VII
Ailler a nohis iniquitates nostras. |
Nous sommes convaincus de la laideur du péché et pourtant nous le commettons. Nous sommes si faibles que constamment nous salissons notre âme de sa souillure. Aussi devons-nous sans cesse recourir au pardon de Dieu ; sans cesse redemander à notre Père de nous purifier, de rendre à notre âme son premier éclat. Après avoir récité le Confiteor, le prêtre gravit les marches de l'autel en récitant cette prière : « Délivrez-nous, Seigneur, nous vous en prions, de nos iniquités, pour que nous puissions entrer au Saint des Saints avec une âme pure. » Ce désir de purification poursuivra le prêtre tout le long du Saint Sacrifice. Il l'exprimera avant l'Evangile, au Lavabo et à plusieurs reprises pendant le Canon. Notre vie doit être une messe etpendant toute notre vie. nous devons être travaillés de ce désir d'une purification toujours plus grande. Continuellement, nous devons éprouver une soif de pureté, le besoin d'une innocence renouvelée. Alors, nous pourrons nous approcher de Dieu.
Hélas ! oui, nous sommes des pécheurs, nous sommes faibles ; la tentation trouve trop de résonance en nous et nous tombons. Le bien nous semble ardu et le mal si séduisant ! Saint Paul était un grand saint, son âme était un brasier d'amour pour le Maître ; il avait été ravi au troisième ciel, il avait entendu des secrets qu'il n'est donné à aucun mortel d'entendre. Saint Paul était l'apôtre de la charité, de la pureté, et pourtant, saint Paul se plaint : « Qui me délivrera de ce corps de mort ? Qui me délivrera de la servitude du péché ? Je vois le bien qu'il me faut accomplir, je suis résolu à le faire, et en réalité, je fais le mal que je ne veux pas. » Si saint Paul parlait ainsi, quel langage tiendrons-nous, nous qui ne sommes pas des saint Paul ?
Nous sommes pécheurs ; chaque jour voit se multiplier le nombre de nos chutes. Que faire ? Nous désespérer ? Abandonner l'oeuvre de notre sanctification ? Renoncer à l'idéal par lassitude et découragement ? Ce serait de l'orgueil, et Dieu n'aime pas les orgueilleux. Le dépit est un mauvais conseiller. Si le petit enfant agissait ainsi, il n'apprendrait jamais à marcher. Comment faire donc pour acquérir malgré nos défaillances cette pureté désirée ? Il nous faut faire comme l'enfant. Ne pas nous étonner de tomber, ne pas nous décourager, mais nous relever tranquillement et aller laver nos souillures par une bonne confession. La confession est le moyen de redonner à notre âme son premier éclat, c'est le bain spirituel qui la nettoie de toutes ses poussières, c'est le recours à notre Père pour qu'il nous relève et nous purifie. Nous disons alors à Dieu, comme le prêtre : « Délivrez-moi de mes souillures. » La confession doit jouer un grand rôle dans la messe de notre vie. C'est pourquoi l'Eglise nous demande d'y recourir le plus souvent possible. Elle le jouera si nous la comprenons ainsi qu'il se doit.
Qu'est-elle avant tout ? Elle est l'aveu de nos fautes à Dieu à travers la personne d'un prêtre. Elle est l'aveu de nos fautes, cela suppose donc que nous les connaissons. Nous les connaîtrons si notr, les avons cherchées dans un examen préliminaire fait avec soin. Oh ! ces examens faits à la hâte, comme en courant. On a conscience de n'avoir pas de fautes graves à accuser et on se contente d'un coup d'œil superficiel sur le temps écoulé depuis la dernière confession. « Qu'est-ce que je pourr bien dire ? J'ai dû manquer à la charité : je m'accuserai d'avoir manqué à la charité. Je pourrai dire aussi que j'ai manqué de ferveur. Et puis, quoi encore ? Que j'ai eu peut-être quelques pensées légères. J'ajouterai que j'ai eu quelques mouvements d'impatience. Cela fait quatre accusations, ça suffit. » Et on s'engouffre dans le confessionnal. Certes, tous nos examens de conscience ne sont pas aussi vite « bâclés », mais pouvons-nous dire que beaucoup ne lui ressemblent pas? On se confesse toutes les semaines et la routine se glisse là comme elle se glisse en maints actes de notre vie. On ne lui apporte plus l'attention qu'elle mérite. Il est évident qu'un examen aussi hâtif ne nous est d'aucun secours pour notre vie spirituelle. Alors que sérieusement fait, il nous permettrait de nous mieux connaître, de mieux découvrir la source habituelle de nos fautes et d'y porter remède.
