Prêtres du Monde

+ Sr Denise Christiaenssens

Ermite de la croix o.f.s.

Dans le diocèse de Rimouski.

ermite franciscaine consacrée par voeux
public  par Mgr. Bertrand BLanchet 2007

Maintenant sous obéissance de  Mgr Pierre André Fournier  et ami de ma famille depuis quelques années


-Ma consécration est pour ma famille
-mes prêtres vivants ou décèdés du monde
-toute personne qui fait une demande

J'ai déménagé et Tellus ne donne pas le service, donc j'ai donc changer d'adresse  de @

voici la nouvelle

 

 

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Titre de la série :
Les Prêtres- la vie au quotidien
Titre de la page:

Ruptures et fidélité

Nom de l'auteur:
Mgr Georgres Gilson Évêque du Mans

Ruptures et fidélité

I

Les chemins de l'histoire

AU TEMPS DE LA FORMATION

Le clergé français de cette fin du XX siècle a connu des transformations profondes. La mutation est jalonnée de ruptures successives. La formation reçue, les engagements missionnaires, les événements de l'histoire proche et plus encore la dynamique conciliaire façonnent le visage original des prêtres et des évêques que nous sommes aujourd'hui, y laissant les traces de réelles blessures et manifestant l'émergence de fortes richesses spirituelles.

Et l'itinéraire s'initiait déjà durant la formation reçue au séminaire. En particulier au début des années cinquante. Au grand séminaire d'Issy-les-Moulineaux comme à celui des Carmes, à l'Institut Catholique de Paris, le futur prêtre que j'étais ressentait déjà comme une rupture, ou du moins une forte tension entre deux apports majeurs. D'un côté, la tradition des pères de Saint-Sulpice offrait une structuration spirituelle de la vie du prêtre issue de l'École Française de spiritualité 1 Les sulpiciens, profondément enracinés dans cet esprit, proposaient l'ossature propre au prêtre, le statut théologal voulu fortement par le concile de Trente. Au séminaire, on lisait alors M. Olier. On commentait le cardinal de Bérulle. On méditait saint Jean Eudes. Ces auteurs ont tant enseigné le « prêtre parfait » !

D'un autre côté et en même temps, on n'était pas indifférent au roman de Gilbert Cesbron Les Saints vont en enfer. On découvrait les écrits missionnaires du cardinal Emmanuel Suhard 2 J'appartiens à cette génération marquée par la grande figure de l'arche­ vêque de Paris, dont les nuits étaient hantées par l'appel et l'urgence de l'évangélisation de la capitale et de ses banlieues.

L'archevêque avait su être un apôtre audacieux. Il avait éveillé au sens aigu de la mission apostolique. Il avait suscité et soutenu les premiers prêtres-ouvriers. Il avait fondé la Mission de France. Il invitait vigoureusement l'Église à sortir d'elle-même pour rejoindre les hommes là où ils vivaient. Il nous proposait de détruire le mur qui séparait l'Église de la masse des hommes, surtout de guérir la déchirure d'avec la classe ouvrière française.

Pourtant, cet écart entre la formation sulpicienne et les orientations missionnaires ne nous apparaissait pas immédiatement incompatible. Nous étions à la fois soucieux d'être fidèles au statut théologal du prêtre et animés par les grandes orientations évangé­ lisatrices qui s'imposaient à ce moment-là. Parler de rupture pour désigner la présence à ce double apport n'est sans doute pas le terme qui convient le mieux. J'aime mieux parler d'ouverture. « Duc in altum : va au large » (cf. Lc 5,4).

Nous sortions des années sombres de la guerre. Jeunes adultes, il nous fallait soigner les blessures démentielles d'une Europe en ruines. Notre génération était blessée par la découverte des camps concentra­ tionnaires. L'homme avait été un loup pour l'homme. Nous avions faim physiquement. Nous avions soif de paix et de justice. L'Histoire allait accélérer son rythme et sa cadence. Nous étions pressés. Et le monde qui nous entourait connaissait déjà de profonds boule versements sociaux.

D'abord, le passage d'une France rurale à une France urbaine... L'exode vers la ville avait commencé à l'occasion du mouvement industriel qui traverse le XIX siècle ; pourtant, il ne s'inscrivit réellement dans les mentalités qu'à compter de la deuxième moitié de notre siècle.

