joints,tous les trois,,aux réfugiés du château, parvinrent eux aussi à se dégager. Quant aux autres prêtres et aux religieux, il ne devait y avoir pour eux ni grâce ni merci. Une seule exception fut faite pour Godefroid van Duynen, le prêtre tombé en enfance. Brant le renvoya libre. Les soldats qui le conduisaient à la porte rencontrent un Gorcomien qui leur demande où ils vont avec le vieillard. Ils vont, répondent-ils, mettre en liberté ce pauvre fou. « Un fou, réplique l'autre, il aura bien assez d'esprit pour être pendu, puisqu'il en a eu jusqu'à ce jour pour fabriquer son Dieu. » Cette allusion à la sainte Messe.dans les termes sacrilèges.bien familiers aux Gueux, est accueillie par un rire satanique. Ils rebroussent chemin et ra mènent Godefroid parmi ses compagnons. Dieu voulait sans doute que le saint prêtre eût sa part au triomphe qui se préparait. Néanmoins on rougit de honte en voyant le mauvais catholique refouler, à l'égard d'un doux et innocent vieillard, ce sentiment de pitié qui avait gagné les bourreaux eux-mêmes. Hélas ! l'exemple n'est pas rare, et bien des victimes souffrirent davantage de la cruauté lâche que de la férocité instinctive.
Le supérieur des Franciscains, Nicolas Pieck, eût pu facilement recouvrer la liberté. Les circonstances semblaient aussi favorables que possible. Appartenant à une famille des plus honorables de la ville, très apprécié lui-même de ses concitoyens, il comptait parmi les partisans des Gueux,le parent dévoyé qu'il avait arraché à une mort certaine. Cet homme, qui depuis lors était retourné à ses égarements, possédait un grand ascendant sur les Gueux en raison même du danger qu'il avait couru. Après s'être entendu avec les nouveaux maîtres de la ville, il alla voir le supérieur, et, omettant avec délicatesse toute proposition qui eût pu alarmer sa conscience, il le pressa vivement d'accepter son élargissement. Nicolas le remercia avec effusion, mais quand il comprit que la faveur n'était que pour lui seul, il déclara net qu'il ne pouvait l'accepter. Il s'efforçait de faire comprendre au charitable entremetteur, les raisons d'une détermination que lui dictait sa sollicitude pour ses religieux, quand il reçut au coeur une de ces blessures dont seuls les pasteurs d'âmes peuvent comprendre l'a mertume. Le supérieur répondait-il à voix basse, selon son habitude de religieux, aux instances que faisait à haute voix son charitable visiteur ? Ou bien, comme le suppose l'historien, certaines défections, qui se consommèrent plus tard, se préparaient-elles déjà ? Toujours est-il que deux religieux lui demandèrent soudain s'il allait les abandonner. L'un d'eux osa même ajouter : « Eh quoi ! vous nous avez menés ici, et vous vous en allez ! » Le saint supérieur ne laissa rien transpirer de la peine indicible que lui causa ce douloureux incident. Il se contenta de répondre avec simplicité que jamais il n'abandonnerait ses confrères, et qu'au besoin le dernier, le plus petit d'entre eux l'aurait à ses côtés dans les souffrances et jusqu'à la mort.
Au début de la captivité, le curé Léonard Vechel put caresser l'espoir d'être délivré. Lui aussi avait parmi les vainqueurs de la journée un obligé qui lui devait la vie. Mais celui-ci ne fit aucune démarche pour son bienfaiteur. Son collègue Nicolas Janssen et quelques religieux, surtout parmi les plus jeunes, paraissaient très abattus. On remarquera du reste, clans tout le cours de notre récit, cette persistance de la nature, à côté d'une volonté ferme et généreuse que soutenait la grâce de Dieu. On se trompe quand on se figure les martyrs toujours assoiffés de souffrances et avides de tourments. C'est se les représenter sous un jour qui prête à l'éloquence du panégyriste, mais qui correspond beaucoup moins à la réalité. Il en est sans doute qui ont hâté de leurs voeux le jour de la mort, et qui ont exulté de joie clans les tortures de leurs membres. Mais beaucoup d'entre eux, avant d'accepter l'immolation avec bonheur, ont épuisé auparavant tous les moyens permis pour sauver leur vie. L'apôtre saint Paul ne connaît que Jésus-Christ crucifié. Mais pour sortir d'une ville où il n'est pas en sûreté il sait se faire descendre, le long des murs, dans un panier (1) Il sait à l'occasion déjouer le guet-apens que lui ont dressé les Juifs(2), faire valoir avec habileté ses attaches avec les Pharisiens (3), son titre de citoyen romain (4), et en appeler à Césars. (5)A l'exemple du Sauveur lui-même, la plupart des martyrs ont senti vivement les angoisses de l'agonie avant de prononcer la sublime parole : « Que votre volonté se fasse ! » Quelques- uns même paieront ce tribut à la nature jusqu'à la consommation de leur sacrifice. Celui-ci n'y perd rien de son prix. La force chrétienne, telle qu'elle resplendit dans le martyre, n'exclut pas hi spontanéité, mais elle ne l'exige pas non plus. Elle consiste dans cette décision froide de la volonté qui, avec l'aide de la grâce, accepte généreusement la souffrance et la mort malgré les instinctives répugnances de la nature.
