XIX
Memeto2-Nobis-quoque-peccatoribus
|
L'obéissance est difficile puisqu'elle exige le dépouillement Total de toute volonté propre, elle demande, que nous mourrions à nous-mêmes. Si jamais la tentation d'indépendance était trop forte, souvenons-nous que la première désobéissance humaine nous a valu comme châtiment un dépouillement bien plus total, bien plus douloureux, le dépouillement absolu de la mort. L'insoumission de notre premier père a introduit la mort dans le monde, voilà la vérité. Arrêtons notre pensée sur ce châtiment de la d ésobéissance, méditons-là.
Et bien que La Rochefoucauld déclare que ni le soleil ni la mort ne peuvent être regardés en face, regardons-la face à face. Aussi bien nous donnera-t-elle d'utiles leçons. « Souviens-toi de ton heure dernière et tu ne pécheras jamais », nous dit l'Ecclésiaste.
Il y a dans la mort une partie qui est connue et une partie qui est inconnue. Je sais que je mourrai, mais je ne sais ni quand, ni comment. Je sais que je devrai me séparer de tout ce qui m'est cher ici-bas, mais je ne sais quel sort m'est réservé dans l'éternité.
Il est certain que nous mourrons et nous l'oublions trop. Nous n'osons pas penser à la mort, son idée nous emplit d'effroi et nous l'écartons le plus que nous pouvons. Nous pensons au ciel, nous pensons à l'éternité bienheureuse, nous évitons de penser au passage par lequel on y arrive. C'est pourtant le moment capital de notre vie, celui qui va fixer irrévocablement notre destin, qui va déterminer notre éternité. Nous savons que nous mourrons, mais c'est d'une certitude lointaine, comme si l'événement ne nous était pas personnel, comme si nous n'y étions pas directement intéressés, comme s'il ne s'agissait pas de nous. Or, c'est bien de nous qu'il s'agit. Nous mourrons tous et pas un seul de nous n'y échappera. Je mourrai. Où ? Quand? Comment ? je ne le sais pas, mais je sais que je mourrai, que tous mourront. Nous avons vu mourir déjà autour de nous ; combien en avons-nous connu qui nous ont déjà précédés dans la nuit de la tombe ! Notre tour viendra, il vient peut-être le moment où nous serons étendus sur un lit funèbre. Les cierges brûleront à notre chevet, on récitera des prières, des gens pleureront, des mains pieuses essuieront notre visage en sueur
. Ce sera l'heure pour nous de dire adieu à la terre pour nous présenter devant le Souverain Juge rendre compte de la manière dont nous aurons célébré la messe de notre vie. Ah ! comme nous regretterons alors nos imperfections et nos négligences ! L'aube de l'éternité nous éclairera d'une lumière plus vive, nos fautes nous apparaîtront ce qu'elles sont en réalité, des taches sur notre âme, nous désirerons un délai pour faire pénitence, mieux employer notre temps, nous consumer dans l'amour du Maître, ce sera trop tard. Trop tard. Nos mains décharnées s'accrocheront au drap mortuaire comme pour retenir le souffle que nous sentirons nous échapper, puis elles se détendront et ce sera fini. Nous serons morts. Les cierges continueront à brûler, nous ne les verrons plus ; on récitera des prières, nous ne les entendrons plus ; des gens pleureront, les sanglots nous ne les percevrons plus ; on nous donnera un dernier baiser d'adieu, nous ne le sentirons plus. Nous serons figés dans l'immobilité de la mort et murés dans sa solitude.
Voilà pour notre dépouille mortelle ; voilà la scène qui se passera de ce côté-ci du rideau. Mais l'âme ? Qù sera notre âme ? Dans quelle condition aura-t-elle paru devant le tribunal du Juge ? Où ira-t-elle ? Prendra-t-elle directement la route du ciel ? C'est assez peu probable. Prendra-t-elle la route du purgatoire ? Espérons-le. Ou bien..., ou bien prendra-t-elle l'autre, la troisième ?... O minute qui va fixer éternellement mon sort ! La miséricorde de Dieu est infinie, jetons-nous dans ses bras tandis qu'il en est encore temps. Travaillons pendant que nous avons la lumière, c'est l'avertissement du Maître, car la nuit vient, la nuit de la tombe, où personne ne peut plus travailler. Comment voudrons- nous paraître devant Dieu ? Les mains pleines de fruits de sainteté ou les mains vides? L'âme tout illuminée de grâce et pure ou l'âme ténébreuse et souillée de fautès innombrables ?