Les mouvements économiques et sociaux étaient ressaisis, pour une large part, par le courant philosophique du marxisme léniniste. La prédomi­ nance croissante du communisme n'était pas sans attirer nombre de penseurs de notre pays, à l'époque. Aujourd'hui, nous réalisons combien beaucoup d'entre eux ont cru sincèrement que la société idéale serait celle d'un homme capable de la produire par son seul travail et le courage de sa science. En particulier grâce à la volonté libératrice de la classe ouvrière. L'élite intellectuelle française était fascinée par ce rêve de « l'avenir radieux ». La morale sociale de l'Église, si elle intéressait, n'apparaissait pas comme une force capable de structurer et de soutenir un engagement.

C'est au coeur de ce contexte qu'intervint l'engagement missionnaire des prêtres-ouvriers. Et leur condamnation par Rome en 1954. Ce fut, à mon sens, le premier signe vécu d'une rupture au sein de l'Église, du moins le signe vécu d'une tension doulou­ reuse. Le choc, nous le vivions à notre manière comme séminaristes devant les choix qu'il nous fallait bien accomplir. Partir évangéliser les esquimaux du Pôle Nord ou se faire missionnaire chez nous en devenant prêtres-ouvriers ? Renouveler le ministère paroissial ou s'engager dans des combats évangéliques au service des plus pauvres ? Être aumônier des mouvements d'Action Catholique et renoncer à développer des institutions chrétiennes qui ne permettaient plus d'être présent au monde ? Il fallait avancer pour servir notre Église que nous croyions être le lieu du salut de l'homme. Il fallait aussi obéir.

LA BLESSURE ALGÉRIENNE

Si ma propre génération formée dans l'après-guerre est restée très touchée par le deuxième conflit mondial, les prêtres plus jeunes se sont montrés davantage trau­ matisés par la guerre d'Algérie. A l'instar de toute une génération de jeunes hommes, nombre d'entre eux ceux qui ont aujourd'hui la cinquantaine en gardent une blessure spirituelle et parfois physique, indélébile.

L'expérience de cette guerre apportait, en effet, la découverte douloureuse qu'un peuple qui affirmait porter les idéaux de liberté, d'égalité, de fraternité et de justice pouvait, en même temps, se laisser aller à pratiquer la torture. Par peur. Parfois par conviction patriotique. Paradoxe impensable et pourtant bien réel que cette « Torture dans la République » dont parle l'historien Pierre Vidal-Naquet 3 . Cette gangrène était difficilement supportable...

L'opinion publique n'avait pas une perception claire des choses qui se passaient en Algérie et de l'immoralité foncière de la guerre psychologique. Je me souviens d'un séminariste. Il avait effectué son service militaire en Algérie. C'est-à-dire, il avait fait la guerre qui ne disait pas son nom. Au cours d'un colloque sur le sujet organisé par le Père Jean Daniélou, professeur à l'Institut Catholique de Paris, il garda le sileAce pendant plusieurs heures. A l'issue de ce long moment, il demanda la parole et il dit :

Moi, j'ai vu torturer... ! » Il était officier. Il essaya de nous mettre en face de la réalité tragique et de nous sortir d'une réflexion quelque peu abstraite d'étudiants « bien au chaud dans la capitale ». Il y a les principes, mais il y a aussi les circonstances... et surtout la peur.

Avec le recul, la réflexion sur l'immoralité absolue de la torture renvoie à la manière dont l'Église peut édicter des principes généraux en matière de compor­ tement éthique. Comment être éducateur du compor­ tement humain, comment libérer le dynamisme propre de toute vie morale, comment permettre à l'homme d'être plus homme... en énonçant des lois générales et des principes éthiques ?

Il me semble que bien des difficultés que nous rencontrons à la suite des prises de parole utiles et nécessaires de notre Église en matière de sexualité par exemple, trouvent en partie leur origine dans ce décalage entre les situations concrètes et les principes à vocation plus large.

Face à des situations où il se révèle comme impossible d'assumer ou de concrétiser l'idéal évangélique que l'on porte en soi comme dans le cas de la non-violence — la tentation est grande de s'inventer une morale à la mesure des circonstances ou de ses simples possibilités. Ou bien de devenir fataliste. On ne peut pas, chaque jour, choisir le martyre. On choisit le compromis ou le moindre mal.