Si cette confession était la dernière, quel soin n'apporterions-nous pas à nous examiner ? Et qui nous garantit qu'elle n'est pas la dernière ? Qui nous assure contre une mort subite ?
L'examen doit être sérieux, mais il doit se faire sans trouble. Si nous avons eu le malheur de tomber dans une faute grave, étudions avec calme les raisons de notre chute et attendons humblement le pardon qui va nous venir. Si, grâce à Dieu, nous n'avons que des fautes vénielles à nous reprocher, ne nous alarmons pas si notre mémoire défaillante ne nous les aligne pas de suite sous les yeux. Aussi bien celles qui échapperaient à notre regard seront effacées avec les autres. Le scrupule est aussi ennemi de la perfection que la tiédeur ou la négligence, car il procède d'un manque d'amour et de confiance dans le Maître. Or, rien ne blesse autant Jésus qu'un manque de confiance en lui. Il est Miséricorde et Bonté. Il le sait bien que nous sommes faibles ; nos péchés, il les connaît mieux que nous. Ce qu'il nous demande, c'est de montrer de la bonne volonté. Ce qu'il veut, c'est que nous tombions à ses genoux pour implorer son pardon. Lorsque, prise d'horreur au spectacle de ses turpitudes, la pécheresse fit irruption dans la maison du pharisien, elle n'a pas songé à faire le récit scrupuleux de ses fautes ; elle est tombée aux pieds de Jésus, elle a sangloté, elle a trempé des larmes de son repentir les pieds divins, et elle s'est relevée avec le pardon, ayant retrouvé son innocence perdue. Et que dit Jésus aux autres convives ? « II lui sera beaucoup pardonné parce qu'elle a beaucoup aimé. » N'oublions pas que notre Dieu est un Dieu de paix, que tout ce qui nous ôte la paix nous éloigne de lui, si bien que l'âme scrupuleuse aboutit à ce paradoxe de s'éloigner de Jésus en croyant lui agréer par une délicatesse excessive qui relève plus de l'orgueil que de l'amour. Examinons-nous sérieusement mais sans trouble ; ne perdons pas la paix promise aux âmes de bonne volonté.
Le repentir est ben plus important qu'une accusation complète jusqu'au moindre détail. Si nous âllôns chercher le Pardon divin, c'est apparemment nous regrettons nos chutes ; c'est que nous y sommes poussés par le remords d'avoir offensé Dieu ; c'est que nous voulons dissiper les nuages qui s'interposent entre lui et nous, et rentrer de nouveau dans son intimité. C'est, en un mot, que nous avons mal à l'âme de l'avoir attristé. Ce qui importe donc, dans ces minutes préparatoires à la confession, c'est moins de rassembler nos fautes que d'exciter en nous la contrition, d'éveiller et d'aviver le repentir, d'allumer un regret très vif d'avoir offensé un Dieu si bon. Le roi David a péché, péché lourdement. Mais quelle douleur le saisit ! Quel émouvant appel il jette vers Dieu Comme on sent que toute son âme tremble d'avoir perdu l'amitié divine !
