Verset VI
Très tard, alors que les lanternes du pont Saint-Ange étaient déjà éteintes, courait vers le Vatican, un petit homme aux mollets de coq, c'était le docteur en droit civil et canonique, Vincente Mione, un juriste que la curie consultait souvent dans les procès épineux; il demandait avec insistance et à tout prix d'être admis auprès du pape, même si Sa Sainteté était déjà dans son lit, ce que du reste il ne croyait pas, car depuis la place Saint-Pierre la petite lampe du cabinet de travail pontifical était visible et puis il était connu de façon générale que Sixte-Quint ne cherchait pas le sommeil avant minuit. Comme le dottore ne réussissait pas à forcer le passage, il tira de son manteau de magister avec un geste rapide un petit sachet de drap léger comme une plume et une lettre munie de gros cachets et marquée par les empreintes de pouces grossiers et dit : « Eh bien! portez tout au moins cela au pape! Cela concerne le malheureux frère de Sa Sainteté ». En rien de temps, le juriste était appelé dans le cabinet de travail et le pape qui se tenait sans sandales, les pieds nus, près de sa table de travail, montrant un visage blême et malade, à cause de son émotion ou d'un coeur fatigué par le travail de la journée et les veilles, l'interpella violemment « Pourquoi m'apportez-vous seulement maintenant cette lettre, malheureux ? Allons, parlez !
C'est don Dia qui l'a voulu ainsi, répondit le procédurier qui, du reste, incarnait en sa personne la sécheresse des articles de lois. Très tranquillement il poursuivit : C'est seulement quand les choses tourneraient mal pour les prisonniers, que je devais apporter ces choses à votre Sainteté. Or, je viens de lire en rentrant des archives de la Consulta, l'affiche apposée à Santa-Maria-Magiore. Il n'y avait plus un instant à perdre. Je suis allé chercher la lettre et le petit sac du vieux Dia et me voici. Qu'est-ce que ce da Dia ? D'où le connaissez-vous ? Il a étudié avec moi le latin à Pérouse et... Un latin barbare, en vérité, ne put s'empêcher de faire remarquer Sixte-Quint même dans une affaire de vie et de mort. Comment peut-on écrire sep/duit au lieu de sepe/ivit ? fit-il sur un ton de reproche qui révélait l'indignation de son esprit classique. Cet homme est devenu campagnard. Que Votre Sainteté daigne remarquer que da Dia est curé depuis quarante ans dans les hautes Abruzzes. Ce n'est pas un jardin pour des périodes à la Cicéron. Dottore, au fait! Il y a deux semaines, ce vieux prêtre est venu chez moi. Dieu sait comment il est venu de si loin et a pu découvrir un avocat de mon nom. Car ni son latin ni son italien n'étaient compréhensibles aux gens d'ici. Et à peine m'a-t-il remis les deux objets et remercié qu'il est de nouveau disparu. Ces enfants des Abruzzes, une fois à Rome, ont immédiatement le mal du pays. Mais il m'a encore répété gravement : Ce n'est que si une condamnation à mort intervient que je devrai apporter ces choses à Votre Sainteté. Connaissez-vous le contenu de la lettre ? Je n'en connais pas le texte. Mais da Dia m'a expliqué très clairement dans son jargon le primo, le secundo et le tertio. Et qu'est-ce que vous en pensez ? Soyez bref, car il est temps d'aller dormir ».
