Ressaissis-toi donc un peu, dis-je bien pour la quatrième ou cinquième fois sur un ton léger, mais toujours plus satisfait, de supériorité. Cela va passer ». D'ordinaire, j'étais toujours le plus faible. Mais juste au dernier jour de l'année, comme nous descendions à deux des Apennins en direction de la plaine, je marchais beaucoup mieux que mon compagnon de voyage. Depuis le repas de midi, il se plaignait d'un étrange malaise avec maux de tête et frissons. Le vin doux et doré du pays que nous avions bu au goûter dans un village inconnu et qui d'abord avait fait du bien à mon ami se révéla un poison, lorsque nous poursuivîmes notre route. Corrado se traînait de plus en plus lentement, il gémissait de plus en plus lamentablement et pour moi ce fut comme une délivrance, lorsque nous atteignîmes la ville voisine pour y passer la nuit. Les auberges de cette localité ne sont pas installées, à cette saison, pour des hôtes délicats et ne sont que mal chauffées ou même pas du tout. Comme la fièvre de Corrado montait, il me sembla que le moindre mal serait de le conduire immédiatement à l'hôpital. Car, à moi aussi, cette mesure ne semblait pas gaie. Le portail était misérablement éclairé, la clochette refusa son service, dans les longs corridors semblables à ceux d'un cloître, on sentait le moisi et l'humidité, çà et là traînaient des écorces de citron et des journaux salis et la seule pièce capable d'être convenablement chauffée hébergeait encore deux malades.
« Ressaisis-toi, suppliai-je mon ami qui, à la manière des jeunes gens frais et forts qui n'ont encore jamais été obligés de réfléchir sur le mot maladie, sentait son coeur défaillir à la suite de cette infortune subite et se lamentait. A présent, te voilà au moins à l'abri, dis-je pour le consoler, et le médecin sera bientôt là. » Corradi claquait des dents et frissonnait. Mais dans la chaleur du lit, il se sentit mieux. « Tu vois, fis-je triomphant. Non, non, gémit-il avec irritation. Tu verras, c'est une mauvaise affaire. Dans la tête... dans le ventre... le coeur... » Mais il se calma et s'endormit à moitié. Une bonne heure se passa, avant qu'on parvint à mettre la main sur le médecin qui se trouvait à un banquet commencé à cinq heures. La nuit de la Saint- Sylvestre s'étendait sur la vieille cité avec le ciel si clair des pays méridionaux et le scintillement immense des étoiles. On entendait le sifflement des fusées, le claquement des pétards et les chants traînants et mélodieux d'une population peu désireuse de dormir. A la cuisine, me dit-on, les domestiques aussi se reposaient. C'est pourquoi seule une vieille femme regardait de temps en temps par la porte , faisait un signe de satisfaction, parce que personne ne criait ou ne blasphémait, puis elle caressait les cheveux d'une fillette de quatorze ans et redisparaissait rapidement. Alors ne restait plus que cette fillette assise sur un escabeau près de nous sous la lanterne de la porte . Elle tricotait, puis allait de temps en temps près d'un lit qui était en face de nous et d'où l'on n'entendait pas le plus léger souffle, comme s'il s'y trouvait un mort, elle souriait chaque fois et allait se rasseoir sur son tabouret près de la porte. Parfois, elle tirait quelque chose de son tablier et suçait après. Ce n'est que plus tard que je remarquai que c'était un citron.