« Ayez pitié de moi, mon Dieu, selon la grandeur de votre miséricorde et dans votre clémence sans bornes, effacez mon péché. Lavez-moi toujours davantage de ma souillure, purifiez-moi de mon iniquité. Je reconnais l'énormité de ma faute, mon péché est toujours sous mes yeux. J'ai péché contre vous seul, j'ai commis le ma! devant vous. Lavez- moi avec de l'hysope et je serai pur ; purifiez-moi et je deviendrai plus blanc que neige. Détournez votre face de mes péchés, effacez toutes mes fautes. Mon Dieu ! créez en moi un coeur nouveau, rendez à mon âme sa première droiture. Ne me rejetez pas loin de votre face, ne me retirez pas votre Esprit... »
Ainsi pleurait David. Notre faute est moindre que la sienne ? pourrions-nous dire. Qu'importe ? n'avons-nous pas offensé Dieu ? Ne disons pas : je n'ai péché que véniellement, cela n'est rien. Cela est beaucoup. Le péché véniel aussi est une trahison, le péché véniel aussi est une ingratitude, une défaillance dans cet amour total que nous devons au Maître. Comme David implorons notre pardon.
La contrition est si importante que sans elle l'absolution est inefficace, l'aveu de nos fautes inutile et nous manquons de respect au sang du Christ qui va couler sur notre âme. Nous ajoutons un nouveau péché aux anciens. Ce n'est pas là, un chimérique danger. Il est réel le danger d'une mauvaise confession das une communauté religieuse. .il est réel par suite de l'habitude. Chaque semaine on s'agenouille au confessionnal, chaque semaine on répète depuis des années les mêmes accusations et les mêmes aveux. L'âme s'accoutume à ce défilé, toujours le même, elle n'éprouve plus cette douleur d'avoir offensé Dieu qu'elle éprouvait au début. Les péchés sont comme de vieilles connaissances et la confession devient quelque chose de machinal, une formalité qu'on remplit chaque semaine parce que la Règle l'impose. Mais elle ne répond plus à un besoin profond du coeur. Elle n'est plus cette soif de purification spirituelle, ce désir d'effacer en nous la moindre trace de souillure, de savoir que rien ne s'interpose plus entre le Maître et nouse. Hélas ! il est des âmes qui s'habitiient à. la crasse, même dans les couvents.
La contrition est en un sens plus importante que l'absolution elle-même. Car enfin, la contrition parfaite, même sans absolution, nous rend déjà l'intimité du Père. Une absolution reçue sans contrition nous laisse avec notre péché. Ajoutons que c'est par la contrition surtout que la confession est sanctificatrice ; qu'elle peut devenir un stimulant de vie spirituelle. L'âme vraiment contrite est navrée d'avoir offensé un Maître si bon, elLe lui demande pârdon avec une hurnilité si vraie, une peine si sincère, un désir si vif de_réparer que Dieu ne peut rester insensible à ce Son coeur paternel raipénira avec effusion, elle lui deviendra plus chère encore. Les chutes deviennent ainsi l'occasion d'une ascension nouvelle dans l'amour de Dieu. Nous serons semblables à cet enfant dont la mère disait : « Mon enfant n'est jamais aussi gentil que lorsqu'il a une sottise à se faire pardonner. Il se fait si tendre, si câlin que je ne puis m'empêcher de l'embrasser. » Nous aussi nous aurons à coeur de faire oublier à Dieu notre faute en redoublant d'amour et d'attention.
C'est dans un sentiment d'humilité et de repentir que nous nous agenouillerons devant le confesseur. Nous ferons l'aveu de nos fautes simplement, nous souvenant bien que c'est à Dieu que nous parlons dans le prêtre. Qui dit aveu, dit coupable qui s'accuse. Nous sommes donc là pour nous accuser et non pour nous excuser. Notre aveu sera franc, simple, sans détails oiseux, sans commentaire pour diminuer notre culpabilité. Nous n'imiterons pas cette veuve de campagne qui se confessait ainsi : « Mon Père, je m'accuse d'avoir mal fait ma prière du matin, mais vous savez, mon Père, ce n'est pas ma faute. Je suis seule, mon mari est mort, alors les soucis du ménage, la surveillance des enfants, le soin du bétail m'empêchent de la faire comme il faut. Mon Père, je m'accuse de m'être disputée avec mes voisines, mais vous savez, mon Père, ce n'est pas ma faute... » Eh ! mon Dieu, serait-on tenté de lui dire, si vous n'êtes pas coupable, pourquoi venez-vous vous confesser ?