A travers la tête du vieillard passa une étincelle de cette géniale astuce qui s'allume rarement et seulement dans des regards hardis. Depuis que Mione possédait la mission de da Dia, il était décidé à tout au moins essayer de sauver les deux Peretti. Non pas par vieille camaraderie pour son compagnon de Pérouse ni par raison d'amitié pour les deux si intéressants captifs, mais seulement par orgueil, pour faire valoir sa science juridique dans ses effets les plus élevés humainement possibles. Cette passion l'avait fait se tourner toujours de préférence vers les causes difficiles plutôt que vers les causes faciles et avait fait de lui l'avocat victorieux dans des causes désespérées, presque impossibles. On disait de lui qu'il pouvait prouver que le blanc était noir et le noir blanc et quand il expliquait à quelqu'un de pressé qu'il était arrêté au lieu de courrir, celui-ci le croyait et se mettait à galoper. Mione avait déjà réussi de grandes choses. Il avait libéré des serfs de la corvée des Massari, les plus durs de tous les seigneurs romains; il avait contesté la propriété de domaines aux Colonna et les avait fait attribuer aux Borghesi ou inversement, comme si la terre était à lui : il avait prouvé à des athées qu'ils avaient promis un autel à la Vierge et les avait amenés à lui bâtir une chapelle; souvent, il procédait par des voies obliques, souvent il suivait la voie droite, mais toujours victorieusement. Une seule chose ne lui avait jamais réussi, détourner le sévère Sixte-Quint de sa sévérité et l'amener à choisir la décision la plus douce dans les cas où on pouvait choisir en toute justice entre l'échafaud et la prison, entre la prison et une amende ou enfin entre une amende et un blâme.
Par surplus, Mione était un vieux Romain et considérait comme une puissance étrangère tout pape non romain. Surtout, il détestait, comme du reste toute sa corporation, la justice pleine de bon sens du pape qui était hostile à son sentiment romain du droit et aux privilèges de la ville et autant il respectait sa charge autant il ne pouvait pas se familiariser avec sa gestion rude et brutale! Il n'aurait rien vu avec plus de plaisir que Sixte-Quint trébucher devant son bon coeur et en même temps devant un article ferme de ses ordonnances. Alors le pape aurait immédiatement perdu sa réputation d'impartialité dont il vantait la solidité comme un roc. Car ce roc se serait crevassé et aurait ainsi perdu sa foi en son invincibilité. Une fente entraîne après elle des centaines de fêlures et ébranle tout l'assemblage. Sixte-Quint, en homme sage, après un tel cas, se tournerait vers la politique de la douceur, pour ne pas s'écrouler avec son prestige. Jusqu'à présent, Mione avait déjà eu fréquemment l'occasion de faire une tentative contre ce roc. Mais il n'avait jamais pu l'entamer même légèrement et peu à peu, à mesure qu'il avançait en âge, il abandonnait tout espoir. Mais voici que s'était présentée à lui encore une fois une grande occasion, lorsque da Dia lui avait donné lecture de sa lettre si courte qui implorait de l'aide et avait tiré du paquet le voile de la Madone. A présent, ce cas Sisto et Sesto, comme depuis longtemps on désignait par ce joli jeu de mots le procès dans toutes les cours et les salons de Rome, commença à l'intéresser. Là s'offrait une dernière et providentielle chance d'éprouver son génie devant le génie du pape. Ici entraient en jeu le sang familial et l'amour de la patrie et toute cette rudesse et cette désolation de la conscience faisaient luire les traces dorées d'une foi inculte, mais vraiment enfantine qui traçaient une auréole particulière autour de ces pauvres pécheurs. Mais ce voile mystique de la Madone couvrait et estompait tout ce qui n'était pas encore pur. Rarement un pape avait montré à la Reine du ciel autant de dévotion et de vénération que précisément Sixte-Quint à la virilité bourrue.
Tel que Mione connaissait son adversaire, ce n'était pas dans un combat larmoyant ou obstiné à l'aide d'articles du code que l'on pouvait s'élever contre la sentence déjà affichée. Une telle attitude ne ferait que raidir Sixte-Quint. Non, Mione voulait pour une fois renverser sa finesse de juriste ou la retourner simplement et saisir le pape par sa propre position, en plaidant encore beaucoup plus sévèrement que cet homme sévère et encore beaucoup plus pontificalement que le pape, en écartant orgueilleusement toute idée d'indulgence ou même seulement la compétence pontificale sur ce point et en rejetant du reste le sentiment comme une bagatelle. Ainsi l'astucieux avocat voulait mettre en contradiction le grand pape et le pousser dans l'opposition jusque sous la bannière de la douceur. A présent, le vieillard se représentait toute cette marche à suivre et la réglait avec la sûre et rapide logique d'un juriste expérimenté. «Permettez un instant, Très Saint-Père, avait-il demandé; et avec l'air d'avoir raison et contre toutes les coutumes, comme si c'était nécessaire pour son éloquence, il s'était jeté sans y être invité sur le plus proche tabouret de velours où il se mit le coude sur le genou et cacha d'un geste pensif dans ses mains son visage d'une finesse inexprimable. Sixte entendit cinq ou six gros soupirs dont chacun semblait faire sortir de la poitrine de l'avocat un code du droit romain. Cette attitude théâtrale déplut fortement à son esprit positif et aussitôt porté par avance contre ce qui allait arriver, il frappa de son index osseux sur la table et s'écria : « Eh bien! eh bien!