Enfin le docteur arriva, un habile homme, on le voyait immédiatement, avec un regard expérimenté et adroit, une main douce et habituée à ausculter, des questions brèves, mais touchant l'essentiel, alerte en toute chose, mais aussi très amateur de punch dont la flamme rayonnait sur ses joues grasses et qu'il n'avait nullement l'intention d'éteindre avec deux verres. Il ausculta mon ami soigneusement et assura qu'il n'y avait rien de grave, seulement un embarras gastrique avec une fièvre extraordinairement élevée, mais qui commençait à baisser. Une camomille, un bon somme et le matin une soupe maigre, basta. Qu'est-ce que le malade à droite, là-bas au-dessous du portrait de Garibaldi qui s'agite si désespérément ? demandai-je en aidant le médecin à remettre son pardessus. Niente, fit le docteur en riant. Alors rien de grave non plus. Mais pourquoi se retourne-t-il donc sans arrêt ? C'est un facteur, expliqua le médecin en reprenant le cigare avec lequel il était entré. Il a des ailes aux pieds comme Mercure et n'est heureux que quand il peut monter et descendre avec des lettres et des paquets. Un vrai lévrier. Il a pris un refroidissement. On l'a ramassé dans la rue. Oh! il sera bientôt guéri, mais il rêve nuit et jour qu'il monte et descend des escaliers et cela retarde un peu sa guérison... Et là-bas ? celui qui est si tranquille ? demandai-je en indiquant le mur d'en face. Quatre-vingt-sept, répliqua le médecin d'une voix devenue subitement lente et douce et il souffla sur le bout de son cigare qui allait s'éteindre. Un point brûlait encore, mais ne suffisait pas pour fumer. C'est comme ce cigare », dit-il en essayant de plaisanter; puis il s'inclina poliment, brandit son chapeau et... courut jusqu'à l'octogénaire. Il se baissa sur l'oreiller, j'entendis le bruit d'un baiser. Puis, sans nous regarder, il sortit beaucoup plus lentement qu'il n'était entré.
Dans un village tout au fond des Apennins, j'avais autrefois entendu ce proverbe : embrasser des vieillards à la mort assure une longue vie. Ce docteur de quarante ans, bien bâti et souple voulait certainement vivre longtemps et boire encore bien des verres de punch à la Saint-Sylvestre. La fillette apporta une lampe à alcool et nous préparâmes ensemble l'infusion de camomille. Nous fîmes ainsi rapidement connaissance. Lorenza avait un nez épais et gonflé comme une bosse au milieu de la figure, sa peau rouge de gourme et couverte de cicatrices du cou à la lèvre inférieure et jusqu'aux joues. On y voyait les traces d'une affreuse opération. Cette laideur aurait presque épouvanté, si deux yeux clairs, jolis et remarquablement jaunes n'avaient brillé comme deux étoiles dans un ciel gris de pluie. Elle voulait devenir une véritable infirmière. Sans doute, la direction disait qu'elle était trop laide. Mais le docteur venait à son secours. Tout au contraire, affirmait-il, elle avait justement la laideur convenable pour cet emploi. Les infirmières les plus laides sont les meilleures. Il pariait que l'Enfant-Jésus n'avait pas ce soi-disant joli visage de poupée que messieurs les peintres lui donnent. De beaux yeux francs, cela suffit. « Le docteur Biglio a de ces yeux-là et, en plus, un beau visage, n'est-ce pas, Monsieur ? Il est aussi très bon, bien que souvent il se grise épouvantablement. Mais il ne fait jamais rien de travers, même quand il est complètement ivre. Le conseil municipal l'a déjà deux fois menacé de révocation. Mais tout l'hôpital a chaque fois couru pour lui de Ponce à Pilate. Cette nuit, il va encore s'enivrer fameusement, hélas! Les beaux yeux de Lorenza se mouillèrent de pitié. Mais vous verrez vous-même demain comment il dépose son ivresse au lit de ses patients, comme s'il ôtait un pardessus. Il est ensuite aussi de sang-froid que nous deux... »
Tout en écoutant avec émotion la jeune fille, je m'approchai du lit de mon compagnon de voyage. Après avoir bu son infusion, il était devenu tout calme. Et il s'était endormi avec une respiration magnifique. Nous nous versâmes ensuite une tasse d'infusion. Pour un hôpital, la vaisselle n'était pas trop propre. Mais si difficile que je sois d'ordinaire, cette fois cela ne me troubla aucunement. La netteté et l'éclat des deux yeux en face de moi purifiait tout. « Pourquoi le docteur Biglio a-t-il embrassé la vieille femme là-bas ? demandai-je. Il embrasse tous ceux qu'il croit ne plus trouver en vie à sa prochaine visite. Et il fait cela si gentiment... si pieusement, je crois, que tous aiment beaucoup ce geste et qu'il fait du bien à tous. Mais la signorina Cecca a, de plus, été sa nourrice. A présent, elle est usée et n'a pas d'autre maladie. Le docteur l'a amenée ici et paie pour elle le séjour à l'hôpital depuis trois ans. Il le ferait pendant cent ans, s'est-il écrié, lorsque la direction lui a offert de conserver la vieille femme gratis. Comment ? gratis ? Il est devenu furieux. Serait- ce encore