Cette fermeté généreuse marquera tous les incidents du martyre de nos confesseurs de la foi. Après les fatigues du siège et les péripéties de la journée, les prisonniers donnent les signes les moins équivoques d'un véritable épuisement. Les gardiens s'en aperçoivent et se préoccupent de leur procurer de la nourriture. Mais par un calcul dont l'intention emprunte aux circonstances toute sa malice, ils leur apportent de la viande. On est encore au vendredi soir. Les confesseurs sont unanimes à la refuser. Sans doute ils avaient une raison plus que suffisante pour se permettre une exception à la loi de l'abstinence. Il leur semblait pourtant qu'il est des circonstances où un peu de générosité n'est pas seulement de conseil, mais de devoir. Un seul d'entre eux n'eut pas cette délicatesse et s'obstina à faire le casuiste. C'était le chanoine Pontus de Huyter. Peut-être est-ce lui aussi qui, lors de la capitulation du château, avait affecté de se tenir loin de ses compagnons et de dissimuler, quoiqu'en vain, sa présence ; lui encore qui au moment de l'incarcération luttait des mains et des pieds avec les soldats, les obligeant à le traîner et à le frapper à coups redoublés. Estius ne prononce pas le nom de cette victime récalcitrante, qui ne voulait avoir rien de commun avec la brebis que l'on conduit à la boucherie. Mais dans le récit de l'un de ces incidents il désigne clairement notre chanoine en l'appelant un homme très riche et délicat, et en ajoutant presque aussitôt : « Il n'était pas de ceux dont la mort allait glorifier Dieu et illustrer son Église. » |
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Au soir de ce vendredi 27 juin commence, à proprement parler, le martyre des serviteurs de Dieu. Avant de le consommer à Brielle dans la nuit du 8 au 9 juillet, ils passent à Gorcum une longue et douloureuse semaine dont nous avons à signaler les principaux événements.
Nous venons de voir .que les captifs ne prirent pas de nourriture au soir du vendredi. Il n'en fut pas de même de leurs gardiens. Ceux-ci se gorgèrent de viande et de boisson et, après une véritable orgie, ils se rendirent à la prison, en criant : « Coupons-leur le nez et les oreilles; crucifions ces faiseurs de Dieu. » Les cordes et les échelles qu'ils avaient apportées firent croire aux prisonniers qu'ils allaient être pendus à l'instant. Mais les Gueux ne voulaient qu'effrayer leurs victimes et les accabler, ce premier soir, de coups et d'injures.
On allait commencer, quand une sentinelle se précipita dans la prison, criant que les renforts venaient d'arriver d'Utrecht et qu'ils attaquaient déjà la ville. A cette nouvelle, les Gueux, laissant là cordes et échelles et refermant les portes derrière eux, courent aux remparts. Les confesseurs de la foi mettent à profit l'absence de leurs bourreaux pour se confesser et s'encourager au martyre, si le nouvel espoir qui se lève pour eux ne doit pas se réaliser. Un seul — celui qu'Estius nomme ici encore « un soldat mou et délicat » — faisait peine à voir. Incapable de détourner son esprit de la mort qui le menaçait, il se montrait sourd aux exhortations de Léonard Vechel lui parlant de courage, de confiance en Dieu, de mépris pour cette vie. Le saint curé parlait en pure perte; le chanoine, les mains nerveusement crispées, ne cessait de se lamenter comme une femme.