Que Votre Sainteté me permette, fit alors d'une voix assurée en levant des yeux nullement craintifs vers le pape le vieux renard, de lire la lettre du brave da Dia pour mieux me représenter le Pro et le Contra, peut-être même de la lire à haute voix. Avanti! Donaldi da Dia, indigne serviteur de Votre Sainteté dans la vigne du Seigneur, prêtre auxiliaire de Surigno et Paritondo, n'a que trois choses à dire dans le grand malheur des deux signori Peretti. Alors son âme sera sauvée. Primo : le jour de sainte Justine, martyre, en 1576, j'ai enterré le pauvre vieux et discret Gianbattista Peretti, aliis verbis j'ai enterré : sepului. Sepelivi, rectifia vivement Sixte-Quint. le père de Votre Sainteté. Déjà ce Gianbattista était du nombre des brigands et de même son fils et son petit-fils, non pas par suite de leur mauvaise nature, mais avant tout, comme je m'en suis rendu compte depuis cinquante ans, par suite de la tyrannie et des exigences des seigneurs. C'est seulement par faim et par désespoir qu'ils se sont livrés au brigandage, dixi. Plus loin, plus loin! dit Sisto. Secundo : le jour de sainte Rosalie de Palerme de l'an du Seigneur 1586, à l'époque de la grande cherté, Sesto Peretti aliis et expressis verbis le frère de Votre Sainteté m'a remis à moi Donaldi da Dia le voile de la Vierge que je joins à ce petit paquet et dont Paritondo est plus fier que de ses montagnes, pour le remettre à la comtesse Maria di Montasio. En revanche, la noble dame devait payer : quatre tonnes de graisse, douze moutons gras, quinze balles de lin et une tonne d'huile d'olive, ainsi que quatre voitures d'orge. Tout cela devait, sans en distraire une parcelle, être remis à la paroisse voisine de Surigno ravagée par la peste et complètement affamée; en outre, dix-huit voitures de bois et de paille données par le village si pauvre lui- même de Paritondo avec deux infirmiers et un fossoyeur de leur propre famille. Les gens de Paritondo souffrirent de la faim et du froid pendant cet hiver pour secourir leurs frères encore plus pauvres. Ce voile extrêmement précieux, la comtesse me l'a prêté avec ses armes brodées, pour que je le présente à Votre Sainteté comme témoin de mes affirmations. N'est-il pas beau, Très Saint-Père ?... Depuis, la Vierge de Paritondo n'a plus de voile. Mais elle sourit toujours comme précédemment. Lorsque quelqu'un dans le pays souffre, on lui porte dans son lit la statue de la Madone , afin qu'il meure facilement ou guérisse avec ce sourire. C'est ce sourire de la Madone que je vous envoie, Saint-Père, avec le voile et je vous prie de le donner à votre frère et à son pauvre enfant, pour qu'ils soient en bonne santé et que Marie vous sourie aussi à vous, sévère et Très Saint-Père... ut tibi arrited ».