Aurons-nous hâte d'aller rejoindre le Maître que nous aurons aimé de toutes nos forces ici-bas, l'Ami à qui nous aurons été constamment fidèles ? Ou bien, confus au souvenir de nos tiédeurs, conscients des blessures que nous aurons portées à son Coeur sacré, tremblerons-nous de paraître devant sa face ? C'est qu'à cette heure redoutable aucun subterfuge ne sera possible, aucune illusion, aucune dissimulation. Nos actes paraîtront ce qu'ils sont en réalité. Nous sommes si habiles à camoufler nos intentions profondes ! Nous qualifions de zèle ce qui n'est qu'un sursaut de mauvaise humeur, nous appelons dignité ce qui n'est que de l'orgueil, largeur d'esprit ce qui n'est que faiblesse de caractère. Nous avons vite trouvé une raison qui n'en est pas une pour manquer au silence ou nous dispenser d'un point de la règle. Déchirons ces voiles d'illusion qui ne trompent que nous, et encore pas toujours, vivons comme nous voudrons avoir vécu à l'heure de notre mort, détachons notre coeur de tout ce qui est créé comme nous voudrons alors avoir pratiqué le détachement total, purifions notre âme et maintenons-la pure comme nous voudrons alors qu'elle eût été pure, ne profanons pas notre corps comme nous voudrons alors l'avoir respecté, aimons Dieu comme nous voudrons alors l'avoir aimé, jusqu'à l'extinction de nos forces. Sanctifions-nous jourjoud'hui, demain il sera trop tard peut-être.
Si le Maître nous appellait aujourd'hui, dans quel état nous trouverait-il ? Et qui nous garantit que nous vivrons jusqu'à demain ? Qui nous assure qu'avant la fin de cette instruction l'un de nous ne sera pas mort et que notre âme n'aura pas paru devant Dieu ? La mort vient comme un voleur, nous n'en connaissons ni le jour ni l'heure. Ne nous confions ni à notre jeunesse, ni à notre santé florissante, ni au fait d'avoir échappé maintes fois à son emprise déjà. Les jeunes meurent aussi bien que les vieux et notre santé n'est peut-être qu'apparente, la mort nous ne l'éviterons pas toujours. Nous sommes si peu de chose et il en faut si peu pour que c'en soit fini de nous, que notre vie soit éternellement arrêtée... Ne parlons pas de ces milliers de soldats fauchés dans les batailles et comparaissant devant un Dieu auquel ils n'ont jamais pensé. Ne parlons pas de ces milliers de civils qui se croyaient à l'abri dans leurs refuges souterrains et qu'une bombe a réduits en bouillie avant qu'ils aient eu le temps de se reconnaître. Ce sont là des conditions exceptionnelles de la guerre. Les mêmes dangers peuvent d'ailleurs se reproduire. Mais dans le cours ordinaire de la vie, que de gens disparaissent dont la mort imprévue nous fait dire : « Je ne l'aurais pas cru. » Que de vides creusés par des morts subites ! « Que de fois, remarque l'auteur de l'Imitation, vous avez entendu qu'un tel a été assassiné, qu'un autre s'est noyé, qu'un troisième s'est fracassé le crâne en tombant d'une hauteur, qu'un tel est décédé à table, que tel autre enfin a été surpris en pleine fête ! »
Sanctifions-nous aujourd'hui, car nous ne savons pas quand nous mourrons. Nous ignorons non moins où nous mourrons. Peut-être sera-ce dans notre cellule ou dans l'infirmerie du couvent, aidés par les prières de la communauté, passant des bras de notre supérieur dans les bras de Dieu, notre Père. Peut-être serons-nous abandonnés, loin des nôtres, loin de toute âme compatissante ou, pis encore, au milieu de gens indifférents, hostiles, dont la grossièreté ne respectera même pas notre agonie. Tel religieux n'a pas voulu entrer dans le clergé séculier pour avoir une présence fraternelle à son chevet d'agonie et il meurt dans la nudité d'une chambre d'hôpital, confié à des mains étrangères alors que rien ne faisait prévoir un dénouement si brusque. Peut-être même notre mort aura-t-elle lieu dans un endroit si désert, si sauvage, que personne des nôtres ne la connaîtra et que pendant longtemps nous serons privés des suffrages de ceux qui nous ont connus et aimés. Où mourrons-nous ? Nous n'en savons rien.