Bientôt les soldats étaient de retour, car la nouvelle de l'arrivée des renforts n'avait été qu'une fausse alerte. Ils étaient désormais tout entiers à leur triste besogne. Les prisonniers, glacés d'effroi, se sont rassemblés dans un coin de leur cachot. Ils reçoivent l'ordre de se présenter l'un après l'autre. Personne ne bouge. Les Gueux crient : « Allons, qu'on se hâte, d'abord les noirs. » C'était désigner les prêtres séculiers ; les gris ou les religieux auraient leur tour ensuite. Léonard Vechel s'avance résolument le premier, et, croyant qu'il va mourir, il découvre lui-même son cou. Mais on n'en veut encore qu'à son argent. Il donne celui qu'il avait pu dérober à la première perquisition, mais il ne peut fournir de renseignement sur un trésor que les Gueux croient enterré dans la citadelle. Ils saisissent Godéfroid van Duynen et le questionnent sur le trésor. La figure ouverte et innocente du vieillard les désarme : « Non, dit l'un d'eux, ce n'est pas â cet idiot qu'on a confié le secret. » Ils le làchent et se jettent sur Jean d'Oosterwyk. Le recteur des Augustines leur remet le peu d'argent qu'il a encore sur lui; mais on a beau lui mettre un pistolet sur la poitrine, il ne peut indiquer un trésor qui n'existe pas. Ils passent à Nicolas Janssen ; le curé du Béguinage ne peut les satisfaire davantage. Mais on ne le lâche pas. Quelque Gorcomien dévoyé, qui s'est glissé à la suite des Gueux, leur a sans doute signalé la sainte énergie avec laquelle ce prêtre a si souvent combattu l'hérésie de Calvin. On le somme de se rétracter et d'abjurer sa foi. Il refuse. Sa fermeté et son calme exaspèrent les bourreaux. Ils lui mettent devant les yeux le pistolet chargé, lui demandant s'il ose signer de sa mort la doctrine qu'il n'a cessé de prêcher. Sans hésiter, le saint prêtre répond qu'il est prét à mourir pour la foi catholique, mais surtout pour l'article qui ordonne d'adorer dans le Saint Sacrement de l'autel le Corps et le Sang de Jésus-Christ. Et, croyant qu'il va mourir, il crie de façon à se faire entendre dans toute la citadelle : « Mon Dieu, je remets mon âme entre vos mains. » Les Gueux n'exécutent pas la menace. Ils reviennent au trésor. Ils arrachent à l'un des Franciscains présents la corde qui retient sa bure. Ils la serrent autour du cou du curé Nicolas et, la faisant passer par-dessus la porte de la prison, ils soulèvent la victime et la laissent retomber de tout son poids; et ils recommencent ce jeu cruel. Ils ne le cesseront, disent-il, que lorsqu'on leur aura découvert le trésor. Enfin, de guerre lasse, ils détachent le patient et le jettent dans un coin du cachot où il reste étendu, respirant à peine.
Après les « noirs » c'est le tour des « gris ». Ils n'ont pas d'argent ; mais ils savent peut-être où est le trésor. On s'acharne de préférence sur les plus jeunes : ils dévoileront plus facilement le secret. On les frappe avec brutalité, on les met à la question; c'est peine perdue. A un moment, un frère coadjuteur, se perdant dans les mille questions qu'on lui adresse à ce sujet, répond que tout cela regarde le Gardien. Là-dessus, les bandits se jettent sur le Père Jérôme, qu'en raison de sa belle prestance ils prennent toujours pour le supérieur. Ils lui mettent un poignard sur la gorge. Mais Nicolas Pieck sort des rangs, décline son titre et dégage son vicaire. Il ajoute qu'il va dire nettement la vérité. Les religieux vivaient d'aumônes que leur donnaient les personnes charitables. Ils n'avaient qu'un trésor, les vases sacrés; ils les avaient portés à la citadelle : les Gueux les ont déjà trouvés. Le supérieur donne ces explications avec calme : on rie le laisse pas achever. On le traite de menteur, de moine impudent. On lui prodigue de basses injures où le blasphème s'allie sans cesse à la grossièreté la plus éhontée, le tout accompagné de soufflets et de coups. On finit par l'attacher au haut de la porte avec sa corde de religieux. Ils recommencent maintenant le jeu cruel infligé tout à l'heure à Nicolas Janssen. Chaque secousse cause au patient d'indicibles douleurs. Enfin le supérieur reste suspendu en l'air, car on vient de trouver une cheville à laquelle on a pu fixer la corde tant bien que mal. Mais, usée par le frottement, celle-ci finit par se rompre et le Gardien retombe (le tout son poids sur le sol et y reste étendu, ne donnant plus signe de vie. Les bourreaux le ramassent et le déposent contre le mur. Pour s'assurer s'il est réellement mort, ils allument un cierge et l'approchent de ce corps inerte. La flamme lèche les joues et les oreilles. Ils la font pénétrer dans les narines. Puis, ouvrant avec violence la bouche du martyr, ils la sondent avec le cierge. La flamme brûle la langue et le palais. Comme le patient reste immobile, ils le croient bien mort. Ils le poussent du pied dans un coin de la salle, en se disant : « Après tout, ce n'est qu'un moine, personne ne nous demandera compte de sa vie. » Sur ces paroles ils s'en vont ; ils en ont assez pour cette première nuit.