Notre aveu se fera à voix suffisamment forte pour que le prêtre puisse nous comprendre. Que de pénitentes débitent leurs péchés avec une telle rapi dité et si bas que le confesseur ne perçoit qu'un murmure confus où il essaye vainement de saisir quelque chose, et il se voit dans l'obligation pénible pour lui et pour le pénitent de faire répéter l'accusation. Nos péchés, disons-les bonnement, sans fausse honte. Ne songeons pas à l'homme qui nous écoute mais à Jésus à qui nous demandonsr pardon à travers le prêtre.
Simple, franc, notre aveu sera complet aussi. Toutes les fautes que nous avons découvertes au cours de l'examen, exposons-les loyalement. Et même commençons par les plus importantes, ne les réservons pas pour la fin. N'imitons pas le lion de la fable qui expose d'abord longuement ses peccadilles et vers la fin essaye d'escamoter le crime d'avoir dévoré le berger. Si notre contrition est réelle, nous devons avoir h âte de nous décharger de ce qui nous pèse le plus, c'est-à-dire des fautes les plus grave. Nous laissons pas notre amour-propre se glisser dans l'accusation même de nos fautes. Ne tremblons pas à cette idée que le confesseur aura de nous une mauvaise opinion. Le confesseur ne pensera rien, ou, s'il pense quelque chose, il pensera que nous sommes faibles comme lui, pécheurs comme lui, sujets à faillir comme lui et que comme lui nous avons besoin du pardon du Maître. La confession est établie pour effacer les péchés, et si Jésus l'a instituée, c'est que nous en avons besoin.
.L'accusation terminé ne nous troublons pas si un péché manque à l'appel, n'essayons pas de courir après lui à travers notre mémoire tandis que le confesseur nous parle. Écoutons plutôt ses avis, ses conseils, avec soumission et respect. Peut-être que le confesseur manquera d'éloquence, peut-être se contentera-t-il de quelques mots que nous trouverons bien secs. Ne confondons pasle confessionnal et le parloir. Nous sommes là avant tout pour nous accuser et recevoir le pardon divin, non pas pour écouter une conférence. le confesseur n'est pas le directeur. Sa mission consiste à nous absoudre et non à dorloter notre âme par des paroles même pieuses. Sauf certains cas spéciaux, plus son admo nition sera courte, mieux cela vaudra. Ce qu'il nous dit, il nous le dit au nom de Dieu. Et surtout, n'écoutons pas notre malice naturelle, ne nous amusons pas des défaillances de langage qui peuvent lui échapper. Nous ne rentrons pas au tribunal de la pénitence pour juger l'homme imparfait qui nous parle. Il peut être médiocre, il nous parle néanmoins au nom de Celui qui nous jugera un jour. Si nous avons vraiment le coeur brisé de repentir, songerons-nous à nous égayer de cet instrument défectueux, aussi défectueux qu'on voudra, dont se sert Jésus pour nous accorder son pardon ?
Enfin, nous recevrons avec docilité et accomplirons avec ferveur la pénitence qu'on nous imposera. Ne nous en acquittons pas à la hâte pour en être débarrassés mais avec le sentiment profond que nous avons mérité un châtiment bien plus grand. Et n'ayons pas peur de compléter par des pénitences volontaires la pénitence sacramentelle que notre amour pour le Maître trouvera trop douce. Le péché est une réalité si triste et l'offense faite au Père si grande ! Et jetons-nous aux pieds de jésus pour le remercier d'un pardon si généreusement accordé.