Mioni s'arrêta, mais Sixte-Quint ne rectifia pas cette faute grossière. Il semblait avoir à rectifier des choses beaucoup plus graves que des verbes latins. « C'est tout ce que j'ai à dire... mais cependant : Tertio... Tertio : que Sesto Peretti, votre frère, est depuis vingt-deux ans sacristain de Paritondo, le plus adroit allumeur de cierges et le plus propre servant de messe de la contrée, qui chaque samedi récite le chapelet et les litanies de la Sainte Vierge comme un chérubin. C'est au cours de cet exercice qu'on l'a arrêté et amené à Rome ... Écrit par Don da Dia Donaldi, sacerdos ». Il est impossible d'exprimer avec quelle astuce le retors vieillard lut cette lettre; il traînait respectueusement sur les termes de parenté, mais, en revanche, il bredouilla le récit relatif au voile comme un sot bavardage. Là où il avait été question du fossoyeur, il fit claquer ses doigts et dit d'un ton moqueur : « Qu'y a-t-il là de particulier ? il faut bien enterrer les morts ». Les lignes naïves sur le sourire de la Vierge , il les avait lues d'une voix légèrement moqueuse. Il avait lu d'un ton monotone la signature, pour ajouter d'un ton aigre : « Il me semble qu'il n'y a plus rien à dire que : fiat justitia. Un meurtre est un meurtre. Le voile de la Vierge n'y change rien. On pourrait bien presque s'attendrir devant cette lettre puérile. Mais la sottise transparaît encore davantage que la simplicité dans ce papier... Pastorale con flauto ». Le pape était encore tout rempli et tout chaud des termes de la lettre. Il les avait entendus tout autrement que Mione les avait lus. Mais il avait assez bien remarqué les impertinences du lecteur et soupçonné en lui de plus en plus un ennemi de cette lettre. Mione lui était devenu de plus en plus désagréable et, en esprit, il s'était de plus en plus écarté de ce méchant lecteur et rapproché de son bon rédacteur. Mais lorsque Mione parla de sottise, les rides du front du pape se plissèrent. La colère, dissimulée comme une grosse araignée dans les plis les plus profonds, mit en mouvement toutes ses rides. Avec une joie dissimulée, les petits yeux verts de l'avocat observaient ces transformations. Mais Sixte-Quint se contraignit au silence et Mione poursuivit avec une emphase bien jouée : « Où serait la justice, si un bon allumeur de cierges avait le droit d'éteindre autant de vies humaines ? Quand donc des litanies joliment chantées pourraient chaque fois couvrir la voix d'un meurtre affreux ? Non, Très Saint-Père , il n'y a pas la moindre place pour la plus petite grâce.
Sixte-Quint lui fit signe de continuer. Il est vrai, cette rigueur atteint dans sa chair Votre Sainteté. Mais qu'est-ce qu'un demi-frère ? Est-ce encore un frère ? Je réponds : non. C'est un fragment du même père et un amas de sang de la nouvelle mère, si bien que chaque îlot de ressemblance est en un instant absorbé par ces flots d'un sang étranger et glacé. Surtout, quand un tel homme... Dottore! Quand un vagabond ne s'est jamais soucié, durant toute une génération, de son noble parent et a vécu fièrement pour lui, jusqu'à maintenant, justement maintenant, où il peut en tirer profit, il n'y a plus de jus fraternum. Du reste : un pape peut-il avoir des parents, peut-il avoir un père, une mère, un frère ou une soeur ? Je répète encore : non. Un pape est seul. Ou bien il n'a pas de frère, ou bien il a le monde entier pour frère. Voilà son sort. Nous autres hommes, continue Mione sur un ton de cordialité maligne, nous nous installons comme de jeunes oiseaux dans le nid de l'amour paternel et maternel; nous embrassons notre frère et notre soeur chérie et jusqu'à la mort nous restons unis par les mêmes liens de chair et de sang. Nous en sommes fiers et heureux. Mais, acheva- t-il subitement d'un ton glacial, de tels sentiments ne sont pas permis au Vicaire du Christ. Je lui conteste le droit à n'importe quelle joie des relations familiales ». L'araignée en colère ouvrit et ferma de nouveau sa toile sur le front du pape. Quand allait-elle se précipiter sur le moucheron présomptueux ? « Je le sais bien, affirma solennellement Mione, un homme est un homme. Votre Sainteté aussi demeure un homme sur le trône le plus élevé du monde. Cependant, quel effort il faudrait dans notre cas pour oublier un instant l'humanité, en face d'un misérable et vil bandit de grand chemin qui... Dottore!