Les autres confesseurs de la foi avaient été témoins de cette scène sauvage. Aussitôt la porte refermée, ils s'approchent et font cercle autour du supérieur qu'ils croient mort. En contemplant son corps brisé et défiguré, ils durent se dire que si le martyre est une récompense de la vertu, Dieu avait bien choisi le premier témoin sorti de leurs rangs. Tout à coup, un petit mouvement accompagné d'un léger soupir vient les effrayer d'abord, pour les remplir de suite d'une grande joie. Ils s'empressent autour de lui, ils lui prodiguent les soins qui sont possibles dans ce cachot et clans leur dénuement. Peu à peu le Gardien revient à lui et il peut parler. Avec une modestie touchante, il raconte à ses compagnons qu'il s'était évanoui de suite, qu'il n'avait rien senti, qu'il ignorait ce qu'on lui avait fait. Il savait maintenant, ajouta-t-il, que la peine de la potence n'était pas si douloureuse qu'on se l'imaginait; et qu'en tous les cas, c'était bien peu de chose en comparaison du bonheur qui en est la récompense. Par ces paroles, tout en encourageant ses confrères aux luttes à venir, l'humble supérieur cherchait peut-être à diminuer le mérite de son premier combat pour la foi. Mais personne ne se laissa tromper par des paroles que l'humilité lui inspirait. La réalité elle-même parlait. Jusqu'à sa mort il eut la figure couverte de tumeurs. Son palais brûlé par la flamme n'eut plus de goût pour aucune nourriture et son cou garda la trace bien marquée de la corde qui l'avait torturé.
Le lendemain, dès l'aurore, les Gueux revinrent, apportant une hache. Ils se proposaient de couper le cadavre en morceaux et de les suspendre aux portes de la ville, comme on le faisait dans ces temps de troubles pour les traîtres. Ils furent très surpris de trouver leur victime vivante. Ils lui lancèrent quelques coups de pied violents, accompagnés d'injures de leur cru, niais, pour le moment, ils n'allèrent pas plus loin.
Ces mêmes scènes, avec des variantes faciles à deviner, se reproduisirent le lendemain et les jours suivants. Elles avaient lieu habituellement après les orgies du soir. Tantôt effrayantes, tantôt grotesques, elles comportaient toujours la manie du sacrilège et une cruauté raffinée. Aujourd'hui, c'est un Frison qui ordonne à chaque prisonnier de se gonfler les joues. Et quand il a été obéi, il frappe sur leurs joues avec tant de violence que le sang jaillit de la bouche, du nez et des yeux. Un autre jour, au lieu du Frison, c'est un Français qui vient les tourmenter. Le Père Guillaume croyant se le rendre propice lui dit qu'il est son compatriote. « Ah! vraiment, répond la brute, puisque tu es de mon pays, je vais te mutiler et te pendre de mes propres mains. » Il se contente heureusement de lui porter un coup de couteau au visage. D'autres fois ils sont les souffre douleur d'un Gueux farouche, surnommé Swartekens ou Noirot. Son vrai nom est Wensel Boschmans; il est natif de Gorcum même et cette circonstance ajoute une ignominie de plus aux indignes traitements qu'il fait endurer à ses concitoyens. Les Gueux s'en prennent de préférence aux vieillards ; ils s'agenouillent à leurs pieds, font semblant de se confesser et leur soufflent à l'oreille d'horribles blasphèmes et des infamies révoltantes. « Qu'avez-vous à répondre à ma confession ? » dit l'un d'eux à Willehald, le nonagénaire du Danemark. — « Je prierai Dieu pour vous », répond le doux vieillard. A ces mots, la brute se jette sur lui. A chaque coup qu'il reçoit, Willehald répond : Deo gratias. Un autre jour, ils font sortir en procession les Franciscains après les avoir attachés deux à deux. On leur commande de chanter un « Te Deum » que l'un des Gueux, sans doute un prêtre apostat, accompagne du commencement à la fin. On les fait entrer dans une salle où les Gueux sont assis autour d'une table copieusement servie. Tout le temps du repas, les religieux sont en butte aux plaisanteries les plus grossières. On eût dit, remarque l'historien, que les fanatiques avaient voulu ajouter au festin un plat de leur façon. Quand ils ont fini de manger, ils prennent des dés et les passent aux confesseurs. Ils vont tirer au sort celui d'entre eux qui sera pendu le premier et l'ordre dans lequel tous les autres auront leur tour. « C'est bien inutile, déclare le Père Gardien; que l'on commence par moi. » Mais, cette fois encore, on n'avait voulu que les effrayer et on les reconduit processionnellement en prison.