En quittant la chapelle, nous nous sentirons plus légers, plus purs, plus avant dans l'intimité divine. Confessons-nous souvent et confessons-nous bien. Notre âme sera ainse continuellement purifiée, elle aura la transparence sainte qu'il lui faut pour celébrer dignement sa messe.
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Le prêtre gravit lentement les marches de l'autel, baise la pierre du Sacrifice et commence l'Introït. Qu'est-ce que l'Introït? Une prière. Par quoi va-t-il continuer ? Par le Kyrie eleison qui est une supplication. Il le fera suivre du Gloria qui est une prière de louange. Puis il poursuivra par les oraisons. Qu'est-ce que d'ailleurs que toute la messe sinon une longue prière ? Notre vie ne sera vraiment une messe que si elle est une prière continue ; elle ne sera vraiment une chose sainte que si elle s'écoule dans une ambiance d'oraison. Une vie religieuse sans prière est un non-sens. Ies religieux doit être sans cesse tourné vers Dieu, plornsurientretien avec son Maître: On ne peut aimer quelqu'un sans chercher à lui parler, sans se plaire en sa présence. Toute notre vie ne devrait être qu'un long tête-à-tête avec Celui à qui nous nous sommes donnés. Prier parce que c'est notre fonction de créatures humaines. Prier parce que Jésus, notre Maître a prié et nous a demandé de prier- Prier parce que la prière est un des moyens les plus puissants de sanctification. Nous devons prier.
Pourquoi Dieu a-t-il créé le monde sinon pour sa propre gloire ? L'univers, par le fait qu'il existe, témoigne de la puissance du Créateur, de son immensité, de sa splendeur. « Les cieux, s'écrie le psalmiste, chantent la gloire de Dieu ; le firmament étoilé révèle son action créatrice, le jour célèbre ses louanges au jour qui le suit, et la nuit les redit à la nuit qui vient. » L'univers fait éclater la majesté de Dieu, sa beauté, mais l'univers matériel n'est doué ni de raison ni de sentiment. Sa louange est une louange inconsciente qui demande à être interprétée. Or, qui va se faire le porte-parole du monde ? Qui va remplir la fonction de chorège et donner une voix aux myriades de mondes se croisant dans l'espace ? Qui va tenir le rôle de chef d'orchestre et diriger l'immense concert de la création ? Les anges ? Non. Certes, les anges prient, les anges adorent. Prosternés devant le trône de l'Eternel, ils inclinent leurs ailes frémissantes et chantent sans fin : « Sanctus ! Sanctus ! Sanctus Saint est le Seigneur, Dieu des armées ! A lui tout honneur et toute gloire ! » Et depuis des siècles et des siècles, l'hymne sainte résonne dans les demeures du ciel. Oui, les anges prient, les anges adorent. N'y en eût-il qu'un que son adoration dépasserait en valeur pure l'adoration inconsciente des mondes rassemblés, car elle émane d'une essence supérieure, d'un pur esprit. Mais précisément parce qu'il n'a rien de commun avec le monde matériel, l'ange ne peut s'en faire l'interprète. Il faut, pour remplir ce rôle, un être qui unisse en lui les deux points extrêmes du monde créé, un être qui étant r la fois esprit et matière résume en lui la création universelle. Et c'est là le fait de l'homme. Par son âme, il touche au rang des esprits, par son corps il touche au monde matériel. C'est donc à lui que revient l'honneur de se présenter devant Dieu pour lui offrir tes hommages adorateurs du monde créé. Il est par nature pontife et ambassadeur de l'univers devant l'Eternel. Son premier geste sera de se prosterner devant la majesté du Créateur pour en reconnaître la souveraineté entière. Son premier cri sera pour proclamer son absolue dépendance personnelle et la dépendance du monde.
