Le père et le fils Peretti étaient étendus, serrés l'un contre l'autre, dans la cellule et dormaient paisiblement, bien que la lune, à travers les barreaux, se posât complètement et insolemment sur leurs visages, comme si elle ne trouvait pas dans toute la ville de Rome une place pour mieux réchauffer son âme glacée. Ils avaient tiré leurs matelas hors de leurs niches sur le carrelage pour pouvoir demeurer ensemble jusqu'à la dernière minute, Ils se sont placés réciproquement le bras sous la tête en guise d'oreiller et, dans cette union étroite et attendrissante, ils font aussi le même rêve. Ils rêvent que la Vierge dans leur village porte de nouveau son voile, qu'elle descend de son autel et suit en descendant de la montagne le long chemin qui la conduit jusqu'à Rome . A travers la nuit sans fin qui s'étend entre les monts Sibyllins et les tours de la ville, elle s'avance sur une route étroite d'un vert doré qui brille comme un rayon de lune. Ils voient ses pieds d'argent qui dépassent le bord de sa robe bleue s'avancer si vite qu'on ne peut pas compter ses pas, tandis que son voile flotte derrière elle comme un nuage blanc et fin et qu'elle abaisse sur eux ses regards si bons. Autrement, il n'y a rien que la nuit silencieuse et éclatante dans cette image. Au-dessus des gorges et des cimes de pins, elle avance sur cet étroit ruban, franchit sept fois les sept courbes du Tibre et ses eaux bourdonnantes, passe comme l'éclair sur les murs de la ville et arrive en un clin d'oeil au château Saint-Ange. Qui peut lui fermer grilles et serrures ? Elle sourit aussi moqueusement que le lui permet son visage innocent et s'avance sur le pont aux triples barrières. Pas un des douze mousquetaires ne la voit. Mais les anges de marbre sur les piles du pont se redressent avec respect comme pour la grande revue de la Toussaint , déploient leurs ailes et exécutent un salut impeccable. Seul, le plus ancien d'entre eux arrive un peu trop tard, parce que juste au moment solennel un des nombreux moustiques aquatiques lui est entré dans le nez et ne s'est que difficilement laissé expulser à force d'éternuement. Les saints évêques et abbés sur quelques socles ne saluent pas non plus. Ils ne sont pas encore aussi familiarisés que les anges avec les règlements de l'armée céleste et, en revanche, inclinent jusqu'à la ceinture leurs têtes barbues. Mais l'archange tout en haut du château baisse en silence l'épée et la balance comme s'il était provisoirement déchargé de son commandement.
Maintenant, elle passe sous la porte du château, et pénètre dans la cour, en dépit des nombreuses chaînes. Le gardien pousse un cri, les guichetiers accourrent et la sentinelle s'avance bruyamment pour mettre les menottes à l'apparition. Folie! La Vierge ne fait que sourire un peu et alors piques et pistolets s'abaissent comme des feuilles sèches. Les gardes sont obligés de s'agenouiller et de joindre les mains. Ils ne peuvent rien faire d'autre. A présent, elle parcourt les corridors et les escaliers en spirale. A présent, elle se tient devant le cachot. A travers le trou de la serrure une lueur jaillit comme une étoile. La porte s'ouvre. Elle entre. Elle sourit. 0 Dieu! elle a le sourire de la patrie. Misericordia! » fait Sesto en rêve. Mais elle s'approche tout prêt du dormeur. Maintenant, elle ôte son voile de sa tête et, chose incroyable! le laisse tomber comme de doux et frais flocons de neige sur leurs corps fiévreux. Quel rafraîchissement! Soyez guéris! dit-elle comme tant de fois elle a répété au lit des grands malades de Paritondo. En vérité, ell l'a dit : soyez guéris! Et d'un coeur fervent comme réellement un enfant malade, Pozdo étend la main vers elle et soupire O Madonna, mamma mia. Alors elle sourit plus belle que dix mille jeunes mères ensemble et dit : Gratia, figliuoli miei, gratia! ... Mais déjà ce n'est plus une voix de Madone. Ces mots sortent comme un tonnerre de la bouche divine.