Parfois, quelqu'un des confesseurs prenait la liberté, tantôt avec discrétion, tantôt avec fermeté, de rappeler au commandant Marin Brant l'engagement qu'il avait pris, sous la foi du serment, de rendre la liberté aux prisonniers. Brant se contentait de répondre qu'il n'était pas libre d'agir de son chef et qu'il avait envoyé chercher des ordres. Vaine échappatoire; c'était avec lui qu'on avait traité lors de la capitulation, c'était à lui à en observer les clauses. Toutefois il n'avait pas perdu tout sentiment d'humanité, et il voulait ménager cette partie de la population qui n'avait accepté le joug que par contrainte. Sur la demande de la famille Pieck, il permit qu'un chirurgien pût visiter les prisonniers. Mais il ne dut pas savoir qu'en désignant lui-même le chirurgien Théodore Cortman , il envoyait aux prisonniers un proche parent du supérieur des Franciscains. Cortman, en effet, avait épousé la plus jeune soeur de Nicolas Pieck. Il mit tout en oeuvre pour décider son beau- frère à accepter sa délivrance, l'assurant qu'il n'avait qu'à se prêter passivement aux démarches qu'on faisait pour son élargissement. Mais le supérieur restait inébranlable dans la résolution fermement arrêtée lors d'une précédente tentative de délivrance ; il ne sortirait de prison qu'accompagné de tous ses compagnons. Quand le charitable visiteur s'apitoyait sur ses blessures et sur les angoisses de l'avenir, Nicolas le consolait. Il l'assurait à haute voix qu'il était heureux de souffrir et que ses souffrances, après tout, n'étaient rien en comparaison de celles que Notre-Seigneur avait endurées pour l'amour des hommes. « Parlez bas, » interrompait le chirurgien, craignant que ces paroles n'excitassent davantage la fureur des Gueux. Mais Nicolas répliquait encore plus haut : « Qu'ils fassent de moi ce qui leur plaît, qu'ils me dépècent, qu'ils me rôtissent! je suis prêt à être coupé en mille morceaux pour la foi. »
Ce langage qui rappelle celui d'Ignace d'Antioche remplissait d'admiration le chirurgien. Tous les jours il visitait son beau-frère et les autres prisonniers, et il les soignait avec un dévouement touchant. Dieu le récompensa. Sa foi était chancelante depuis quelque temps. Les exemples de patience et de générosité chrétienne qu'il avait sous les veux le transformèrent. Il redevint catholique fervent. Peu s'en fallut même qu'il ne partageât le sort de ses patients. Sa bonté à leur égard n'avait pas échappé à leurs geôliers; on apprit au surplus qu'il donnait chez lui l'hospitalité à de bons catholiques. Il fut emprisonné et rayé du nombre des citoyens de la ville. Mais il put s'échapper. Il mourut en 1592 clans l'exil, après s'être montré constamment digne d'avoir été le charitable Cyrénéen de nos martyrs et le beau-frère dé celui d'entre eux qui eut le plus à souffrir.
L'admission d'un chirurgien à la prison ne fut pas le seul acte de condescendance du commandant des Gueux. Le lundi 3o juin devaient être exécutés, sur la place du Grand Marché de Gorcum, trois laïques désignés 'au supplice par le conseil que Brant avait institué aussitôt après la reddition de la citadelle. C'étaient Théodore Bommer avec son fils Théodore et Arnold de Coninck. On reprochait à ce dernier d'avoir montré trop de zèle pour le roi; aux deux autres d'avoir traité les Gueux de sacrilèges à leur arrivée devant la ville. Leur - véritable crime aux yeux des Gueux et de leurs partisans dans la cité était la fermeté de leurs convictions religieuses et leur attachement absolu à la religion catholique et au roi. Quelqu'un s'était enhardi à demander pour les condamnés l'assistance de leur curé. « Soit, avait répondu Brant avec quelque mauvaise humeur, qu'Un papiste assiste ses pareils. »
Léonard Vechel accompagna donc au supplice ses paroissiens. Malgré leur courage et leur décision ils étaient affectés. La potence, comme autrefois la croix, évoquait l'idée d'une mort particulièrement ignominieuse. On se rappelle que la clémence » de Henri VIII avait procuré à vla « gréice » d'avoir la tête coupée (6). Le curé leur prodiguait avec tendresse ses consolations. Qu'ils eussent courage ; aujourd'hui c'était leur tour, demain peut-être il les suivrait par la même voie. Oui, le chemin était rude ; mais par les échelons qu'ils allaient gravir les anges descendraient pour les soutenir et pour les conduire au ciel. Ces paroles simples et nobles tout à la fois furent comprises. Arnold et Théodore moururent comme savent mourir des chrétiens et des hommes de coeur. Le jeune Bommer, fils de Théodore, fut, chemin faisant, délivré par une jeune fille de la ville. Usant, avec beaucoup d'àpropos, d'un privilège anciennement reconnu aux fiancées, elle le demanda pour son époux et lui sauva la vie.