Créatures humaines, notre première obligation est d'adorer Dieu, elle n'est pas la seule. Dieu a créé le monde, il nous a tirés nous-mêmes du néant à l'existence. Son action créatrice continue en nous maintenant dans l'existence. C'est par son action créatrice que nous ne retombons pas dans la nuit primitive. C'est à elle que notre âme doit le jour que nous vivons, l'air que nous respirons, la nourriture que nous prenons. C'est grâce à elle que notre intelligence découvre les parcelles de vérité qui l'enrichissent. Tout ce que nous avons, tout ce que nous sommes nous le devons à la bonté paternelle de Dieu. Reconnaissance et amour, voilà ce qui doit soulever notre âme et la faire chanter devant Dieu. Reconnaissance et amour pour tous les biens naturels que nous avons reçus, pour tous les biens surnaturels qu'il a départis à notre premier père. Reconnaissance et amour surtout du fait de la Rédemption. Car il nous eût été vain de naître si nous n'avions été rachetés. Condamnés par suite de la faute d'Adam, destinés à vivre éternellement loin de Dieu, soumis à l'implacable rigueur de sa justice irritée, en compagnie des anges rebelles, nous n'eussions connu notre Père du ciel que pour le maudire, son amour que pour le blasphémer, les splendeurs du ciel que pour pleurer d'en avoir été exclus. Nous aurions souffert des maux sans mesure dans une nuit sans fin. Songeons-nous quelquefois au sort des réprouvés ? A leur rage impuissante ? A leur appel vers une mort impossible ? A leur désespoir de se savoir perdus pour toujours sans échappée possible vers un avenir meilleur ? Telle était pourtant la destinée de tout le genre humain et chacun de nous, sans la bonté de Dieu, ne serait qu'un tison d'enfer. Amour incompréhensible de notre Père qui, pour arracher à l'abîme des créatures rebelles, envoie son propre Fils à la mort ! Amour incompréhensible du Verbe qui accepte l'anéantissement de l'Incarnation pour réconcilier l'homme coupable avec son Dieu I Honneur sans prix qu'il fait à notre race souillée de se constituer l'un de nous pour nous hausser jusqu'à lui ! Il nous rouvre les portes du ciel et par les sacrements nous donne tous les moyens d'y parvenir. Aussi notre adoration doit-elle se fondre dans la reconnaissance. Voilà pourquoi, hommes rachetés, nous avons l'impérieux devoir de prier
Le Maître nous en donne d'ailledrs l'ordre exprès : « Il faut toujours prier. » Et s'il nous dit « il faut », c'est que c'est vraiment pour nous une nécessité. Appelés a une destinée qui nous dépasse infiniment nous avons besoin d'implorer les secours qui nous permettront d'atteindre les plages du ciel. Livrés à nous-mêmes, nous ne sommes qu'impuissance et misère. Seule la grâce nous donnera la force de vivre en enfants de Dieu, dans une soumission aimante et la pureté voulue. Seule elle nous fera grandir en beauté aux yeux de Dieu. Et la grâce est accordée à celui qui la demande.