Or la morale chrétienne est une morale de l'appel. Elle ouvre un chemin de la croissance spirituelle et elle provoque une ouverture à la liberté selon l'Esprit. Saint Paul enseigne cela, en partant de ce constat que beaucoup vérifient dans leur expérience personnelle : « Je veux le bien... Je fais le mal que je ne veux pas faire, et le bien... » (cf. Rm 7,7-25).

C'est là une pierre d'achoppement et parfois un objet de scandale, pour bien des catholiques qui sont attentifs — généreusement attentifs — à l'enseigne­ ment du magistère en matière éthique. Ils « veulent bien faire », mais ils sont dans des situations telles ou ils ont une expérience particulière telle qu'ils ont le sentiment que notre Église les écrase plus qu'elle ne leur permet d'avancer. L'Église est alors pour eux magistra. Elle n'est pas mater 4 . Il faut non seule­ ment exposer longuement les principes moraux, objectivement déterminés — ce qui est, bien sûr, néces­ saire — mais d'abord tracer les chemins éducatifs de la conscience et donner les moyens humains et spiri­ tuels qui permettent de réaliser, pas à pas, le projet de Dieu. Les chrétiens n'attendent pas qu'on leur dise : « Tu dois... » Mais ils espèrent qu'on leur donnera la grâce de pouvoir avancer sur le chemin tracé. Il faut leur dire le « comment faire» pour grandir en humanité dans la fidélité aux enseignements de l'Église.

Veut-on un exemple ?

Je me souviens du long et délicat travail de rédaction du document de la Confé ­ rence épiscopale en 1968 à propos de l'encyclique de Paul VI Humanae Vitae. Ce grand texte pontifical donne un enseignement magistral sur l'amour humain et son essentiel lien naturel avec la joie de mettre au monde un enfant. Non de le fabriquer comme un objet, mais de l'accueillir comme la personne qu'il est dès sa conception. Acte humain responsable s'il en est ! La presse et l'opinion publique ne s'étaient arrêtées qu'à l'interdiction de la pilule. Les évêques annonçaient leur volonté de mettre en place une pastorale familiale pour aider les catholiques à vivre leurs engagements. Il ne s'agissait pas seulement d'éduquer mais aussi de soutenir et de favoriser une politique du logement, de la promotion de la femme, d'une plus grande justice des salaires, etc.

Vingt ans après, qu'avons-nous fait ? Qui enseigne mieux la morale, mère Teresa, l'abbé Pierre ou nos déclarations ? En matière de morale, le « faire avec » est primordial. Il faut des témoins de la morale évan­ gélique. Une foule de témoins. Le témoignage d'un peuple. Reconnaissons en ce domaine précis du refus de la contraception par des techniques artificielles, en France, que nous avons largement échoué. Pour s'en convaincre, il suffirait de lire la grande enquête que le diocèse a réalisée avant la convocation du Synode diocésain de 1988.

Aujourd'hui, lire des pages de doctrine morale développe chez plusieurs la conviction malheureuse que l'idéal évangélique n'est pas pour eux... Et il ne suffit pas alors de renvoyer les fidèles confiés aux pasteurs, à un dialogue de conscience avec un confesseur ou un accompagnateur spirituel ! C'est dans l'exposé même des règles morales qu'il faut décrire l'itinéraire pédagogique. Les prêtres le savent mieux que quiconque, eux qui vivent en proximité pastorale avec les gens. Leur tension spirituelle est parfois vive, dramatique.

La relation entre la morale de la loi (loi naturelle et loi mosaïque) et la vie de charité (la grâce), saint Paul l'a décrite dans les épîtres aux Romains et aux Galates. Et ainsi il a permis à des générations chré­ tiennes de mieux comprendre l'extrême nouveauté de l'Évangile : libérer l'homme du poids oppressant de la loi, afin de lui donner la joie de vivre le combat de la foi, l'accueil des béatitudes et l'accomplissement des commandements de Dieu. Ce dépassement fonda- mental doit être, aujourd'hui, mieux assumé et mieux exposé. Voilà un effort urgent et nécessaire. Il intéresse évidemment la pastorale des vocations au ministère presbytéral. Les prêtres et les évêques ne sont ni des pharisiens ni des zélotes. Ils sont des témoins et des pasteurs. Des hommes de la vérité et de la charité. Non des censeurs, mais des « pardon­ neurs » comme on dit en Bretagne !