de la gratitude cette gratuité ? Je paierai ce qu'on paye pour toute autre pensionnaire, quand je devrais prendre cet argent sur mes cigares. Et c'est vrai, il paie si bien que la vieille Cecca a reçu le meilleur matelas, du vrai crin de cheval, et par-dessus une couverture de laine épaisse comme le poing. Ceux-ci, la fillette indiqua les deux autres lits, n'ont que des garnitures ordinaires, vous savez, de la camelote. » A ce mot, Lorenza fit une figure extraordinairement maternelle et presque un peu offensée. « Ah! fit-elle en souriant de nouveau avec ses yeux au merveilleux reflet, vous voyez, Monsieur, à présent Franco aussi est tranquille. Elle regardait vers le facteur. Maintenant, il rêve que tout le courrier est porté et il referme son sac vide. Il nous l'a lui-même raconté. Chose merveilleuse, il rêve et ne s'agite plus. »
Et je pensais : l'heureux homme! Quand aurai-je comme celui-ci fait mon devoir jusqu'au bout et vidé jusqu'au fond le sac avec tous mes devoirs, mes dettes, mes obligations ? L'heureux homme! De temps en temps, la fillette allait au lit de la vieille femme. Alors, se passait quelque chose d'étrange. La salle avait conservé, du temps où ce bâtiment était un cloître, pavé gris aux pierres irrégulières et j'avais beau me déplacer avec le plus de précaution possible, mes souliers faisaient quand même du bruit. Cette jeune fille, au contraire, en dépit de ses sandales de bois, possédait une manière de marcher telle qu'on ne l'entendait presque pas. Elle étendait les coudes à droite et à gauche comme un poisson ses nageoires, penchait légèrement le haut du corps et nageait pour ainsi dire sans bruit à travers l'atmosphère, comme si elle ne se mouvait plus avec les pieds, mais avec ses coudes qui s'agitaient harmonieusement. Oh! quelle créature extraordinairement adroite, pensai-je à chaque léger mouvement de ses bras; elle est le modèle des infirmières et deviendra rapidement directrice; cela ne peut manquer. Si la vieille maison était encore un couvent de femmes comme jadis, Lorenza serait à vingt ans et avec dispense pontificale, l'abbesse de ce cloître. Le seul côté éclairé de cette salle, juste où se trouvait la vieille femme, donnait sur la rue. Mais le mur avait deux mètres d'épaisseur et à chaque fenêtre une étroite niche s'ouvrait avec des vitres grillagées. Une voiture pouvait passer en cahotant dans la rue gelée, des lampions pouvaient glisser rapidement sous ces fenêtres, des cris et des rires pouvaient venir frapper les murs, leur épaisseur étouffait tout le tumulte de la rue.
Lorenza Speri, tel était le nom complet de la jeune fille. Orpheline de bonne heure, l'assistance publique l'avait placée tantôt ici tantôt là jusqu'à ce que, finalement, le président de la commission de l'hôpital, qui lui avait servi de parrain, eût installé ici au rez- de-chaussée, comme auxiliaire au service des malades, cette fillette dont on faisait partout l'éloge. Après une période déterminée, elle devait toucher un salaire fixe et quand l'infirmière Teresa se retirerait, Lorenza deviendrait véritable infirmière et porterait la longue robe grise, le col empesé et le tablier blanc à bavette. Pour le moment, elle n'a que le tablier ordinaire sans cette bavette, attachée bien haut par des épingles, qui confère aux femmes, ici, quelque chose de maternel et pour ainsi dire un air d'autorité. Plus Lorenza parle en petites phrases doucement prononcées, bien construites et sérieuses, moins je vois la déformation de son visage et le mouvement disgracieux de ses lèvres pincées. Je ne vois que ses yeux purs et dorés. C'est d'eux que viennent ses paroles, c'est d'eux que descendent leur éclat, leur chaleur, leur cordialité. Elles revêtent d'une couche d'or toute laideur. Sans doute, ses mains seraient fines et délicates comme celles des anges de Filippino Lippi; mais elles sont très malpropres et le tablier aurait dû être changé aujourd'hui pour l'année nouvelle, sinon déjà depuis longtemps au cours de l'ancienne année. Il semble que les trois cent soixante-cinq jours de l'année qui va finir dans quelques minutes se sont essuyé les doigts sur lui. Lorenza et moi, nous sommes parvenus à un tel stade de familiarité dans notre conversation qu'il me semble que je pourrais, que je devrais dire à la jeune fille qu'il lui faudrait tenir ses jolies mains plus propres et changer son tablier, qu'une telle malpropreté ne convient pas à ses yeux si purs. Mais, en réalité, je n'arrive pas à le dire. Et lorsqu'elle jette dans ma tasse les petits morceaux grisâtres de sucre italien, je ne vois plus les ongles noirs de ses doigts poisseux mais angéliques. Je ne vois plus que l'ange. Et, pourtant, je suis si vite écoeuré. Ah! une conversation agréable, un oeil qui scintille, une petite âme pure et loyale et, en un clin d'oeil, on est débarrassé de son pédantisme obstiné et l'on passe à une attitude de légèreté toute opposée.