Qu'il faille prier, l'exemple de Jésus notre Modèle et notre Maître le prouve surabondamment. Jésus a prié toute sa vie. Son âme, unie au Verbe de Dieu par l'union hypostatique, se trouve de ce fait unie au Père dans une adoration perpétuelle. Pour lui, vivre c'est prier, et prier c'est vivre. Son passage sur terre n'a été qu'un long acte ininterrompu d'adoration et d'amour. Chacune de ses actions baigne dans la divinité et prend ainsi une valeur infinie d'hommage et de louange. Jésus, cependant, ne se contente pas de cette prière qu'on pourrait appeler essentielle ; il a voulu pour notre édification future se livrer à la prière proprement dite. Il s'est prosterné devant son Père pour le louer, le bénir, le remercier, comme s'il eût été simplement l'un de nous. Qui nous dira jamais les effusions ineffables du Fils bien-aimé à son Père dans le silence nocturne et l'isolement de ces montagnes palestiniennes où il se retirait pour prier seul, le soir venu ? Qui nous fera jamais pénétrer dans le secret de ces heures où le ciel entier se taisait pour écouter monter de la terre les accents d'amour qu'il n'avait jamais entendus ? Mais ce n'est pas seulement alors que JésusI se tourne vers son Père, il n'entreprend aucune oeuvre sans l'avoir d'abord imploré. Avant de commencer sa mission, il passe quarante jours au désert dans la prièr et le jeûne. Avant l'élection des apôtres, il prie ; avant la résurrection de Lazare, il prie ; avant la multiplication des pains, il prie ; avant l'institution de l'Eucharistie, il prie ; avant de se livrer à ses ennemis au Jardin des Oliviers, il prie. Sur la croix, il prie. La prière enveloppe toue sa vie, Il est en continuelle union avec son Père poru l'adorer lle bénir, le remercier va plus loin. Il est Homme-Dieu et il adresse pourtant des supplications ; comme un simple mortel, il se fait le mendiant de Dieu. Il l'implore pour ses apôtres, il l'implore pour ses bourreaux, il l'implore pour lui-même, lui demandant d'écarter de ses lèvres le calice d'amertume, de lui rendre la gloire dont il jouissait avant la création du monde. Jésus se met aux pieds de Dieu comme un pauvre, avec une soumission infiniment humble au bon vouloir divin, un abandon absolu à son amour. Il met un tel accent de tendresse filiale dans sa prière que Dieu ne peut rien lui refuser. « Vous m'écoutez toujours. » Oui, Dieu l'écoute toujours, il ne peut pas ne pas l'écouter parce que Jésus ne recherche que la gloire de Dieu. Tous ses actes, toutes ses paroles, toutes ses prières ne tendent qu'à la gloire toujours plus grande de son Père. Quand il sollicite pour lui, pour ses apôtres, pour tous ceux qui croiront en son nom, le but dernier de sa prière, c'est toujours l'éclat plus rayonnant de la gloire divine. Jésus s'oublie en parlant de lui-même à son Père.
Prions donc puisque Jésus notre Maître nous en a donné l'exemple. Prions comme il a prié. Vivons dans une adoration continue des grandeurs souveraines de Dieu. Laissons notre coeur déborder d'amour devant sa bonté infinie. Soumettons-nous avec une humble confiance à notre Père du ciel. Disons-lui, comme Jésus : « Mon Père, je remets mon sort entre vos mains. »
Si nous prions, nous arriverons à la sainteté. La prière est le moyen le plus eficace pour y parvenir. C'est non seulement l'avis de tous les saints, c'est non seulement un fait prouvé par l'exprience, mais si nous y réfléchissons, nous verrons qu'il ne peut en être autrement. Qu'est-ce que prier ? C'est élever notre âme vers Dieu pour l'adorer, le remercier de ses bienfaits, lui demander ses grâces. Elle exige donc un double mouvement : nous détacher de la terre et nous élever à Dieu. Ne sont-ce pas là précisément les deux aspects de la sainteté : libération du créé et montée vers Dieu ?
Prier, c'est se mettre en présence de Dieu pour adorer. L'âme en oraison conteur le l'univers dans son infinie variété. lie tient sur son regardr le milliers de globes qui roulent dans l'espace et elle dit : « Toutes ces splendeurs que l'oeil humain ne peut dénombrer, toutes ces merveilles qui dépassent l'imagination la plus vaste, tous ces mondes ne sont que poussière devant Dieu. Cette immensité dans laquelle je me perds, devant laquelle la raison demeure confondue, cette immensité n'est rien devant l'infinie majesté du Créateur. » Elle s'écrie avec saint Ignace en admiration, par une nuit silencieuse, devant le firmament étoilé : « Que la terre me semble vile lorsque je contemple le ciel. » Elle veut se détacher du globe pour aller se perdre dans l'océan des beautés éternelles et vivre dans une extase sans fin. Abîmée dans sa petitesse, elle balbutie son admiration, prosternée devant la grandeur incommensurable de Dieu. Comment s'attacher à des réalités éphémères qui passent comme passent des ombres alors que devant les yeux se déploie la Beauté substantielle dans sa plénitude ?