A l'époque de l'occupation allemande, vingt ans avant la guerre d'Algérie, nous étions encore trop jeunes pour saisir l'ampleur des exigences exceptionnelles de l'éthique de la résistance et de la prophétie. En dehors des engagés dans la Résistance, comme le furent certains de nos aînés, nous restions souvent des spectateurs ignorants. Au moment de l'Algérie, notre situation était autre. La théologie morale qui nous était enseignée était à égale distance d'une morale de la loi et des préceptes, et d'une éthique des résistants et des prophètes. Nous voulions l'Évangile de l'appel et de la grâce. Nous voulions une morale de la charité et de l'amour. Nous la voulions fortement, sans nous rendre compte que l'élan du coeur et la puissance des sentiments nous entraînaient vers des champs d'incertitude et vers le rejet des normes et des barrières légales qui protègent du grand vide.

Tous ces événements ont fortement pesé sur les mentalités des prêtres de nos générations. Plus que les faits qu'il fallait subir, c'est la perception très vive que le croyant se trouvait, comme les autres — ses frères en humanité — confronté à des problèmes de conscience qui l'isolaient et qui pouvaient l'écraser. L'Eglise n'avait pas su dire le vrai, haut et fort, devant le déferlement de haines et de guerres. Elle affirmait des principes éthiques qui semblaient avoir peu de prise sur la réalité. Beaucoup se sont interrogés sur la pertinence de l'enseignement des moralistes. Alors, ils ont pris de la distance. Ils ont été tentés d'affirmer que le christianisme n'était pas une morale, mais une foi en Dieu qui fait alliance. Dieu de tendresse et de compassion. Mais peut-on construire un monde sans normes éthiques ? La raison suffit-elle pour régler les choses, les temps et les comptes ? Nous savons qu'il n'en est rien.

L'ANNONCE DU CONCILE

Je fus ordonné prêtre en 1957. En 1959, ce fut l'annonce du concile Vatican II. Je me souviens, j'étais alors étudiant à Rome. Avec un ami, jeune prêtre comme moi, nous avons passé des heures nocturnes à discuter sur le concile et les réformes de l'Église. Sur l'évangélisation du monde et la prise en compte de toutes les incroyances. Nous étions enthousiastes. Nous étions heureux.

D'emblée, le pape Jean XXIII manifesta du concile Vatican II sa dimension oecuménique. Il le fit par un acte symbolique : en effet, c'est en la basilique Saint­ Paul-Hors-les-Murs qu'il annonça sa décision de convoquer un concile. Et il le décréta au cours d'une liturgie en faveur de l'unité de tous les chrétiens, le 25 janvier de cette année 1959. Ainsi le pape voulait- il souligner une exigence essentielle à ses yeux : l'unité retrouvée de tous les chrétiens. Un appel mystique. Une conviction missionnaire. Selon lui, l'unité retrouvée constituait la condition forte d'une évangélisation possible des hommes du troisième millénaire. Et ce, dans une dynamique spirituelle nettement Affirmée dans l'Évangile de saint Jean : « Qu'ils soient u n pour que le monde croie, Père, que Toi, Tu m'as envoyé. » C'est la prière de Jésus (cf. Jn 27,21). A vrai dire, à ce moment-là, nous n'avons pas perçu toute la nouveauté prophétique de la démarche du Saint-Père.

En effet, l'Église de France était animée par sa propre dynamique évangélisatrice. Elle était marquée par les écrits des pères Godin et Daniel, par les intui­ tions du cardinal Emmanuel Suhard et la théologie du laïcat du Père Yves Congar, qui nous passionnaient au séminaire. Devant la grande masse qui avait quitté les églises et la pratique dominicale, auprès des ouvriers déchristianisés, il fallait épouser leur condition pour les rejoindre, et vivre là où ils demeu­ raient. C'est dans ce sens-là que nous entendions la fameuse préface de Mgr Jean-Baptiste Montini — le futur pape Paul VI — dans un livre que Mgr Pierre Veuillot avait consacré aux prêtres : « Les foules manquaient. Le peuple semblait, dans son immense majorité, inexorablement absent. Reviendra-t-il ? Il ne reviendra pas. C'est au prêtre à se déplacer, non au peuple ; inutile que le prêtre sonne la cloche ; personne ne l'écoute ; il faut qu'il entende les sirènes qui viennent des usines, ces temples de la technique où vit et palpite le monde moderne. C'est à lui de se refaire missionnaire, s'il veut que le christianisme demeure et redevienne un ferment vivant de la civili­ sation. Et le prêtre se mit en mouvements 5 ».