Je ne pensais plus à l'hôpital. Et lorsque je m'approchai de nouveau du lit de mon compagnon, je fus encore plus content. De grossse gouttes de sueur claires comme du cristal ruisselaient de ses cheveux sur son visage. De son oreiller, une vapeur montait dans l'air frais de la chambre. C'est un bon signe, murmura la petite. D'ici à demain le malade aura éliminé par la sueur. Mais, ensuite, il devra rester encore un jour au lit. Vous pourrez entre-temps visiter notre ville. Il y aura beaucoup d'amusements demain, car nous avons la foire. La foire, le jour de l'an ? Oui, la foire du nouvel an devant les deux églises sur la piazza. Il y a d'abord grand-messe avec violons et trompettes. A San Giovanni, c'est l'évêque qui prêche en personne. Il montera en chaire avec la mitre et la crosse . Tout est en or sur lui. Et lorsqu'il parle et lève la main, on voit briller l'escarboucle bleu de son anneau. Mais, et la fillette baissa tristement la voix, malheureusement, je dois rester ici, car j'ai la charge de garder la maison. Cependant, reprit-elle vivement, à l'Épiphanie, l'évêque vient chez nous et bénit la maison. Seulement, on ne le reconnaît presque plus, car il porte un simple manteau noir qui tombe jusque sur ses chaussures. Mais la pierre bleue est à son doigt. Et quand il parle, alors il est le même que dans la chaire. Notre directeur ne peut pas le souffrir. Il est comme on dit elle hésita, puis ouvrit largement la bouche pour prononcer le mot riche en voyelles et le vomit pour ainsi dire le plus vite possible comme un poison..., anticlérical. Vous comprenez ? Il ne va jamais à la messe. Je ne crois pas qu'il puisse encore faire convenablement le signe de la croix. Et cependant, Monsieur, et cependant, il dit lui-même que chaque fois, après la visite de l'évêque, tous les malades se trouvent mieux. Une suggestion, dit-il en riant. Une suggestion qui signifie un miracle. L'infirmière Teresa me l'a expliqué. Oui, vous pouvez aller de lit en lit, la fièvre a baissé, les souffrances ont diminué, les malades ont un visage heureux et pendant longtemps on n'entend plus un soupir. Car l'évêque va de lit en lit, fait à chacun un signe de croix sur le front et adresse une parole de réconfort. Et je peux aller derrière l'infirmière à travers les quatre salles du rez-de-chaussée... Vous devriez rester jusque-là, vous pourriez venir aussi et l'évêque vous dirait certainement aussi une bonne parole...