Après l'exécution, les Gueux se mirent tout de suite en devoir de ramener le curé à la prison. Mais il se produisit un mouvement de protestation dans le peuple accouru en foule pour assister au supplice et dans lequel tout n'était pas lâcheté et faiblesse. Brant se rendit vite compte de ce que demandaient les circonstances. Un certain air de modération allait à son caractère et surtout à son habileté qui lui faisait redouter par-dessus tout de s'aliéner la population. D'accord avec la municipalité, il permet à Léonard de séjourner librement dans la ville. Pour en sortir il aurait besoin d'un sauf-conduit signé du commandant. Léonard accepte cette condition. Il rentre à son presbytère, non pour se mettre à l'abri, mais pour aviser aux moyens de délivrer ses confrères du chûteau et réparer les torts que l'ennemi a faits dans le bercail. Il commence par consoler les parents des captifs. De ce nombre est Henriette Calff, la vieille mère de Nicolas Pieck, femme de soixante-dix ans. Elle a envoyé deux de ses fils à Brielle, où ils font démarche sur démarche auprès du comte de la Marck pour hâter l'élargissement de leur frère. Léonard active de son mieux les tentatives que l'on fait pour libérer les prisonniers à prix d'argent. Lui-même recueille une somme considérable pour le rachat (le son collègue, Nicolas Janssen. Mais quand il l'a versée, il a la douleur de constater qu'en fin de compte il n'a fait qu'enrichir un aigrefin qui se venge par cet abus de confiance des légitimes reproches que lui avaient mérités autrefois ses agissements. Lui-même ne se fait pas illusion sur le côté précaire de sa liberté. Pour l'assurer, un caractère moins ferme eût fait au désir de conserver sa vie toutes les concessions permises. Léonard ne veut faire aucune compromission avec son devoir. Tout monde l'attend à son premier sermon. Que di ? Comment tiendra-t-il compte de l'avis que lui a donné Brant de prêcher le pur Évangile, autre condition à laquelle il a subordonné sa liberté. On allait être fixé de suite.
Le mercredi, 2 juillet, fête de la Visitation de la Sainte-Vierge, Léonard monte en chaire. L'auditoire est nombreux et si varié qu'on ne pouvait, nu dire d'Estius, discerner si c'étaient les brebis ou les loups qui étaient en majorité. Le saint curé ne se laisse pas intimider. Aux dénégations des sectes protestantes il oppose une éloquente profession de foi à la maternité de Marie, à sa virginité, à la légitimité (le son culte. Il conclut en adjurant ses paroissiens de rester inébranlablement fidèles à la foi catholique. Malgré la déconvenue du grand nombre de ses auditeurs, personne n'osa l'interrompre, tant ce vrai prêtre en imposait par son éloquence et par la dignité de son caractère. Une dernière fois il venait de prouver combien était sincère une parole qu'il répétait assez volontiers clans ses instructions : « Du haut de cette chaire, tant que je l'occuperai, vous n'entendrez tomber que la vérité toute pure.