Nous ne savons rien non plus sur la manière dont nous mourrons. Sera-ce après une longue maladie au cours de laquelle notre âme aura eu le temps de se préparer, où voyant venir la mort elle aura mis sa conscience en ordre ? Viendra-t-elle avec la rapidité de la foudre sans nous donner le temps de nous reconnaître, nous emportant brusquement dans l'éternité ? Garderons-nous notre lucidité jusqu'à la fin ou bien serons-nous dans l'inconscience du coma ? Nous ne savons rien. Mourrons-nous lentement, doucement, dans une paix sereine, bercés par l'espérance et l'amour, comme un navire qui rentre au port, ou bien notre dernière heure sera- t-elle agitée par une tempête violente soulevée par le démon au cours de laquelle nous risquerons de sombrer pour toujours, si près d'arriver ?
Mystère ! Nous ne savons rien. Une seule chose est certaine, c'est que nous mourrons et que la mort fixera à jamais notre destin.
Voilà pourquoi nous devons toujours être prêts, avec notre lampe allumée comme les vierges sages. Veillons et prions. Et puis, ayons confiance. La mort épouvantpour e le religieux tiède et plus encore le mauvais religieux. Elle ne saurait revêtir la même apparence terrible pour l'âme religieuse fervente. Pour elle, la mort c'est le commencement de la vie. Etendue sur sa couche -funèbre, le bon religieux s'écrie comme ce saint prêtre, avec un soupir d'attente : « Et dire que maintenant je vais voir mon Père ! » Ou mieux encore il dira avec la grande sainte Thérèse : « Enfin, Jésus, nous allons nous voir ! » Et pourquoi ce calme ? C'est que le bon religieux n'a pas peur de Celui qu'il a recherché avant tout et aimé par-dessus tout. Sa vie, longue passe ou courte, n'a été qu'un acte d'amour et elle se, termine dans l'amour. Son regard se reporte sur le et qu'aperçoit-il ?
Des jours, Tes mois, des années consacrés à Dieu passes dans son intimité ; il a une si douce habitude du Maître qu'il ne saurait en trembler ; il a accompli sa tâche en bon serviteur, en tout il a fait de son mieux, il a observé la règle avec fidélité. il a été souple dans les mains de son supiérieur, il a été pour les autres un entrâneur, un semeur de joie et de lumière, et pour personne une cause de scandale et de ruine, il a acceptés les épreuves sans murmurer, avec un courage chantant Certes, il aperçoit des ombres dans le tableau, il a eu, lui aussi, ses faiblesses, peut-être des chutes ; mais ces faiblesses et ces chutes étaient des surprises„ non des actes voulus, délibérément acceptés. S'il a eu le malheur d'offenser Dieu, il s'en est purifié l'âme par une bonne confession et de sa faute il ne reste rien, tout a été lavé par le sang rédempteur. Depuis, il est monté sans cesse dans a himière et la pureté, les yeux fixés sur le divin Modèle. Il peut se rendre le témoignage qu'il a bien célébré la messe de sa vie, non pas qu'il s'en attribue le mérite, il sait que par lui-même il n'est que misère et péché, mais la grâce de Dieu l'a aidé, soulevé, soutenu. Et peut-être avec saint Paul, elle n'a pas été vaine en lui. De quoi pourrait trembler cette âme aimante qui n'a jamais eu d'autre pensée, d'autre désir, d'autre volonté que la pensée du Maître le désir du Maître, la volonté du Maître ? Et que pourrait-elle regretter? Elle ne tient à rien sur la terre. Les biens créés ? Elle n'en a que trop vu le vide ; les joies du monde ? Ah ! elle a eu pour son partage un amour bien plus grand, bien plus pur, bien plus brûlant, et c'est la conscience de cet amour qui lui donne une telle sérénité, qui lui fait se plaindre doucement :
Laisse-moi quitter cette terre, Je veux m'en aller avec toi...