Alors les rêveurs se réveillent immédiatement, complètement et aperçoivent... le pape. Il est debout devant eux dans sa soutane blanche sur laquelle descend sa barbe d'un gris de cendre. Autrement tout est blanc en lui, la ceinture, la camail et la calotte. Même la croix pectorale qu'il porte non pas à une chaîne en or, mais à une chaîne de fer, brille avec l'éclat des diamants. Mais le plus blanc de tout est le voile de la Vierge qui descend de son bras sur les dormeurs, comme une légère bannière qui se penche consolante sur le peuple chrétien. Deux porte-flambeau se tiennent à droite et à gauche du pape, par derrière le commandant de la forteresse avec de nombreuses clefs, don Zaccaria et quelques gardes-nobles. Pozdo ouvre tout grand ses yeux sombres, il ne peut pas immédiatement comprendre la signification de cette grande image blanche et s'écrie tout troublé : Est-il déjà l'heure de mourir ? Papa, regarde! — Misericordia», s'écrie Sesto pour la seconde fois et, à présent, il sait clairement ce qu'il dit et à qui il le dit. Depuis longtemps le pape se tenait devant eux et étudiait leurs visages. Oui, c'est bien son frère avec le nez courbé des Peretti, le front très haut avec des sourcils en broussaille qui entrent presque dans les yeux et l'occiput dur et fort. C'est bien son neveu, ce gamin long et maigre avec ses sourcils encore plus arqués, son nez encore plus hardi, son occiput encore plus raide et ses dents de loup. Ce sont eux; ce sont eux! Seule la lèvre pleine et fendue, seule la chevelure rousse et crêpue sont étrangères. Ces particularités ainsi que leur stature de géant, ils doivent les tenir d'une mère plus violente et plus énergique. Mais tout le reste est un bien de famille. Ce sont des Peretti. Il le sent nettement à son propre corps; c'est sa chair et son sang. Notre père, il y a cinquante ans, avait le même aspect que cet homme, se disait le pape, lorsqu'il me dit adieu à la porte du cloître de Montalto. Je ne l'ai jamais revu. Et, à cette époque, j'étais moi-même comme ce jeune homme, un peu plus petit, mais avec mes quinze ans, aussi maigre par suite de la faim, et déjà dévoré de la passion et de la soif de quelque chose d'extraordinaire. Je serrais aussi les dents de la même façon, parce que je ne savais pas employer ma force. Et dans mes yeux d'enfant non encore ternis par la poussière du monde et de la philosophie brillaient la même lumière et les mêmes ombres.
Mais non, je n'étais pas si mince, même pas lorsque j'étais élève à Ancône. Je n'ai jamais non plus porté ma chevelure si en désordre et mon front n'a jamais été aussi ravagé que chez ces pauvres diables. Oh! mais non seulement le vieux, le jeune aussi a des cicatrices gravées dans la figure. Cela provient de la rudesse de leur existence. Mais pourquoi ne sont-ils pas sortis de leur abandon pour venir à moi chercher de l'argent, de beaux habits, un riche emploi, une bonne place et, en plus, le chapeau des cavalieri ? Ces rudes et orgueilleux gaillards! Que tiennent-ils donc dans leurs doigts serrés ? Éclaire plus près, Diego! Dieu de l'Italie, n'est-ce pas un morceau de terre et une branche verte de leur pays ? En vérité, ils ont gardé dans leur prison un morceau de patrie et de liberté et ne le laissent pas échapper. O jeunesse, ô patrie, ô amour, que m'arrive-t-il ? Le vieux pape est de plus en plus intrigué. Des serviteurs et des flatteurs, des artistes et des défenseurs, il en a suffisamment. Mais, chez tous, il n'y a que respect, devoir, habitude et tout est aussi froid que les marbres du Vatican . C'est ce qui nous rend si dur, si sévère, si impérieux. Si seulement j'avais toujours eu autour de moi, comme ici, quelque chose de libre et d'énergique au milieu de la mollesse romaine, quelque chose d'aussi confiant et cordial, au milieu de l'impersonnalité de la cour, quelque chose pour me tendre des mains pleines de jeunesse comme ce jeune homme qui s'éveille et qui, mélangeant doucement la terre et le ciel s'écrie : Madonna, mamma mia! ... et aussi quelque chose qui crie aussi ardemment : Misericordia! avec une voix et un regard qui me réchauffent, qui peuvent me demander, comme un frère peut tout demander à son frère... quelque chose à qui je pourrais parler à coeur ouvert, hélas, jusqu'aujourd'hui, je ne l'ai pas trouvé. Et, maintenant, il est là ici à mes pieds, O amour, amour tardif, que fais-tu de moi ?