Ses ennemis s'étaient tus, mais ils allaient se venger, et l'occasion leur en fut offerte presque aussitôt. A peine rentré chez lui, le curé voit revenir sa soeur. Elle accourt de nouveau de Bois-le-Duc ; leur mère est gravement malade et demande à voir son fils. Était-ce un complot tramé par l'affection des siens pour le faire sortir de la ville ? Nous ne le pensons pas. La nouvelle, croyons-nous, était vraie. Dans tous les cas, le saint curé l'entendit ainsi. Lui, .qui pour ne pas abandonner son peuple venait de renoncer au voyage de Louvain et à la licence, fut tout de suite prêt à courir au chevet de sa mère mourante. Il ne serait du reste absent que quelques jours, Gorcum n'étant qu'à six ou sept lieues de Bois-le-Duc. Sa soeur et ses amis lui obtiennent le sauf-conduit qui lui est nécessaire pour quitter la ville, et il part. Accompagné de sa soeur, il passe la Merwede et arrive au bourg de Worcum ou Woudrichem, d'où une voiture doit le conduire à Bois-le-Duc. Mais pendant ce temps l'orage a éclaté à Gorcum. Ses ennemis viennent de trouver l'occasion toute indiquée pour assouvir leur haine et leur vengeance. Ce départ précipité, ils le représentent comme une fuite, bien plus, comme la démarche) d'un traître qui va dénoncer aux Espagnols tout ce qui vient de se passer à Gorcum. La calomnie 'prend ; le mot de trahison obtient son effet magique. Le peuple se monte; les autorités, au lieu de contenir la foule, se joignent à elle et l'excitent. Il s'agit de rejoindre le fuyard, le traître. On court au port; quelques hommes sautent dans des barques, traversent le fleuve, arrivent à Woudrichem et tombent à l'improviste sur le saint prêtre qui récitait son office en attendant que les chevaux fussent prêts. On le frappe, on l'abreuve d'injures. Ce n'est qu'en entendant sans cesse le mot de traître que Léonard, jusque-là plutôt ahuri qu'effrayé, se rend compte de la confusion dont il est la victime. Dans sa simplicité et sa droiture d'âme il croit y couper court en exhibant son sauf-conduit. La pièce signée de Brant arrête un instant ses agresseurs ; mais des. Gueux ne vont pas se troubler pour si peu de chose. L'un d'eux, un ennemi personnel du curé, met le document dans sa poche et refuse de le rendre malgré les protestations et les prières de la victime. Ils le ramènent à Gorcum avec sa soeur. A son arrivée, des cris de rage partent d'une foule aveuglée, dont le mot de trahison a porté au comble la frayeur et les instincts de vengeance. Elle renouvelle contre lui les mauvais traitements et les injures dont il a été accablé durant le voyage : elle calomnie la présence d'une femme, sa soeur; elle vent le mettre en pièces ; c'est à grand'peine que les soldats réussissent à le dégager. Un homme aurait pu, d'un seul mot, faire éclater la vérité, calmer la foule, et délivrer la victime. Ce mot, Marin Brant ne le prononça pas. Son silence dans de telles circonstances stigmatise mieux encore que ses actes le chef des Gueux. Il ne s'en tint pas là. Il eut le triste courage de justifier positivement l'accusation en donnant l'ordre de dépOuiller Léonard de ses vêtements et de le mettre à la question. Déjà la victime quittait ses habits ; mais certaines injustices révoltent ceux- là mêmes qui ont bu la honte ; Brant se ravisa ; il retira son ordre et se contenta de faire reconduire le saint curé à la citadelle. Son absence avait duré du lundi matin au mercredi soir. Vivant exemple de tout ce que peut rencontrer un prêtre dans son pénible ministère, Léonard avait souffert, beaucoup souffert pendant ces trois jours. Jours de liberté, au premier aspect, ils comptèrent en réalité parmi les plus douloureux de son martyre. Après avoir assisté au supplice de deux de ses meilleurs paroissiens, il avait eu le triste spectacle de la douleur et de la foi, chancelante de ses fidèles. L'argent qu'il avait réuni en toute hâte pour sauver son collègue lui avait été enlevé par un escroc. Ensuite, c'était l'arrivée de sa soeur, le coup porté à son coeur de fils par la nouvelle dont elle était messagère ; enfin sa nouvelle arrestation, son retour à Gorcum sous les huées et les malédictions d'un peuple égaré ; sa chasteté calomniée; sa piété filiale transformée en une coupable tentative de trahison, et les portes de la prison se refermant à nouveau sur lui et le séparant désormais pour toujours de sa mère mourante et de son peuple égaré sans doute mais toujours aimé. Vraiment Dieu frappait de grands coups sur cette âme (le pasteur. Il brisait les derniers liens qui l'attachaient à la vie, et il préparait d'autant mieux son martyr.