Non, l'âme fervente ne regrette rien, la mort n'est pas pour elle un déchirement, un arrachement, elle est la fin de l'exil, l'envolée vers les splendeurs de l'au-delà. C'est la fin du cauchemar, la fin de la tempête, la fin du danger. En songeant aux abîmes qu'elle a frôlés, où tant d'autres ont roulé et dont Jésus l'a préservée, un immense sentiment de gratitude la soulève et, comme allégée, elle dit : « Maintenant ces dangers ne sont plus, c'est fini, j'arrive au terme. » Le pécheur, l'âme infidèle qui n'a pas eu le courage d'aimer le Maître et qui l'a abandonné, pensent aussi : « C'est fini maintenant ! » Mais c'est avec désespoir qu'ils le disent. L'âme sainte en éprouve un inexprimable sentiment de joie et de délivrance. « Oui, c'est fini ; la séparation sont finis ; les ombres vont se dissiper, le voile qui me cachait Dieu à se déchirer, je m'en vais rejoindre mon bon Maître et ma Mère, l'Immaculée. »
Sa pensée, loin de refluer vers le passé pour y trouver un motif de regret, est toute tendue vers l'avenir, vers l'avenir tout proche qui va se lever pour elle d'un moment à l'autre et vers lequel l'entraîne toute la force de son amour. Le Maître est là qui l'attend, est devant la porte et une sorte de dialogue s'établit entre lui et l'âme religieuse. « Viens, dit Jesus môn fidèle serviteur ; viens, toi qui as été mon ami préféré ; viens, toi qui m'as recherché avec amour ; l'hiver de ton exil est passé, les orages ont cessé, les fleurs de l'éternel azur vont fleurir sous tes pas. Entends-tu les chants des anges dans les sphères infinies ? — C'est vous, ô Maitre adoré, répond l'âme aimante enfin je vais vous être uni pour toujours, , pour toujours ! Enfin va tomber le voile qui nie cachait votre divin visage ! »
Et Jésus reprend : «Viens donc, toi que j'ai appelée à vivre dans mon intimité, viens prendre place dans le cortège virginal qui me suit à travers l'éblouissement du ciel étoilé, viens recevoir la couronne que mérite ton amour. » L'âme répond : « O Maître, ma plus douce récompense sera de vous posséder pen dant l'éternité. J'ai hâte de vous rejoindre, il y a si longtemps que j'attends cette heure. Je suis prête Jesus, ouvrez-moi les portes de votre ciel je viens. » Et l'âme s'envolera. Fiction que tout cela ? Non, mes la réalité. N'est-ce pas là ce que nous dit saint Jean, l'apôtre virginal de l'amour : « La perfection de notre amour consiste à avoir confiance au jour du jugement. La crainte ne peut subsister avec l'amour, car l'amour chasse la crainte. Celui qui a peur encore, celui-là n'est pas parfait dans son amour. » L'âme aimante ne craint pas la mort, elle chante avec le poète :
Je te salue, o mort, libérateur céleste.