Sixte-Quint ne peut faire autrement, il est obligé devant les quatre yeux merveilleusement ouverts qui le fixent, de répéter deux fois, trois fois : « Gratia, figliuoli miel, gratia! — L'oncle, père, jubile maintenant Pozdo, c'est l'oncle pape. — Oui, c'est moi, c'est moi, affirme Sisto, ... mais c'est la Madone qui vous sauve. A moi seul, je ne le pourrais pas. Je ne suis qu'un homme comme vous : ton frère, Sesto... ton oncle, Pozdo, vraiment et réellement ». Et pour qu'ils le croient en toute certitude, le Saint- Père s'agenouilla près des deux hommes et embrassa son frère et son neveu sur la bouche et les joues, comme le Christ avait embrassé jadis saint Pierre et saint Jean . « N'ayez pas peur, poursuivit Sisto, à genoux. Je vous apporte le voile de la Madone , parce que vous étiez à la mort. Elle m'envoit pour que je vous apporte son sourire et la santé. Eh bien! je vous accorde la vie, vous êtes libres. Prenez le voile et rapportez-le à votre Madone! » Après cet instant de coeur à coeur, le pape se releva lentement, regarda son entourage et reprit peu à peu son attitude rigide et sa dignité pontificale habituelle. Mais toute son allure souveraine semblait tempérée par le voile de la Vierge. Sa voix imposante qui avait fait sur le jeune Pozdo plus d'impression que tout le reste de la majesté de l'oncle retentissait à présent comme un lointain, mais nullement inefficace tonnerre par-dessus leurs têtes : « C'est la Madone qui vous a sauvés, moi seul je ne le pouvais pas. Laissez-moi le répéter. Mais elle ne peut en prendre la responsabilité devant son Fils, le Souverain Juge, que si vous faites une digne pénitence. — Che si, o che si (Oh! oui, certainement), cette réponse retentit comme une trompette avec un accent de foi profonde et invincible. — Vous avez une lourde faute à expier. Je sais maintenant comment. Vous avez là une motte de terre et une plante dans la main. Eh bien ! que ce soient là vos armes, cavalieri di Terrapianta!... Vous le savez, la patrie d'où provient cette terre est comme un désert par suite de la guerre et de la cherté, par suite de la paresse de beaucoup, mais aussi à cause de votre sauvagerie. Allez maintenant, rassemblez vos compagnons de brigandage, cultivez ce pauvre sol, retournez les champs, plantez des arbres, semez du grain, du trèfle et du millet, endiguez les ruisseaux, élevez du bétail et combattez les animaux sauvages dans la montagne et aussi, s'ils voulaient y revenir, dans votre propre coeur. Ce sera une vie pénible, il vous faudra verser votre sueur et votre sang, là où vous avez autrefois fait suer et saigner les autres. Mais ce sera une vie de vaillance, une véritable vie de chevalier pour les cavalieri di Terrapianta; elle vous rendra joyeux et fera rire vos enfants et petits-enfants. Au nom de la Sainte Madone , le voulez-vous ? — Oui, Saint-Père, oui, oncle pape, nous le voulons, nous le voulons... immédiatement à l'oeuvre et pour toujours ». Ils se levèrent d'un bond, comme s'il n'y avait que deux pas à faire pour descendre dans les vallées des monts Sibyllins. Mais, aussitôt, ils retombèrent à genoux. Car les chaînes qui enserraient leurs chevilles les retenaient encore.