C'est au milieu de ces incidents et de ces vicissitudes que s'écoula, pour les confesseurs de la foi, cette longue semaine qui va du vendredi 27 juin à la nuit du samedi au dimanche 6 juillet, où ils partirent pour Brielle. Les faits avec leurs détails sont certains. Si les martyrs furent traités avec une. dureté inhumaine, ils ne furent jamais tenus au secret. La justice très sommaire des Gueux n'avait pas besoin de cet expédient, et leur délicatesse assez rudimentaire les dispensait de jeter un voile sur leurs infamies. Tout le long du martyre de nos confesseurs de la foi, ce n'est autour d'eux qu'allées et venues de parents qui supplient, d'intermédiaires qui négocient, de visiteurs qu'amène la pitié, la curiosité ou la haine. Pendant trois jours l'un des principaux martyrs jouit de la liberté. Tout Gorcum peut savoir de . lui et jusque dans les moindres détails ce qui s'est passé au château. D'autre part, ceux des confesseurs qui feront défection ne commettront cette lâcheté qu'à la fin. Us ont eu leur part des avanies de la captivité à Gorcum et à Brielle. Quand plus tard le chanoine Pontus de Huyter glorifiera les martyrs dont il ne fut pas digne d'être jusqu'au bout le compagnon, son oeuvre restera tout à la fois un monument de sa pénitence et une source précieuse de faits racontés par un témoin oculaire. Mais c'est Estius qui est toujours notre témoin principal. Dans le récit qu'il nous fait de la captivité il donne de nouvelles preuves des qualités du véritable historien que dès le début nous avons pu lui accorder. Il ne raconte pas seulement les faits; il les reconstitue devant nous. Ils se passent à Gorcum, c'est-à-dire chez lui. La plupart des personnes qui interviennent dans le récit il les désigne par leur nom et prénom, parfois par leur surnom. IL nous dit le degré de parenté des uns avec les autres, leurs relations et leurs démêlés avec le parti des Gueux, leurs antécédents et ce qu'ils sont devenus par la suite. Il eu est de même des événements et des lieux. Tout est noté scrupuleusement. Telle scène a eu lieu tel jour, de grand matin, dans la salle qui se trouve à gauche de l'entrée du château. C'est par les barreaux du soupirail que Nicolas Pieck peut causer avec un passant, Clément Colvius, et prier sa famille de faire envoyer un chirurgien. Et ceci a lieu à la date précise du lundi, 30 juin. C'est dans le retrait du mur de leur cachot que deux prisonniers se cachent et échappent au jeu barbare du Frison. Et c'est en donnant de l'argent à cette brute et en baisant sa main que l'un des captifs est dispensé (le gonfler ses joues. On voit que notre historien est renseigné jusque dans les moindres détails. D'autre part, il a contrôlé les renseignements qui lui ont été fournis. Il nous en avait avertis dans son introduction; il a tenu parole. Partant de ce principe — nous citons ses propres expressions — que « l'Église, la colonne de la vérité, n'a pas besoin de narrations incertaines, ni la gloire de ses martyrs (le louanges fausses ou douteuses », il fait justice de certaines légendes qui de son temps déjà s'étaient formées autour de ses héros. Contrairement au bruit répandu dans le peuple, les martyrs ne furent pas mis tout nus et flagellés, la première nuit de leur captivité. Légende aussi cette croix qu'à l'aidé d'un couteau on aurait découpée sur le front de Nicolas Pieck. La belle profession de foi relative à l'Eucharistie revient bien à Nicolas Janssen et non à un autre confesseur à qui on l'avait faussement attribuée. En motivant cette dernière rectification, Estius nous indique sa principale source de renseignements.
Il dit en propres termes qu'il le tenait de son frère Roger, et celui-ci, ajoute-t-il, l'avait appris de Léonard Vechel pendant sa liberté provisoire. Au reste, Roger avait partagé. quelque temps la captivité des confesseurs de la foi. Il avait ensuite échappé comme par miracle. Le 26 juin, au soir, il récitait ses heures, suivant une habitude autrefois assez commune parmi les laïques pieux et instruits. On faisait l'office des saints Jean et Paul, martyrs. Roger fut frappé par cette antienne : « Jean et Paul dirent à Gallican : Fais un voeu au Seigneur et tu vaincras mieux encore que par le passé ». Dans sa foi naïve, il y vit une indication providentielle. Il fit voeu, s'il échappait sans compromission avec sa conscience, de précéder, habillé de blanc, le Saint Sacrement à la procession de la Fête-Dieu , la première fois que le libre exercice de la religion serait rendu à sa ville natale. Quelques jours plus tard, il trouva le moyen de se glisser entre deux visiteurs qui étaient venus en curieux à la citadelle, et de sortir avec eux sans que les gardes, qui pourtant le connaissaient bien, songeassent à l'arrêter. Dieu avait tenu à récompenser la foi simple du jeune homme.
Hélas! il n'eut pas à tenir sa promesse. Depuis les événements que nous racontons, le culte public de la religion catholique n'a jamais été rendu à Gorcum. Bien des prêtres s'y sont dépensés corps et âme au rétablissement (le l'antique foi (les Willibrord et des Boniface. Gorcum reste toujours une ville protestante parmi les plus protestantes. Et en le constatant nous nous inspirons comme malgré nous de la parole d'un prophète : « Malheur à la cité qui contriste ses pasteurs ». |
Références |
(1) Actes des Apôtres, IX, 25. — II' Épître aux Cor., XI, 33.ù
(2). Actes des Apôtres, XXIII, 17 sq.
(3) . Actes des Apôtres, XXIII, 6 sq.
(4) Actes des Apôtres, XXII, 25 sq.
(5) Actes des Apôtres, XXV, t 1.
(6). C'est à cette occasion que le chancelier fit la repartie souvent citée : « Je prie Dieu de préserver mes amis d'une semblable clémence. » |
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