« Souviens-toi de ton heure dernière et tu ne pécheras jamais. » Non seulement nous ne pécherons pas, mais nous réaliserons encore de grands progrès vers la sainteté. Car si nous ne voulons pas trembler à cette dernière heure, il nous faut grandir dans l'amour du Maître, seul l'amour chasse la crainte. Et la sainteté consiste dans l'amour. Oh ! si chaque soir avant de prendre notre sommeil nous songions qu'un jour ce sommeil sera définitif, que nous ne nous réveillerons plus ici-bas ; si nous songions que cette nuit est peut-être notre dernière nuit ; si nous songions chaque matin que ce jour est peut-être notre dernier jour ; si nous songions plus souvent que la mort peut survenir d'un moment à l'autre nous emporter brusquement dans l'éternité ; si nous songions lus souvent que la grande rencontre avec le Maitre peut se produire bientôt, peut-être serions-nous plus fervents, plus soumis, plus détachés, plus purs, Plus aimants. Souvenons- nous de ceux qui nous ont précédés dans la paix du tombeau, souvenons-nous que nous les suivrons un jour. Que notre mort soit douce ! Qu'elle soit la transition sereine de la communauté de la terre à la communauté du ceil ! Qu'elle soit l'envolée d'une âme sainte I
|
XX
Nobis quoque peccatoribus.
|
L'âme aimante ne redoute pas la mort. Même si elle a péché, elle connaît trop bien la miséricorde infinie du Père pour trembler de paraître devant lui. Voilà pourquoi le prêtre, à l'autel, après avoir achevé le Memento des morts, s'écrie : « Nobis quoque peccatoribus, à nous aussi qui ne sommes que de malheureux pécheurs, mais qui espérons dans l'immensité de, vos miséricordes, daignez accorder, Seigneur, d'être admis à partager la société de vos saints apôtres, des martyrs et de tous les saints. » Oui, malgré son indignité de pécheur, le prêtre lève le regard de sa pensée vers le ciel ; il appuie son espérance non sur ses propres mérites, mais sur la grâce divine et les mérites de Jésus-Christ ! Quél horizon infini s'ouvre à sa seule évocation ! Le ciel, terme de nos désirs, but suprême de tous nos efforts ! Le ciel que nos péchés avaient fermé, mais que Jésus a rouvert par son sang, où il a pénétré au jour de son Ascension, le premier, pour nous y préparer une place, où il veut que nous allions le rejoindre ! « O Père, je veux que ceux que tu m'as donnés soient avec moi là où je serai, qu'ils voient nia gloire, cette gloire qui nie vient parce que tu m'as aimé avant la création du monde. » C'est le désir du Maître que ceux qui l'aiment réellement, qui le suivent en disciples fidèles, que ceux-là soient admis à contempler sa pendant l'éternité. Méditons donc sur le ciel, essayons d'entrevoir le bonheur qui noys y attend.
C'est là une entreprise difficile et la vision sera nécessairement incomplète. Comment nous faire une idée à peu près exacte de ce qui dépasse tout entendement humain et que les mots de la terre ne sauraient traduire? Essayons pourtant, le peu que nous en apercevrons nous semblera déjà si beau, et nous nous dirons nous que cela n'est rien en comparaison de ce que verrons réellement à notre arrivée là-haut.
Le ciel, c'est, d'une part, la fin de notre exil avecses dangers, ses inquiétudes et ses tristesses ; c'est, d'autre part la possession de splendeurs infinies
À la messe des défunts, pour ranimer notre courage l'Egiise nous fait lire un passage de l'Apocalypse. Saint Jean entend une voix qui lui dit : « Écris : bienheureux les morts qui s'endorment dans le Seigneur. L' Esprit leur dit de se reposer de leurs travaux et de leurs peines. » Les souffrances et les fatigues de la terre ne seront plus, ce en sera la
douceur d'un repos que rien ne sera plus en mesure de troubler. Nous n'aurons plus à vêtir notre corps, nous n'aurons plus à le nourrir, nous n'aurons à le craindre, à lui donner des soins et à le surveiller.