Peut-être réside ici un malentendu, peu remarqué sur le moment : nous pensions qu'il fallait vivre auprès de tous ces hommes, travailler dans leurs usines et demeurer dans leurs quartiers, puisqu'ils ne vivaient plus dans l'Église, alors que Jean XXIII insistait davantage sur le témoignage évangélique de l'unité retrouvée ! Pour lui, l'Église, portion d'humanité, devait refaire son unité afin de mieux signifier l'image du royaume de paix et d'amour, mieux annoncer les Béatitudes du Sermon sur la montagne et mieux répondre à l'attente des hommes de ce temps. Le pape invitait tous les chrétiens à vivre sur les places du monde le mystère de la Transfiguration , à manifester l'invisible (Mt 17,1...). Tout habités par la problématique missionnaire française, nous avons mal perçu cette dimension mystique et sacramentelle. Notre mystique était la présence. Notre mission était celle du prophète silencieux. Notre apostolat était celui de la Parole. L'Évangile dans toute notre vie.

Et le malentendu s'est aggravé par le fait que les textes conciliaires eux-mêmes oscillent parfois entre des conceptions différentes pour ce qui concerne la théologie du sacerdoce presbytéral. En effet, si on lit Presbyterorum ordinis, par exemple — le décret conciliaire sur le ministère et la vie des prêtres — on découvre que l'accent a été mis sur la dimension missionnaire du prêtre, prophète de la Parole. Et avec raison. Pour les rédacteurs de ce texte, le prêtre est vraiment l'homme de l'annonce de la Parole. Il est l'apôtre de l'évangélisation, il est Paul. L'insistance est fortement portée sur le caractère prophétique du sacerdoce : « le Peuple de Dieu est rassemblé, d'abord, pour la Parole du Dieu vivant qu'il convient d'attendre de la bouche des prêtres » (cf. Presbyte­rorum ordinis n° 4). Cette perception du ministère presbytéral qui allait au-delà d'une conception plus traditionnelle, sacrale, était bien à l'origine des soubre- sauts connus par l'Église durant l'affaire des prêtres- ouvriers. Et outre la question de l'engagement dans le travail, c'était aussi l'éventualité des engagements politique et syndical — voire familial — qui se trouvait ouverte.

Il est frappant de voir comment, durant ces années, le concile a été accueilli comme la reconnaissance de la problématique missionnaire française. Je me souviens fort bien de ce jour extraordinaire où Mgr Pierre Veuillot alors archevêque coadjuteur de Paris dont j'étais le secrétaire particulier, a annoncé, à Rome, la reprise de l'expérience des prêtres au travail, en décembre 1965. Il me dit un soir : « Demain, il vous faut me convoquer tous les respon­ sables des prêtres ouvriers. Je sais qu'ils sont ici à Rome. Notamment la Mission de France, le Père Robert Frossard, le Père René Lehodey et quelques autres... Car je veux leur annoncer le résultat de l'audience que je viens d'avoir auprès de Paul VI : nous reprenons l'expérience des prêtres-ouvriers ! » Oui, je me souviens. Cette soirée fut un grand moment de mon existence. J'étais le témoin de la joie assez extraordinaire de prêtres qui, dans l'ombre et la soumission avait traversé la nuit sans jamais perdre l'espérance. Le futur évêque auxiliaire de Paris, le Père Robert Frossard, était habité par une intense émotion. Un P.O. (prêtre ouvrier) pleurait. Non une veillée d'armes. Il n'y avait pas d'armes ! Mais une grande vigile.