Il ne suffit pas de louer Dieu comme Auteur du monde naturel, un païen peut en faire autant. En dehors de ce monde extérieur si beau dans son étendue, il est un autre monde plus vaste encore et plus beau, le monde intérieur d'une âme. Nous sommes les temples de Dieu. Nous portons le paradis en nous. Oui, ce Créateur dont nous admirons l'immensité sans bornes fait de notre âme sa demeure, il y établit sa présence silencieuse. Réalité ineffable et mystérieuse : Dieu contenu dans notre âme ! Dieu en nous ! Dieu se faisant l'hôte de notre âuvre foyer intérieur pour l'illuminer ! Dieu devenu si intime que tout notre être moral se transfigure et participe à la vie même de Dieu ! Quelle vérité plus belle que tous les rêves ! Comment notre âme, en songeant à ce prodige ne vibrerait-elle pas d'amour et de reconnaissance ? Comment adorant Dieu en elle ne chercherait-elle pas à éviter tout ce qui ressemble, même de loin, à une faute ? Comment ne s'efforcerait-elle pas de, plaire à son Hôte divin en se détachant de tout le monde créé pour être à lui plus totalement ? Comment oserait-elle profaner le temple qu'elle est devenue par le Baptême, en y introduisant des affections étrangères ?
Mais prier, ce n'est pas seulement adorer et remercier, c'est aussi implorer. La prière nous fait sentir notre indigence complète, notre besoin d'un secours d'en haut, l'impuissance radicale où sont les biens créés de nous venir en aide dans l'ordre du salut. Et dès lors, comment ne pas secouer leur emprise sur nous en constatant leur néant ?
La prière, sous toutes ses formes, nous détache de la créature. Par contre, elle nous attache au Créateur. Non seulement dans l'adoration nous aurons admiré la beauté, l'immensité, la majesté infinies de Dieu ; non seulement le souvenir de sa bonté ouvrira notre coeur à la reconnaissance ; non seulement le sentiment de notre faiblesse nous poussera à mettre notre main dans la main de Dieu pour marcher sur la route de la sainteté ; mais la prière nous impose certains actes qui ne peuvent que nous unir à lui. Prier, c'est s'établir en présence de Dieu. Toutes nos facultés sont concentrées sur lui, notre coeur se tient paisiblement sous son regarni, notre âme s'embrase à le corrtempler et s'épanouit dans l'amour. Et puis, comment prier sans faire appel à la foi qui nous entrouvre les mystères divins ? Comment prier sans faire appel à l'espérance qui n ous montre dans le lointain l'éternité bienheureuse et nous promet le secours tout-puissant de Dieu ? Comment prier surtout sans faire appel à la charité qui nous jette dans les bras de Celui qui nous a tant aimés le premier ? Comment prier encore sans que l'humilité ne nous agenouille dans notre néant et notre indignité de pécheurs ? La prière nécessite un concours de vertu qui toutes nous mènent à Dieu. Si vraiment la sainteté consiste dans le détachement de la terre et l'attachement à Dieu, quel moyen nous y mènera plus sûrement que la prière ?
Voilà pourquoi les saints ont été unanimes à en proclamer la nécessité et l'efficacité. « Celui qui ne prie pas, dit saint Alphonse de Liguori, se damne sûrement. Celui qui prie avec sincérité ne peut pas se damner. » Voilà pourquoi Jésus notre Maître nous fait une loi de prier sans arrêt. Voilà pourquoi nous devons toujours prier. Notre vie ne sera véritablment une messe que si, comme le Sacrifice liturgique, elle s'écoule dans une ambiance d'oraison. Oremus.
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