Je voudrais bien, mais malheureusement, c'est impossible. Nous devrions déjà être à Naples demain... Alors, c'est donc la foire, le vendredi ? Pourquoi pas ? Et quelle foire! C'est comme si les gens voulaient montrer dès le premier jour ce qu'ils ont de mieux et de plus beau à vendre pour toute l'année. Ils arrivent des montagnes avec de petits fromages comme du beurre et avec de la laine comme de la soie. De la campagne, ils amènent des fruits comme en été, des draps et du fil de cent couleurs. Mais nous, ici, ajouta-t-elle avec un léger regret, nous ne portons que du blanc et du gris. C'est ainsi. Je trouve très beau, le blanc et le gris, répondis-je et sans pouvoir m'empêcher de répéter ingénuement en apparence, un bien joli gris et un blanc bien blanc. Et songez, poursuivit Lorenza sans sourciller devant ma malice, il y a aussi de la volaille, toute rôtie, prête à être servie. Vous vous asseyez et vous mangez. Et des écrevisses grosses comme ma tête. On croirait qu'elles sont gelées et qu'elles sont mortes dans le baquet. Mais si vous y touchez, rattadibatta, toutes se remettent à vivre. Et puis quoi encore ? demanda Lorenza en se frottant les tempes du revers de la main. ...Ah oui! des lièvres, des faisans, du chevreuil, et pourtant la chasse est interdite. Mais personne ne dit mot et l'évêque du porche de la cathédrale bénit tout. Tout est donc en ordre. » La douce enfant bavardait sur ce ton, mais n'oubliait pas de s'approcher tantôt d'un lit tantôt d'un autre, pour arranger les couvertures, régler le tirage du poêle et tout cela en glissant avec ses sandales de bois comme sur des pattes de velours, les bras étendus, nageant plutôt que marchant. « Votre ami n'a presque plus de fièvre, dit-elle en revenant du lit de Corrado. J'estime qu'il a encore 37,3, tout au plus 37,4. Le pouls est tout à fait normal. Et vous ? s'il vous plaît. »
Je lui tendis le poignet. Quelque chose comme du velours se posa dessus avec ses doigts si doux et si sales. Il me parut qu'une étincelle de jeunesse sortait de cette main pour passer dans ma vieille carcasse et non pas seulement de jeunesse, mais de bonté, de gaieté, de confiance en Dieu et dans les hommes, une étincelle de courage pour cette grande inconnue : la nouvelle année. « Votre pouls bat beaucoup trop vite. Il fait des bonds. Vous avez pris la fièvre de votre ami, dit-elle en plaisantant. C'est à cause de l'infusion, répondis-je. Je repoussai la tasse. Sans y prendre garde, je l'avais laissé remplir deux ou trois fois et je l'avais vidée. La camomille calme plutôt. Au contraire, moi elle m'excite. » I l y eut une petite et gaie discussion à laquelle je mis fin, en demandant d'aller regarder la vieille Cecca qui s'éteignait. Lorenza prit la lampe et la tint au-dessus du visage pour ainsi dire pétrifié de l'octogénaire. La vieille femme ne distinguait plus la lumière ou l'obscurité. Ses yeux étaient étroitement fermés et les cils semblaient desséchés. Mais les trous du nez étaient écartés et la bouche à moitié ouverte. De l'air! de l'air! La pointe de la langue était de travers et légèrement roulée sur la lèvre inférieure sèche et faiblement agitée dans sa dernière soif de vivre. Lorenza prit une petite bouteille et versa quelques gouttes. Mais la vieille ne réagit pas. Quelle petite tête ! Est-ce qu'on rapetisse, avant de retourner à la terre ? Et quelle figure brune, comme si elle voulait ressembler le plus possible à la glaise ? On remarquait à peine le souffle. Au-dessus du lit, une petite horloge faisait entendre son tictac. L'aiguille marquait minuit moins cinq. Il en était de même pour Cecca. Encore quelques instants et son jour serait passé. On aurait pu croire que minuit avait déjà sonné pour elle.