Le texte conciliaire lui-même de Presbyterorum ordinis inscrivait la possibilité du travail salarial pour les pasteurs 6. Mais l'épiscopat français était l'un des seuls à insister sur cette nécessité profonde d'une incarnation originale des prêtres. Les évêques des autres pays restaient en dehors de cette recherche et de cette problématique. Là encore, nous restions dans la ligne de l'expérience des prêtres prisonniers ou au travail en Allemagne, durant la Deuxième Guerre mondiale. Nous étions nourris par la spiritualité de l'engagement et convaincus de la nécessité de la présence au monde. Et cette mentalité ne nous a pas permis de saisir d'emblée l'insistance mise par Jean XXIII sur la démarche oecuménique d'unité chré tienne comme condition d'une sacramentalité missionnaire de l'Église. Citons largement le texte conciliaire : « Les tâches confiées sont diverses ; il s'agit pourtant d'un ministère sacerdotal unique exercé par les hommes. C'est pour coopérer à la même oeuvre que tous les prêtres sont envoyés, ceux qui assurent un ministère paroissial ou supra paroissial comme ceux qui se consacrent à un travail scientifique de recherche et d'enseignement, ceux-là mêmes qui travaillent manuellement et partagent la condition ouvrière — là où, avec l'approbation de l'autorité compétente, ce ministère est jugé opportun — comme ceux qui remplissent d'autres tâches apostoliques ou ordonnées à l'apostolat. Finalement, tous visent le même but : construire le Corps du Christ ; de notre temps surtout, cette tâche réclame des fonctions multiples et des adaptations nouvelles » (n° 8).

Ainsi nous voulions ouvrir un chemin de recon­ naissance : la révélation évangélique au monde ouvrier, par la présence et le témoignage. Nous pensions que l'Église était loin..., mais non pas Dieu.

Dieu caché au « coeur des hommes ». Peut-on dire pour autant que la théologie de l'Église énoncée par la constitution conciliaire Lumen Gentium alimentait et sous-tendait vraiment ce choix ? Répondre à cette question, c'est sans doute éclairer d'une lumière neuve la crise du sacerdoce presbytéral en France. Aujourd'hui le chemin est ouvert...

LA PERTE D'UN STATUT SOCIAL

Le clergé français, après avoir perdu sa notabilité de curé de campagne si puissante dans le monde rural — n'appelait-on pas, jusqu'à ces derniers temps, le curé d'un village breton, monsieur le recteur ! — a manifesté durant ces années sa volonté de trouver une insertion nouvelle dans la société. Et bien souvent, le désir d'une reconnaissance inédite s'est formulé à travers une dichotomie contestable : l'opposition de l'Église et du monde dont nous avons tant de mal à nous défaire, encore aujourd'hui. L'Église n'était pas le monde. Il fallait quitter l'Église qui, apparemment, n'était plus dans le monde, pour rejoindre le monde qui ne pouvait être l'Église ! Il fallait sortir de la « boutique » ou de la sacristie pour être pleinement humain. Il fallait quitter la religion pour retrouver la foi !

Il faut sans doute remonter au xvi te siècle pour retrouver l'image d'un clergé bien inséré dans la société française. Depuis la grande Révolution, et en particulier depuis le conflit issu de la constitution civile du clergé, on ne retrouve plus guère d'insertion paisible du prêtre dans le corps social. Certes, comme l'a illustré la figure du curé d'Ars 7 , le pasteur a retrouvé une place particulière au xix siècle, mais c'était davantage celle d'un curé de paroisse, d'un ministre du culte, plus encore d'un confesseur de la Foi. D'un religieux de Dieu. En cela, il renouait avec une tradition marquée par l'École Française de spiri­ tualité. Notabilité dans le village regroupé autour de son église, le prêtre a vu cependant son statut privilégié disparaître peu à peu à la suite de l'industrialisation et de l'urbanisation de notre pays. Et avec la séparation de l'Église et de l'État, au début de ce siècle, il s'est trouvé en quelques heures plus marginalisées que durant la Révolution française elle-même.

Je crois que cette perte profonde d'un statut social, qui était reconnu par les coutumes et les lois, a fortement marqué la figure du prêtre français. En Allemagne et en Pologne — pour prendre deux sociétés différentes où les rapports entre l'Église et la société civile restent à l'opposé de la conception française de la laïcité — les prêtres gardent une place stable, reconnue et contrôlée dans la société elle- même. Nous sommes sans doute l'un des seuls pays européens à avoir connu, à ce point, une rupture brutale et permanente 8. Cette rupture qui, chez les politiques, voulait être une séparation entre les Églises et l'État, a engendré une marginalisation, un oubli ou même un rejet du fait religieux par la société elle- même. Et ceci n'est pas sans conséquence, aujourd'hui, pour l'avenir de la foi chrétienne en France : l'une des grandes difficultés que nous rencon­ trons à présent pour susciter des vocations de prêtres diocésains réside dans une réelle disparition du statut social de l'homme d'Église, consacré pour le « service public » de la vie de la Foi. Comment vivre publiquement le ministère presbytéral dans un monde qui entend faire de l'acte religieux l'expression de la liberté dans le champ privé de la conscience personnelle ? Comment appeler de jeunes hommes à ce ministère et permettre que ce dernier soit exaltant, attirant, heureux... si son statut social reste à ce point flou et dévalorisé ou même, parfois, inexistant ? Comment dévoiler à l'opinion publique que le statut trouve sa source non dans les modes et les humeurs, mais dans l'Évangile lui-même ?