Pardonnez-moi, Très Saint-Père, mais je n'y vois rien de surhumain. Que de fois un père est obligé d'abandonner son fils! Que de fois un frère est obligé de livrer son frère au tribunal! Qu'y a-t-il là de grand ? Et surtout pour un beau-frère!... Votre Sainteté a non seulement la grâce particulière de la justice reçue d'en-haut mais la nature aussi la lui rend plus facile qu'à n'importe qui, d'être sévère là où on aimerait mieux être indulgent. Toute la ville connaissait déjà la sentence sur les deux Peretti, longtemps avant qu'elle fut affichée. Le jeune Ubaldi Colonna a parié une somme invraisemblable que le couple serait exécuté et pas un Orsini, pas même ce casse-cou d'Arrigo di Fanciolla n'a offert une pièce de bronze en contrepartie. La hache pour Sesto et Pozdo est depuis des semaines pour Rome chose faite et réglée. Votre Sainteté a les mains liées. Vous ne pourriez plus faire autrement, même si vous le vouliez, même si vous en aviez le droit... et maintenant vous y êtes obligé, vous êtes forcé... Dottore! le filet de rides menaçait de se rompre. Mais nous connaissons Votre Sainteté. Vous ne pouvez pas vouloir autrement. La justice brille sur votre front, aussi inflexible, aussi pure et aussi froide que les tables de Moïse... Oui, et aussi infrangible, à présent l'orage éclatait irrésistible, dottore, ne le croyez-vous pas ? Vous êtes aujourd'hui aussi peu versé dans la Bible que dans l'âme humaine, me semble-t-il. Cette fois vous vous 'A êtes lourdement trompé. Je vous connais et je ne me laisse pas circonvenir à votre fantaisie ? Comprenez-le, un pape peut lier et délier... délier aussi ce qu'il a lui-même lié. Fiat justitia, soit! Mais on peut apaiser la justice, même sans qu'on lui donne constamment du sang à boire. Pour une fois, je veux lui donner du lait pour étancher sa soif. J'en ai le droit. Allez, dottore, je vous remercie pour les vérités que vous avez dites. Les erreurs, je n'en tiens pas compte ».
A trois reprises, le vieux juriste plia respectueusement et froidement le genou et, chaque fois, sa vieille âme de Romain se remplissait de jubilation : je te l'ai fait plier bien autrement ton âme, oui, je l'ai pliée et pliée pour toujours. Toute la fermeté du pape, dès qu'il se vit seul, était disparue. Il pressait ses larges et courtes mains sur son coeur, mais personne ne le voyait à présent, et en comptait les battements. Comme ils étaient irréguliers, tantôt battant très vite, tantôt très lentement. Je ne puis pas régler ce qui se passe au-dedans de moi, pensait-il avec amertume, et je voulais régler le pouls de l'univers! Mais il y a déjà longtemps que cela ne bat plus régulièrement là-dedans. Ce n'est du reste qu'un mécanisme, basta! Il y a toujours quelque chose qui cloche. Mais non, ma volonté aussi est changée. J'hésite. Est-ce que ma vie est sur son déclin ? Les médecins disent que je vivrai encore longtemps, bien au-delà de l'année jubilaire, pourvu que je ménage mon coeur. Le coeur serait plus faible que la tête dans mon organisme. Je le sens, je le sens. Ou bien est-il devenu aujourd'hui tout d'un coup si fort que ma tête ne peut plus le suivre ? Quelles sottises je raconte là ? Je dois avoir de la fièvre... Indécis, il allait et venait pour s'arrêter enfin devant le petit paquet. Alors, il s'assit et voulut défaire la ficelle, mais n'y réussit pas. Un couteau! Non, décida- t-il, je veux voir si je puis encore me maîtriser. Et il commença avec une patience contrainte à dénouer les noeuds. La chose n'était pas facile avec des mains si gauches et si courtes, surtout à un moment où le sang bouillait dans tout son corps jusqu'aux extrémités des doigts. Mais il devenait plus calme à vue d'oeil. A chaque noeud défait péniblement, un noeud se dénouait aussi dans son coeur. La tâche lui devenait de plus en plus facile. Aussi facile qu'après une saignée médicale. Lorsque le dernier noeud sauta, il sembla à Sixte-Quint que le dernier poids tombait de son âme.