« Pas si vite, frère, dit Sixte-Quint avec une pointe de malice. Vous vouliez vous sauver sans la bénédiction du Vicaire du Christ et vous avez pourtant plus besoin de cette bénédiction que n'importe quelle pauvre âme. Recevez-la donc maintenant comme de bons chrétiens, le reste, fit-il en indiquant leurs chaînes, sera facile ». Ils reçurent donc à la lueur des flambeaux et au cliquetis de leurs chaînes la bénédiction apostolique. Les fers qui avaient pour ainsi dire été bénits aussi, ils les déposèrent au pied de la Madone et lorsque, plus tard, dans les Abruzzes on parlait de « Marie des chaînes », l'homme le moins intelligent savait de quelle sainte image il était question. Dès lors, dans toute la région, on se livra à la pénitence avec la faux et la hache. Le pape avait donné l'argent et le matériel nécessaire, les semences et les bêtes de trait, et de Spolète à Foligno jusque sous les figures de pierre étonnées des Sibylles, on n'entendit que pelles et marteaux, comme si on voulait construire un second paradis terrestre pour une humanité nouvelle. Il n'y eut pas de paradis. On en resta à l'Adam et à l'Ève de la création. Mais le pays sauvage fit place à une région procurant du lait et des fruits et l'âme rude de cette race d'hommes devint plus douce et plus claire. Les hommes devinrent plus féminins, ce qui était largement nécessaire, c'est-à-dire qu'ils apprirent, après les coups de marteau de la journée, à goûter de plus en plus la douceur du repas du soir, la compagnie de leurs femmes à la joie de leur calme et heureux foyer. Les femmes devinrent plus viriles, ce qui paraissait également nécessaire, c'est-à-dire qu'elles ne portèrent pas la culotte, mais n'hésitèrent plus à secouer énergiquement leurs fils de quatorze ou seize ans, après chaque incartade. Ces femmes remarquèrent que plus grand était le jardin, plus lourde était la clef de la cave et plus appétissante la cuisine. Et l'exploit de la Madone , briseuse de chaînes, qui avait d'un souffle de son voile surpassé toute puissance de l'homme, donna aux femmes des Abruzzes le dernier élan pour sortir de leur condition de servantes et leur conférer le droit de prendre part au gouvernement de la maison.
A peine Sesto fut-il de nouveau dans le pays qu'immédiatement ses anciens compagnons de brigandage se placèrent sous les ordres de leur chef bien-aimé pour semer la bénédiction là où ils avaient jadis commis leurs forfaits. Poignards et épées furent littéralement fondus en paisibles instruments aratoires, comme il est dit dans la Bible. Là où l'on avait combattu un fier baron ou un tyran de la montagne, on luttait à présent pour se rendre maître d'un torrent impétueux. Là où on avait dépouillé jusqu'aux coutures une bande de marchands avares, on exploitait à fond une terre encore beaucoup plus avare. Ce que l'on avait si souvent dérobé dans des palais verrouillés, on allait le puiser dans des précieuses carrières de métal. Ainsi se produisit-il que là où jadis on avait beaucoup souffert de la faim, on put boire du bon vin de pays, manger des gâteaux faits à la maison et le dimanche déguster une bonne portion de gigot fumé, tandis que, l'après-midi, les jeunes filles et les jeunes gens bien habillés chantaient des romances, au son de la guitare et de la cornemuse. Et on avait le droit de faire la fête. Car lorsque, du haut des fenêtres, on regardait dans les vallées, on voyait toute la région avec ses forêts bleues, ses épis dorés, ses jardins verts où retentissaient les rires des habitants. Le vieux da Dia participait aussi à sa manière aux progrès de la culture. Il était devenu chanoine de Spolète et montait de temps en temps dans son très long et très violet manteau prélatice vers Surigno chez son ancien curé, qui autrefois l'avait toujours un peu chicané comme son subordonné et lui faisait servir à son dîner un vin inférieur, mais qui, à présent, était obligé de le recevoir comme un supérieur devant la porte et chaque fois lui faisait servir un vin d'honneur. On n'aurait jamais cru da Dia capable de cette malice. C'était du reste la seule.