Devenu glorieux, il sera soustrait aux atteintes de la faim, au supplice de la soif, aux froid, à l'accablement de la chaleur, morsures. aux coup, la douleur, aux assauts de la vieiliesse, aux revoltes des sens, à leur tyrannie décevante. Il sera le compagnon docile et lumineux de l'âme, plogé avec elle-dans une ivresse sacrée. Et l'âme, désormais fixée dans une paix souveraine, ne connaîtra plus le déchirement des séparations, les tortures des attentes, l'agonie des abandons, les brûlures de la jalousie, de la colère, les appels de la luxure, la honte des chutes, la douleur des remords, la crainte de se perdre. Pacifiée, purifiée, glorifiée, à l'abri enfin de tout danger, elle goûtera la douceur de son union à Dieu dans une soumission aimante, ce sera la sérénité éternelle dans une ivresse éternelle. Elle se souviendra de ses luttes sur terre, de ses défaites, mais aussi de ses victoires. Le souvenir des périls qu'elle aura courus et dont Dieu l'a préservée l'emplira d'une immense gratitude et elle s'en sentira délivrée à tout jamais. Elle verra le tissu de grâces dont il l'a enveloppée durant sa vie mortelle, elle comprendra la conduite de la Providence à son égard qui lui semblait si mystérieuse jadis et qui lui apparaîtra dans une lumineuse simplicité. Elle la comprendra, la bénira, s'extasiera devant la profondeur des desseins divins. Elle se sentira heureuse dans sa sécurité définitive. Ici-bas nous avons le triste privilège de pouvoir abandonner Dieu pour nous jeter dans le mal et creuser un abîme sous nos pas. Là-haut, nous aurons perdu ce triste privilège, nous serons fixés éternellement dans le bien. Oui, l'exil sera bien fini, l'exil sombre et douloureux loin de notre Père ; ce sera la patrie, la patrie enfin gagnée, la maison paternelle dans toute son enivrante beauté et son perpétuel enchantement. Plus d'efforts à soutenir, plus de souffrances à supporter, plus de tentations à vaincre, nous n'aurons plus qu'à nous tenir sous les yeux de notre Père dans un ravissement sans fin. Nous contemplerons non seulement Dieu, mais tout ce que contient comme splendeur l'étendue
Infinie des meures célestes. Nous nous contemplerons nous-mêmes dans la gloire de notre corps ressuscité, nous comprendrons enfin la dualité de notre nature, l'énigme de ce corps uni à cette âme, en proie à une opposition incessante. Nous pénétrerons notre nature, nous en verrons la grandeur que nous sommes trop portés à oublier ici-bas, notre dignité d'enfants de Dieu, nous jouirons de l'harmonie enfin "-Survenue entre l'âme et le corps. Cette contemplation admirative se fera sans péché parce qu'elle se fera sans désordre, nous ne serons plus tentés de nous complaire en nous-mêmes, de mettre notre fin en nous-mêmes, notre coeur montera spontanément vers Dieu pour le remercier et l'adorer. Nous demeurerons émerveillés devant ce monde intérieur de la grâce que nous portons en nous et dont nous nous préoccupons trop peu, et cet émerveillement fusera en cris de louange et d'amour. Comme l'Immaculée, nous chanterons : « Fecit mihi magna qui potens est, le Tout-Puissant a réalisé en moi de grandes choses. » Nous mesurerons tout ce que la grâce a ajouté comme grandeur à notre nature en la haussant sur le plan surnaturel, en la faisant participer à la vie même de Dieu.
Nous contemplerons la foule éblouissante des élus se déployant dans l'infini des cieux. Nous verrons tous ceux qui nous ont été chers ici-bas, les parents, les amis, les connaissances, les membres de notre communauté, de notre Congrégation avec qui nous aurons mené le bon combat, avec qui nous aurons souffert et espéré, aimé et chanté. Nous verrons nos fondateurs, nous serons heureux d'être avec eux et fiers de la gloire qui les vêtira comme d'un manteau de lumière. Nous verrons se dérouler à travers les immensités célestes, à la suite de l'Agneau sans tache, et formant son cortège spécial, la théorie innombrable des vierges, nos soeurs ; si nous en sommes dignes, nous prendrons place dans leurs rangs et de nos lèvres s'envoleront les strophes de cet hymne que seules les vierges seront admises à chanter parce qu'elles seront passées sur la terre comme n'y touchant pas, sans éclabousser la blancheur de leur robe baptismale, et que leur coeur ne se sera jamais égaré parmi les créatures et dans la boue.