Il développa l'emballage. Per Dio, le voile de la Madone de Paritondo se déploya comme un nuage blanc translucide. L'étoffe brillait et répandait sur la sombre table de travail comme un parfum de mai. Le pape dut saisir les bras de son fauteuil, car cette jolie et sainte étoffe lui donnait comme le vertige. Mais en même temps, il crut entendre un rapide et bruyant craquement, comme celui de pierres jetées sur le sol et brisées. Les tables de Moïse. Cela ne s'était-il pas produit à l'endroit où Héli est étendu le cou brisé sous son siège de juge ? Était-ce une menace ou peut- être le signe d'autre chose : que la loi ancienne de la sévérité venait d'être brisée aussi pour Sixte-Quint et que se levait la loi nouvelle de l'indulgence ? Encore une fois, la puissante nature du pape se révolta et tout son passé de fer avec sa glorieuse auréole se dressa contre la grâce de cet instant. Sixte-Quint, ta gloire est en jeu, bien plus ta réputation, ta puissance, toute la majesté de ton autorité. Tu seras désigné par les mêmes épithètes que les autres : accessible au népotisme, tantôt strict et sévère mais tantôt, quand souffle le vent tiède des considérations personnelles, partial et faible. Cependant, le voile de la Madone exhale un sourire de plus en plus céleste, comme si la douce Mère de Dieu était elle-même dessous, aussi douce et sainte que la musique de son sourire. Comment peut-elle sourire ainsi ? Ne devrait-elle pas avoir un regard dur, muet de juge ? On lui a pris son voile, je sais bien, on lui a pris aussi son propre fils. Ne devrait-elle pas pour cette raison frapper de sa colère toute la terre. Pourtant non, elle sourit. Elle n'a pas voulu malgré tout être appelée Mère de la sévérité, mais Mère de miséricorde. Et elle veut porter non pas le glaive de son serviteur saint Michel, mais le lis de l'archange Gabriel. Jamais elle n'a prononcé ce mot : coupable!, mais toujours seulement! grâce! Elle s'appelle du reste gratia plena.
Oh! mon Dieu, la grâce est supérieure à la justice. Par la justice le monde s'enfonce comme sous la neige, mais par la grâce il refleurit et devient beau et saint comme au mois de mai. Et le gouvernement entier du monde, d'Adam jusqu'aujourd'hui, a toujours été la grâce la plus pure. Et moi, petit enfant de vigneron, je devrais renverser cet ordre et dire : à présent c'en est fini de la grâce, à présent recommence l'ordre sombre de la justice. Et voici que le voile se soulève et vit, comme porté par une forme magnifique et, finalement, il fait entendre cette douce musique : Mon sourire, entends-tu, homme sombre, mon sourire porte-le immédiatement à ton frère et à son enfant, pour qu'ils sourient de nouveau et pour que toi aussi peut-être, serviteur austère de mon Fils, tu reçoives une étincelle de ce sourire. Je suis le grand sourire du royaume céleste. Personne n'y entre sans participer au moins un peu à mon sourire. Le pape se redressa et se leva de son fauteuil et agita énergiquement la sonnette. Les gens pourront dire ce qu'ils voudront et même crier : Héli! Héli! aujourd'hui, je veux sourire », murmura-t-il avec un air de défi. La sonnerie accompagna comme un carillon de baptême cette réflexion. En fait, un homme nouveau venait de naître, bien qu'il eût des cheveux gris et une profonde voix de basse. « Di Zucco, amène des flambeaux et des serviteurs, nous allons au château Saint-Ange ».