Paritondo demeura un petit village. Comment aurait- il pu, à une telle altitude en haut d'un rocher, devenir une grande ville ? Et puis, était-ce nécessaire ? Il suffisait que ses habitations fussent plus propres et que son unique rue fut recouverte de pavés sur lesquels les soixante sabots des enfants et les trois cent soixante sabots des chèvres faisaient entendre leur cadence chaque matin. Derrière chaque maison aussi poussait un jardin avec des citrouilles, de la vigne et des cerisiers. Et les gamins n'avaient plus besoin, le samedi — car malgré les grands changements intervenus, ils ne le faisaient pas un jour plus tôt — de tremper leurs têtes en broussaille dans le ruisseau de Paritondo; ils se plongeaient jusqu'au cou dans une grande fontaine à sept tuyaux devant l'église. Mais le plus beau de tout c'est que la Madone portait de nouveau son voile. Cependant, Sixte-Quint était malade, là-bas dans la Rome si chaude; il était de plus en plus austère et, finalement, il mourut quelques mois plus tard d'une mort assez brusque et inattendue de la plupart des Romains, après avoir encore espéré jusqu'au dernier jour, pouvoir annoncer le grand jubilé, encore éloigné de l'an i600, où il ne devait y avoir ni roue ni potence, mais de nombreuses mesures de clémence. Il avait tenu à peine six ans, mais avec force, les clefs de saint Pierre . Il avait été doublement blessé que dans les derniers temps, on avait chuchoté à Rome et écrit de diverses cours que ce pontife aussi pratiquait l'acception des personnes et fermait les yeux sur les fautes de ses favoris. Mais il ne réagit pas, peut-être parce qu'il voyait là la punition de son ancien excès de sévérité, peut-être aussi pensait- il, comme parfois tous les grands hommes, que la toute-puissante faucheuse approchait de lui, alors que toujours il semait, plantait et défrichait, comme trois hommes en bonne santé, dans le champ de l'Église universelle.
Au cours de ses dernières heures, la fièvre obscurcit pour la première fois son intelligence si froide et alors au milieu du bruit des sceaux apposés par les secrétaires, du roulement des voitures des ambassadeurs et du bruissement de la traîne des cardinaux, il crut entendre quelque chose qui, maintenant, avait pour lui un son mille fois plus beau : les épis des vallées des Abruzzes ondulant sous le vent, les oliviers murmurant jusqu'aux pieds des Apennins et les cognées des villages de la région de Spolète frappant dans tous les coins. Il était étendu près de sa fenêtre habituelle dans son cabinet de travail et au milieu du trouble des derniers moments où s'envolaient toutes sortes de nuages, il croyait sans cesse voir quelque chose de haut, des cimes et des lueurs scintillantes. Était-ce ce long et monotone obélisque planté devant ses fenêtres ? Ou bien était-ce un pic des Abruzzes ? Chaque fois qu'il voulait le regarder de plus près, de nouveaux nuages passaient devant l'image et la débordaient. Mais maintenant, regarde vite, le brouillard s'est un peu ouvert. En réalité, il était debout sur une montagne entourée de nuages et voyait tantôt ici, tantôt là, à travers une profonde échancrure des lieux bien connus et pourtant si lointains. Hélas! c'était le passé. Il voulait encore une fois se refléter dans la grande âme de cet homme, avant qu'elle fut obligée de se contenter à nouveau pour longtemps de mille petites images fragmentaires. Mais par cette vue, à chaque coup d'oeil, se dressaient devant le pape mourant ces hauteurs et ces cimes comme un doigt immense.