Nous verrons les confesseurs et les ascètes, tous ceux qui ont exténué leurs forces au service du Maître, qui ont dompté leurs passions par des pénitences dont le récit nous fait frémir et qui ont ainsi mérité une éclatante couronne de gloire ; ceux qui se sont tués à force d'amour, les géants de la vie spirituelle et les petites fleurs d'ombre qui s'épanouissent maintenant au soleil éternel ; tous ceux qui ont pris la croix sur leur épaule et marché joyeusement à la suite du Maître, qui ont détaché leur coeur de la créature et ne l'ont laissé battre que pour Dieu, ceux qui ont passé une longue vie dans la prière et ceux que le ciel a jugés mûrs dès leur jeunesse.
Nous verrons les martyrs agiter leurs palmes, les Saints Innocents de Bethléem, une frêle sainte Agnès, tous ceux contre lesquels l'enfer a déchaîné sa fureur aveugle ; nous mêlerons nos louanges aux leurs, bénissant Dieu qui leur a fait remporter un si beau triomphe. Nous verrons les apôtres et les premiers disciples de Jésus, ceux qui ont suivi le Maître dès la première heure, qui l'ont accompagné dans ses voyages, qui ont été ses familiers intimes : un saint Pierre sur lequel Jésus a bâti son Eglise ; un saint Jean, le confident virginal, le disciple préféré qui reposa tendrement sa tête sur la poitrine du Maître, en reçut des communications particulières ; un saint Paul dont l'âme de feu désirait si ardemment être réunie au Christ, qui a supporté tant de fatigues pour en étendre le règne.
Nous y verrons sainte Madeleine et tout le groupe de Béthanie. Nous y verrons aussi tous ceux que nous aurons aidés à sauver, vers qui le Père nous a envoyés comme messagers de son amour et qui viendront avec joie nous dire leur reconnaissance. Nous y connaîtrons notre ange gardien à qui nous sommes redevables de tant de bienfaits. Nous serons à même d'estimer à son vrai prix l'étendue de l'aide qu'il nous a apportée au cours de notre vie mortelle. Il sera lui-même heureux de nous voir hors de danger et il mêlera ses louanges aux nôtres pour en bénir Dieu ; nous nous unirons à la foule des anges où nous admirerons saint Michel, protecteur de l'Eglise ; saint Gabriel qui apporta sur terre le message rédempteur, à qui il fut donné de saluer au nom de Dieu la Reine des cieux et de la terre et lui annoncer son rôle providentiel dans l'économie du salut du monde.
Bonheur de vivre avec les élus, bonheur de partager le sort des anges, ce bonheur immense ne sera pourtant rien en comparaison de celui de voir notre Mère. Marie, notre Mère ; Marie, Mère de Dieu ; Marie, l'Immaculée dont le pied écrase la tête du serpent infernal ; Marie dont l'amour pur infiniment nous emplit d'une paix si douce ; Marie, nous serons enfin admis à contempler son visage maternel dans tout le rayonnement de sa tendresse, nous la regarderons nous sourire, notre âme en sera éblouie, notre bonheur sera tel que nous vivrons dans une continuelle extase, nous aurons la certitude de ne plus jamais nous séparer d'elle. A la vue des trésors de grâces que son intercession nous aura valus, un hymne d'amour et de reconnaissance s'échappera de nos lèvres et nous irons baiser avec transport les franges de son manteau d'azur et de lumière. Marie., alors seulement nous saurons quel abîme de tendresse recouvre ce nom. Avec quelle ferveur nous répéterons la Salutation angélique : « Je vous salue, Marie, pleine de grâces, le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes et Jésus le fruit de vos entrailles est béni. » Quelle plénitude de sens revêtiront les mots : « Je vous salue, Marie ! Enfin, o ma Mère, je puis vous saluer, je puis vous voir face à face, je puis me prosterner devant vous, je vous salue ! Pleine de grâce, vous l'étiez déjà au jour de l'Annonciation, mais combien plus encore maintenant, maintenant que vous avez pris place sur le trône à la droite de votre Fils, ce trône que Dieu vous destinait de toute éternité. Le Seigneur est avec vous combien plus encore que sur la terre, ô Reine immaculée, il est avec vous ce Dieu que vous avez aimé par-dessus tout et qui dans l'éternelle splendeur des cieux a déposé sur votre front virginal la couronne étoilée qui vous a associée pour toujours au triomphe de votre Fils ! Ettésus le fruit de vos entailles est béni. »