Ma génération a trouvé son identité dans l'engagement missionnaire et grâce à une spiritualité des béatitudes de la pauvreté évangélique. La vie du pauvre de Dieu est notre chemin de sainteté. Cependant, la présence institutionnelle de l'Église même si elle était refusée par certains d'entre nous restait notre sécurité. Le prêtre acceptait de ne plus être un personnage officiel et de se bien situer dans une société dans laquelle la laïcité de l'État était considérée comme un fait utile à la Nation. Mais la religion gardait son statut public. De fait.

Aujourd'hui, la situation est autre. Nous vivons dans le précaire des changements et des modes. Veut- on une anecdote significative ? Le cardinal Emmanuel Suhard est décédé en mai 1949. Je n'étais pas encore séminariste. Je me souviens d'un long cortège, le jour de ses obsèques, de l'archevêché de Paris qui se trouve dans le Vile arrondissement à la cathédrale Notre- Dame. La circulation arrêtée. Toutes les autorités civiles, militaires et religieuses rassemblées, Paris accompagnait son archevêque jusqu'à sa dernière demeure au coeur de la cité. Vingt ans plus tard, mourrait le cardinal Pierre Veuillot. Après quelques mois d'une terrible maladie, le jeune archevêque de cinquante-six ans était rappelé à Dieu, en février 1968. L 'émotion fut grande, les titres des journaux le signi­ fiaient. Cependant, je me souviens l'avoir accompagné avec les évêques auxiliaires dans un fourgon mortuaire anonyme. La circulation était intense. Celle d'un soir de semaine ordinaire... La capitale poursuivait sa vie quotidienne. Apparemment dans l'indifférence. Le peuple était absent. Il est vrai que la cérémonie liturgique, en la cathédrale Notre-Dame, fut télévisée

Références

1- C'est l'abbé BREMOND qui a parlé le premier de l'École Française de spiritualité dans sa monumentale Histoire littéraire du sentiment religieux en France..., Bloud et Gay, 1916-1933, pour désigner les grandes personnalités et courants spirituels qui ont oeuvré à la mise en place de la Réforme tridentine en France au xviie siècle. Des hommes tels que Vincent de Paul, Bour­ doise, Olier, Jean Eudes, Tronson ont fait beaucoup pour remettre en valeur le statut original du prêtre, en particulier par la création des séminaires.

2-  Sur l'apport et l'esprit missionnaire du cardinal Suhard, voir la belle biographie de Jean VINATIER : Le Cardinal Suhard, Le Centurion, 1983. Lire également les deux lettres pastorales du cardinal : « Essor et déclin de l'Église » et « le prêtre dans la cité ». Les Saints vont en enfer publié en 1952 chez Robert Laffont, un livre à succès de Gilbert CESBRON consacré aux prêtres-ouvriers.

3-  Pierre VIDAL-NAQUET, La Torture dans la République , Éditions de Minuit, 1972.

4. On se souvient de la fameuse encyclique de Jean XXIII : Mater et Magistra, 1961. L 'église, mère et maîtresse...

5. Mgr Pierre VEUILLOT, Notre Sacerdoce, Éd. Fleurus, 1954.

6. Presbyterorum ordinis, n° 8. Le Père Teilhard de Chardin a lui-même témoigné de son expérience du compagnonnage pendant la Première Guerre mondiale (cf. Lettres de guerre).

7- Ph. BOUTRY. Prêtres et paroisses au pays du curé d'Ars, Cerf, 1986, et M. JOULIN, Petite vie de Jean-Marie Vianney, curé d'Ars, Desclée de Brouwer, 1990.

8- Cf. la revue Communio XV, 3-4, mai-août 1990, « L'Europe », p. 57 à 145.

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