Il revoyait le jour où ses frères l'avaient élu prieur de Montaldo. Ah, oui! voici le clocher pointu du couvent... ou bien les cyprès encore plus pointus que Sesto plante maintenant comme un roi dans les chétives forêts des Abruzzes ? Et puis, voici le jour où Sixte est devenu évêque de Sant'Agatha. Voici la pointe, la mitre aux doubles pointes brodée d'argent que le cardinal de Bologne a posée alors sur sa tête consacrée... ou bien ou bien ? n'est-ce pas plutôt le bonnet du fier Pozdo, là-haut dans les monts Sibyllins ?... Mais voici comme un magnifique final, le jour où lui a été imposée la tiare, cette couronne avec ses triomphes sur les trois Henri de France, mais aussi avec ses démarches inutiles près de la blonde et infidèle Angleterre; avec ses conquêtes en Orient, mais aussi avec ses pertes au nord de l'Europe : cette couronne pleine de victoires et de défaites, pleine d'honneurs et d'insultes, ce scandale et cette gloire du monde. Est-ce bien cette couronne qui s'élève si lumineuse au-dessus de son lit de fiévreux ou n'est-ce pas plutôt une svelte et tendre tête de Madone avec un voile qui flotte et qui lui adresse ce souhait de bienvenue : « Ave, papa, ave figlio mio »?
Non, ce n'est plus la fièvre, il entend réellement l'Angelus romain. Des centaines de cloches le chantent et le lancent à travers la ville. Ave de tous les points cardinaux. Il chante à travers l'obscurité comme le salut d'innombrables petits anges qui lancent à travers le ciel le salut de bonne nuit de la Reine du ciel et de son Fils à l'humanité. Un doux Ave léger et suave. Et les hommes le rendent. Mais c'est un autre Ave lourd, suppliant, terrestre que les petits anges remontent plus lentement qu'ils ne l'ont descendu. Ave Maria, gratia plena!... Pleine de grâces. O Dieu, comme cet homme de fer à qui la mort elle-même arrache à peine une gouttelette de sueur sur son front, comme il est maintenant content de chaque parcelle de grâce qu'il a allumée dans sa vie, dix mille fois plus heureux que s'il avait traîné à Rome tous les obélisques de l'Égypte ou même conquis la Terre Sainte ! Gratia plena! Ah! s'il pouvait recommencer sa vie, alors il voudrait s'appeler Sixte l'Indulgent. De tout le bruit reste seule et a seule de la valeur la grâce. Il voit toujours plus haut le visage de la Vierge , toujours plus blanc son voile. Il s'avance dans les nuages les plus élevés et dans ses oreilles retentit comme un vent d'éternité. Il n'entend plus rien du monde, il perd tout point d'arrêt et tout sentiment, il ferme les yeux et tente une dernière fois avec ses lèvres à moitié raidies de répéter en suppliant : Gratia! Un coup de canon parti du château de Saint-Pierre, des drapeaux noirs à tous les pignons. Dans la chapelle Sixtine, le cardinal camerlingue s'écrie : « Priez pour notre pape Sixte-Quint qui vient de mourir... » « Que le Seigneur lui donne le repos éternel », répond le choeur des cardinaux et l'immense troupeau privé de pasteurs le répète à travers le monde. Voilà l'histoire de Siste et Sesto et je n'ai rien de plus à ajouter sinon que Sesto survécut non pas seulement à Sisto, mais encore à trois papes, tant il sut bien régler sa santé. Pozdo, lui, survécut à sept papes et à trois vaillantes épouses et, comme veuf au milieu de soixante-dix petits enfants, il fut toujours le Peretti qui grimpait le plus vite dans la montagne, visait avec le plus d'adresse le geai en plein vol, le seul de tous à atteindre sans se tenir sur les doigts de pied le toit de l'église, mais aussi le seul à chanter le samedi avec la plus belle et la plus pieuse voix de basse de toutes les basses des Abruzzes, les litanies de la Vierge au voile. |