Nous tournerons nos regards sur la sainte humanité du Sauveur, nous resterons éperdus d'amour et d'extase devant l'éclat infini dont elle est le foyer. Devant cette révélation de sa beauté divine, nous nous écrierons avec plus de raison que l'apôtre Pierre sur le Thabor : « Bonum est nos hic esse. Ah ! Jésus, laissez-nous contempler votre visage où transparaît le Verbe de Dieu : quel bonheur d'être avec vous et d'y demeurer toujours ! » Nous verrons son front qu'une couronne d'épines avait ensanglanté, ses mains que les clous ont trouées, ses pieds qui s'étaient fatigués à courir après les âmes, son Cœur qui nous a tant aimés et qu'une lance a ouvert. Nous le verrons Celui que nous aimons, à qui nous avons consacré notre vie ; nous le verrons notre Maître adoré et nous chanterons avec l'Epouse des cantiques : J'ai trouvé Celui que j'aime, je ne le quitterai plus. » Nous serons unis à lui pour toujours dans le ravissement de sa splendeur divine.
Eh bien ! nous verrons quelque chose de plus beau encore. Ce sera Dieu contemplé dans son essence infiniment pure, ce sera le mystère de la Sainte Trinité où nous pénétrerons éblouis de ses profondeurs, ce sera la vie divine ouvrant à nos regards d'enfants ses abîmes sans fin. Dieu le Père déploiera son infinie majesté de Créateur ; le Verbe, miroir parfait, en réfléchira l'éternelle splendeur et l'immensité sans bornes ; l'Esprit dévoilera les liens d'amour qui unissent les trois Personnes. De toutes parts, vers le trône de lumière, des louanges résonneront dans l'infini des cieux. Pécheurs purifiés dans le sang de Jésus, enfants morts dans leur innocence baptismale, ascètes du désert, confesseurs, vierges, martyrs, prophètes, apôtres, tous uniront leurs voix à la voix des multitudes angéliques pour former un immense concert d'adoration et d'amour. Pendant l'éternité, les échos des cieux répéteront l'hymne sacré : « Saint ! Saint ! Saint est le Seigneur ! A lui tout honneur et toute gloire, toute puissance et toute majesté ! Gloire à l'Agneau immolé dès l'origine du monde, Victime dont le sang a rouvert les portes d'azur aux fils d'Adam, le Vainqueur de la mort ! » Et nous serons là, nous joindrons notre chant au cantique universel de la création à son Dieu. Nous serons là, vibrants d'admiration, de joie, de reconnaissance et d'amour. Ce sera l'extase éternelle dans un bonheur éternel.
Voilà ce que Jésus est allé nous préparer. Comme nous sourirons alors des pauvres joies d'ici-bas qui captivaient pourtant notre cœur ! Comme nous remercierons Dieu de nous avoir créés, rachetés et sauvés ! Une éternité de bonheur nous attend là- haut, d'un bonheur dont nous ne pouvons nous faire qu'une idée bien incomplète sur terre, dont la seule vision entrevue nous soulève et nous inonde de joie. Bonheur indicible, mais bonheur qu'il nous faut acheter.Si nous voulons parvenir rejoindre notre Maître, il nous faut passer par où il estpassé, il nous faut renoncer et porter notre croix. Rien de souillé ne saurait pénétrer dans les éternelles demeures d'azur, rien d'indigne ne sera admis à franchir le seuil de l'éternité bienheureuse. Pour partager la joie des anges, il faut d'abord nous efforcer d'en mener la vie, malgré les appels séducteurs du monde et de la chair. Le ciel est à ceux qui suivent le Maître jusqu'au bout.
|
|