Mais, en dépit de son état lamentable, la mourante faisait encore une impression presque aimable. Il n'y avait là ni remords ni angoisse ni amertume, mais une soumission inexprimable, une patience et un renoncement comme dans l'arbre dépouillé de son feuillage à l'automne. Lorsque Cecca avait encore sa connaissance, dit Lorenza, elle avait parié avec le docteur qu'elle verrait encore la nouvelle année. Le pari était une bouteille de Vesuvio dont elle aimait à boire un petit verre. Hé ! hé ! voyez donc voici minuit qui sonne. Bravissimo, elle a gagné son pari. » Lorenza battit dans ses mains, mais l'horloge grinça doucement et frappa ensuite douze coups rapides. La nouvelle année! L'instant avait quelque chose de touchant et, en même temps, de solennel. Nous oubliâmes de nous tendre la main et de nous faire les souhaits habituels. Il ne me vint pas non plus à l'idée, comme je me l'étais proposé, d'éveiller mon ami pour être le premier à lui offrir mes voeux. Une horloge sonna aussi dans le corridor et bientôt nous entendîmes dans le lointain le son des cloches. La rue s'anima. Soudain, nous entendîmes comme l'éclatement d'une bombe et un éclair brilla pour un instant dans la salle. Le feu d'artifice. Mais la vieille femme ne bougea pas le moins du monde. Le soleil et la lune pouvaient éclater, elle restait inerte. On entendit des cris de joie, de la musique, des coups de mortier, des fusées. Des pas arrivèrent du corridor. L'infirmière nous apportait deux verres de punch fumant et alors nous nous éveillâmes pour la nouvelle année, ce grand et doux mystère, nous bûmes, nous échangeâmes des voeux et nous mîmes à rire. En partant, l'infirmière promit de relever Lorenza pour une heure. A la cuisine, on chanta encore une paire de chansons. Je reçus le numéro neuf comme chambre à coucher.
J'avais remarqué que la vieille femme portait une chemise d'une blancheur éclatante. Une odeur inexprimable de propreté l'entourait même dans son inconscience. Je le dis à la jeune fille et ne pus m'empêcher de regarder d'un air sévère ses mains sales. Lorenza devint rouge, cacha ses mains sous son tablier, les y enroula et regarda de côté honteusement. Elle avait compris. « Je le sais bien, excusez-moi, nous n'avons pas d'eau ailleurs qu'à la cuisine. Mais certainement, on devrait. A Pâques, nous aurons l'eau dans les chambres. I; docteur a enfin réussi à l'obtenir. Alors, alors, Monsieur, quand on n'entend pas et qu'on ne voit pas l'eau comme à la fontaine de la maison, alors on oublie finalement... C'est juste, c'est juste », dis-je en me repentant de ma sévérité. Reste seulement propre, pensè-je, là où c'est le plus beau. Mais Lorenza racontait à présent quelle laveuse d'une propreté méticuleuse avait été Cecca, sa propreté proverbiale, un reproche pour tout l'hôpital. On en avait tellement eu honte, et surtout le médecin, qu'on n'eut plus de repos jusqu'à ce que l'administration municipale accordât une conduite d'eau pour tout le bâtiment et même eau chaude et eau froide. Songez, Monsieur, l'eau chaude aussi, fit Lorenza en me regardant. Alors je serai aussi propre que la bonne Cecca, c'est certain. Lorsque don Filippo a apporté les derniers sacrements à la vieille femme, il a dit : tu es plus blanche que moi. En effet, son surplis n'était pas des plus propres. Alors, je fus obligée de pleurer, oui, je fus obligée. Qu'est-ce que tu as ? me demanda-t-il. Je montrai mon tablier. C'est bien, c'est bien, répondit don Filippo, laver, oui, certainement laver, mais tout d'abord au-dedans. Non, non, aussi par l'extérieur, pensai-je avec respect... »
Oh! comme elle bavardait cette jeune et heureuse innocence jusqu'à ce que mes yeux se fermèrent et que je me dirigeai vers le numéro neuf. Jamais, jamais je n'oublierai cette nuit de la Saint-Sylvestre. Lorsque deux jours plus tard, je partis avec mon camarade, en voie de guérison, Lorenza me tendit, à la porte de la chambre, dans le vestibule et à la porte de la maison, chaque fois de plus en plus fortement la main. Elle portait un tablier d'une blancheur éclatante, mais les ongles, les ongles n'étaient pas encore coupés pour faire disparaître leurs cercles noirs. Toutefois, les yeux rayonnaient comme des lampes remplies d'huile fraîche et dorée. Le facteur écrivait déjà des adresses dans son lit, mais Cecca n'avait pas changé, et son souffle court troublait encore légèrement le miroir. Elle voulait gagner son pari non pas de justesse mais largement. Qui sait si elle ne voudra pas voir le vin du Vésuve ainsi gagné, le sentir, l'empaqueter et l'emporter comme une réconfortante provision pour le grand voyage dans l'au-delà ? |